Part 5
Les progrès des infidèles devenaient de jour en jour plus alarmants. Le fratricide Bajazet, surnommé _l'Eclair_ par les historiens ottomans, venait de succéder à Amurath. Maître de la Romanie et de la Thessalie, il était le premier des sultans qui eût osé assiéger Constantinople et franchir le Danube. Les plus importantes forteresses situées sur la rive droite de ce fleuve, Silistrie, Widin, Nicopoli, Rachowa, étaient tombées en son pouvoir, et lorsqu'une ambassade hongroise était venue lui demander quels étaient ses droits sur la Bulgarie, il leur avait montré les trophées des villes conquises suspendus aux parois de son palais. «La main du Seigneur, raconte le moine de Saint-Denis, s'était appesantie sur les chrétiens; il avait résolu de les châtier de la verge de sa colère. La nombreuse nation des Turcs, pleine de confiance dans l'étendue de ses forces et transportée du désir de soumettre à sa domination toute la chrétienté, avait traversé la Perse et se préparait à commencer la guerre en attaquant l'empire de Constantinople. Le chef des infidèles avait conquis seize journées de pays et menaçait Byzance de ses assauts multipliés. Il espérait l'appui du sultan de Babylone, et fondait sur les divisions des chrétiens les plus vastes espérances; car dans un songe il avait cru voir Apollon lui offrir une couronne d'or étincelante de pierreries, dont l'éclat lumineux lui montrait à l'occident treize princes revêtus de la croix, qui s'inclinaient devant lui.» L'on ajoutait qu'il se vantait d'aller établir à Rome le siége de son empire et d'y faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de saint Pierre.
Le roi de Hongrie, dont les Etats formaient depuis longtemps la barrière de la chrétienté, avait adressé à Charles VI les lettres les plus pressantes pour lui faire connaître les périls dont il était menacé; c'était de l'avis du duc de Bourgogne que cette démarche avait eu lieu, et il l'appuya de toutes ses forces dans le conseil du roi; il semblait qu'il eût recueilli avec l'héritage de la Flandre la noble mission de s'opposer aux progrès des infidèles et le droit de rallier sous la bannière de l'un des princes de sa maison tous les barons et tous les chevaliers des royaumes de l'Occident.
Jean de Bourgogne, comte de Nevers, fils aîné du duc, avait vingt-cinq ans; si son père unissait une incontestable habileté et un grand courage à ce faste qui éblouit le peuple, il ne possédait aucune de ces qualités: une ambition haineuse et jalouse couvait sous une feinte inertie. Les chroniqueurs nous le représentent d'un caractère sombre; sa taille était difforme; sa physionomie muette et glacée ne s'éclairait jamais. Le moment était arrivé où il devenait nécessaire qu'il s'initiât aux épreuves de la guerre. Jacques de Vergy, Gui et Guillaume de la Trémouille et d'autres chevaliers exposèrent au duc de Bourgogne qu'il ne pourrait le faire plus honorablement que dans une expédition dirigée contre les infidèles. Philippe le Hardi applaudit à ce projet, qui fut approuvé par Charles VI, et bientôt l'on raconta de toutes parts que le comte de Nevers allait traverser l'Allemagne pour vaincre Bajazet sous les murs de Constantinople et délivrer ensuite Jérusalem et le Saint-Sépulcre.
On s'occupait déjà activement des préparatifs de la croisade. Une foule de chevaliers avaient réclamé l'honneur d'y prendre part. L'un des plus fameux était le sire de Coucy, que le duc de Bourgogne avait choisi pour que le comte de Nevers se laissât guider par ses conseils. On remarquait aussi parmi les barons français le comte d'Eu, que l'influence du duc de Bourgogne avait élevé à la dignité de connétable après la disgrâce du sire de Clisson, Henri et Philippe de Bar, et l'amiral de France Jean de Vienne. Mais c'était surtout parmi les chevaliers de Flandre et de Hainaut, toujours pleins de zèle pour les expéditions d'outre-mer, que le duc avait trouvé le plus grand enthousiasme pour la croisade.
Le 6 avril 1396, le comte de Nevers, sans attendre plus longtemps ceux qui étaient en marche pour le rejoindre, quitta Paris avec une armée qui, d'après les témoignages les plus exacts, n'était en ce moment que de mille chevaliers, de mille écuyers et de quatre mille sergents. Elle traversa lentement l'Allemagne. Si le comte de Nevers croyait y retrouver les traces des héros de la première croisade, les hommes d'armes qui l'accompagnaient rappelaient bien davantage, par leurs désordres, les bandes indisciplinées qui avaient suivi Pierre l'Ermite.
Le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg, attendait à Bude Jean de Nevers dont l'armée, jointe à la sienne, s'élevait, selon un récit probablement exagéré, à plus de cent mille chevaux, en y comprenant les Allemands et les milices réunies par l'ordre Teutonique et l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Tandis que le roi de Hongrie traversait la Servie, le comte de Nevers s'avança vers la Valachie. Les croisés d'Occident employèrent huit jours à passer le Danube; dès qu'ils eurent touché la rive opposée, Jean de Nevers se fit armer chevalier, et trois cents jeunes écuyers imitèrent son exemple. Ils retrouvèrent les Hongrois qui s'étaient déjà emparés de Widin et d'Orsowa, devant les remparts de Nicopoli qui furent aussitôt étroitement bloqués de toutes parts.
Nicopoli, devenue une importante position militaire dans les guerres du règne d'Amurath Ier, n'était point une ville plus ancienne que Widin ou Orsowa. Elle avait emprunté son nom à une cité voisine qui n'était plus connue que sous la dénomination barbare de Trinovi; mais ce nom même de Nicopoli, ce nom de _ville de la victoire_ qu'Auguste avait donné à une autre ville grecque après la bataille d'Actium, eût été d'un heureux augure pour les chevaliers chrétiens, s'ils avaient pu oublier que Trinovi, l'ancienne Nicopoli, était cette capitale de l'empire de Joanince, où l'empereur Baudouin de Flandre avait péri chargé de chaînes, après une défaite qu'il avait méritée par son imprudence.
Le siége se prolongeait: les croisés avaient dressé leurs tentes dans une plaine fertile, couverte de jardins et de vignobles. La plupart passaient leurs journées au milieu des jeux et des banquets; quelques-uns seulement déploraient cette honteuse inertie qui, sur les frontières mêmes des infidèles, paraissait déjà énerver toutes les forces des chrétiens. Le sire de Coucy déclara le premier que la croisade lui imposait d'autres devoirs, et, prenant avec lui cinq cents lances et autant d'arbalétriers à cheval, il alla, guidé par quelques chevaliers hongrois, reconnaître le pays.
Peu de jours s'écoulèrent avant que ses chevaucheurs lui annonçassent que vingt mille Turcs s'approchaient. Il se hâta de choisir une bonne position au milieu d'une forêt, et envoya en avant une centaine de lances pour attirer les Turcs dans les embûches qu'il avait habilement préparées. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Turcs, s'étant élancés en désordre afin de poursuivre son avant-garde, se virent tout à coup entourés par les croisés qui les dispersèrent et en firent un terrible carnage. Pas un seul ne fut reçu à merci, car les vainqueurs ne prévoyaient point à quoi pourrait leur servir un exemple de clémence.
La ville de Nicopoli était près de capituler, mais déjà l'armée de Bajazet s'avançait, se déployant sur une largeur de près d'une lieue. Huit mille Turcs la précédaient; selon l'ordre qu'ils avaient reçu, dès que les chrétiens les attaqueraient, ils devaient, par une manœuvre semblable à celle du sire de Coucy, se retirer au centre de l'armée qui les suivait, afin de permettre aux deux ailes d'envelopper les assaillants: «Plus la vengeance de Dieu est tardive, plus elle est terrible,» s'était écrié Bajazet.
Le lundi avant la Saint-Michel (25 septembre 1396), vers dix heures du matin, au moment où les chefs de l'armée chrétienne étaient à dîner, on vint leur annoncer l'approche des ennemis. Ils ne purent le croire, car ils avaient coutume de répéter qu'ils étaient assez forts pour soutenir le ciel sur leurs lances et que les infidèles n'oseraient jamais les attaquer. D'ailleurs, les nouvelles qu'on leur apportait étaient vagues: on ignorait si les Turcs étaient nombreux et si Bajazet se trouvait avec eux. Malgré cette incertitude, les chevaliers, la plupart échauffés par le vin, demandèrent leurs armes et leurs chevaux et se mirent aussi bien qu'ils le purent en ordre de bataille.
Cependant, le roi de Hongrie, remarquant les préparatifs du comte de Nevers, avait envoyé en toute hâte le maréchal de son armée le supplier de ne pas engager le combat avant d'avoir reçu des renseignements plus positifs. Les conseillers du jeune prince s'assemblèrent aussitôt. Le sire de Coucy appuyait l'avis de Sigismond. Mais le comte d'Eu, depuis longtemps jaloux du sire de Coucy, s'empressa de combattre son opinion en disant qu'il était bien résolu à ne pas laisser au roi de Hongrie l'honneur de la journée. Et en même temps, il ordonna à l'un de ses chevaliers de se porter en avant avec sa bannière. Le sire de Coucy ne se dissimulait point tout le danger de cette résolution: il consulta le sire de Vienne sur ce qu'il y avait lieu de faire: «Sire de Coucy, repartit l'amiral de France, là où l'on n'écoute ni la vérité ni la raison, l'orgueil décide de tout, et puisque le comte d'Eu veut combattre, il faut que nous le suivions.» Ils parlaient encore et déjà il n'était plus temps d'entendre les conseils de la prudence. Les deux ailes ennemies, fortes chacune de soixante mille hommes, se rapprochaient de plus en plus et enfermaient les chrétiens dans un cercle menaçant.
Tous ces nobles chevaliers qui s'étaient crus trop assurés du triomphe comprirent que leur courage seul pouvait les sauver. Ils s'élancèrent vers le premier corps de l'armée turque et l'avaient culbuté, malgré les pieux ferrés qui le protégeaient, quand, parvenus au sommet d'une colline, ils aperçurent devant eux les quarante mille janissaires de Bajazet. Attaqués de toutes parts par les champions les plus redoutables de l'islamisme, ils cherchèrent vainement à se rallier autour de Jean de Vienne, qui portait la bannière de Notre-Dame: six fois elle fut abattue par les infidèles, six fois Jean de Vienne la releva, et il périt en la tenant serrée dans ses bras.
Le comte de Nevers était resté étranger à cette mêlée; moins heureux toutefois que le roi de Hongrie qui réussit à rentrer dans ses Etats, il fut atteint par les Turcs et dut la vie aux prières les plus humbles de ses serviteurs réunis autour de lui. «Les Turcs, poursuivant avec acharnement les chrétiens épars, parvinrent, dit le religieux de Saint-Denis, jusqu'au comte de Nevers. Ils le trouvèrent entouré d'un petit nombre d'hommes d'armes qui, prosternés à terre et dans l'attitude de la soumission, supplièrent instamment qu'on épargnât sa vie. Les Turcs, dont la fureur commençait à se lasser, leur accordèrent cette grâce. A l'exemple du comte, les autres chrétiens se résignèrent comme de vils esclaves à une honteuse servitude, s'exposant à un éternel déshonneur pour sauver leur misérable vie.» Ce ne fut que douze ans après que le comte de Nevers reçut dans une guerre contre les Liégeois le surnom de Jean sans Peur.
La joie des Turcs avait été grande quand, pénétrant dans le camp des chrétiens, ils le trouvèrent rempli d'approvisionnements et d'objets précieux. Bajazet vint lui-même visiter la tente qu'avait occupée le roi de Hongrie. Il s'y assit sur un tapis de soie, entouré de joueurs de flûte et de poètes qui chantaient son triomphe; mais lorsqu'il la quitta, afin de parcourir le champ de bataille, l'enivrement de sa gloire se dissipa. Les vainqueurs comptaient soixante mille cadavres parmi les morts, et autour de chaque chrétien on remarquait trente Turcs gisant à terre. Ce fut en ce moment que Bajazet versa, dit-on, des pleurs de rage et de douleur en jurant qu'il vengerait le sang des siens par celui de dix mille prisonniers tombés en son pouvoir.
Il passa la nuit dans une sombre fureur, et dès que le jour eut paru, il ordonna que tous les captifs fussent amenés devant lui. Ils défilèrent les uns après les autres devant le sultan des Ottomans, dépouillés de leurs vêtements et accablés d'outrages. Ils savaient bien quel sort leur était réservé, et renonçant désormais à l'espoir d'être rendus à leur patrie et à leurs familles, ils s'encourageaient les uns les autres en se promettant les palmes du martyre. «C'est pour Jésus-Christ que nous répandons notre sang, s'écriait un chevalier allemand conduit devant Bajazet, ce soir nous habiterons le ciel.» Bajazet gardait le silence, et à mesure que les chrétiens passaient devant lui, un signe de sa main avertissait le bourreau de n'épargner aucun de ses ennemis. Là périt, avec cent autres barons, le sire d'Antoing, «ce gentil chevalier,» fameux par ses exploits. Cependant quand le comte de Nevers parut, implorant de nouveau, comme la veille, la générosité des vainqueurs pour lui et pour ses amis, il l'excepta de la sentence commune et sacrifia sa colère au désir secret de se faire payer une immense rançon par ces contrées soumises à l'autorité du duc de Bourgogne, dont les richesses et la prospérité étaient fameuses dans tout l'Orient; mais il voulut qu'il continuât à être le témoin de cette sanglante immolation, à laquelle n'échappèrent avec leur chef que vingt-quatre chrétiens: c'étaient entre autres le comte d'Eu, le comte de la Marche, le sire de Coucy, Henri de Bar, Gui de la Trémouille, le maréchal Boucicault, et quatre chevaliers flamands, nommés Nicolas Uutenhove, Jean de Varssenare, Gilbert de Leeuwerghem et Tristan de Messem.
Deux de leurs compagnons de captivité avaient puissamment contribué à sauver le fils du roi de Flandre, comme l'on appelait en Orient le duc de Bourgogne. L'un était le sire de Helly, chevalier d'Artois, l'autre Jacques du Fay, écuyer du Tournaisis. Par un heureux hasard, ils comprenaient tous les deux la langue des infidèles. Le sire de Helly avait servi autrefois le sultan Amurath, père de Bajazet; le sire du Fay avait pris part aux guerres du kan des Tartares.
Ce fut le sire de Helly qui reçut avec Gilbert de Leeuwerghem la mission de porter en Occident les lettres où Jean de Nevers réclamait de son père l'intervention la plus prompte en sa faveur. Déjà de désastreuses nouvelles, que les fuyards arrivés en Allemagne semaient devant eux, s'étaient répandues en France; mais le roi avait fait défendre de répéter ces vagues rumeurs, et on enferma au Châtelet tous ceux qui les avaient propagées, pour les noyer s'ils étaient convaincus de mensonge.
On ne les noya pas: la nuit de Noël, Jacques de Helly arriva à Paris et se rendit aussitôt à l'hôtel Saint-Paul où se tenait le roi. La solennité de ce jour y avait réuni les ducs de Bourgogne, de Berri, de Bourbon, d'Orléans et une foule de hauts barons. On leur annonça qu'un chevalier tout housé et éperonné demandait à entrer, et qu'il venait de la bataille de Nicopoli. On l'introduisit aussitôt. Il s'agenouilla devant le roi et raconta la défaite des chrétiens, dans laquelle Bajazet avait, moins par clémence que par cupidité, respecté les jours du comte de Nevers. Tous les barons versaient des larmes; le duc de Bourgogne n'était pas moins affligé de voir son fils captif chez les infidèles, mais il espérait beaucoup de l'intervention du sire de Helly, qu'il avait nommé son chambellan, et auquel il avait donné une somme de deux mille francs et deux cents livres de rente. Il s'était empressé de lui demander quels étaient les présents que l'on pourrait offrir à Bajazet, afin de le calmer et d'obtenir qu'il traitât généreusement les prisonniers, et Jacques de Helly avait répondu «que l'Amorath prendroit grand'plaisance à voir draps de hautes lices ouvrés à Arras, mais qu'ils fussent de bonnes histoires anciennes.» Il supposait qu'il recevrait aussi volontiers quelques-uns de ces faucons blancs que l'on désignait communément sous le nom de _gerfauts_, et il fut convenu que l'on joindrait à ces présents quelques pièces d'écarlate et de toiles blanches de Reims.
Douze jours s'étaient à peine écoulés depuis l'arrivée du sire de Helly, lorsqu'il quitta la France, le 20 janvier 1396 (v. st.), avec le sire de Chateaumorand, pour retourner en Orient. Le duc de Bourgogne avait fait venir d'Arras «des draps de haute lice, les mieux ouvrés qu'on pût avoir et recouvrer; et estoient ces draps faits de l'histoire du roi Alexandre, laquelle chose étoit très-plaisante et agréable à voir à toutes gens d'honneur et de bien.» On avait aussi choisi à Bruxelles de belles étoffes d'écarlate, blanches et vermeilles; elles étaient faciles à trouver en les payant bien, mais on eut grand'peine à se procurer si promptement les gerfauts. Leur rareté faillit faire manquer l'ambassade.
Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient introduit une sévère économie dans leur maison. Leur vaisselle avait été mise en gage, et ils s'étaient adressés aux marchands génois et lombards qui, à cette époque, étaient les plus riches de l'Europe. Dès que le sire de Helly fut revenu, ils le renvoyèrent de nouveau en Orient avec Gilbert de Leeuwerghem. On lui avait remis des lettres d'un célèbre marchand lombard de Paris, nommé Dino Rapondi, qui chargeait un autre marchand, habitant l'île de Scio, de se porter caution pour les rançons des captifs à quelque somme qu'elles s'élevassent. Le roi de Chypre et les sires d'Abydos et de Mételin intervinrent également, et Bajazet consentit à fixer la rançon à deux cent mille ducats. Les marchands italiens s'engagèrent pour le comte de Nevers, et celui-ci, à son tour, promit de rester en otage à Venise jusqu'à ce que cette somme leur aurait été restituée.
Avant que ces négociations s'achevassent, le sire de Coucy était mort à Brousse où avaient été conduits les prisonniers chrétiens, et le comte d'Eu, épuisé de privations et de fatigues, avait peu tardé à le suivre dans le tombeau.
Cependant Bajazet avait donné l'ordre de traiter avec respect le comte de Nevers, et dès que les conditions de sa rançon eurent été réglées, il le considéra moins comme son captif que comme un hôte auquel il voulait montrer combien sa puissance était grande et sa colère redoutable. Un jour il fit en sa présence ouvrir le ventre à l'un de ses icoglans qu'une pauvre femme accusait de lui avoir dérobé le lait de sa chèvre; un autre jour, il menaça deux mille de ses fauconniers de leur faire trancher la tête parce qu'un aigle avait été mal poursuivi.
Enfin il permit aux captifs de s'éloigner; mais avant de leur rendre la liberté, il fit appeler devant lui le comte de Nevers et lui dit: «Jean, je sais que tu es en ton pays un grand seigneur et fils de grand seigneur. Tu es jeune, et il peut arriver que pour recouvrer ton honneur, tu veuilles me faire de nouveau la guerre. Si je te craignais je pourrais te faire jurer, avant ta délivrance, que jamais tu ne t'armeras contre moi. Mais je ne te ferai pas faire ce serment, et s'il te plaît de réunir tes armées contre moi, tu me trouveras toujours tout prêt à te livrer bataille, et ce que je te dis, dis-le aussi à tous ceux que tu verras, car je suis né pour ne jamais m'arrêter dans mes combats ni dans mes conquêtes.»
Le comte de Nevers et ceux de ses amis que la mort avait épargnés se dirigèrent de Brousse vers l'un des ports de la Propontide, et ils y trouvèrent des vaisseaux pour se rendre, en suivant le rivage de la Troade, dans l'île de Mételin, l'ancienne Lesbos, que gouvernait un noble Génois de la maison de Gattilusio. Ce prince, l'un des derniers barons chrétiens d'Orient, leur offrit des toiles fines et des draps de Damas; il chercha surtout à leur faire oublier, au milieu des plaisirs, les malheurs de la captivité et de l'exil. La dame de Mételin, gracieuse et belle, était digne de régner dans la patrie de Sapho, «car elle savoit d'amour tout ce que on en peut savoir sur toutes autres en la contrée de Grèce.»
D'autres galères portèrent les chevaliers croisés de Mételin dans l'île de Rhodes où le grand prieur d'Aquitaine prêta trente mille francs au comte de Nevers. Ils y demeurèrent longtemps, attendant la flotte de Venise qui devait aller les y chercher. Lorsqu'elle arriva, Gui de la Trémouille venait de rendre le dernier soupir, et ils apprirent aussi que le sire de Leeuwerghem était mort après une horrible tempête en retournant en Occident.
Le comte de Nevers reste seul insensible à tous ces désastres: il néglige les enseignements de l'adversité et ne comprend pas mieux les devoirs que la liberté lui impose. Ni la honte de sa défaite, ni le mépris insultant de Bajazet, ni la triste fin de ses compagnons les plus braves et les plus illustres n'ont pu l'instruire; l'Orient le retient sous un ciel néfaste, enivré de mollesse et de volupté; il erre lentement de Mételin à Rhodes, de Rhodes à Modon, de Modon à Zante, sur ces mers où le chantre de l'Odyssée plaça les nymphes dont les charmes perfides faisaient oublier la patrie: au quatorzième siècle, le farouche Jean de Nevers a remplacé le sage Ulysse, mais les nymphes de l'épopée antique sont immortelles, et c'est Froissart qui reprend le récit d'Homère: «Et de là vinrent cheoir en l'île de Chifolignie et là ancrèrent. Et issirent hors des gallées, et trouvèrent grand nombre de dames et damoiselles qui demeurent au dit île et en ont la seigneurie, lesquelles reçurent les seigneurs de France à grand'joie et les menèrent ébattre tout parmi l'île qui est moult bel et plaisant. Et disent et maintiennent ceux qui la condition de l'île connoissent que les fées y conversent et les nymphes, et que plusieurs fois les marchands de Venise, qui là arrivoient et qui y séjournoient un temps, pour les fortunes qui sur la mer estoient, les apparences bien en véoient, et en vérité les paroles qui dites en sont éprouvoient. Moult grandement se contentèrent le comte de Nevers et les seigneurs de France des dames de Chifolignie, car joyeusement elles les recueillirent. Et leur dirent que leur venue leur avoit fait grand bien, pour cause de ce qu'ils estoient chevaliers et hommes de bien et d'honneur, et leur laissa le comte de Nevers de ses biens assez largement, selon l'aisement qu'il en avoit, et tant que les dames lui en seurent bon gré, et moult l'en remercièrent au départir.»
Cette fois le comte de Nevers se dirigea vers Venise: il y trouva le sire de Helly, qui était venu lui porter tout ce qui était nécessaire, afin qu'il pût convenablement soutenir son rang jusqu'à ce que le payement complet de sa rançon lui permît de quitter l'Italie. Ce moment arriva bientôt, et Jean de Nevers, que les souvenirs de Baudouin avaient rempli de terreur dans les plaines de Trinovi, quitta cette place de Saint-Marc où Villehardouin avait réclamé l'appui des Vénitiens pour la croisade de l'empereur de Constantinople. Henri de Bar avait succombé aux bords de l'Adriatique: le comte de Nevers rentrait presque seul dans le royaume qu'il avait quitté entouré de l'élite de la noblesse et de la chevalerie.
Autre exemple des vanités de la fortune: six ans après la bataille de Nicopoli, le kan des Tartares, qu'avait servi Jacques du Fay, livrait bataille à Bajazet et enfermait le vainqueur du comte de Nevers dans une cage de fer.