Part 12
Charles, à qui ses dévastations avaient laissé, à défaut du surnom de Charles le Victorieux, celui de Charles le Terrible, profita de cette suspension d'armes pour aller conquérir le duché de Gueldre; mais c'était peu qu'il se vît le souverain de tant de puissants Etats entre le Rhin et la mer; son ambition, que les obstacles ne pouvaient arrêter pas plus que les succès ne pouvaient la satisfaire, se développait également par les triomphes et par les revers; une loi fatale, qui est celle de tous les hommes de guerre et de tous les conquérants, le poussait incessamment vers un but plus brillant ou plus élevé qui ne cachait qu'un abîme: tel est aussi le sort du voyageur égaré sur des mers inconnues par les phénomènes du mirage qui lui présentent dans le ciel des temples et des palais qu'il n'atteindra jamais. Charles se croyait appelé à revendiquer les droits qu'il tenait des comtes de Flandre, issus de Judith, arrière-petite-fille de Charlemagne, c'est-à-dire au moins une couronne, et il voulait reconstituer le royaume de Bourgogne. Olivier de la Marche en avait, sans doute à sa prière, étudié l'histoire dans Diodore de Sicile, dans Lucain, dans Salluste, dans Orose, dans Grégoire de Tours, depuis Alise, femme d'Hercule, jusqu'à Clotilde, la pieuse épouse du roi Clovis qui conquit les Gaules, sans oublier «le prince françois Vercingentorix» qui lutta contre César. Tous ces souvenirs plaisaient au duc de Bourgogne: il lui suffisait, pour rétablir l'ancienne monarchie des Bourguignons, de réunir à ses Etats, par les armes ou par les négociations, la Lorraine, l'Alsace, le nord de la Suisse et la Provence, que le roi René était prêt à lui céder. Il ne lui semblait pas plus difficile de se faire attribuer le titre de roi qu'avait dédaigné son père, le seul qui lui manquât pour qu'il n'eût plus rien à envier à Louis XI. L'empereur Frédéric III le lui avait fait espérer depuis longtemps, et c'était à Trèves qu'il devait accomplir ses engagements en plaçant le sceptre dans la main formidable qui ne se contentait plus de porter l'épée de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur.
Déjà la couronne était prête; les ornements destinés au sacre s'offraient déjà à tous les regards dans la cathédrale de Trèves, et l'évêque de Metz était choisi pour présider à cette auguste cérémonie. Le duc Charles, impatient de montrer que sa puissance le rendait digne de la pourpre royale, avait fait étaler dans l'abbaye de Saint-Maximin les trésors les plus précieux de sa maison; des images de saints habilement ciselées, en or et en argent, des coupes entourées de saphirs et de rubis, des hanaps garnis de perles, des drageoirs émaillés; on eût dit, remarque Meyer, la cour d'Alexandre ou d'Assuérus. Quand Charles eut fait admirer toutes ces merveilles dans le banquet qu'il donna à l'empereur Frédéric, il le conduisit dans une salle magnifique, où une vaste tapisserie représentait le couronnement du roi Saül, allusion manifeste à ses desseins et à ses espérances. «Cher cousin Charles, dit alors l'Empereur, que pourrai-je faire pour reconnaître la sincère affection que vous nous montrez, le grand honneur que vous nous témoignez, et les dons précieux que nous avons reçus de vous?--Je ne désire rien de plus de Votre Haute Majesté, répliqua en s'inclinant le duc de Bourgogne, que de la voir exécuter les promesses qu'elle m'a faites.» Aussitôt après avoir prononcé ces mots, il sortit de la salle avec toute sa cour. Frédéric III, resté seul avec les princes de l'Empire et ses conseillers, leur fit part de son intention de créer le duc Charles roi de Bourgogne, en recevant son serment de vassalité de telle sorte qu'il fût tenu de servir fidèlement le saint-empire romain «à feu et à flamme.» Ce discours souleva toutefois une longue opposition; on remontrait à Frédéric III quel péril il y aurait à relever la vaste monarchie des rois de Bourgogne. «Il est vrai, lui disaient quelques-uns de ses conseillers, que cette couronne lui a été promise il y a longtemps, mais depuis que nous avons vu à Trèves la grande générosité de son caractère ainsi que la puissance et la richesse de son pays, nous pensons, nous osons même l'affirmer à Votre Majesté, que dès que le duc Charles sera roi, il lui sera toujours facile de s'insurger contre le conseil de l'Empire. Le duc Charles n'est-il pas supérieur, par l'importance de ses domaines, à tous les rois de la chrétienté? Ne s'est-il pas fait redouter par ses exploits et ses victoires, et le respect dont il est l'objet ne peut-il pas devenir la source d'exigences que l'on ne saurait modérer après en avoir favorisé le développement? Si le duc Charles reçoit le titre de roi, il voudra de nouveau agrandir ses domaines, et ce pourrait être, s'il en trouve quelque prétexte, en envahissant les seigneuries qui relèvent de l'Empire. Nous ne pouvons oublier qu'étant encore duc de Bourgogne, il a pris les armes contre la couronne de France, et s'est emparé violemment de terres qui ne lui appartenaient point; une fois investi de l'autorité royale n'agirait-il pas de même à plus forte raison? et n'aurions-nous pas à regretter éternellement d'avoir placé nous-mêmes dans ses mains le glaive qu'il dirigerait contre nous? Il faut aussi remarquer qu'il a conclu récemment de nombreuses alliances avec l'Angleterre, l'Ecosse, le Danemark, la Suède, la Lombardie et plusieurs princes de l'Empire, qui se sont obligés à l'aider de leurs hommes d'armes, et nous pouvons craindre qu'il ne veuille étendre sur nous sa domination, car il est si puissant et si vaillant que le monde semble trop petit pour lui. Le couronner roi, ce serait abdiquer votre autorité, ce serait descendre du trône impérial.»
Frédéric III, que Jean de Champdenier nomme dans une de ses lettres «un homme endormi, pesant, merencolieux, avaricieux, chiche, craintif, variable, hypocrite, dissimulant, et à qui tout mauvais adjectif appartient,» se laissa aisément ébranler par des raisons qu'il approuvait sans doute; mais il se trouvait dans un grand embarras, et ne savait quelle réponse donner au duc de Bourgogne, qu'il avait lui-même appelé à Trèves pour l'y déclarer roi. On chercha par d'autres discours à le rassurer à cet égard. «Ne pouvait-on pas alléguer qu'il était nécessaire de consulter préalablement les princes chrétiens, puisqu'il fallait, selon l'ancien usage, l'intervention de l'Empereur et de trois rois pour créer un nouveau roi? Ne pouvait-on pas aussi lui faire oublier ses prétentions en confirmant ses droits de conquête sur le duché de Gueldre et le comté de Zutphen? Il n'y aurait aucun inconvénient à l'autoriser à fonder dans ses Etats un parlement semblable à celui de Paris, dont l'autorité s'étendrait en dernier ressort sur tous les appels. Enfin, l'Empereur pourrait lui promettre son appui et son alliance, pourvu qu'il s'engageât à respecter les possessions de l'Empire.» Cet avis prévalut, et il ne fut plus question du rétablissement du royaume de Bourgogne.
Le duc Charles attendait avec impatience la réponse de l'Empereur et le moment où il pourrait ceindre la couronne royale, lorsqu'on l'invita à se rendre au sein de l'assemblée des électeurs et des autres princes de l'Empire. Frédéric III réclama aussitôt le silence pour exposer ce qu'il avait résolu de faire en faveur du duc Charles; mais celui-ci était si étonné et si mécontent de se voir trompé par les promesses qu'on lui avait si fréquemment réitérées, qu'il répondit à peine quelques paroles. On lui annonça bientôt après que l'Empereur avait quitté la ville de Trèves pour se rendre à Cologne.
Un autre projet fut ajourné avec le couronnement du duc de Bourgogne: c'était celui du mariage déjà convenu de sa fille unique Marie avec Maximilien, fils de l'Empereur, qui devait, à cette occasion, recevoir lui-même le titre de roi des Romains. «C'est une grande chose que de faire épouser la fille du duc de Bourgogne au fils de l'Empereur, écrivait le cardinal François de Gonzague au cardinal Piccolomini; c'est une grande chose que de créer l'un roi de ses propres Etats, l'autre roi des Romains: mais, à mon avis, de ces deux projets, autant le premier est aisé à accomplir, autant le second présente de graves difficultés.» Malgré ces prévisions, la couronne de roi de Bourgogne venait d'échapper au duc Charles, et l'avenir promettait à Maximilien celle de roi des Romains.
Frédéric III n'avait oublié ses promesses, pour rompre un mariage si favorable à ses intérêts politiques, que parce qu'il craignait d'être entraîné dans les querelles de deux princes également redoutables, l'un par l'habileté de ses ruses, l'autre par l'impétuosité de ses résolutions. Il laissa le duc de Bourgogne intervenir dans les troubles de l'archevêché de Cologne, opprimer le comté de Ferette, et se quereller avec les ligues suisses, et, par le même esprit de neutralité, lorsque Louis XI lui fit proposer par ses ambassadeurs de saisir toutes les terres du duc tenues en fief de l'Empire, tandis qu'il confisquerait lui-même celles qui relevaient du royaume, il se borna à leur raconter, pour toute réponse, l'apologue, depuis si populaire, de ces trois écoliers allemands qui voulaient payer leur hôte du produit de leur chasse de la soirée, et qui reçurent de la bête sauvage ce sage conseil: qu'il ne faut jamais marchander la peau de l'ours tant qu'il n'est pas mort.
Quelles que fussent les intrigues rivales qui s'agitaient en Allemagne, c'était surtout vers l'Angleterre que se portaient tous les regards. Edouard d'York ne pouvait pas plus oublier les secours que lui avait donnés le duc de Bourgogne, que ceux que le comte de Warwick avait reçus de Louis XI. Charles le dominait et l'avait choisi pour concourir efficacement avec lui à la destruction de la monarchie française, qui semblait n'avoir constitué un magnifique apanage à des princes sortis de son sein que pour en faire le gage d'une éternelle hostilité. Jean sans Peur avait ouvert la France à Henri V: Charles le Hardi y appela Edouard IV.
Un traité signé le 25 juillet 1474 porte que le duc de Bourgogne s'engage à aider le roi d'Angleterre à reconquérir son royaume de France, et lui promet un secours de six milles hommes d'armes. Le lendemain, par un second traité, le roi d'Angleterre, rappelant l'alliance conclue la veille, et prenant en considération les anciens services du duc Charles et l'importance de son concours, «qui rendra facile de soumettre le royaume de France, et de le conserver après l'avoir soumis,» lui donne, cède et transporte à toujours, pour lui, ses héritiers et successeurs, et sans se réserver aucun droit de suzeraineté, le duché de Bar, le comté de Champagne, le comté de Nevers, le comté de Rethel, le comté d'Eu, le comté de Guise, la baronnie de Donzy, la ville de Tournay avec son territoire, son bailliage et ses dépendances, la forteresse et la ville de Pecquigny, les villes et les domaines situés sur les deux rives de la Somme, et de plus, toutes les terres formant le domaine propre du comte de Saint-Pol; «de telle sorte que non-seulement pour ces domaines, mais également pour le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre, d'Artois, de Charolais, de Mâcon, d'Auxerre, et de tous les autres lieux et domaines, possédés par le duc, il ne sera plus tenu à aucun acte de foi, de service et d'hommage.» Il s'engage à confirmer cette donation, dès qu'il aura recouvré sa couronne, et à la faire ratifier par les trois états du royaume de France. Peu de jours après, le 27 juillet, le duc de Bourgogne promit d'élever son contingent à dix ou même à vingt mille hommes d'armes; et d'autre part, le roi d'Angleterre déclara que, bien qu'il eût disposé du comté de Champagne, il se réservait le droit de se faire sacrer à Reims. Qu'y eût-il eu d'étonnant à ce qu'Edouard IV réclamât l'onction royale dans une province cédée au duc Charles, puisque Louis XI, lui-même, l'avait reçue au milieu d'une armée bourguignonne?
Le roi d'Angleterre s'était engagé à aborder en France avant le 1er juin 1475. Charles le pressait de descendre au promontoire de la Hogue, célèbre par le débarquement d'Edouard III, d'où il aurait pu s'appuyer à la fois sur son alliance et sur celle du duc de Bretagne; mais, au lieu de réunir son armée en Picardie, il perdit lui-même un temps précieux à assiéger aux bords du Rhin la petite ville de Neuss, qui résista vaillamment à tous ses efforts. Ce fut au siége de Neuss que le duc de Lorraine, René de Vaudemont, le fit défier «au feu et à sang.» Le duc de Bourgogne parut si joyeux de ce défi qu'il donna au héraut la robe qu'il portait en ce moment, en y ajoutant une coupe d'argent et cinq cents lions d'or. René de Vaudemont était le petit-fils de ce comte de Vaudemont, qui avait réclamé à Gand en 1431 l'appui du duc Philippe contre René d'Anjou, «en lui remonstrant que ses prédécesseurs avoient toujours esté amis et alliés de la maison de Bourgogne.»
Pendant que ces démêlés avec le duc de Lorraine retenaient le duc Charles loin de ses Etats, Louis XI, profitant de l'expiration des trêves, s'emparait de Montidier, de Roye et de Corbie, et lorsque Edouard IV arriva à Calais, le 4 juillet, il se plaignit vivement de ne pas voir paraître les nombreux hommes d'armes que son allié lui avait annoncés. Autour de lui, les milices anglaises se montraient peu favorables à une guerre qui semblait avoir été moins entreprise dans l'intérêt de leur nation que dans celui d'un prince étranger.
Le duc de Bourgogne, laissant derrière lui les hommes d'armes qu'il avait conduits en Allemagne, n'arriva à Bruges que le 11 juillet. On l'y reçut avec respect; de nombreux échafauds avaient été construits dans toutes les rues; mais, quelle que fût l'intention qui eût présidé au choix de ces emblèmes, plusieurs renfermaient plutôt une prophétie menaçante qu'une humble adulation. L'histoire de Judas, représentée aux portes de son hôtel, pouvait lui rappeler qu'à diverses reprises il avait eu des traîtres autour de lui, et cette phrase de l'Ecriture: _Béni soit celui qui a brisé les efforts de l'homme jouissant par la main de son serviteur_, s'appliquait aussi bien aux populations des bords du Rhin, contre lesquelles luttait Charles, qu'à Charles lui-même, se préparant à combattre Louis XI. Le duc de Bourgogne reparaissait d'ailleurs en Flandre, mécontent du mauvais succès de ses efforts en Allemagne, et disposé à en rendre responsables ceux-là mêmes qui le blâmaient le plus de les avoir tentés.
L'histoire des luttes de la Flandre contre ses princes avait jusqu'alors embrassé exclusivement les questions relatives à ses priviléges et à ses franchises. Il semble que sous Charles le Hardi elle ne soit plus que le tableau des fautes politiques du duc de Bourgogne, persistant à préparer sa ruine malgré les sages conseils de son peuple, qu'un secret pressentiment associe d'avance aux mêmes malheurs. Le 27 mars 1472 (v. st.), les états de Flandre lui avaient adressé de vives représentations; le 24 avril 1474, ils lui avaient exposé de nouveau qu'il serait impossible de suffire à des taxes si considérables tant que la situation du commerce ne s'améliorerait point. Déjà on avait accru tous les impôts existants ou rétabli d'anciens impôts presque oubliés, tels que celui du vingtième denier sur les produits de la pêche; on n'avait pas cessé de recevoir le produit des amendes imposées par le traité de Gavre. On n'en créa pas moins des gabelles de plus en plus accablantes; et, la même année, le duc de Bourgogne, réduit aux derniers expédients pour trouver de l'argent, alla jusqu'à déclarer que son intention était d'amortir à son profit toutes les donations que le clergé avait reçues depuis soixante ans, et de l'obliger, de plus, à en payer le bail pour les trois années précédentes. Les religieuses de la chartreuse de Sainte-Anne, près de Bruges, vendirent leurs biens pour payer une taxe de dix-huit cents florins, tandis que l'on traînait en prison les chanoines de Saint-Donat pour les contraindre à payer leur part dans les impôts déjà votés par les états. Cependant ces exactions ne suffisaient point; les états généraux des provinces de Flandre, de Brabant, de Hollande, de Zélande, de Hainaut, de Gueldre, d'Artois et de Picardie, furent convoqués à Gand dans les derniers jours du mois d'avril 1475, et on les menaça d'un nouvel impôt, qui devait être du sixième denier sur tous les biens sans exception. En ce moment, Charles se trouvait en Allemagne; après une longue délibération, les états osèrent rejeter sa demande. Au mois de juillet 1475, les états de Flandre réitèrent leurs remontrances; mais Charles, irrité, ne veut rien écouter: l'ambition seule le guide, et il ne s'arrête ni devant la décadence de l'industrie, ni devant les souffrances des populations, qu'il appauvrit par l'impôt et qu'il décime par la guerre. Il répond par des plaintes aux acclamations qui l'accueillent à son retour en Flandre, et ne se rend au sein de l'assemblée des représentants des communes que pour leur reprocher rudement d'avoir, en ne lui envoyant ni chariots, ni piquenaires, ni pionniers, ni ouvriers, été la cause de la levée du siége de Neuss. A l'entendre, ils lui ont refusé ce qu'ils eussent accordé au plus pauvre habitant de l'Auvergne; ce n'est pas la Flandre qui s'appauvrit; c'est son propre trésor qui s'épuise pour défendre et protéger le pays même de Flandre qu'il a toujours particulièrement aimé, et dont il assure le repos par la continuelle sollicitude de ses labeurs, veillant pendant que ses sujets dorment, bravant le froid quand ils ont chaud, jeûnant et s'exposant au vent et à la pluie, tandis qu'ils mangent et boivent à l'aise dans leurs maisons. A qui profitaient donc les taxes et les armements? A eux-mêmes, plus riches que leur seigneur, puisque le revenu d'une seule ville de Flandre s'élevait plus haut que celui de son domaine dans tous ses Etats. «Je me souviens, leur dit-il, des belles paroles que mes sujets de Flandre m'adressèrent à mon avénement, et ils répètent tous les jours, aux joyeuses entrées dans les bonnes villes, qu'ils seront bons, loyaux et obéissants sujets pour moi, je trouve clairement le contraire, et toutes ces paroles passent en fumée d'alchimie. Vous parlez d'obéissance, et vous n'exécutez point mes ordres; vous parlez de loyauté, et vous abandonnez votre prince, sans défendre ni ses pays, ni ses sujets. Vous montrez-vous bons fils? Mais tout ce que vous faites est une conspiration occulte et secrète pour perdre votre prince. N'est-ce pas là un crime de lèse-majesté? Et quelle est la peine qui y est attachée? Chacun le sait: c'est la confiscation non-seulement de vos biens, mais aussi de ceux de vos héritiers; c'est plus que la peine capitale, c'est l'écartèlement. Puisque vous ne voulez pas être gouvernés comme des enfants par leur père, vous vivrez désormais comme des sujets sous leur seigneur, avec le plaisir de Dieu, de qui seul je tiens cette seigneurie. Je demeurerai aussi prince tant qu'il plaira à Dieu, à la barbe de tous ceux qui en seraient mécontents et que je crains peu, car j'ai reçu de Dieu la puissance et l'autorité qu'ils ne braveraient pas en vain.» Puis se radoucissant peu à peu, il déclara que si ses sujets faisaient dorénavant leur devoir, «il avait encore bien le cœur et la volonté de les remettre en tel degré comme ils avaient été par ci-devant, car qui bien aime, tôt oublie,» et qu'il ne voulait pas pour cette fois «procéder aux punitions encourues.» Alors s'adressant aux prélats et aux nobles, il leur ordonna d'obéir sous peine, pour les uns, de perdre leur temporel, pour les autres, de forfaire leur vie et leurs biens. «Et vous, mangeurs des bonnes villes, ajouta-t-il en s'adressant aux députés du tiers état (_troisième estat_), faites de même, sur vos têtes et sous peine de confiscation de tous vos biens, ainsi que de tous vos priviléges, droits, franchises, libertés, coutumes et usages.» Il suffit de faire connaître que l'une des demandes présentées par le duc de Bourgogne était une prise d'armes générale dans toute la Flandre: déjà il avait choisi comme point de réunion la ville d'Ath, «pour de là tirer et faire ce que de par lui serait ordonné.» Il était bien résolu, disait-il, à ne pas y renoncer, et jurait par saint George, en plaçant la main sur son cœur, que si l'on y faisait faute, «de son côté il n'y aurait faute d'exécuter ce qu'il avait dit.» A ces mots, il se leva en disant: «Sur ce, je vous salue,» et s'éloigna.
Le même jour le duc de Bourgogne partit pour Calais, afin de se rendre près d'Edouard IV, qui lui témoigna son étonnement de le voir ainsi arriver «en petite compagnie;» mais il chercha à s'excuser, en disant qu'il avait laissé son armée à Namur, pour la conduire de là en Champagne et dans le duché de Lorraine, d'où il voulait chasser René de Vaudemont; il lui annonçait en même temps que le connétable avait embrassé ses intérêts et n'attendait qu'un moment favorable pour lui livrer Saint-Quentin, dans l'espoir d'obtenir le comté de Brie dans le démembrement de la France.
Immédiatement après cette entrevue, Charles retourna à Bruges, où les membres des états lui présentèrent un long mémoire. Ils y rappelaient que sous le règne du duc Philippe on avait toujours considéré comme indispensable l'adhésion préalable des états pour percevoir des taxes; qu'il était impossible de songer à une levée en masse; que les marchands, les ouvriers, les laboureurs étaient peu propres à porter les armes. Ils ajoutaient que ces mesures provoqueraient l'émigration des marchands étrangers, et déclaraient que la guerre était inconciliable «avec le fait de marchandise, ès laquelle marchandise ses très-nobles progéniteurs, passé quatre cents ans, à si grant soing et labeur de tous moyens possibles, se sont parforchiez d'entretenir ledit pays.» Mais le duc de Bourgogne refusa avec colère de prendre connaissance de leur réponse. «Si les docteurs de l'Eglise ne voient qu'un mensonge dans la conduite de ceux qui prétendent aimer Dieu en violant ses commandements, quel nom faut-il donner à celle des sujets qui désobéissent au prince en protestant de leur respect? Les Flamands traitent-ils donc le duc comme un enfant que l'on contente avec quelques pommes et de belles paroles? Pensent-ils être ses égaux ou se croient-ils eux-mêmes seigneurs et princes de leur pays? Si telle est leur opinion, ils ne tarderont point à se convaincre qu'ils se trompent. Chaque fois que le duc demande quelque service à la Flandre, il semble qu'il lui ôte les veines du corps. La Flandre n'est-elle pas le plus riche de tous ses pays? Toutes les taxes que l'on perçoit ne lui appartiennent-elles pas? La misère serait d'ailleurs une mauvaise excuse, puisque les Français, qui sont pauvres, aident bien leur roi.» En disant ces mots, il rendit aux députés des membres de Flandre leur mémoire justificatif. «Il ne m'en chault de vostre escript, répéta-t-il en les congédiant, faites-en ce que bon vous semble en respondez-y vous-mesmes, mais faictes vostre devoir.» Enfin il les avertit que s'il était réduit à recourir à des moyens de rigueur, sa vengeance serait si terrible et si prompte, qu'elle ne leur laisserait pas même le temps du repentir. Ces paroles violentes, qui pouvaient être fécondes en malheurs, purent seules engager les états à accorder un subside de cent mille ridders et la solde de quatre mille sergents, payables d'avance par tiers chaque année.