Histoire de Flandre (T. 3/4)

Part 8

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Charles VI avait promis bonne justice à la duchesse d'Orléans; mais la parole royale était peu de chose. Le duc de Bourgogne, n'ayant plus devant lui qu'un parti sans chef, conservait une influence où la vertu n'avait point de part, où la force était tout. Le lugubre aspect du cortége de la veuve et des enfants éplorés de la victime se dirigeant vers l'hôtel Saint-Paul n'empêchait pas le peuple de Paris d'insulter à ses restes sanglants. Les princes ne montraient pas plus de zèle: au lieu de prendre des mesures vigoureuses, on se contenta d'envoyer le duc de Berri et le roi de Sicile aux bords de la Somme pour interroger le duc de Bourgogne et conférer avec lui «afin qu'il ne se fist Anglois.» On se souvenait sans doute que Jean sans Peur les avait lui-même choisis pour premiers confidents de sa trahison. Le duc de Bourgogne, qui déjà n'accusait plus le diable de l'avoir tenté, s'était rendu à Amiens, accompagné du duc de Brabant, du comte de Nevers et de trois mille hommes d'armes. Il avait fait suspendre à son hôtel deux lances, l'une de bataille, l'autre de tournoi, défi de paix ou de guerre où il ne risquait rien. Les ambassadeurs du roi se turent. Ils ramenèrent avec eux à Paris le duc de Bourgogne, qui revendiquait de plus en plus l'honneur du crime, et comme si ce n'était pas assez, le duc de Berri l'invita à un solennel banquet dans cet hôtel de Nesle où il s'était vanté du sang versé par son ordre. Enfin, le 8 mars 1407 (v. st.), maître Jean Petit, docteur en théologie de l'université de Paris, prononça, devant le dauphin et les princes, cette célèbre harangue, détestable apologie du tyrannicide, si froide de sophismes, et toutefois, malgré ses formes puériles, presque aussi hideuse que le crime. Lorsque, comparant le duc de Bourgogne à Joab mettant Absalon à mort, maître Jean Petit citait ces paroles de David: «Joab a répandu le sang de la guerre au milieu de la paix: sa vieillesse ne descendra pas paisiblement dans la tombe,» l'obscur théologien devenait prophète pour condamner celui qu'il glorifiait.

Le duc ratifia tout ce qu'avait dit maître Jean Petit, dans une assemblée solennelle où siégeaient le roi de Sicile, les ducs de Guienne, de Berri, de Bretagne, de Lorraine, plusieurs comtes et plusieurs évêques, et l'on fit signer au roi des lettres par lesquelles il approuvait l'attentat de Raoulet d'Auquetonville: «Comme notre très-chier et très-amé cousin le duc de Bourgogne, y disait-il, a fait proposer que pour notre sûreté et préservation de nous et de notre lignée, pour le bien et utilité de notre royaume, et pour garder envers nous la foy et loyauté en quoy il nous est tenu, il avoit fait mettre hors de ce monde nostre très-chier et très-amé frère, le duc d'Orléans, que Dieu absolve! savoir faisons que voulons que le dit duc de Bourgogne soit et demeure en nostre singulière amour, comme il estoit par avant.» On avait eu recours aux fables les plus absurdes pour persuader au roi que le meurtre de son frère l'avait préservé d'un péril imminent. C'est ainsi que Jean sans Peur promet «biens de ce monde et honneurs sans nombre» à un écrivain nommé Pierre Salmon, qui se charge «d'informer et d'instruire le roi.» Or Pierre Salmon ne trouve rien de mieux que de raconter qu'un moine, «très-expert en plusieurs sciences,» lui a été indiqué par Pierre Rapondi, qu'il l'a découvert dans un prison de Sienne où il était retenu par l'ordre de l'évêque comme accusé de magie, et qu'il lui a entendu dire que le duc de Milan avait fait faire une image du roi en argent pour la soumettre à ses maléfices. Il ajoute qu'un moine blanc qu'il a vu à Notre-Dame de Halle, à Utrecht et à Avignon, lui a également annoncé que la mort du duc d'Orléans sera le salut du roi.

Jean sans Peur, non moins empressé à reconnaître les services de Jean Petit que ceux de Pierre Salmon, l'avait nommé son conseiller et son maître de requêtes. Le discours du 8 mars 1407, reproduit par de nombreux copistes, avait été répandu de ville en ville; la glorification du duc, répétée par la voix de ses flatteurs, retentissait de toutes parts comme un hymne triomphal au milieu du silence et de la stupeur des Orléanais, quand un bruit d'armes se fit entendre vers les bords de la Meuse. Le roi des Romains réclamait le duché de Brabant. Les Liégeois, ses alliés, étaient quarante mille au siége de Maestricht. Une armée bourguignonne se réunit à Gand pour les combattre. Jean sans Peur avait quitté Paris le 5 juillet; le 23 septembre, il tuait vingt-quatre ou vingt-six mille Liégeois sous les murs de Tongres. Liége, Huy, Dinant, perdirent ou leurs remparts ou leurs priviléges, et la hache du bourreau acheva ce qu'avait commencé l'épée du vainqueur; mais la France échappait au duc de Bourgogne: que lui importait d'être victorieux vers les marches de l'empire, si la royauté de Charles VI subissait une autre tutelle que la sienne?

A peine Jean sans Peur s'était-il éloigné de Paris que la duchesse d'Orléans y était rentrée, et avec elle tous les amis du comte d'Armagnac, dont les écharpes blanches frappèrent si vivement les regards du peuple qu'il désigna désormais par le nom d'_Armagnacs_ tous ceux qui combattaient le duc de Bourgogne. L'abbé de Saint-Fiacre prononça le panégyrique de la victime de la Vieille rue du Temple: il rappela les droits de sa naissance qui l'avaient placé si près du trône, et l'ingratitude du duc Jean, qui avait reçu tant de bienfaits de Charles VI: «C'est là, disait-il au roi, la reconnaissance du voyage de Flandre, auquel toi et ton royaume mis en péril pour l'amour de son père.» Il aurait pu ajouter que cette princesse, qu'un crime odieux avait réduite à un si triste veuvage, était fille de ce duc de Milan qui avait contribué plus que personne à la délivrance de Jean de Bourgogne, prisonnier chez les infidèles.

L'orateur appliquait au duc de Bourgogne toutes les malédictions accumulées contre Caïn et Judas, et concluait à ce qu'il fût soumis à une publique expiation et à un exil de vingt ans outre-mer: «Princes et nobles, pleurez, car le chemin est commencé à vous faire mourir trahitreusement et sans advertance. Pleurez, hommes et femmes, jeunes et vieux, pauvres et riches; car la douceur de paix et de tranquillité vous est ôtée, en tant que le chemin vous est montré d'occire et mettre glaive entre les princes, par lequel vous êtes en guerre, en misère et en voie de toute destruction. Entendez donc, princes et hommes de quelconques états, à soutenir justice contre ledit de Bourgogne, qui, par l'homicide par lui commis, a usurpé la domination et autorité du roi et de ses fils, et a soustrait grand'aide et consolation; car il a mis le bien commun en griève tribulation, en confondant les bons estatuts sans vergogne, en soutenant son péché contre noblesse, parenté, serment, alliances et assurances, et contre Dieu et la cour de tous ses saints; cet inconvénient ne peut être réparé ou apaisé, fors par le bien de justice.»

Cette satisfaction solennelle, qui paraissait à beaucoup d'hommes sages du quinzième siècle le seul moyen d'écarter de la France toutes les discordes envoyées comme un châtiment par le ciel, ne devait pas avoir lieu. Déjà on avait chargé des députés d'aller, au nom du roi, ordonner au duc de ne pas attaquer les Liégeois; mais il n'avait pas obéi et il était vainqueur. A l'enthousiasme qui agitait les Armagnacs succéda une profonde terreur: la reine voulait réunir une armée; elle avait besoin d'argent et personne ne voulait lui en prêter. On fit partir le roi pour Tours; la reine et les princes l'y suivirent: au milieu de ces inquiétudes, Valentine de Milan expira, frappée par une mort prématurée, «de courroux et de deuil,» dit Juvénal des Ursins.

Le 28 novembre, le duc de Bourgogne entra à Paris. Il arrivait trop tard. Le fantôme royal au nom duquel tous les partis se proscrivaient tour à tour lui avait été enlevé: il ne pouvait songer à aller le chercher de l'autre côté de la Loire; mais il savait que la reine ne tarderait point à s'ennuyer dans son exil de Tours, loin de Paris qui restait toujours le centre du gouvernement. Par la nécessité, par la force même des choses, il y eut une réconciliation: elle se fit à Chartres, le 9 mars 1408 (v. st.). Le duc de Bourgogne et les fils du duc d'Orléans jurèrent un oubli du passé qui ne pouvait être sincère. _Pax, pax, inquit propheta, et non est pax_, écrit le greffier du parlement sur ses registres. Le fou du duc de Bourgogne en portait le même jugement.

Jean sans Peur gagnait le plus à ce traité; car le roi rentrait à Paris et devenait en quelque sorte son otage, en s'enfermant dans une cité où le peuple était pleinement dévoué à la cause de celui qu'il espérait voir alléger ses impôts.

La puissance du duc de Bourgogne s'accroissait de jour en jour. Il disposait de toutes les milices de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Artois et quelquefois de celles de la Flandre, du Brabant, de la Hollande. Il avait conclu une étroite alliance avec le roi de Navarre, le comte de Foix, les ducs de Bavière et de Bar; le duc d'Anjou se laissa corrompre. Isabeau de Bavière elle-même céda et devint Bourguignonne.

La politique du duc Jean était à deux faces. Tantôt il caressait la Flandre pour obtenir son appui, tantôt n'en ayant plus besoin, il s'efforçait de s'y faire redouter; on sentait bien que lorsqu'il faisait des concessions, c'était malgré lui, et que lorsqu'il modifiait les priviléges, il se proposait de ne point tarder à les anéantir. Mais la Flandre résiste: une sage prévoyance réveille sans cesse ses soupçons. «O Flandre! malheur à toi!» disait l'abbé d'Eeckhout, Lubert Hauscilt, dans des vers que l'on considéra longtemps comme prophétiques, «tu nourris des étrangers de ton lait, et tandis que les loups s'abreuvent à ton sein fécond, tu n'as que du fiel pour tes brebis. Flandre, fleur des fleurs, redoute des ruses fatales.»

Lorsqu'au mois d'août 1409 le duc de Bourgogne confirme l'existence de la cour de justice qui s'appellera dorénavant le conseil du duc, cette cour, bien qu'établie à Gand, reste profondément impopulaire. Si tous les membres qui la composent doivent «jurer de garder et entretenir les priviléges, lois, droicts, franchises et bonnes coustumes des villes et du pays,» ils n'en sont pas moins investis du soin de connaître de l'interprétation de ces mêmes priviléges et de tous les cas relatifs à la paix de Tournay; enfin, quoique tenus de prononcer leur sentence en flamand, ils délibèrent en français «en la chambre à l'uys clos.» Toutes les villes de Flandre cherchaient à se dérober à cette juridiction; les Gantois surtout contestaient si obstinément son autorité, qu'un jour, «tenant vers le conseil une fierté, ils envoyèrent par l'un de leurs siergans dire qu'ils ne procédassent plus avant sur ung tel, car il estoit leur bourgeois.» Le duc les fit citer alors au parlement de Paris: ils menacèrent les sergents royaux, chargés de leur notifier cet appel, de les précipiter dans l'Escaut.

Pendant cette même année 1409, les Gantois, qui maintenaient avec tant de zèle leurs immunités politiques, conservaient, en dépit du prince attaché aux papes d'Avignon, toute leur liberté religieuse, et nous remarquons, parmi les prélats et les clercs réunis au concile de Pise, les députés de l'évêque urbaniste, Martin Van de Watere.

Lorsque les Orléanais, renonçant à la paix de Chartres, s'avancèrent vers Paris, les bourgeois de Gand et de Bruges refusèrent fièrement de prendre les armes pour soutenir une querelle qui leur était étrangère, et le duc de Bourgogne se vit réduit à signer, à Bicêtre, un traité par lequel les princes s'engageaient à ne pas entrer à Paris, traité qui l'atteignait bien plus que tous les autres.

Jean sans Peur avait réuni à Tournay le duc Guillaume de Bavière, l'évêque de Liége, le comte de Namur et plusieurs seigneurs des marches de l'empire; il réclama leur appui contre le duc d'Orléans, et se rendit aussitôt après à Arras où les nobles du comté d'Artois avaient été convoqués. Maître Jean Boursier leur exposa doctement en présence du duc de Bourgogne que bien qu'il eût, pour la sûreté du roi et la conservation de la monarchie, fait mourir le duc d'Orléans, ses fils poursuivaient leurs machinations contre lui, et il ajouta qu'il venait faire appel à la loyauté de ses Etats d'Artois pour qu'ils le soutinssent efficacement. Mais c'était près des Etats de Flandre qu'il fallait surtout faire réussir ces démarches. Les Gantois continuaient à donner l'exemple de la résistance en déclarant qu'ils ne franchiraient point les frontières de Flandre. Le duc multiplia vainement les prières, répétant que s'ils l'abandonnaient toute sa puissance serait détruite; déjà, n'écoutant plus que sa colère, il leur annonçait qu'il ferait le lendemain sonner la cloche du beffroi, pour savoir quels étaient ceux qui se rallieraient sous sa bannière, et il voulait même quitter la Flandre: mais son chancelier le dissuada de ces moyens violents qui convenaient si peu au génie indépendant des communes flamandes: pour atteindre le but qu'il se proposait, les concessions valaient mieux que les menaces. En effet, on le vit bientôt vendre de nouveaux priviléges et renoncer dans la plupart des villes aux taxes qu'il y prélevait sur les confiscations ou sur les accises. Il conduisait avec lui son fils Philippe, alors âgé de quinze ans, et se plaisait à le montrer aux bourgeois pour se concilier leur faveur. A Gand, à Bruges, à Ypres, il remercia humblement les communes des subsides et des secours qu'elles avaient si longtemps hésité à lui promettre. A Furnes, il parvint à calmer, par de douces et bonnes paroles, les laboureurs qui avaient ressaisi les armes de leurs ancêtres pour protester contre tout projet de les soumettre à des impôts sans cesse repoussés sur ces rivages comme le signe de la servitude.

Si l'on peut ajouter foi à un récit fort vraisemblable quoique ignoré des historiens flamands, les communes avaient imposé au duc des conditions bien plus importantes, celles que Louis de Male avait repoussées en 1346, rien moins qu'une étroite union commerciale avec l'Angleterre, consacrée par la suzeraineté politique de Henri IV, et au moment même où Jean se déclarait le protecteur du roi de France, il aurait consenti non-seulement à livrer aux Anglais les ports de la Flandre, mais aussi à leur rendre hommage de ce comté qui formait la première comté-pairie de France, et même à leur faire recouvrer l'Aquitaine et la Normandie. C'est ainsi que les ducs de Bourgogne, en cherchant à rétablir la fédération commerciale de la Flandre et de l'Angleterre, fondent sur les souvenirs de la puissance des communes, qu'ils haïssent, la consolidation de leur propre puissance et les rêves de leur ambition.

Dès les derniers jours de janvier 1410 (v. st.), des députés du duc et des _quatre membres_ de Flandre s'étaient rendus en Angleterre. Au mois de mars, Henri IV charge l'évêque de Saint-David et Henri de Beaumont de poursuivre ces négociations: nous les voyons conclure le 27 mai une nouvelle trêve, mais rien ne nous est parvenu du traité qui appelait les Anglais en France, si ce n'est une vague mention d'un projet de mariage entre le prince de Galles et l'une des filles du duc de Bourgogne, qui devait le confirmer.

Le duc se trouvait à Bruges lorsqu'il apprit, le 10 juillet, que les Orléanais s'assemblaient dans le Vermandois. La guerre allait commencer. Grâce aux habiles intrigues du duc de Bourgogne, Paris se souleva et lui livra la personne royale. La rébellion partait du quartier des Halles: ceux qui la dirigeaient étaient les Legoix, bouchers de Sainte-Geneviève, les Tibert et les Saint-Yon, bouchers du Châtelet, et les Caboche, écorcheurs de la boucherie de l'Hôtel-Dieu. Ils étaient tous dévoués au parti bourguignon: mais les plus influents étaient les Legoix. Ils fournissaient la maison de Jean sans Peur «de boucherie et poullaillerie,» et l'un des comptes présentés par ces hommes qui devaient un jour égorger des évêques et des présidents au parlement, porte «une douzaine d'alouettes et de petis oiselets.» Les chefs des bouchers étaient d'ailleurs aussi robustes qu'habitués à plonger leurs mains dans le sang, et l'on vit la ville et l'université, également intimidées par leurs menaces, s'empresser de prendre le symbole bourguignon, c'est-à-dire la croix de Saint-André où l'initiale du nom de Jean sans Peur brillait sur les fleurs de lis royales.

Le duc de Bourgogne voulut saisir une occasion si favorable pour détruire le parti des Orléanais. L'armée que lui avaient accordée les communes flamandes comprenait deux mille ribaudequins, quatre mille canons, douze mille chariots et soixante mille hommes armés, sans compter les valets. Toutes leurs milices étaient subdivisées par villes et par connétablies, selon les anciens usages; toutes suivaient leurs bannières, sans obéir aux ordres des chevaliers bourguignons. Jean n'osait se plaindre: il se félicita d'avoir les milices flamandes avec lui, lorsque arrivées aux bords de la Somme, elles renversèrent en quelques instants, avec leurs formidables machines de guerre, les tours de Ham et s'élancèrent, pleines de courage, sur les remparts; toute la ville fut pillée et brûlée. Le bruit des ravages des Flamands répandait de toutes parts la terreur; Nesle, Roye, Chauny, se hâtèrent de se soumettre, et le duc de Bourgogne mit le siége devant Montdidier.

Le duc d'Orléans, le comte d'Armagnac et leur armée avaient déjà passé la Marne et occupaient Clermont. Tout annonçait qu'une lutte décisive allait dénouer ces longues et cruelles intrigues perpétuées par les factions. L'armée du duc de Bourgogne s'était rangée en bataille dans une vaste plaine entre Roye et Montdidier; deux jours se passèrent; les ennemis ne se montraient pas, et les Gantois, craignant qu'on ne cherchât à les tromper par de faux bruits, envoyèrent du côté de Clermont des espions qui revinrent sans avoir aperçu les Orléanais. Ce rapport excite les murmures des Gantois; ils prétendent que tout ce que l'on raconte sur les projets du duc d'Orléans n'est qu'un mensonge inventé pour les retenir dans le camp, et leurs voix tumultueuses en accusent deux des conseillers du duc, les sires de Helly et de Ray. Ils répètent que rien ne les empêchera de retourner dans leurs foyers; mais le duc de Bourgogne accourt au milieux d'eux et leur représente que, d'après des indications certaines, le duc d'Orléans s'approche, et que jamais leur secours ne lui a été plus nécessaire. Il renouvelle ses instances et ses prières jusqu'à ce que leurs chefs lui promettent de convoquer, dans la tente de Gand, les capitaines des connétablies et les dizeniers; les Gantois ne consentent toutefois à s'associer huit jours de plus à son expédition qu'après avoir obtenu une déclaration par laquelle le duc lui-même en fixe le terme, en les louant fort de leur zèle. Le même jour, le duc de Bourgogne, multipliant les sacrifices pour retenir les Gantois dans son camp, leur accorde, «por les bons et agréables services que nous ont fait et font journellement et espérons que facent au temps à venir,» le privilége de pouvoir acquérir des fiefs en payant les droits seigneuriaux. Les mêmes motifs l'engagent à octroyer aux Brugeois la confirmation de leur ancien privilége d'être affranchis des droits de tonlieu dans toute l'étendue de la Flandre, «attendu les bons, agréables et notables services que ils nous ont faict et font chascun jour en plusieurs et maintes manières et mesmement en ce présent voyage, au service de monseigneur le roy, ouquel ils se portent bien et diligemment.»

Huit jours s'écoulèrent dans une stérile anxiété. Le duc d'Orléans, instruit de ce qui se passait dans le camp du duc de Bourgogne, attendait patiemment le moment d'en profiter, et les Gantois envoyèrent de nouveau leurs espions jusqu'aux barrières de Clermont sans apercevoir les Armagnacs. Cette fois, on les pressa inutilement d'ajouter, à la semaine écoulée, un nouveau délai de cinq jours. Le duc insistait d'autant plus qu'il savait qu'une armée anglaise, commandée par le roi Henri IV lui-même, était prête à débarquer en France pour le soutenir conformément à leurs traités secrets. Quelles que fussent les exhortations des chevaliers de la cour du duc, les Gantois répondaient toujours: «N'osez-vous pas conduire monseigneur de Bourgogne à Paris? Il n'est pas vrai que les Armagnacs soient à Clermont, et nous avons pris toutes les forteresses qui pouvaient vous arrêter.» Pour les faire changer d'avis, on leur montra des chartes revêtues du sceau du roi, où de grands avantages, leur disait-on, étaient promis à l'industrie flamande s'ils n'abandonnaient point l'expédition; on leur remit même une lettre des bourgeois de Paris qui les appelaient comme des frères engagés depuis un demi-siècle dans des luttes communes. Tout fut inutile. Les Gantois soupçonnaient quelque ruse du duc de Bourgogne, et dès que le soir fut arrivé ils arrachèrent les auvents et les solives des maisons des faubourgs de Montdidier pour allumer de grands feux dans leurs quartiers. Ils chargèrent aussitôt leurs bagages sur leurs chariots et prirent les armes. Leurs cris répétés: «_Wapens! wapens! te Vlaendren waert!_ Aux armes! aux armes! en Flandre!» réveillèrent le duc de Bourgogne. Il envoya quelques seigneurs s'informer de ce qui se passait; les Flamands refusèrent de les écouter. Aux premières lueurs de l'aurore, ils s'écrièrent tous: «_Go! go!_» C'était le signal du départ. Le duc de Bourgogne était monté à cheval avec le duc de Brabant, son frère, et il se rendit avec lui près des Gantois. «Et là, dit Enguerrand de Monstrelet, le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à mains jointes, très-humblement, qu'ils voulsissent demeurer avecque lui jusqu'à quatre jours, en eux disant et appelant frères, compains et amis les plus féables qu'il eût au monde.» Jean sans Peur alla même jusqu'à leur promettre de leur abandonner tous les impôts de la Flandre. Le duc de Brabant joignit ses prières aux siennes. Les bourgeois des communes flamandes ne voulurent rien entendre; à toutes les exhortations qu'on leur adressait, ils répondaient en montrant les lettres qui limitaient la durée de l'expédition et invoquaient le sceau du duc dont elles étaient revêtues.

Le duc de Bourgogne n'osa insister plus longtemps. Les Flamands avaient mis le feu à leurs tentes, et la flamme, se répandant dans tout le camp, avait gagné le logis du duc. Jean sans Peur se préparait déjà à le quitter. A moins de se résoudre à attendre ses ennemis, il ne lui restait qu'à imiter l'exemple des Gantois. Il les suivit jusqu'à Péronne, où il les remercia très-humblement de leurs services, en chargeant le duc de Brabant de les ramener jusqu'à leurs frontières. La puissance de la Flandre communale était restée si redoutable que lors même qu'elle refusait tout à Jean sans Peur, il n'était rien que Jean sans Peur osât lui refuser.