Part 15
Louis XI modifia bientôt ses desseins. Depuis qu'il était entré dans la cité d'Arras, il persistait chaque jour davantage à exiger la remise des villes de l'Artois: mais il tenait beaucoup moins au mariage immédiat de son fils avec mademoiselle de Bourgogne, mariage si aisé à conclure, s'il avait consenti à modérer ses prétentions. Il s'était souvenu que le Dauphin était fiancé à une princesse anglaise, et jugeait d'autant plus périlleux de compromettre une de ses alliances les plus importantes, qu'il avait récemment appris qu'Edouard IV recherchait lui-même la main de Marie de Bourgogne, soit pour le duc de Clarence, soit pour lord Scales, gentilhomme d'une naissance obscure, mais frère de la reine Elisabeth. Louis XI bornait en ce moment ses efforts à obtenir du roi d'Angleterre qu'il renonçât à ce projet; dans ce but, il avait envoyé à Londres des ambassadeurs animés de son esprit, «bons clercs et bien experts, qui savoient bien tenir leur charge sans entrer en pratique,» pour lui proposer d'entretenir à ses frais toute une armée anglaise, s'il consentait à déclarer la guerre à sa sœur et à sa nièce; à ce prix, Edouard IV devait réunir à ses domaines la Flandre et le Brabant. Le roi d'Angleterre répliquait que la Flandre et le Brabant étaient des pays difficiles à garder et qu'il préférait la Picardie et le comté de Boulogne; et les négociations se prolongeaient sans amener de résultats. Au même moment, Louis XI offrait les villes du Brabant aux princes des bords du Rhin, et n'était pas plus sincère dans les espérances qu'il leur faisait concevoir: il comptait bien ne se dessaisir en faveur de personne des Etats héréditaires de la maison de Bourgogne, et Philippe de Commines a soin de nous apprendre qu'il ne cherchait, en réclamant Elisabeth d'York pour son fils, qu'à gagner un mois ou deux «en dissimulations.» Si ce mariage s'était accompli, Henri VIII eût eu Louis XI pour aïeul.
Au mois de mars 1476 (v. st.), le roi de France se considérait déjà comme le maître des riches provinces que convoitait son ambition, et il voyait dans les seigneuries et dans les fonctions qu'il voulait y donner à ses serviteurs un moyen de récompenser leur zèle. «Je compte,» disait Jean Daillon, que Louis XI avait surnommé maître Jean des habiletés, «être gouverneur de Flandre et m'y faire tout d'or.» En vain le duc de Bourbon osa-t-il dire à Louis XI qu'il ne pouvait l'aider dans son entreprise, «ne dissimulant point qu'il devoit donner un meilleur titre à ses armes que le simple désir de joindre le Pays-Bas à sa couronne;» en vain Philippe de Commines et plusieurs de ses conseillers, plus timides ou plus prudents, lui représentaient-ils, en gardant le silence sur le but de ses projets, que les moyens de l'atteindre étaient difficiles et douteux; il ne voulait rien entendre. Un homme lui avait dit que la Flandre ne pouvait lui échapper, et Louis XI ajoutait une foi entière à ses paroles, non-seulement parce qu'il prétendait bien connaître la Flandre, où il était né, mais aussi parce qu'il avait su, par certaines affinités de vices et de mœurs, se placer au premier rang dans son intimité.
Cet homme était de Thielt et s'appelait Olivier Necker; mais ce nom, emprunté aux mythologies septentrionales, qui l'emploient pour désigner les génies malfaisants des eaux, avait été traduit par le nom d'Olivier le Diable ou d'Olivier le Mauvais, lorsqu'il devint, soit à Bruges, soit à Genappe, le collègue de Jean Wast, comme valet de chambre de Louis XI. A ces fonctions il joignait celle de barbier et assez souvent celle de collègue du prévôt Tristan l'Ermite dans l'exécution des sentences secrètes. En 1474, il avait reçu des lettres de noblesse et un nom de moins sinistre augure que le sien, celui d'Olivier le Dain, «afin qu'il ne fût plus loisible à aucun de plus le surnommer dudit surnom de Mauvais.» Enfin il avait été créé successivement gentilhomme de la chambre, capitaine de Loches, gouverneur de Saint-Quentin et comte de Meulan: si sa vanité n'avait plus rien à désirer, il manquait à sa gloire de livrer à l'autorité d'un prince absolu et violent ces grandes communes de Flandre, toujours si jalouses de leurs franchises et si hostiles au joug étranger. Ses espions s'étaient répandus de tous côtés, dans les villes, dans les bourgs, dans les campagnes; il s'était réservé à lui-même la mission la plus difficile: le soin d'engager par la persuasion la jeune duchesse de Bourgogne à se retirer en France, ou celui de réveiller les vieilles émeutes populaires qui, à tant de reprises, avaient agité les Gantois, afin que la nécessité la conduisît également à chercher un refuge dans la tour grillée du Plessis-lez-Tours. Cette menaçante alternative, qui devait, en laissant au Dauphin Elisabeth d'York pour fiancée, livrer Marie de Bourgogne comme prisonnière au roi de France, était en ce moment le secret de sa politique. Il avait jugé ce moyen habile, non-seulement pour conserver l'alliance des Anglais, plus utile que jamais, mais aussi pour arriver à l'exercice complet d'un droit de conquête bien préférable, à son avis, à des négociations où les communes flamandes eussent introduit mille réserves pour leur nationalité, leur indépendance et leurs libertés, en refusant sans doute de remettre la princesse Marie en des mains étrangères tant que le Dauphin, qui n'avait encore que six ans, n'aurait point atteint l'âge nubile. Peu de jours avaient suffi pour que Louis XI abandonnât toute pensée «de joindre à sa couronne toutes ces grandes seigneuries, où il ne pouvoit prétendre nul bon droit, par quelque traité de mariage, ou les attraire à soy par vraie bonne amitié; quoi faisant il eust bien enforcié son royaume.»
Olivier le Dain, arrivé à Gand avec une suite de vingt-quatre chevaux, remit solennellement les lettres du roi de France à mademoiselle de Bourgogne, en présence du duc de Clèves, de l'évêque de Liége et de «plusieurs autres grands personnages.» Néanmoins, lorsqu'on l'invita à exposer le but de son ambassade, il répondit qu'il «n'avoit charge sinon de parler à elle à part.» On jugea cette demande peu convenable, puisqu'il était contraire à tous les usages de laisser ainsi une jeune princesse seule avec un homme aussi grossier. Olivier le Dain s'obstinait à ne pas vouloir s'expliquer; mais il ne put rien obtenir: on le menaça même de le contraindre à parler malgré lui. Il ne se voyait pas mieux accueilli près des bourgeois, qui avaient déjà recouvré tous leurs priviléges: il n'avait rien de plus à leur offrir. Après un séjour de peu de durée, pendant lequel toutes ses tentatives échouèrent, le barbier de Louis XI s'effraya du mépris qui s'attachait à sa mission et des huées qui flétrissaient son orgueil et son luxe, si différents de l'état d'abjection et de misère où on l'avait autrefois connu, et il ne tarda pas à s'enfuir à Tournay, de peur qu'on ne le noyât dans l'Escaut.
La Flandre, qui, depuis tant de siècles, avait appris à redouter le joug étranger, était peu disposée à se soumettre à l'autorité de Louis XI. Elle avait assez souffert de la domination absolue des ducs de Bourgogne, pour ne pas rechercher celle d'un roi non moins puissant et habitué à disposer à son gré des impôts et des priviléges, sachant bien que ses mœurs perfides et soupçonneuses n'eussent jamais pu comprendre la fière et tumultueuse indépendance des communes flamandes.
La mission d'Olivier le Dain se prolongeait encore au moment où Louis XI recevait dans la cité d'Arras les envoyés des états généraux. Le roi de France voulut agir sur eux comme il avait chargé son barbier d'agir sur les Gantois, en excitant entre la jeune duchesse et les communes des divisions favorables au but qu'il se proposait. Comme ils déclaraient que la princesse ne faisait rien sans le conseil des états, il s'empressa de les interrompre. «Vous connaissez mal ses intentions, leur dit-il; elle s'inquiète peu de vous, et ce sont d'autres avis qu'elle suit dans ses négociations.» Les ambassadeurs flamands protestaient que cela n'était point; mais Louis XI leur répondit qu'au-dessus des états il existait un conseil secret composé de quatre personnes, savoir: de la duchesse douairière, d'Adolphe de Clèves, sire de Ravestein, du sire d'Humbercourt et du chancelier Hugonet, et qu'il pouvait leur en donner la preuve écrite d'une main qu'ils ne sauraient méconnaître. Pour les en convaincre, il leur lut, à leur grand étonnement, les lettres que Marie de Bourgogne lui avait adressées à Péronne, et les leur remit pour qu'ils pussent les faire voir à leurs concitoyens. Il leur communiqua en même temps les lettres de décharge que le sire d'Humbercourt et le chancelier Hugonet avaient données au sire de Crèvecœur pour hâter la capitulation de la cité d'Arras, et leur montra d'autres lettres émanant probablement de la même source, où on l'avertissait que le seul but de l'ambassade des états était de gagner du temps. Les députés furent de nouveau, comme ils l'avouent eux-mêmes, «fort perplex et esbahis et au vray ne scavoient que dire.» Ils quittèrent Arras le même jour (11 mars).
Si nous avons déjà fait assez connaître le système politique de Louis XI dans les affaires de Flandre, système qui tendait à conduire par l'émeute la jeune princesse à l'exil et les communes à leur affaiblissement et à leur ruine, nous devons aussi chercher à expliquer comment il révélait lui-même aux députés des états de Flandre ce qu'il lui importait le plus, ce semble, de leur cacher avec soin. Il faut remarquer d'abord que la duchesse douairière désirait obtenir la main de Marie de Bourgogne pour un prince de sa maison, et que déjà des ambassadeurs anglais étaient arrivés à Gand pour prier mademoiselle de Bourgogne «qu'elle ne voulsist point prendre d'aliance de mariage avec les François, ses anchiens ennemis.» Adolphe de Clèves pouvait également chercher à favoriser son fils. En livrant leurs noms à l'indignation populaire, il écartait deux compétiteurs dont les prétentions étaient d'autant plus menaçantes qu'elles avaient leur siége plus près de l'héritière de Charles le Hardi. De semblables motifs n'existaient point à l'égard du chancelier de Bourgogne et de son ami; car ils ne cessaient de lui rendre d'importants services, notamment en lui faisant livrer la cité d'Arras. Néanmoins, Louis XI eût préféré qu'ils donnassent publiquement l'exemple de la trahison en quittant la Flandre pour aller rejoindre dans sa tente Guillaume Biche et le bâtard de Rubempré: tout ce qu'il avait dit à deux reprises aux ambassadeurs des états était un moyen de les y contraindre.
Les députés des états généraux étaient rentrés à Gand le 13 mars; mais les chansons et les concerts des ménestrels qui célébraient à l'hôtel de ville la joyeuse solennité de la mi-carême ne purent les empêcher d'entendre gronder autour du palais des magistrats les sombres murmures de la tempête populaire. Toute la ville était émue par la récente ambassade du barbier Olivier le Dain. Les rumeurs de trahison qu'elle avait fait naître s'étaient ranimées à son départ, en s'adressant, comme s'ils eussent été ses complices, aux hommes que l'on accusait d'avoir été les flatteurs de la domination bourguignonne. On voulait savoir, disait-on, quels étaient ceux qui, au mépris des priviléges de la ville, avaient signé le _calfvel_ de 1468, et qui s'étaient rendus coupables de concussions pendant leur administration. Une enquête ouverte dans ce double but amena l'arrestation de plusieurs anciens magistrats: il faut nommer Roland de Wedergrate, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Pierre Baudins et Pierre Huereblock.
Pierre Baudins, infirme et aveugle, avait contribué plus que personne à exciter contre les bourgeois de Gand la longue guerre qu'avait terminée le désastre de Gavre; Pierre Huereblock était le chef des _leverheeters_ de 1467. Philippe Sersanders et Olivier Degrave avaient, en 1468, pris part à l'annulation des anciens priviléges de la ville et à l'humiliante démarche du Caudenberg, que Molinet place parmi les triomphes de Charles le Hardi; Roland de Wedergrate s'était, à cette époque, associé comme échevin aux mêmes actes, et avait été de plus le collègue du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt dans l'ambassade de Péronne.
Le même mouvement s'était reproduit à Ypres, à Mons, à Louvain, à Malines, à Bruxelles, et, dès ce moment, le douloureux spectacle des sentences criminelles et des supplices vint attrister les regards. A Gand, Pierre Huereblock fut décapité le 13 mars, c'est-à-dire le jour même du retour des ambassadeurs des états. Pierre Baudins monta le lendemain sur l'échafaud où la hache avait frappé autrefois Pierre Tincke et Louis Dhamere. Le 17 mars, périrent Roland de Wedergrate, Philippe Sersanders et Olivier Degrave. Leurs aveux avaient, selon le récit des chroniques flamandes, accru l'irritation populaire. D'un côté, le gouvernement de Charles le Hardi se révélait tel qu'il avait été dans ses dernières années, lorsque la destruction de ses armées et l'épuisement de ses trésors l'avaient précipité dans les voies de la violence et de l'oppression; d'un autre côté, il était aisé de reconnaître que la faiblesse à laquelle l'autorité avait été réduite tout à coup entre les mains de sa fille n'avait été qu'une source nouvelle d'intrigues et de trahisons.
A cette date, la plus importante de la période si dramatique et si agitée qui suivit la mort de Charles le Hardi, se place une lettre des députés de Bruges qui siégeaient parmi les membres des états généraux. «Veuillez savoir, écrivaient-ils aux échevins qui étaient restés à Bruges, que depuis notre dernière lettre, les ambassadeurs récemment envoyés vers le roi se sont rendus en présence de mademoiselle de Bourgogne, des principaux de son sang et de quelques-uns de ses conseillers, et que l'on a aussitôt après discuté, en l'absence de mademoiselle, les questions suivantes: Mademoiselle de Bourgogne se trouve-t-elle liée par les lettres relatives à son mariage avec le fils de l'Empereur qui ont été montrées aux états, de telle sorte qu'elle ne puisse conclure aucune autre alliance? On a décidé que mademoiselle ne se trouve pas liée, attendu qu'elle s'est contentée de répondre qu'elle se conformerait à la volonté de son père, et qu'il est bien connu que diverses grandes matières devaient être réglées entre l'Empereur et le duc Charles avant que ce mariage s'accomplît. Le second point était celui-ci: Si mademoiselle de Bourgogne est libre de conclure une autre alliance, quelle est celle qui serait la plus utile à ses pays et à ses sujets? On remarqua que les possessions du fils de l'Empereur étaient bien éloignées des siennes, et par là d'un faible secours. On parla de l'alliance de l'Angleterre et du duc de Clarence, mais l'on répliqua que cette alliance serait fort mal prise par le roi de France, à cause des divisions qui existaient entre les Anglais et lui, et qu'il en résulterait pour les Etats de mademoiselle, qui relèvent de la couronne de France, une guerre perpétuelle; enfin l'on observa qu'aucune alliance n'était plus convenable que celle du Dauphin, que mademoiselle la désirait et qu'elle assurerait la paix et le repos de ses pays, vu que le roi était prêt, en cas de refus, à causer de grands dommages à ses pays, qui ne sont point, ce qui est fort lamentable, en état de faire quelque résistance. Quant au troisième point, qui se rapportait à l'ouverture des villes et forteresses d'Artois, il fut résolu que l'on prêterait serment de fidélité au roi jusqu'au moment de l'hommage de mademoiselle de Bourgogne, et que ladite ouverture s'effectuerait verbalement, sans que le roi pût introduire en Artois ses hommes d'armes. Le quatrième point était d'examiner, dans le cas où la question de l'ouverture des villes de l'Artois empêcherait le mariage, quels moyens l'on adopterait pour résister au roi de France. En effet, mademoiselle de Bourgogne a reçu hier, de divers lieux et par plusieurs députés de Béthune, les nouvelles les plus graves sur les entreprises que le roi fait chaque jour en Artois; elle a supplié, les mains jointes et les yeux remplis de larmes, le sire de Rumbeke et maître Jean de la Bouverie de se rendre près des membres des états pour réclamer des secours, offrant d'y employer sa propre personne et ses biens, et se plaignant fort de ce que ses sujets s'abandonnaient à leurs inimitiés mutuelles, au lieu de songer à protéger leurs biens, ce dont il résulterait évidemment qu'elle perdrait tout son héritage et serait elle-même livrée au roi, tandis qu'elle possède tant de beaux pays, couverts d'une nombreuse population qui y pourrait aisément porter remède. Elle ajoutait qu'elle ne voulait pas, pour ce motif, renoncer contre l'avis des états à l'alliance du Dauphin, mais qu'il ne convenait point que l'on eût recours à de semblables moyens pour la contraindre, et qu'il était nécessaire d'envoyer des secours à ceux qui les réclamaient. On délibérera à ce sujet aujourd'hui, et cette matière est si grande et si importante qu'elle ne saurait l'être davantage. Beaucoup de députés sont toutefois d'opinion que jamais l'on n'obtiendra du roi un traité favorable, à moins qu'on ne lève la main et que l'on ne présente le visage...»
La séance des états était attendue avec une anxiété profonde: Marie de Bourgogne s'y était rendue, et l'on y remarquait les échevins de Gand et les doyens des métiers. Les ambassadeurs qui revenaient d'Arras y présentèrent la relation «de leur besoingné.» Ils y indiquaient vaguement ce qu'ils avaient appris sur la reddition de la cité d'Arras, sur certaines alliances et sur quelques lettres écrites par de grands personnages, se référant d'ailleurs «à ce qui est rapporté plus avant aux estats,» ou «à ce que est en la mémoire du reportant.» La discussion nécessita bientôt des explications plus complètes. La jeune duchesse de Bourgogne les écouta quelque temps en silence; mais, lorsqu'ils reproduisirent le récit de l'entretien qu'ils avaient eu avec le roi de France, elle s'écria vivement que tout était faux, et qu'ils ne prouveraient jamais que les lettres dont ils parlaient eussent été écrites. Cependant, l'un des ambassadeurs (c'était un pensionnaire de Gand, Godefroi Hebbelinc) montra les lettres mêmes qui avaient été adressées à Péronne, et les exposa à tous les regards; puis ils poursuivirent en citant les noms de la duchesse douairière de Bourgogne et du sire de Ravestein. Quand ils prononcèrent ceux d'Humbercourt et d'Hugonet, ces chefs du parti français, l'indignation publique, encore toute surexcitée par les supplices de la veille, éclata en sinistres murmures. La Flandre n'avait-elle pas été sans cesse menacée par les intrigues que des étrangers formaient pour sa perte? Humbercourt n'était-il pas Picard? Hugonet n'était-il pas Bourguignon? Quels étaient donc les services qui pouvaient justifier la fortune de la maison de Brimeu, à laquelle appartenait le sire d'Humbercourt? Son aïeul, Atis de Brimeu, avait été gouverneur du duc Philippe, et l'avait élevé dans la haine des franchises communales. On accusait son père, Jean de Brimeu, d'avoir trahi les Flamands au siége de Calais. Gui d'Humbercourt avait marché sur leurs traces; il avait été armé chevalier en luttant contre les Gantois à la sanglante journée d'Overmaire, en 1452; puis il avait présidé à l'exécution rigoureuse de la capitulation de Liége, qu'il avait préparée par ses fallacieux discours; et, afin de rendre plus cruelle aux Liégeois la perte de leurs priviléges, il les avait orgueilleusement contraints à les lui remettre dans une de leurs maisons, dont il s'était emparé par droit de confiscation, dans la maison même de leur héros, Rasse de Lintre. Enfin, il avait gouverné la Flandre au nom du duc Charles à l'époque des exactions les plus violentes, muni, dit-on, d'un blanc seing qui légitimait toutes ces sentences, vendant tantôt la justice aux bourgeois obscurs, l'invoquant tantôt pour perdre, sans égard pour son rang, le connétable Louis de Saint-Pol, aussi humble vis-à-vis du roi de France, qui l'avait gagné à ses intérêts, qu'il était altier à l'égard des communes, lorsqu'il venait réclamer de nouveaux impôts. Hugonet n'avait-il pas eu part à la même autorité, et ne s'était-il pas associé aux-mêmes actes? Sorti pauvre et obscur de la Bourgogne, et devenu tour à tour chancelier, vicomte d'Ypres, seigneur de Saillant, d'Epoisses, de Lys, de Middelbourg, pouvait-il justifier la possession de tant de riches domaines? Guillaume de Cluny, leur confident et leur ami, n'avait-il pas exercé sur l'esprit du duc Charles une si funeste influence que le duc Philippe en avait lui-même compris les dangers, lors de la retraite de son fils en Hollande? C'étaient toutefois ces mêmes hommes, comblés des bienfaits de la maison de Bourgogne, qui avaient livré la ville d'Arras, ce boulevard des frontières flamandes, où le duc Philippe avait jadis imposé ses volontés à Charles VII, et le bruit s'était répandu qu'ils n'étaient rentrés à Gand qu'afin d'enlever la jeune duchesse Marie pour la remettre au roi de France.
Il ne restait aux membres des états généraux qu'à se séparer des traîtres pour combattre Louis XI. La guerre était moins périlleuse que leur influence; elle était devenue une nécessité, et la commune de Gand prit aussitôt l'initiative de la résistance, en se hâtant de réunir du salpêtre, des serpentines, des veuglaires, des arbalètes, des glaives, des maillets, des tentes et des étendards de soie ornés de franges d'or.
Hugonet et Humbercourt n'assistaient point à cette assemblée. Seule au milieu des membres des états qu'elle avait trompés et de la foule tumultueuse des bourgeois qui abhorraient le nom de son père, Marie de Bourgogne invoquait pour sa justification sa jeunesse et son malheur: elle protestait qu'elle n'avait jamais voulu se séparer de la commune; elle offrait aux métiers de leur rendre leurs bannières; elle invoquait le témoignage de ceux à qui elle déclarait, deux jours auparavant, le visage baigné de larmes, que si l'alliance du Dauphin était utile, il ne fallait point l'acheter au prix de la honte de la Flandre. Sa voix faisait tressaillir des cœurs que la vue du sang ne touchait plus. La commune déclara tout d'une voix qu'elle oubliait les torts de la jeune princesse, et celle-ci pardonna également aux trois membres de Gand toutes les offenses dont ils avaient pu se rendre coupables vis-à-vis d'elle. En vertu de cette réconciliation solennelle, les bourgeois quittèrent immédiatement la place publique et les métiers reprirent leurs travaux au son de la cloche, qui avait, depuis longtemps, cessé d'en donner le signal.
Dans la nuit suivante, le premier échevin de la keure, Adrien de Raveschoot, qui avait réclamé, en 1467, pour les trois membres de Gand la restitution de leurs franchises, alla arrêter, au nom des états généraux, ceux qui, dès ce moment peut-être, avaient conseillé à Charles le Hardi de les anéantir. Le chancelier Hugonet fut saisi dans son hôtel: on découvrit dans la chartreuse de Royghem le sire d'Humbercourt et le protonotaire de Cluny, qui avaient réussi à sortir de la ville. Bien que Gui d'Humbercourt revendiquât le privilége des chevaliers de la Toison d'or de n'être jugés que par des membres de l'ordre, et que les deux autres invoquassent le respect que méritaient leur hautes dignités dans l'Eglise et dans la magistrature, ils furent immédiatement conduits au Gravesteen.