Histoire de Flandre (T. 4/4)

Part 17

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Cependant Louis XI ne cessait de joindre aux avantages que lui promettait la supériorité de ses forces ceux que son habileté lui assurait tantôt par la corruption secrète, tantôt par la persuasion et les perfides ambages d'un langage insinuant. «Mes amis, disait-il aux habitants du Quesnoy, si je viens en ce pays, ce n'est que pour votre plus grand profit et dans l'intérêt de mademoiselle de Bourgogne, ma bien-aimée cousine et filleule. Personne ne lui veut plus de bien que moi, et elle s'abuse grandement en ne mettant point en moi sa confiance. De ses méchants conseillers, les uns veulent lui faire épouser le fils du duc de Clèves: c'est un prince trop faible et trop peu illustre pour une si glorieuse princesse. Je sais d'ailleurs qu'il a à la jambe un mauvais ulcère: il est de plus ivrogne comme tous les Allemands, et, après avoir bu, il lui brisera son verre sur la tête et la battra. D'autres veulent l'allier aux Anglais, ces anciens ennemis du royaume qui sont tous de mauvaise vie. Enfin il en est qui veulent lui donner pour mari le fils de l'Empereur. Ces princes de la maison impériale sont les plus avares du monde. Ils emmèneront mademoiselle de Bourgogne en Allemagne, terre étrangère et grossière où elle ne connaîtra aucune consolation, tandis que votre terre de Hainaut demeurera sans seigneur pour la gouverner et la défendre. Si ma cousine était bien conseillée, ajoutait-il, elle épouserait le Dauphin; ce serait un grand bien pour votre pays; vous autres Wallons, vous parlez la langue française; il vous faut un prince de France et non pas un Allemand. Pour moi, j'estime les gens du Hainaut plus que toutes les nations du monde. Il n'y en a pas de plus nobles, et, selon moi, un berger du Hainaut vaut mieux qu'un grand gentilhomme d'un autre pays.» Il les entretenait aussi de ses bonnes intentions à leur égard, et leur rappelait le sage gouvernement du duc Philippe, leur vantant son affection et sa reconnaissance pour lui, et se découvrant même chaque fois qu'il prononçait son nom.

Toutes ces belles paroles semblaient peu dignes de foi: lorsque, peu après la mort de Charles le Hardi, le sire de Commines s'était entremis pour exciter une rébellion en Hainaut, Louis XI avait obstinément refusé de confirmer les priviléges de ce pays. Un événement récent témoignait également du peu de respect que le roi de France portait aux franchises les plus anciennes et les moins contestables. Tournay avait, en payant un impôt annuel, obtenu des rois de France un droit de neutralité qui lui permettait en temps de guerre de faire librement le commerce et de fermer ses portes à toute garnison. Olivier le Diable, honteux du mauvais succès de sa mission à Gand, avait profité de sa présence à Tournay pour corrompre quelques bourgeois. Le 23 mai, une porte fut livrée au sire de Mouy, capitaine de Saint-Quentin; la ville perdit ses libertés, et ses magistrats furent conduits à Paris, où ils restèrent captifs tant que le roi vécut.

Louis XI, réduit à recourir à ces intrigues, parce que les succès qu'il devait à la force des armes lui semblaient trop lents, regrettait déjà, comme nous l'avons vu par son discours aux habitants du Quesnoy, d'avoir négligé le mariage du Dauphin et de Marie, ce moyen qu'il eût dû préférer à tous les autres pour réunir à ses Etats ceux de la duchesse de Bourgogne, parce qu'en politique les plus aisés et les plus simples sont toujours les meilleurs. Ce fut pour apaiser le ressentiment de Marie, si indignement trompée dans la confiance qu'elle avait placée en lui, qu'il exprima le 16 mai, dans des lettres patentes de réhabilitation, toute l'indignation qu'il éprouvait du supplice d'Hugonet et d'Humbercourt dont il était la première cause: il engageait en même temps le sire de Lannoy, oncle du capitaine d'Hesdin, à tenter un dernier effort dans le conseil de la duchesse pour faire rompre son mariage avec le duc d'Autriche.

Les partisans de l'alliance française étaient devenus de plus en plus rares dans les Etats de Marie de Bourgogne. La Flandre la repoussait en vertu de toutes les traditions de son histoire; le Hainaut et les autres provinces où l'on parlait français ne lui étaient pas plus favorables, parce que leur situation plus voisine des frontières du royaume leur permettait de mieux connaître l'oppression et la misère qui y régnaient. Ce qui éloignait surtout les esprits d'un traité avec la France, qu'aurait sanctionné l'union de Marie et d'un prince français, c'était la triste expérience des malheurs qui avaient été la suite du mariage de Marguerite de Male et de Philippe le Hardi. Le faste, l'orgueil, l'ambition du duc Charles étaient encore des souvenirs trop récents pour que la Flandre pût songer à se choisir pour maître le Dauphin de France, ou même à reconstituer une autre dynastie des ducs de Bourgogne.

On se méfiait d'ailleurs si profondément de la sincérité du roi de France que plus ses promesses étaient magnifiques, plus elles semblaient illusoires et perfides. Quelle que fût la solennité des serments par lesquels il s'engageât, on savait bien avec quelle facilité il était porté à les violer, et tout traité conclu avec lui ne pouvait être considéré que comme un piége destiné à perdre ceux qui s'y laisseraient imprudemment entraîner.

Les émissaires de Louis XI purent aisément se convaincre que des partis rivaux qui tendaient à empêcher le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien, il n'en était que deux qui possédassent quelques chances de succès; l'un soutenait les titres de Philippe de Ravestein, de la maison de Clèves; l'autre favorisait le duc de Gueldre, Adolphe d'Egmont, que les communes avaient délivré de sa prison au château de Courtray.

Philippe de Ravestein était arrière-petit-fils de Jean sans Peur par son aïeule, et du roi Jean de Portugal par sa mère. Il avait été élevé avec sa cousine à la cour de Bourgogne; on ajoutait qu'elle l'aimait; mais il était sans puissance, et l'on était loin des temps où l'on avait vu un de ses ancêtres arriver seul, dans une barque traînée par un cygne, pour délivrer une jeune orpheline menacée par ses ennemis.

Adolphe d'Egmont était beau et plein de courage; quelques voix lui reprochaient ses longs démêlés avec son père; d'autres cherchaient à le justifier en blâmant le vieux duc de Gueldre qui, après l'avoir dépouillé, malgré les pleurs de sa mère, de son légitime héritage, l'avait livré captif au prince qui l'usurpait. Adolphe d'Egmont était veuf de Catherine de Bourbon, sœur d'Isabelle de Bourbon, mère de Marie de Bourgogne.

Dans les premiers jours de mai 1477, le sire de Ravestein résolut de mettre à profit l'influence qu'il exerçait à la cour et le temps qui devait s'écouler avant l'arrivée de Maximilien. Son premier soin fut d'écarter le duc de Gueldre, rival plus dangereux, parce qu'il n'avait pas quitté la Flandre, et il réussit à obtenir l'ordre de le faire reconduire dans sa prison de Courtray; mais le duc de Gueldre se fit inscrire au nombre des bourgeois de Gand, et les communes, à qui il devait la liberté, la lui conservèrent en invoquant leurs priviléges.

Tandis qu'Adolphe de Clèves, déçu dans ses espérances, se voyait réduit à se retirer en Allemagne, le duc de Gueldre devenait de plus en plus populaire. Loin de profiter de l'affection des communes pour vendre plus cher sa trahison à Louis XI, il ne songeait qu'à la mériter, en se plaçant à leur tête pour combattre les Français.

Lorsque, dans les premiers jours de juin, les milices communales se réunirent à Menin, le duc de Gueldre se plaça à leur tête. Les Gantois obéissaient à Jean de Dadizeele; les capitaines des Brugeois étaient Louis de la Gruuthuse, Jacques de Ghistelles et Pierre Metteneye. Déjà le château de Chin avait été enlevé, lorsqu'un désastre imprévu vint ruiner toutes les espérances qui reposaient sur cette expédition. Les Flamands, après avoir brûlé le village de Maire et le faubourg de Sept-Fontaines se préparaient à former le siége de Tournay, grande entreprise dans laquelle Jacques d'Artevelde lui-même avait échoué. Le duc de Gueldre ayant appris que les capitaines français Colard de Mouy, François de la Sauvagière et Jean de Beauvoisis étaient sortis de Tournay pour l'attaquer, se porta au devant des hommes d'armes ennemis et se plaça presque seul au delà du pont de Chin, avant que les siens eussent pu le suivre. Jean Van der Gracht l'engageait à se retirer, mais il ne voulut point l'écouter: «A Dieu ne plaise, disait-il, que jamais l'on me voie fuir ou rendre mon épée; je combattrai jusqu'à ce que je triomphe, ou je mourrai.» François de la Sauvagière remarqua l'imprudence du duc de Gueldre; il s'élança vers lui avec quarante lances, et, l'arrachant tout couvert de sang des bras de Jean Van der Gracht, frappé mortellement à ses côtés, il l'emporta sur son cheval, en présence des hommes d'armes flamands, trop éloignés pour s'y opposer. Le duc de Gueldre rendit bientôt le dernier soupir, et on l'inhuma dans l'église de Notre-Dame, où son cercueil fut déposé dans un caveau construit au treizième siècle pour Jean de Vassoigne, évêque de Tournay sous Philippe le Bel.

On avait appris le même jour à Tournay les triomphes de Louis XI dans le duché de Bourgogne, et maître Simon de Pressy, qui devait prononcer à ce sujet un discours dans la cathédrale, ne manqua point de parler aussi «de ce que le roy avoit eu victoire du chief de l'armée des plus rebelles et désobéissans de tous les pays, c'est à sçavoir du chief des Flamands.»

Les habitants de Courtray avaient salué par des murmures dictés par la préoccupation de leur propre péril les milices de Bruges qui étaient venues leur demander un asile; ils leur reprochaient tantôt leur indiscipline qui avait, disait-on, été la première cause de la mort du duc de Gueldre, tantôt leur pusillanimité, qui abandonnait l'entrée de la Flandre à la garnison de Tournay. Ces reproches émurent les chaperons rouges de Bruges, et, bien qu'ils se vissent abandonnés des Gantois, qu'une éternelle rivalité avait éloignés d'eux, aussi bien que des hommes d'armes de Gueldre indignés de la triste fin d'Adolphe d'Egmont, ils retournèrent, quatre jours après le combat de Chin, occuper les retranchements qu'ils avaient élevés près d'Espierres. De nouveaux revers les y attendaient; dès le lendemain, le sire de Mouy vint les attaquer avec François de la Sauvagière et Jean de Beauvoisis. Les Brugeois se défendirent un moment vigoureusement, mais ils cédèrent bientôt à un sentiment subit de terreur, déplorable souvenir de celui qu'ils avaient éprouvé au pont de Chin. Dans leur fuite rapide, ils abandonnèrent aux Français leur camp rempli de vins et d'épices précieuses. Ils laissaient aussi en leur pouvoir leur grand étendard, quarante bannières et quatorze cents prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Jacques d'Halewyn, bailli de Bruges, et Gérard de la Hovarderie, qui commandait les bourgeois d'Audenarde. La plupart des prisonniers furent mis aux enchères comme faisant partie du butin, et le sire de la Hovarderie fut vendu, dit-on, deux mille écus d'or sur l'une des places publiques de cette ville où sa femme Anne de Mortagne comptait pour aïeux une longue suite de châtelains.

Ainsi avaient reparu, avec les menaces des invasions étrangères, les malheurs des discordes intestines. Si la guerre dévastait les campagnes, les troubles civils effrayaient, dans les villes, le commerce et l'industrie. Les dissensions de 1452 avaient déjà engagé quelques marchands à quitter la Flandre pour s'établir à Anvers. En 1477, la même émigration se renouvelle, et c'est en vain qu'on publie à Bruges, le 25 mai, une ordonnance qui menace d'une amende de six cents livres parisis les marchands étrangers qui ne rentreront pas dans la ville dans le délai de trois jours: ils ne trouvaient plus, au sein des populations dont ils étaient les hôtes depuis six siècles, ni les vertus qui garantissent la paix, ni le courage qui éloigne la guerre, et l'un d'eux, le Vénitien Antoine Gratia-Dei, s'exprimait en ces termes dans un éloquent discours qui nous a été conservé: «Personne ne doit s'étonner, disait-il, si, habitant la contrée la plus illustre et la plus riche du monde, je forme des vœux pour la durée de sa prospérité, et si je considère comme un devoir de vous exposer ce que je juge le plus utile dans ce but. Les progrès des infidèles n'exigent-ils pas qu'on se hâte de réunir contre eux toutes les nations chrétiennes? Ne voyez-vous pas de quels malheurs ils menacent les pays les plus riches et les plus puissants, et quelles en seraient les funestes conséquences pour la Flandre, le Hainaut, la Zélande, mais surtout pour la Flandre, où les marchands des pays étrangers se pressent de toutes parts, et qui mérite d'être appelée la source la plus féconde de secours et de biens de toute sorte pour les hommes. Ceci est assez connu pour que nous arrivions au fond même de la question. Vous avez à soutenir contre les Français une guerre d'autant plus dangereuse que vous la faites mal. La lenteur avec laquelle on la poursuit ne peut être qu'une cause de honte et de dépenses considérables. Combattez donc, ô Flamands! puisque vous avez vos ennemis devant vous. Suivez l'exemple des Bourguignons, qui ont su se protéger eux-mêmes. C'est ainsi que vous préserverez vos campagnes du fer et de la flamme, et que vous éloignerez la fureur des Français de vos frontières. Je ne dois vous rappeler ni la prise d'Arras, ni la trahison qui livra Péronne, ni les complots qui vous ont fait trouver dans vos amis vos ennemis les plus cruels. Vous ne pouvez espérer la paix qu'en l'obtenant le fer à la main. Si Dieu est avec vous, qu'avez-vous à craindre? N'avez-vous pas pour vous la justice et le bon droit? Hâtez-vous d'étouffer ces discordes et ces haines, qui ont pénétré dans les plus belles villes et dans les cœurs les plus généreux. Il ne faut pas que vous laissiez arriver des jours semblables à ceux où Scipion, à la vue de la ruine de Carthage, se souvenait de la ruine d'Ilion. Imitez Silurus, qui remettait à ses fils, comme un symbole d'union, le faisceau qu'ils ne pouvaient rompre. Les discordes civiles ne causèrent-elles pas la perte de toutes les grandes cités qui existèrent jamais, d'Athènes comme de Lacédémone, de Carthage comme de Rome? Veillez à ce que le succès ne vous aveugle point, et que le revers, par un sentiment contraire, ne vous livre point au désespoir et à la colère. Souvenez-vous que si vous avez perdu la Picardie et le Hainaut, vous le devez à vos divisions. Que la puissance de la multitude est dangereuse, puisqu'elle écoute bien moins les froids conseils de la prudence que les impressions inconstantes qui la passionnent! Vos métiers, en s'agitant dans les villes, n'empêchaient-ils pas la noblesse d'aller aux frontières combattre pour vous? Vous demandiez des priviléges pour modérer la puissance de vos princes, au moment même où leur puissance était près de disparaître; vous occupiez en armes vos places publiques et vous faisiez couler le sang de vos concitoyens, pendant que celui de vos frères, répandu par les ennemis, restait sans vengeance, et, en même temps, les nobles augmentaient les divisions, en se montrant pleins de doute et d'incertitude depuis la mort du grand duc Charles. Oubliez réciproquement toutes vos discordes. Unissez-vous, si vous voulez conserver la liberté que vous avez reçue de vos ancêtres. Prodiguez, pour assurer la défaite de vos ennemis, vos trésors, vos biens, vos pierres précieuses, que vous conserveriez inutilement si l'invasion étrangère doit en faire sa proie. N'attendez pas que les Français soient au pied de vos murailles. Nobles et grands, et vous puissantes communes, hâtez-vous de pourvoir au salut de la Flandre, auquel est lié celui de tous les peuples chrétiens.» La Flandre, livrée sans défense, par ses discordes intérieures, aux tentatives de ses ennemis, se trouvait exposée à un péril si imminent qu'Adrien d'Haveskerke et Daniel de Praet se fortifièrent à Wardamme pour couvrir les remparts de Bruges. Gand partageait les mêmes périls; mais Louis XI, dont la prudence descendait quelquefois jusqu'à une hésitation funeste à ses intérêts, ne sut pas profiter de ce moment. Les garnisons de Saint-Omer, d'Aire, de Lille, de Douay et de Valenciennes continrent les Français, et bientôt une armée flamande, forte de vingt mille hommes, fut prête à défendre le passage du Neuf-Fossé.

Il est triste de raconter à quels projets s'arrêta le roi de France: si la gloire des armes ne devait pas illustrer son règne, ses vengeances et ses haines le rendaient plus redoutable que d'éclatantes victoires. Louis XI, dit Molinet, «pensa d'avoir par horreur ce qu'il ne povoit avoir par honneur.» Dix mille faucheurs appelés du Soissonnais et du Vermandois furent placés sous les ordres du comte de Dammartin, grand maître de France, afin de détruire ce qu'on désespérait de conquérir, et d'enlever à des familles déjà poursuivies par la flamme et le fer les dons que la clémence de Dieu avait destinés à les nourrir. «Monsieur le grand maître, écrivait le roi au comte de Dammartin, je vous envoie des faucheurs pour faire le gât que vous sçavez; je vous prie, mettez-les en besogne et n'épargnez pas quelques pièces de vin à les faire bien boire et à les enivrer... Monsieur le grand maître, mon ami, je vous prie qu'il n'y faille retourner une autre fois faire le gât, car vous êtes aussi bien officier de la couronne comme je suis, et si je suis roi, vous êtes grand maître.» Louis XI comme roi, Dammartin comme grand maître, comptaient comme prédécesseurs l'un Louis IX et Charles V, l'autre Robert de Dreux et Jean de Châtillon, qui comprenaient autrement l'honneur de porter ou de défendre le sceptre des monarques très-chrétiens.

En 1477, l'œuvre de la dévastation, poursuivie régulièrement et systématiquement, s'étendit dans toutes les campagnes au milieu des joies de la saison où les épis semblaient, en se dorant au soleil, promettre une moisson abondante. Il n'y resta rien pour l'homme, rien pour l'oiseau qui glane là où l'homme a passé. «O vous, petits oiselets du ciel, s'écrie le chroniqueur, vous qui avez coutume de visiter nos champs en vos saisons et nous réjouir les cœurs de vos amoureuses voix, cherchez aultres contrées maintenant, départez-vous de nos labouraiges, car le roi des faulcheurs de France nous a faict pis que les oraiges.» La main qui semait ainsi la désolation dans d'obscurs et paisibles foyers allait faire couler le sang d'un père sur les jeunes enfants du duc de Nemours agenouillés au pied de l'échafaud.

En même temps les envoyés de Louis XI parcouraient l'Europe afin que la Flandre n'y trouvât point de secours et disparût sous les ruines mêmes de la maison de Bourgogne. L'archevêque de Vienne avait renouvelé les trêves avec les Anglais; un traité avait été conclu avec le duc de Bretagne et avec les Vénitiens, ces constants alliés de Charles le Hardi. D'autres ambassadeurs avaient été chargés de se rendre en Allemagne pour rompre l'alliance que sa fille saluait comme son unique et dernier espoir.

Il était trop tard: les princes allemands avaient adhéré aux projets de l'empereur Frédéric III, et Maximilien avait quitté Cologne où l'abbé du Parc, mandataire des trois membres de Brabant, l'avait exhorté à maintenir les priviléges des provinces dont il allait partager le gouvernement. Les électeurs de Mayence et de Trèves, les margraves de Brandebourg et de Bade, les ducs de Saxe et de Bavière l'accompagnaient, et il amenait de plus avec lui quelques cavaliers allemands sous les ordres du landgrave de Hesse. Maximilien avait toutefois si peu d'argent que la Flandre dut pourvoir aux frais de son voyage. A défaut de trésors, il portait à ses communes menacées par le roi de France l'auguste appui du sang impérial et les traditions contestées de la suzeraineté des Césars germaniques.

Le 18 août 1477, vers onze heures du soir, le jeune duc d'Autriche arriva à Gand, et il se rendit aussitôt à l'hôtel de Ten Walle, où un pompeux banquet avait été préparé. Lorsqu'il aperçut sa fiancée, disent les chroniques flamandes, «ils s'inclinèrent tous les deux jusqu'à terre et devinrent aussi pâles que s'ils eussent été morts.» Les chroniqueurs y trouvèrent un signe de leur cordial amour, d'autres peut-être y virent un présage de malheur: sur la place publique comme à la cour de la duchesse de Bourgogne, tous les esprits s'abandonnaient à de sinistres préoccupations: si Marie gémissait sur les désastres qui l'avaient rendue orpheline, la Flandre isolée au milieu de ses ennemis partageait ses périls, et ce fut en présence des serviteurs et des officiers de la maison de Bourgogne, qui portaient encore le deuil de Charles le Hardi, que l'on donna lecture d'une déclaration où Marie annonçait, sans doute à la prière des états de Flandre, qu'il était bien entendu que ce mariage ne pourrait, dans l'hypothèse de son prédécès, conférer aucun droit, quel qu'il fût, sur ses seigneuries et ses domaines, ou même sur les joyaux formant son héritage, déclaration importante qui reposait tout entière sur la crainte de voir un prince étranger chercher à semer des divisions dans le pays qu'il était appelé à protéger et à défendre.

Le lendemain, le mariage fut célébré fort simplement, à six heures du matin, dans la chapelle de l'hôtel de Ten Walle. Louis de la Gruuthuse y assistait, et les deux enfants du duc de Gueldre y portaient des cierges. Maximilien jura à Gand de respecter les priviléges. Il prêta peu de jours après le même serment à Bruges, où les bourgeois avaient cherché à reproduire, en son honneur, quelques-uns des ornements et des intermèdes qu'avait admirés le duc Philippe: ce n'étaient toutefois plus les mêmes devises si vaines et si fastueuses; on y lisait seulement: _Gloriosissime princeps, defende nos ne pereamus_.

Le duc d'Autriche n'avait que dix-huit ans: il avait été élevé dans une complète ignorance, et ses facultés s'étaient révélées si lentement qu'à douze ans l'on ignorait encore si elles étaient susceptibles de quelque développement. Fils d'un prince avare, il était généreux jusqu'à la prodigalité; d'autre part, il était aussi sobre et aussi frugal que son père l'était peu. On le disait bon, doux, et si clément qu'il avait coutume de dire que pardonner à des ingrats c'était s'assurer le plaisir de pardonner deux fois. Mais sa bonté même n'était souvent que de la faiblesse, et on le voyait tantôt hésiter lorsqu'il fallait agir avec persévérance et avec énergie, tantôt subir aveuglément les conseils les plus violents et les plus odieux. De là cette tendance funeste à la dissimulation qui éloigna bientôt de lui toutes les sympathies, lorsqu'on reconnut qu'on ne pouvait compter ni sur ses promesses, ni sur ses serments.