Histoire de Flandre (T. 3/4)

Part 4

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Pierre Van den Bossche voulait entrer dans le port même de l'Ecluse et y effacer par le fer et la flamme jusqu'aux derniers vestiges de l'expédition préparée pour la conquête de l'Angleterre. Là, sur les ruines de cette citadelle élevée comme un monument de la servitude de la Flandre, il aurait arboré le drapeau de Jean Yoens et de Philippe d'Artevelde. Le lion de Gand sommeillait à peine; les homme d'armes bourguignons s'étaient dispersés, et la France, épuisée par les impôts, ne pouvait plus rien. On ne voulut point l'écouter. Les Anglais se bornèrent à piller le village de Coxide et les environs d'Ardenbourg: ils n'avaient su profiter ni des sympathies populaires qui les appelaient, ni de la consternation de leurs ennemis qui s'était répandue jusqu'à Paris, où Charles VI écrivait au duc de Bourbon: «Vous sçavez, beaux oncles, si l'Escluse estoit prise, ce seroit la destruction de nostre royaume.»

Pierre Van den Bossche rentra à Londres avec les Anglais. N'osant plus rêver désormais la délivrance de la Flandre, il disparut tout à coup de la scène des révolutions et des grandes luttes politiques. Les dernières paroles de Pierre Van den Bossche que l'histoire nous ait conservées furent l'expression d'un patriotique regret pour son pays menacé et pour ses amis proscrits, parce qu'ils avaient été trop crédules et trop confiants. L'avenir ne réservait à sa vieillesse que l'oubli de l'exil et le silence du tombeau.

Le duc de Bourgogne ne se trouvait pas en Flandre lors de l'agression des Anglais; il avait accompagnée Charles VI à Paris. Malgré son court dissentiment avec le duc de Berri, son influence s'était maintenue. On en eut bientôt une nouvelle preuve. Depuis la mort de Louis de Male, les conseillers du roi avaient, à plusieurs reprises, soulevé la question de la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, à laquelle Philippe le Hardi s'était engagé par ses lettres secrètes du 12 septembre 1368; mais le duc de Bourgogne s'etait contenté de répondre qu'il était vrai que, vers le mois d'août 1368, le roi Charles V lui avait remis le texte de la promesse, sur laquelle il avait, peu de jours après, fait apposer son scel à Péronne, mais qu'il espérait dès ce moment que les lettres de transport des trois châtellenies lui seraient octroyées purement et simplement, sans aucune mention de conditions semblables, ce qui eut lieu en effet, et il ajoutait qu'il avait été expressément stipulé, dans la convention du 12 avril 1369, que ce transport ne serait pas fait comme donation à titre gratuit et sujette à révocation, mais «pour satisfier et faire raison à Monsieur de Flandres de dix mille livres à l'héritage qu'il demandoit au roy, par lettres du roy Jean et les siennes sur ce faictes.» Il observait aussi que cette charte annulait formellement toutes conventions contraires, «comme cassées, rappelées et mises du tout au néant,» alléguant qu'il n'avait pas eu le droit de disposer de ce qui touchait aux prétentions héréditaires de Marguerite de Male, et qu'il était d'ailleurs bien certain que c'était uniquement sur la foi de ces lettres de transport que les communes flamandes avaient consenti au mariage de l'héritière de leur comté. C'est ainsi qu'il cherchait lui-même dans la ruse des raisons pour déchirer un engagement qui n'avait d'autre origine qu'une ruse préparée pour tromper les villes de Flandre. Ce fut au retour de l'expédition de l'Ecluse, le 16 janvier 1386 (v. st.), qu'une transaction définitive confirma les réclamations de Philippe le Hardi, en ne laissant aux successeurs de Charles V que l'éventualité d'un droit de rachat après la mort de l'héritier immédiat du duc de Bourgogne, rachat qui ne pouvait, même dans ce cas, s'exécuter qu'en échange de possessions sises dans le Ponthieu, représentant dix mille livres tournois de rente, c'est-à-dire d'une valeur égale à celle des trois châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, qui avaient été cédées pour cette somme à Louis de Male.

Le duc de Bourgogne profitait en même temps de son autorité et de l'influence qu'il exerçait en France pour chercher à se soumettre cette redoutable cité de Gand, qui avait traité avec lui plutôt comme un Etat indépendant que comme une population rebelle, et, dans son désir de l'affaiblir et de la ruiner, il persécutait également tous ses bourgeois, ceux auxquels il devait la paix comme ceux auxquels il avait promis d'oublier la guerre.

Lorsque, dans les derniers jours de l'année 1379, il avait interposé sa médiation pour faire conclure entre Louis de Male et les Gantois le traité d'Audenarde, deux hommes l'avaient secondé de leur zèle et de leur appui le plus actif.

L'un, prudent conseiller de Louis de Male, était le prévôt d'Harlebeke, Jean d'Hertsberghe. Le comte de Flandre n'avait pas tardé à oublier ses services, car, neuf jours après la bataille de Roosebeke, traversant le bourg d'Harlebeke, où se conservent les traditions de nos premiers forestiers, il s'y était arrêté afin de sceller une charte qui prononçait la confiscation des biens de Jean d'Hertsberghe.

L'autre, le plus illustre des amis de Simon Bette et de Gilbert de Gruutere, Jean Van den Zickele, que Froissart appelle «un moult renommé homme sage,» avait survécu au prévôt d'Harlebeke; cependant six mois ne s'étaient point écoulés depuis le désastre du 27 novembre 1382, lorsqu'il fut cité à la cour de Charles VI pour se justifier d'une vague accusation de complicité avec Philippe d'Artevelde. Il ne parvint à se disculper à Paris que pour trouver de nouveaux accusateurs à Lille, et bientôt après, ayant inutilement réclamé l'intervention du duc Albert de Bavière, il y périssait dans un duel judiciaire, le 25 septembre 1384, moins d'un an après l'avénement du duc de Bourgogne.

En 1387, on voit éclater, sous la protection de Philippe le Hardi, d'autres vengeances dirigées contre les derniers représentants de la puissance des communes. Cette fois, l'ancien capitaine de Gand, François Ackerman, devait en être la victime. Pendant quelque temps, il avait été l'objet des flatteries du duc, qui avait voulu l'admettre parmi les officiers de sa maison; mais il les avait constamment repoussées et vivait dans la retraite, se contentant de se promener parfois, suivi de quelques valets qui portaient ses armes, au milieu de cette cité dont tous les bourgeois étaient pleins de respect pour lui; mais il arriva bientôt que le duc de Bourgogne s'opposa au maintien de cet usage qui s'était toujours conservé à Gand, et comme Ackerman se croyait au-dessus de cette ordonnance, le bailli lui demanda s'il songeait à recommencer la guerre et alla même jusqu'à le menacer de le considérer, s'il ne se hâtait point d'obéir, comme l'ennemi du duc de Bourgogne. Ackerman rentra tristement dans son hôtel et y fit déposer ses armes, de sorte qu'on ne le voyait plus se promener que confondu parmi les plus obscurs habitants et à peine accompagné d'un valet ou d'un page. Or, peu de temps après, un bâtard du sire d'Herzeele, qui l'accusait d'avoir contribué à la mort de son père, le suivit avec dix des siens, au moment où il revenait du quartier de Saint-Pierre, et l'assomma, par derrière, d'un violent coup de massue (22 juillet 1387). Le meurtrier était assuré de l'impunité.

Une sentence d'exil frappa les neveux d'Ackerman qui avaient voulu venger sa mort.

Le deuil régnait encore à Gand quand le duc de Bourgogne, sacrifiant l'espoir d'envahir l'Angleterre au désir ambitieux d'étendre sa domination vers le nord au delà de la Meuse et du Rhin, entraîna, malgré l'opposition du duc de Berri, Charles VI et toute la noblesse française à travers les solitudes des Ardennes et les marais du Limbourg pour guerroyer contre le duc de Gueldre, allié douteux des Anglais. Les pluies et les difficultés du pays firent échouer cette expédition comme celle de l'Ecluse, et après de si vastes préparatifs dirigés contre un si petit prince, il fallut se résoudre à conclure un traité qui semblait lui reconnaître une puissance qu'il n'avait jamais possédée.

Charles VI avait vingt ans: après avoir été deux fois le témoin de ces grandes entreprises qui avaient coûté tant d'argent à la France pour lui rapporter si peu d'honneur, il avait senti, à la voix du sire de Clisson, se réveiller dans son cœur de vagues souvenirs de la sagesse de Charles V; un éclair de raison avait jailli de son intelligence affaiblie; il était arrivé à Reims, au retour de son expédition de Gueldre, lorsque, dans une assemblée solennelle, le cardinal de Montaigu, évêque de Laon, exposa que l'âge du roi lui permettrait désormais de diriger lui-même le gouvernement. Les oncles du roi furent congédiés et remplacés par des conseillers actifs et prudents, qui abolirent les tailles générales et conclurent une trêve de trois ans avec les Anglais. Paris, recouvrant ses libertés confisquées six années auparavant, reçut pour prévôt Juvénal des Ursins, et le roi se rendit lui-même de province en province pour écouter les plaintes du peuple: il ne rappela auprès de lui les ducs de Berri et de Bourgogne que pour les contraindre à le suivre dans une expédition contre le duc de Bretagne, leur allié ou leur complice. Déjà il était arrivé dans le Maine, lorsque survint ce bizarre accident auquel les historiens attribuent l'ébranlement complet de sa raison. Quel était cet homme couvert d'une mauvaise cotte blanche, qui vint impunément, pendant une demi-heure, poursuivre le jeune prince de ses clameurs menaçantes et sinistres, sans qu'on songeât à l'arrêter? Une habile prévoyance n'avait-elle point préparé cette apparition pour troubler l'esprit de Charles VI, déjà tout peuplé de visions et de fantômes? Lorsque les ducs de Bourgogne et de Berri eurent vu éclater ce terrible accès de folie qui coûta la vie à plusieurs chevaliers, ils s'écrièrent tout d'une voix: «Le voyage est fait pour cette saison, il faut retourner au Mans.» «Et encore, ajoute Froissart, ne disoient pas tout ce qu'ils pensoient.» Dès ce moment, ils recouvrèrent toute leur influence dans les affaires, et Marguerite de Male se chargea de gouverner le palais d'Isabeau de Bavière; les conseillers du roi furent exilés, dépouillés de leurs biens, et la plupart eussent péri dans les supplices sans les prières de la duchesse de Berri, et si l'on n'eût craint un instant le retour de la raison du roi. L'évêque de Laon était déjà mort, non sans soupçon de poison.

Plus l'autorité des ducs de Bourgogne se consolide en France, plus elle devient écrasante en Flandre. En 1387, Philippe le Hardi fait décrier la monnaie des comtes de Flandre et la remplace par des écus aux armes de Flandre et de Brabant qu'il nomme _Roosebeekschers_: menaces imprudentes, puisqu'elles rappelaient à la Flandre que le jour où elle avait succombé, les héritiers de ses princes se trouvaient parmi ses ennemis.

Le duc de Bourgogne alla plus loin; ce n'était point assez qu'il eût opprimé les communes flamandes, brisé leur bannière, anéanti tous les symboles de leur nationalité; il voulut qu'elles humiliassent devant lui non-seulement le front ou le regard, mais leur conscience, ce dernier asile de la liberté de l'homme, croyant qu'il lui serait facile d'en effacer le même jour, avec le souvenir de leurs devoirs vis-à-vis de leur pays, celui de leurs devoirs vis-à-vis de Dieu. La Flandre était convaincue que, hors du giron de l'Eglise romaine, il n'y avait qu'un schisme dangereux qui devait perpétuer vis-à-vis des princes temporels l'asservissement du pontificat suprême, et lorsque tous les obstacles qui protégeaient la Flandre eurent disparu, la fidélité qu'elle montrait dans son zèle religieux resta debout comme une barrière qui séparait les vainqueurs et les vaincus.

Dès le commencement du schisme, les conseillers du roi de France s'étaient vivement préoccupés du parti qu'embrasserait la Flandre. Il existe un mémoire adressé à Louis de Male par un ambassadeur de Charles V où l'on cherchait à persuader aux communes flamandes de se prononcer en faveur de Clément VII, parce qu'Urbain VI était, disait-on, hostile aux Anglais; une seconde dissertation conçue dans le même but avait été remise au comte de Flandre par Jean Lefebvre, abbé de Saint-Vaast; mais ni les communes, ni le comte lui-même ne s'étaient laissé ébranler. Jean de Lignano, célèbre théologien de Bologne, les avait confirmés dans leur sentiment, en discutant dans un long mémoire les droits des deux papes. Bien que Clément VII appartînt par son aïeule, Marie de Dampierre, à la maison de Flandre et qu'il eût en lui-même, pendant qu'il était évêque de Térouane et de Cambray, de fréquentes relations avec Louis de Male, celui-ci avait cru devoir d'autant plus repousser ses prétentions que Clément VII, alors cardinal de Genève, lui avait écrit lui-même pour vanter la piété d'Urbain VI, appelé depuis peu de jours au pontificat suprême. «Après avoir pesé les relations qui nous sont venues d'Italie, nous continuerons, avait déclaré le comte de Flandre, à reconnaître pour vrai pape, celui dont l'élection est la plus ancienne.» Les communes flamandes, qui avaient longtemps gémi sur l'exil des papes à Avignon, s'étaient aussi prononcées unanimement en faveur du pape de Rome, en refusant au cardinal Gui de Maillesec, légat clémentin, l'accès de leurs frontières. Si Clément VII, élevé au pontificat par l'influence française dans la ville d'Anagni et bientôt réduit à se retirer aux bords du Rhône, semblait porter en mémoire de Clément V le nom de Clément VII, le successeur d'Urbain VI avait pris celui de Boniface IX, qui rappelait l'odieux attentat dont cette même ville d'Anagni avait autrefois été le théâtre.

Jean de Lignano avait à plusieurs reprises exprimé le vœu qu'un concile mît un terme aux incertitudes du schisme en statuant sur la rivalité des deux papes; cette opinion soutenue en France par les plus savants docteurs de l'université, avait été aussi, disait-on, le dernier vœu de Charles V, et elle prenait chaque jour plus d'extension. Philippe craignait qu'elle ne dominât dans l'assemblée des clercs de Flandre à laquelle, lors de la paix de Tournay, il avait été fait allusion dans les requêtes des Gantois, et l'un des cardinaux clémentins, Pierre de Sarcenas, archevêque d'Embrun, fut chargé de rédiger des instructions secrètes sur la réponse que le duc de Bourgogne pourrait faire à ces réclamations, en ayant soin de cacher toutefois qu'elle lui avait été dictée par le pape d'Avignon. «Ne vaut-il pas mieux, disait-il dans ce mémoire, chercher à ajourner cette assemblée, si les Flamands ne persistent point à exiger qu'elle soit tenue? Les Flamands voudraient-ils investir le concile d'une autorité souveraine et arbitrale? En effet, si Urbain est un intrus, pourquoi le reconnaissent-ils? S'il est vrai pape, comment accorderaient-ils à un concile le droit de le déposer? Où trouverait-on, au moment où toute l'Europe est divisée par les guerres, un lieu qui offrît sûreté pour tous? Les Anglais consentiraient-ils à venir en France? Les partisans du pape Clément se rendraient-ils dans un pays soumis au pape Urbain, ceux du pape Urbain dans un pays soumis au pape Clément? Si tous les prélats s'assemblaient ainsi, que deviendraient les diocèses et les abbayes? Les rois qui ont reconnu Clément VII ne peuvent d'ailleurs pas souffrir aisément qu'on examine s'ils sont hérétiques.»

Les actes du synode de Gand ont été perdus, et ce n'est qu'en comparant les monuments épars de l'histoire ecclésiastique du moyen-âge que l'on retrouve quelques traces des débats qui, au quatorzième siècle, préoccupaient si vivement tous les esprits. En 1337, les Gantois excommuniés par les évêques français avaient chargé Jean Van den Bossche d'aller consulter les clercs de Liége; il paraît qu'en 1390, également menacés dans l'exercice de leur foi religieuse par un prince étranger et les légats du pape d'Avignon, ils recoururent de nouveau à l'habileté des théologiens de la grande cité épiscopale des bords de la Meuse, qui, pour les peuples des Pays-Bas, était la Rome du Nord.

La réponse des chanoines de Saint-Lambert ne se fit point attendre: «Au très-illustre duc de Bourgogne, comte de Flandre, le chapitre de Liége. Afin que vous connaissiez clairement notre opinion sur les choses qui nous ont été écrites, nous vous prions de vouloir bien croire que ce n'est pas par légèreté ni par esprit de parti que nous nous sommes soumis à l'obédience du pape Urbain VI, mais conformément au témoignage des anciens cardinaux, qui possédaient le pouvoir d'élire un pape et non celui de le déposer. Que votre magnanimité daigne se garder des conseils perfides de ceux qui, étant les auteurs du schisme, ont livré le monde à de si funestes divisions: car ce sont eux qui, de leur propre autorité, ont refusé d'obéir à Urbain VI de sainte mémoire, lorsqu'il était déjà investi du pontificat suprême; à la fois accusateurs, témoins et juges, ils ont démenti leur propre conduite et condamné tour à tour les deux partis, puisqu'ils ont reconnu et rejeté successivement le même pape; ce sont ceux-là, illustre prince, qui ont véritablement fait naître le schisme, en foulant aux pieds toutes les règles du droit et de la justice. Daignez remarquer que si leur manière de procéder est licite, aucun évêque, aucun prince ne peut jouir tranquillement de ses honneurs, puisqu'il serait permis à leurs sujets de les renier pour seigneurs et de renoncer de leur propre autorité à tous les liens de l'obéissance. Vit on jamais un appel plus manifeste à la rébellion? et combien ne devons-nous point nous attrister de ce que ce soient ces mêmes hommes qui trouvent de si puissants protecteurs!»

Philippe le Hardi n'écouta point ces représentations, et le seul résultat du synode de Gand fut le droit que conserva la Flandre, moyennant le payement de soixante mille francs, de continuer à rester libre et neutre au milieu des tristes déchirements du schisme.

Cette trêve religieuse dura à peine quelques mois: vers la fin de 1390, Simon, évêque de Térouane, déclara renoncer à l'obédience du pape de Rome pour se soumettre à celle de Clément VII, et, presque au même moment, les habitants d'Anvers l'imitèrent: c'était le signal d'un mouvement de prosélytisme religieux que le duc de Bourgogne voulait favoriser par tous les moyens, par la corruption comme par la violence; ce fut en vain que l'évêque élu de Liége, Jean de Bavière, reçut de Boniface IX l'ordre de poursuivre les clémentins, et que l'évêque d'Ancône fut spécialement désigné comme légat pour combattre les progrès du schisme en Belgique. Leurs efforts devaient échouer devant la volonté énergique du duc de Bourgogne, qui avait récemment fait défendre à ses sujets, sous les peines les plus sévères, d'obéir au pape de Rome. Dès ce jour, les églises des villages se fermèrent; le peuple eût arraché de l'autel le prêtre qui se fût rendu coupable d'apostasie: à peine quelque clerc clémentin osait-il célébrer les divins offices dans la chapelle des châteaux, protégé par une double enceinte de fossés et de créneaux. A Bruges, Jean de Waes, curé de Sainte-Walburge, monta en chaire pour déclarer que le Seigneur maudirait tous ceux qui reconnaîtraient le pape d'Avignon, et il quitta aussitôt après la Flandre. L'abbé de Saint-Pierre et l'abbé de Baudeloo suivirent son exemple, et l'on vit un grand nombre de religieux et de bourgeois se retirer à Londres, à Liége ou à Cologne.

Philippe le Hardi, irrité de cette résistance, multipliait ses menaces et ses rigueurs pour l'étouffer; et l'histoire a conservé le nom de Pierre de Roulers, l'un des magistrats de Bruges et l'un des plus riches bourgeois de cette ville, qui fut décapité à Lille parce qu'on le croyait favorable aux urbanistes. Jean Van der Capelle fut, sous le même prétexte, privé de la dignité de souverain bailli de Flandre. Ce fut aussi au milieu de ces persécutions que succomba la dernière victime de l'ingratitude de Philippe le Hardi, «ce chevalier de Flandre qui s'appeloit Jean de Heyle, sage homme et traitable, qui avoit rendu grand peine à la paix de Tournay;» chargé de chaînes comme ennemi des clémentins, il expia par une fin cruelle une médiation généreuse; mais sa mort même répandit une dernière auréole sur sa vertu. «Pour ledit temps, dit un chroniqueur anonyme du quatorzième siècle, tenoit ledit ducq de Bourgogne prisonnier un chevalier de Flandres, nommé Jehan d'Elle, dont par-dessus est faicte mencion, lequel chevalier moru en ladite prison, si comme on disoit comme martir, pour cause de ce que il fut bien deux mois que oncques ne mangea, et estoit tous jours en oraisons en ladite prison.»

Le duc de Bourgogne n'ignorait pas combien le peuple murmurait de voir toutes les cérémonies religieuses suspendues, comme s'il avait été frappé de quelque sentence d'anathème: il jugea utile d'appeler d'autres prêtres dans les églises des villes, en inaugurant avec pompe l'avénement du clergé clémentin; et bientôt après, il se rendit lui-même à Bruges, accompagné de l'évêque de Tournay, Louis de la Trémouille. Néanmoins, le peuple persistait dans ses sentiments. Lorsque aux fêtes de la Pentecôte l'évêque de Tournay ordonna de nouveaux clercs dans l'église de Saint-Sauveur, toutes les nefs restèrent vides, et peu de jours après, le prélat clémentin s'étant rendu à l'Ecluse pour y accomplir le même acte de son ministère, un violent incendie éclata dans la paroisse de Notre-Dame où cette cérémonie devait avoir lieu, ce qui parut aux habitants un remarquable signe de la colère du ciel.

La cité de Gand osait seule résister ouvertement aux ordres de Philippe le Hardi. Dès qu'ils avaient été proclamés, une émeute y avait éclaté, et il avait fallu pour la calmer recourir à l'intervention des prêtres urbanistes. Le duc de Bourgogne avait reconnu que, pour imposer le pape d'Avignon aux Gantois, il fallait recommencer la guerre: il recula, et Gand, depuis longtemps la métropole de la liberté politique, devint, par une nouvelle transformation de sa puissance, celle de la liberté religieuse: on y accourait de toutes parts, non plus pour y saluer le _rewaert_ de Flandre, mais pour y prier sans entraves au pied d'un autel et s'y unir aux processions solennelles qui parcouraient la ville sous la garde des bourgeois armés. Jadis asile des défenseurs de la patrie proscrits et menacés, elle appelait maintenant à elle toutes les âmes à la foi brûlante et vive, et l'on vit, aux fêtes de Pâques 1394, la population de Bruges, abandonnant presque tout entière ses foyers, se presser dans ses églises pour y assister à la célébration des sacrés mystères.

Cependant, le duc de Bourgogne avait formé le dessein de donner à sa dynastie cette sanction de la gloire qui lui manquait pour la consolider: si Robert le Frison avait fait bénir à Jérusalem la légitimité de ses droits, jusque-là contestés et douteux, il voulait aussi chercher au pied des remparts de la cité sainte la justification de son zèle en faveur des clémentins, et il ne s'agissait de rien moins que de renouveler les merveilleuses croisades de Godefroi de Bouillon et de Baudouin de Constantinople: qui aurait osé reprocher aux libérateurs de l'Orient d'être les défenseurs d'un schisme impie?