Histoire de Flandre (T. 3/4)

Part 6

Chapter 63,845 wordsPublic domain

Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient montré la plus grande activité pour hâter la délivrance de leur fils; mais les sommes qu'ils devaient payer s'accroissaient de jour en jour. Aux deux cent mille ducats exigés par Bajazet se joignaient des frais presque aussi considérables, résultat des dépenses que ces négociations avaient entraînées, et le duc, ayant vainement épuisé son trésor pour y suffire, s'était vu réduit à recourir successivement à la générosité des princes étrangers et à celle de ses propres sujets. Le roi de France donna quarante-six mille francs; le roi de Chypre avait déjà avancé dix mille ducats; le roi de Hongrie avait promis un subside de cent mille florins, et l'on s'était également adressé au duc de Brabant, au duc de Bavière et au comte de Savoie; mais les conseillers de Philippe le Hardi comptaient bien plus sur les taxes que s'imposeraient volontairement les principales villes de ses Etats, notamment celles de Flandre, «où il abonde, dit Froissart, moult de finances, pour le fait de marchandise.» Gand offrit cinquante mille florins; Bruges, Ypres, Courtray et les autres villes se montrèrent également disposées à d'importants sacrifices. Elles y trouvaient l'occasion d'obtenir la sanction et le développement de leurs priviléges; et, dès l'année suivante, malgré l'intervention de Martin Porée, évêque d'Arras et chancelier de Bourgogne, l'on vit les échevins de Gand, non moins puissants que lorsqu'en 1351 ils jugeaient le sire d'Espierres, condamner à un exil de cinquante années le grand bailli de Flandre, Jacques de Lichtervelde et d'autres officiers du duc, parce qu'ils avaient fait mettre un bourgeois à mort au mépris des lois de la commune. Jacques de Lichtervelde avait aussi un autre crime à expier: lors des efforts de Philippe le Hardi pour étendre le schisme d'Avignon, il avait été l'instrument odieux des persécutions religieuses.

L'héritier de l'autorité du duc de Bourgogne alla lui-même s'incliner devant la résurrection des libertés communales dans ces villes qui n'avaient contribué de leur or au payement de sa rançon que pour briser elles-mêmes les chaînes d'un joug odieux. En arrivant à Gand où son père l'attendait au château de Ten Walle, il remercia les bourgeois de leur empressement à s'imposer des taxes pour le délivrer, et ce fut ainsi qu'il alla successivement exprimer sa gratitude aux bourgeois de Bruges, d'Anvers, d'Ypres, de Termonde, de l'Ecluse.

Les communes flamandes se sentaient d'autant plus fortes qu'elles espéraient voir se renouer leurs relations avec l'Angleterre.

Au moment même où se livrait la bataille de Nicopoli, des fêtes splendides réunissaient entre Ardres et Calais l'élite des chevaliers de France et d'Angleterre. Il ne s'agissait de rien moins que de la réconciliation des deux peuples, cimentée par une trêve de vingt-cinq ans: la remise solennelle d'Isabelle de France, pauvre enfant de huit ans qui pleurait en s'éloignant, devait en être le gage. On avait même décidé qu'on élèverait sur le lieu de l'entrevue de Charles VI et de Richard II un autel en l'honneur de Notre-Dame de la Paix; mais ce projet ne s'exécuta jamais, et le peuple ne conserva que le souvenir d'un effroyable orage qui renversa dans les deux camps la plupart des tentes.

Jamais il n'avait été plus difficile de former une alliance durable entre les deux nations. En Angleterre aussi bien qu'en France, autour du trône de Richard II comme à l'ombre de celui de Charles VI, des ambitions rivales ne cessaient de s'agiter, s'appuyant tour à tour sur la faiblesse du monarque ou sur les sympathies populaires. Si l'on voyait en France une grande partie de la noblesse appeler de tous ses vœux le jour où elle pourrait venger les désastres de Crécy et de Poitiers, les Anglais ne regrettaient pas moins de ne pouvoir poursuivre le cours si glorieux de leurs succès. Brest avait été restitué aux Français; le bruit courait qu'on leur rendrait également Calais. Le mécontentement se transforma bientôt en un complot dirigé par le plus jeune des fils d'Edouard III, Thomas, duc de Glocester; Richard II le dissipa par la terreur. Le duc de Glocester, arrêté dans l'escorte même du roi, fut étouffé à Calais. On désignait comme ses complices deux autres oncles du roi, Edmond de Cambridge, devenu duc d'York, et le duc Jean de Lancastre. Ce dernier surtout conservait cette énergie et cette activité dont nous avons signalé ailleurs l'influence dans les négociations du règne de Louis de Male. Né à Gand, lors des grandes expéditions de son père, il avait épousé en troisièmes noces la fille d'un chevalier de Hainaut, nommée Catherine de Rues, qui était venue en Angleterre avec «la noble roine, madame Philippe de Haynaut,» que Froissart, pendant sa jeunesse, «servoit de beaux ditties et traités amoureux.» Lorsque Henri de Derby, fils du duc de Lancastre, fut exilé par Richard II, une même sentence de bannissement frappa dans le parti opposé le comte de Nottingham, auquel l'opinion publique reprochait trop vivement la part qu'il avait prise à la mort du duc de Glocester. En quittant Calais, où le crime avait été consommé, il se rendit en Flandre, car «il avoit ordonné ses besognes et fait ses finances à prendre aux lombards à Bruges;» il passa quinze jours dans cette ville et fit aussi quelque séjour à Gand avant de continuer son voyage vers l'Allemagne.

Le comte de Derby avait suivi une autre route: il avait débarqué en France et s'était rendu à Paris; le duc de Berri et le frère du roi, Louis d'Orléans, lui firent grand accueil. Unis momentanément par leur jalousie contre Philippe le Hardi, ils oubliaient que le prince qu'ils saluaient avec de si grandes démonstrations d'amitié et de joie était le fils d'un des plus redoutables adversaires de la France et lui-même l'ennemi des Français; peu leur importait: ils ne voyaient en lui qu'un rival du comte de Nottingham, qui voyageait en Flandre sous la protection de ce duc de Bourgogne dont ils étaient eux-mêmes les rivaux.

On en eut bientôt de nouvelles preuves. Le duc de Bourgogne se trouvait à Paris quand on y traita dans le conseil du roi d'un projet de mariage entre le comte de Derby et la veuve du comte d'Eu. Il le combattit si vivement que le roi lui-même dit tout haut: «Les paroles de mon oncle viennent d'Angleterre.» On racontait, en effet, que le comte de Salisbury avait été envoyé près du duc Philippe par Richard II, et les amis du comte de Derby eurent grande peine à le consoler des propos injurieux dirigés contre lui, en l'assurant qu'il en serait dédommagé par l'affection des communes anglaises. Ils ne s'étaient point trompés. Les bourgeois de Londres profitèrent de l'absence du roi Richard, retenu en Irlande par la guerre, pour proclamer sa déchéance et appeler Henri de Derby. L'archevêque de Canterbury se chargea de leur message, et le premier prélat de l'Angleterre, député par les communes du royaume, aborda bientôt à l'Ecluse, déguisé en moine, un rosaire et un bourdon à la main, comme s'il se rendait à Liége, à Cologne ou dans quelque autre lieu de pèlerinage: ces précautions avaient été jugées nécessaires pour cacher son voyage au duc de Bourgogne.

De l'Ecluse, il se dirigea vers la France par Ardenbourg, Gand et Audenarde, et trouva au château de Bicêtre le comte de Derby. Celui-ci prétexta une excursion en Bretagne, parce qu'il craignait que le duc de Bourgogne ne lui tendît quelque embûche sur la route de Calais. Dans les premiers jours de juillet, il débarquait à Ravenspur; au mois de septembre, Richard, vaincu, remettait lui-même sa couronne à l'héritier de Jean de Gand, devenu le fondateur de la dynastie de Lancastre.

La colère du duc de Bourgogne fut extrême lorsque la dame de Courcy, qu'on avait renvoyée d'Angleterre avec les autres serviteurs de la jeune reine Isabelle, confirma les nouvelles qu'avaient déjà répandues des marchands flamands. Par son conseil, on essaya de faire soulever l'Aquitaine: on espérait qu'elle se souviendrait de son affection pour le roi Richard qui était né à Bordeaux; mais elle n'osa pas se confier dans la protection de la triste royauté de Charles VI.

La folie du roi présentait de jour en jour moins de chances de guérison, et à mesure qu'elles s'affaiblissaient, les divisions de ses oncles devenaient plus graves. Cependant le duc de Bourgogne, voyant échouer les tentatives qu'on avait faites en Aquitaine, avait renoncé à tout projet de déclarer la guerre au nouveau roi d'Angleterre. Il se montrait plus disposé à la paix, et alla lui-même à Lelinghen, suivi de cinq cents chevaliers, recevoir la jeune veuve de Richard II, dont l'hymen s'était conclu sous de si funestes auspices. Il attendait que sa puissance, ébranlée par tant d'échecs, eût le temps de trouver dans le cours des événements quelque élément nouveau de force et de vigueur.

Lorsque, après la mort du duc de Bretagne, le duc d'Orléans réclama la tutelle de son fils, Philippe réussit à la lui faire refuser par les barons bretons, et il se rendit lui-même en Bretagne pour recevoir, au nom du roi, le serment d'obéissance de cette province au jeune duc.

A la même époque, il saisissait l'occasion d'intervenir activement dans les affaires d'Allemagne. Les électeurs avaient déposé Wenceslas de Bohême: ils désignèrent pour son successeur un prince allié et tout dévoué à Philippe le Hardi. Les ducs de Bourgogne et de Berri s'étaient réconciliés pour combattre le duc d'Orléans qui soutenait Wenceslas, et, grâce à leur influence, des ambassadeurs français allèrent solennellement confirmer le choix de Robert de Bavière. La haine que se portaient les ducs de Bourgogne et d'Orléans devint bientôt si vive qu'ils réunirent leurs hommes d'armes autour de Paris pour se combattre, et ce fut à grand'peine qu'on parvint à les empêcher de livrer la France à une guerre civile.

Encouragé par ces succès, Philippe le Hardi essaye d'étendre une domination plus sévère sur la Flandre, en défendant que l'on se rende à Rome au grand jubilé de 1400; mais le peuple, de plus en plus hostile au schisme d'Avignon, trouve dans une peste violente, qui exerce les plus grands ravages dans la ville de Tournay, résidence de l'évêque clémentin, le châtiment de ces persécutions et refuse de s'y soumettre.

On voit bientôt après les communes flamandes envoyer à Lelinghen des députés qui traiteront, sans l'intervention du duc de Bourgogne, avec les ambassadeurs anglais, et au mois d'août 1403, on y signe une convention qui assure la liberté de la navigation aux navires flamands. Le duc de Bourgogne n'avait pas osé s'opposer à ces négociations. Il les avait même fait approuver par le roi de France dans une charte où il rappelait, en citant les célèbres déclarations de Philippe de Valois, que ses prédécesseurs avaient également reconnu la neutralité commerciale de la Flandre dans les guerres de la France et de l'Angleterre. Charles VI promet de plus de ne pas inquiéter les pêcheurs anglais qui se rendront sur les côtes de Flandre. Mais il suffit que le duc de Bourgogne veuille prendre part à la conclusion d'un traité définitif de commerce entre la Flandre et l'Angleterre pour que les envoyés de Henri IV élèvent des prétentions inadmissibles: ils demandent en effet que si les vaisseaux français abordent dans les ports de Flandre, on en arrête les matelots comme pirates; qu'on rappelle en Flandre tous ceux qui ont été bannis à cause de leur dévouement aux Anglais, et que l'on démolisse les fortifications de l'Ecluse et de Gravelines. Le duc de Bourgogne persistait à ne vouloir nommer Henri IV que «celui qui se dit roi d'Angleterre,» et les ambassadeurs anglais s'en plaignaient vivement: «Il n'a pas esté veu communément, disaient-ils, que ès cas qui désirent nourricement d'amour et traictié de pais et concorde, l'on ait usé de tieules paroles lesquelles ne peuvent grever le roy nostre seigneur pour lui toller ce que la divine puissance de Dieu lui a donné.»

Les négociations venaient d'être rompues lorsque le duc de Bourgogne quitta Paris pour aller recevoir à Bruxelles le gouvernement du Brabant des mains de sa tante, la duchesse Jeanne, et en assurer la transmission à Antoine, le second de ses fils. Cependant dès qu'il y fut arrivé, il éprouva les premières atteintes du mal qui devait le conduire au tombeau: d'heure en heure sa situation devenait plus grave, et il résolut de se faire transporter dans la litière de la duchesse de Bourgogne jusqu'à la petite ville de Halle, il voulait y implorer le rétablissement de sa santé à l'autel de Notre-Dame, où l'on vénérait une pieuse image qui avait autrefois appartenu à sainte Elisabeth de Hongrie; mais le ciel n'exauça point ses prières et il y rendit le dernier soupir, le 27 avril 1404.

Le règne de Philippe le Hardi avait inauguré en Flandre la domination des ducs de Bourgogne; mais il avait à peine ouvert la longue carrière réservée à ses successeurs. De tous ses grands projets, il n'en était presque aucun qui eût réussi; il laissait en France son influence douteuse et affaiblie, et tandis que les communes flamandes s'efforçaient de retrouver leur prospérité, source féconde de leur puissance, Philippe le Hardi, que l'on avait vu accabler ses sujets de Bourgogne d'impôts si ignominieux et appauvrir la France par tant de folles dépenses pour les guerres d'Angleterre, de Gueldre et d'Orient, expirait pauvre, abandonnant, chargé de dettes énormes, le plus riche héritage du monde. Ce prince, qui dès le lendemain de ses noces était réduit à emprunter aux marchands de Bruges et qui donnait sa ceinture en gage au duc de Bourbon et à Gui de la Trémouille pour soixante livres perdues au jeu de paume, ne laissait pas dans son trésor, où s'était englouti tant d'argent enlevé aux nobles, aux marchands et aux bourgeois, de quoi suffire aux frais de ses obsèques. Il fallut lever six mille écus d'or pour transporter à Dijon les restes du duc, enveloppé, par expiation et par pénitence, dans une humble robe de chartreux, et lorsqu'on s'arrêta à Arras, pour y célébrer solennellement les offices funèbres, une dernière cérémonie y rappela, pour la condamner, sa fastueuse prodigalité: «Là, dit Monstrelet, renonça la duchesse Marguerite, sa femme, à ses biens meubles, pour le doute qu'elle ne trouvât trop grands debtes, en mettant sur sa représentation sa ceinture avec la bourse et les clefs, comme il est de coutume, et de ce demanda un instrument à un notaire public qui estoit là présent.»

Peu de temps après la mort du duc de Bourgogne, des messagers du pape d'Avignon, Benoît XIII, apportèrent en Flandre des lettres adressées à Philippe le Hardi. Jean les ouvrit et y trouva deux bulles dont les termes étaient si étranges, qu'il ne put croire à leur authenticité que lorsque le pape eut consenti à y faire apposer son scel de plomb. Par la première, Benoît XIII, cédant à l'influence du duc d'Orléans, invitait le duc de Bourgogne à ne plus chercher à intervenir dans le gouvernement du royaume, et à en laisser tous les soins au frère de Charles VI. Que renfermait la seconde? on l'ignore. «Du contenu d'icelles, porte une chronique, fist le duc grand semblant de courroux et d'anoy, et aussy seroit-ce de recorder le contenu d'icelles.» Quoi qu'il en soit, Jean sans Peur convoqua immédiatement ses conseillers: il leur annonça brièvement qu'il avait résolu de faire mourir l'unique frère du roi de France. Sa haine l'aveuglait: selon les uns, il se souvenait d'un sanglant affront du duc d'Orléans; selon d'autres, il lui attribuait une odieuse tentative qu'aurait inspirée la beauté de Marguerite de Bavière.

Le duc de Bourgogne s'était hâté d'envoyer les bulles pontificales à sa mère, qui les transmit, à Bruxelles, au duc de Brabant. Marguerite de Male avait déjà déclaré qu'elle quitterait l'Artois pour se rendre en Flandre, soit qu'elle y fût appelée par un débarquement des Anglais dans l'île de Cadzand, soit qu'elle se proposât de convoquer les représentants des villes dont elle était restée souveraine, pour les appeler à soutenir ses querelles domestiques, dût-elle conduire les vaincus de Roosebeke jusqu'aux portes du palais de Paris. Au milieu de ces pourparlers et de ces projets, une attaque d'apoplexie l'enleva, à Arras, le 21 mars 1404 (v. st.), et elle fut ensevelie, comme elle en avait exprimé le vœu, près de son père, dans l'église de Saint-Pierre de Lille.

LIVRE QUINZIÈME

1404-1419.

Jean sans Peur.

Tendance des communes à reconstituer la nationalité flamande.

Combats, crimes et intrigues.

Les chevaliers qui avaient accompagné Jean de Nevers en Orient «racontoient communément qu'il y eut un Sarrasin, négromancien, devin ou sorcier, qui dist qu'on le sauvast et qu'il estoit taillé de faire mourir plus de chrestiens que le Basac ny tous ceux de sa loy ne sçauroient faire.»

La défaite de Poitiers avait répandu sur toute la vie de Philippe le Hardi une auréole chevaleresque, celle de Nicopoli laissa son fils sombre et haineux. Si l'on en croit le témoignage d'un vieux chroniqueur, Jean sans Peur ne cherchait, à l'époque de la mort de Marguerite de Male, que les moyens de poursuivre, par la violence et la guerre, sa jalousie contre le duc d'Orléans; cependant l'un de ses conseillers lui représenta «que son premier soin devait être de se concilier l'affection des villes et des peuples du royaume; qu'il lui serait aisé d'y parvenir en faisant répandre le bruit qu'il voyait avec douleur les bourgeois écrasés par des impôts si multipliés et qu'il était prêt à s'opposer de toutes ses forces aux mesures oppressives du duc d'Orléans, afin que la France recouvrât ses anciennes franchises.»

Le nouveau duc de Bourgogne suivit ce sage conseil; mais au moment où il faisait de loin espérer à la France le rétablissement de ses libertés, la Flandre, soumise à son autorité immédiate, se leva et lui demanda de proclamer et de sanctionner les siennes.

Lorsque Jean sans Peur quitta Lille pour se rendre en Flandre, il trouva à Menin les députés des bonnes villes. Ils étaient bien moins chargés de le féliciter sur son avénement que de lui exprimer les griefs du pays, car ils se plaignirent vivement de ce que le duc Philippe n'avait point habité la Flandre, et de ce qu'il avait réduit à la détresse le commerce et l'industrie, en troublant les communes dans l'exercice de leurs droits et dans leurs relations avec l'Angleterre. La réponse du duc fut douce et gracieuse, comme l'est toujours la parole des princes le premier jour de leur règne: il leur promit qu'il maintiendrait leurs priviléges et qu'il s'efforcerait d'assurer leur neutralité commerciale; puis il les suivit à Gand, où son inauguration solennelle devait avoir lieu le mardi après les fêtes de Pâques.

Le 20 avril 1405, le duc s'était arrêté à Zwinarde; le lendemain, il se présenta, vêtu de deuil et accompagné d'un grand nombre de chevaliers, aux portes de Gand, où le reçurent les échevins, les métiers et les corporations; et après avoir assisté à la messe à l'abbaye de Saint-Pierre, il se dirigea vers l'église de Saint-Jean, où il prêta, sur le bois de la vraie croix, le serment de maintenir les priviléges et les franchises de la ville de Gand, de protéger les veuves et les orphelins, de rendre justice à tous, pauvres et riches, «et généralement de faire tout ce que droicturier seigneur et conte de Flandres est tenu de faire.»

Dès que le duc fut entré dans l'hôtel de Ten Walle, les députés des quatre _membres_ de Flandre, c'est-à-dire des trois bonnes villes et du Franc, obtinrent qu'il leur fût permis de lui exposer leurs requêtes; c'étaient (l'histoire doit enregistrer leurs noms), pour la ville de Gand, Ghelnot Damman, Thomas Storm, Jacques van den Pitte, Victor van den Zickele, Martin Zoetaert, Jacques Uutergaleyden, Jean de Volmerbeke; pour la ville de Bruges, le bourgmestre, Liévin de Schotelaere, Jean Honin, Jean Heldebolle, Jean van der Burse et Victor de Leffinghe; pour la ville d'Ypres, Jean de Bailleul, Victor de Lichtervelde et Baudouin de Meedom; pour le Franc, Jean d'Oostkerke, Gilles Van der Kercsteden, Etienne Honstin et Nicolas vander Eecken. Liévin de Schotelaere, Ghelnot Damman et Thomas Storm n'étaient point étrangers à la famille de Jacques d'Artevelde, et l'hôtel de Ten Walle, où les députés de Gand venaient revendiquer leurs anciennes franchises, avait appartenu au _rewaert_ de Flandre, Simon de Mirabel.

La première _requête_ avait pour but d'engager le duc à résider en Flandre et à y laisser, s'il était forcé de s'éloigner, la duchesse munie de ses pleins pouvoirs, «vu les grands dommages qui avaient résulté pour le pays de l'absence du prince à diverses époques.»

Le duc fit répondre qu'il habiterait la Flandre, et que s'il était appelé ailleurs, la duchesse le remplacerait avec un conseil connaissant les besoins du pays.

Dans leur seconde _requête_, les députés des quatre _membres_ priaient le duc de conserver à la Flandre les priviléges, libertés, usages et coutumes dont elle jouissait avant l'avénement de Philippe le Hardi. Ils réclamaient pour les villes le droit de n'être gouvernées que par leurs échevins, et demandaient que les affaires soumises aux officiers du duc fussent traitées en flamand et de la même manière que sous leurs anciens comtes.

Le duc y consentit, et peu après il ordonna que la cour supérieure de justice établie à Lille par Philippe le Hardi fût transférée à Audenarde.

La troisième requête se rapportait à un traité commercial avec l'Angleterre, sur l'achat des laines et la fabrication des draps: «car la Flandre ne peut être comparée à d'autres pays qui se suffisent à eux-mêmes, puisqu'elle vit principalement des relations commerciales qu'elle entretient par mer avec tous les royaumes, et le commerce exige la prospérité, la paix et le repos.» L'expédition prompte de toutes les affaires qui intéressaient l'industrie et le commerce devait contribuer à faire cesser la détresse et la misère qui étaient le résultat de leur décadence; mais il était surtout nécessaire qu'une protection généreuse fût assurée à tous les marchands, malgré les guerres des Français et des Anglais. Les députés de la Flandre invoquaient à ce sujet un mémorable monument de la puissance des communes sous Louis de Nevers, le privilége de Philippe de Valois, du 13 juin 1338.

Dans sa réponse à cette requête, Jean sans Peur se hâta de s'attribuer ce rôle de médiateur pacifique qu'il s'était proposé comme devant être la base de son influence: il déclara que depuis la mort de sa mère il avait fait tous ses efforts pour rétablir la paix entre la France et l'Angleterre, et que personne n'était plus intéressé que lui à voir fleurir l'industrie et le commerce de la Flandre; plus ses sujets étaient riches, plus ils pouvaient pour le soutenir. Une charte du 1er juin permit en effet aux communes de négocier un traité commercial avec l'Angleterre.

Les requêtes suivantes concernaient l'abandon de quelques procédures illégales commencées à Lille, et la répression des actes de piraterie commis sur les côtes de Flandre; d'autres, qui expliquent les négociations secrètement entamées en 1386 avec les Anglais devaient faire connaître au duc que la Flandre considérait la ville de Gravelines comme partie intégrante de son territoire et ne permettrait pas qu'elle en fût détachée. Les députés de la Flandre avaient aussi obtenu que la langue flamande fût seule employée dans les rapports du duc avec les quatre _membres_ du pays, et, aussitôt après, ils résolurent d'un commun accord que si quelque réponse leur était adressée en français par les conseillers ou les officiers du duc, ils la considéreraient comme non avenue, et qu'il en serait immédiatement donné connaissance aux députés des quatre _membres_ et aux échevins des villes et des châtellenies, afin qu'ils veillassent, sous peine de bannissement, à l'exécution des promesses «de leur très-redouté seigneur.» Les mandataires de la Flandre croyaient qu'ils ne cesseraient jamais d'être libres tant qu'ils conserveraient la langue de leurs ancêtres.