Part 26
L'armée bourguignonne, qu'Arnould Vander Speeten avait dépeinte faible et réduite à quatre mille combattants, était aussi nombreuse que formidable. Divisée en trois corps principaux, elle comptait sous ses bannières tout ce que la chevalerie avait de noms fameux et d'illustres courages, tout ce que les bandes de _condottieri_ formées dans les longues guerres de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne possédaient de passions avides et cruelles. Philippe voyait autour de lui, dans cette journée, Adolphe de Clèves, Jean de Coïmbre, le comte d'Etampes, les sires de Saveuse, de l'Isle-Adam, de Neufchâtel, de Toulongeon, de la Viefville, de Noyelle, de Noircarme, de Charny, de la Hovarderie, de Créquy, de Ligne, de Rougemont, de Montigny, de Harchies, de Miraumont, de Hautbourdin, de Crèvecœur, de Zuylen, de Goux, de Champdivers, de Fallerans, de Foucquesolle, de Grammont, de Jaucourt, d'Humières, de Guiche, de Beaumont, et une multitude d'autres chevaliers accourus non-seulement de ses Etats, mais de tous les royaumes de l'Europe. Jean de Croy s'était placé au milieu des nobles du Hainaut; ceux de l'Artois et de la Picardie entouraient le comte de Charolais; parmi ceux de Flandre, les chroniqueurs citent Adrien d'Haveskerke, Philippe Vilain, Josse Triest, Aymon de Grisperre, Adrien de Claerhout, Henri de Steenbeke, Louis de la Gruuthuse; mais le duc les avait relégués à l'arrière-garde, soit qu'il ne se confiât point assez complètement en eux, soit qu'ils se fussent eux-mêmes éloignés d'une lutte fratricide, dominés comme les chevaliers _leliaerts_ à Roosebeke par le souvenir de leur origine, et ce sentiment invincible d'affection pour la patrie que la nature a gravé dans le cœur de tous les hommes, _naturali amore patriæ capti et originis potius quam militiæ memores_.
Philippe parcourait à cheval les rangs des siens. La haine et la vengeance animaient les discours qu'il adressa à ses barons, et quand il arriva près des Picards, il les exhorta également de la voix et du geste. «Combattez hardiment, leur disait-il; avant le coucher du soleil, vous serez tous riches.» C'était à peu près dans les mêmes termes que Guillaume le Conquérant haranguait quatre siècles plus tôt, les aventuriers normands auxquels son ambition avait promis les dépouilles de la nationalité anglo-saxonne.
Il eût été aisé à un observateur habile de reconnaître que la position des Gantois justifiait la confiance du duc de Bourgogne.
Le premier corps d'armée avait été entraîné trop loin à la poursuite des Bourguignons, et les difficultés du terrain jointes à la défection des Anglais avaient répandu le trouble et la confusion dans son ordre de bataille. Quoique ce fût sur ces milices que reposassent les plus grandes espérances de la Flandre, la témérité de leur premier succès ne leur permettrait plus de coopérer à un succès plus complet et plus décisif, et enlevait aux Gantois tout l'avantage du nombre, puisqu'il divisait leurs forces en présence d'ennemis qui leur opposaient toute la supériorité de leurs armes, de leur discipline et d'une longue expérience à la guerre.
Cependant le second corps était arrivé de Lemberghe et se déployait sur un terrain plus favorable, entre Gavre, Vurste et Bayghem: guidé par Thierri de Schoonbrouck, Jacques Meussone et d'autres chefs prudents et intrépides, protégé d'ailleurs par une redoutable artillerie et par une enceinte de chariots au milieu de laquelle brillait une forêt de piques, il se préparait à se défendre vaillamment et il suffisait qu'il arrêtât les Bourguignons dans leur dernière tentative pour que Gand et la Flandre fussent sauvées.
L'avant-garde du maréchal de Bourgogne, qui s'approchait, fut ébranlée par le feu des bombardes flamandes. Les archers du bâtard de Renty s'avancèrent aussitôt pour la soutenir et la lutte s'engagea. Trois fois les chevaliers bourguignons essayèrent de rompre les rangs des Gantois, trois fois ils furent repoussés; un écuyer du Hainaut, nommé Jean de la Guyselle, périt en cherchant à les suivre. D'autres chevaliers voulurent le venger et succombèrent à leur tour; là tombèrent Olivier de Lannoy, Jean de Poligny et plusieurs nobles serviteurs du duc de Bourgogne.
Le mouvement des assaillants avait échoué; ils reculaient déjà après deux heures d'une mêlée sanglante, et Philippe, qui suivait avec inquiétude les chances du combat, hésitait encore à y intervenir avec les chevaliers qui l'entouraient, quand une explosion effroyable se fit entendre au centre du bataillon carré que formaient les Gantois. Une mèche enflammée avait été lancée sur leurs tonneaux de poudre. Matthieu Vanden Kerckhove, qui commandait leur artillerie, avait été la première victime; on avait reconnu, au milieu d'un nuage de fumée, sa voix expirante qui répétait: «Fuyez! fuyez!» Ce cri qui se mêle à celui des mourants et des blessés, le désordre que les ravages de l'explosion répandent au sein des milices communales, étroitement serrées les unes près des autres, la destruction de toutes les munitions de leur artillerie, la perte d'un de leurs chefs les plus braves, tout tend à ébranler la résolution des Gantois. Ils abandonnent précipitamment leurs positions, et une retraite confuse succède à un combat acharné.
Philippe a remarqué la terreur de ses ennemis: il se porte en avant avec le comte de Charolais et Jacques de Luxembourg, et une longue acclamation retentit parmi les siens; c'est un hymne de victoire. «Notre-Dame et Bourgogne!» s'est écrié le duc: à sa voix toutes les bannières s'inclinent et passent à sa suite sur les cadavres qui couvrent la plaine.
Les Bourguignons, s'avançant rapidement vers Semmersaeke, rejetaient l'aile droite des Gantois dans les fondrières boisées qui s'étendent au nord de Gavre, et la séparaient de l'aile gauche qu'ils enfermaient entre les eaux profondes de l'Escaut et la ligne mobile de leurs archers. La situation des Gantois devenait à chaque moment plus affreuse. Jean de Nevele, le bâtard de Blanc-Estrain et quelques autres Gantois qui avaient des chevaux avec eux réussirent à traverser l'Escaut; mais la plupart de ceux qui les imitèrent trouvèrent la mort dans le fleuve. Le plus souvent le poids de leurs armures les entraînait au fond de l'eau, et ceux-là mêmes qui d'un bras plus vigoureux parvenaient à lutter contre le courant périssaient sous les traits que les archers picards leur décochaient de tous côtés. Quelques historiens racontent que leur sang rougit l'Escaut; selon d'autres, leurs cadavres formèrent une digue devant laquelle le fleuve se détourna comme par respect pour le malheur.
Huit cents ou mille Gantois s'étaient retranchés dans une prairie entourée d'un large fossé et bordée par une haie d'épines. Puisqu'ils ne devaient plus vivre pour voir leur patrie grande et libre, ils voulaient du moins que leur mort servît à sa gloire. On remarquait parmi eux des échevins, des _hooftmans_, des bourgeois appelés depuis longtemps à d'honorables fonctions par l'élection populaire: leur autorité ne leur donnait plus que le droit de mourir au premier rang; mais une dernière espérance était réservée à leur dévouement. Une résistance énergique pouvait, en suspendant la poursuite des vainqueurs, laisser à leurs amis le temps de fermer les portes de Gand et sauver leurs foyers des horreurs du pillage et de l'incendie.
Cependant, les chevaliers bourguignons, mettant pied à terre, rivalisent d'ardeur pour forcer l'asile des Gantois. Philippe les encourage par sa présence, et, n'écoutant que la colère qu'il ressent en voyant ses hommes d'armes arrêtés dans leurs attaques successives, il pousse lui-même son cheval au delà du fossé et se précipite au milieu des Gantois; mais il est aussitôt entouré, et son écuyer Bertrandon de la Broquière a à peine le temps d'élever son pennon en signe de détresse. Ce signal a été remarqué toutefois par le comte de Charolais: réunissant quelques hommes d'armes pour délivrer son père, il s'élance dans la mêlée; au même moment, un coup de pique l'atteint au pied, et les chevaliers qui l'accompagnent craignent de voir disparaître dans cette arène marécageuse toute la dynastie de Jean sans Peur, quand les archers, pénétrant dans le retranchement des Gantois, les contraignent à reculer. Déjà l'on dirige contre eux leurs propres pièces d'artillerie abandonnées sur le champ de bataille; l'issue de la lutte n'est plus douteuse, mais à chaque pas la vigueur de la résistance en retarde le dénoûment. «Certes, écrit le panetier du duc de Bourgogne qui dans cette journée combattait près de son maître, un Gantois de petit état fist ce jour tant d'armes et tant de vaillance, que si telle aventure estoit advenue à un homme de bien ou que je le sceusse nommer, je m'acquiteroye de porter honneur à son hardement.»
La tâche qu'a laissée incomplète le chroniqueur qui admirait, même chez les adversaires du duc de Bourgogne, un dévouement et un courage que rien ne pouvait intimider ni affaiblir, est celle que je m'efforce aujourd'hui de remplir à l'honneur de la mémoire de nos pères. Un chroniqueur catalan rapporte qu'il vit dans ses rêves apparaître un vénérable vieillard, vêtu de blanc, qui lui dit: «Je suis le génie de l'histoire; compose un livre des grandes choses que tu as apprises.» Moins heureux que ce chroniqueur, je n'ai vu que l'image de la patrie assise sur une tombe, les pieds meurtris, le sein déchiré, le front chargé de poussière, demandant en vain aux témoins de sa décadence présente les pompeux récits de sa grandeur passée. C'est à sa voix que j'ai entrepris ce long et pénible pèlerinage de l'histoire qui, ressuscitant la mort et peuplant le néant, rebâtit à son gré, dans la solitude, les grandes cités et les foyers heureux des nations prospères. Je l'ai suivi, par l'étude attentive des sources écrites, depuis la tente vagabonde du _flaming_ jusqu'au comptoir du marchand de la Hanse, du château de Robert de Commines à Durham jusqu'aux remparts de Lisbonne et de Bénévent, jusqu'aux tours de Byzance et de Jérusalem; puis, lorsqu'aux palmes des guerres lointaines succédait la paix intérieure, fécondée par les merveilles de l'industrie, je l'ai continué pas à pas avec l'ardeur du voyageur et de l'antiquaire sur la terre natale de ces illustres représentants des communes dont j'avais à peindre les vertus ou les exploits, dans les lieux où ils naquirent, luttèrent et moururent. Tantôt, dans l'enceinte désolée des cités reines de la triade flamande, mon regard, trompé par mes souvenirs, rendait au marché du Vendredi, à Gand, tout son peuple transporté par l'éloquence d'Yoens et d'Ackerman, aux faubourgs d'Ypres leurs innombrables métiers, aux rues de Bruges ces somptueux ornements d'orfévrerie que leurs habitants prodiguaient pour flatter les ducs de Bourgogne, tandis qu'ils eussent pu leur montrer comme un plus noble gage de fidélité la pauvre maison où Louis de Male avait trouvé un asile; tantôt, au sein d'une riche campagne ou bien au milieu des bois et des bruyères, j'allais tour à tour sonder la fondrière couverte de roseaux qui fut le ruisseau de Groeninghe, et me reposer à Azincourt sur les débris du manoir que remarqua Henri V, ou à Guinegate sous l'orme de Bayard, retrouvant au Beverhoutsveld le camp de Philippe d'Artevelde victorieux, à Roosebeke le ravin étroit où il périt vaincu et fugitif; mais jamais mon émotion ne fut plus vive qu'au moment où l'on me fit voir aux bords de l'Escaut le théâtre de l'extermination des huit cents Gantois qui arrêtèrent toute l'armée victorieuse du duc de Bourgogne. Vues de là, les collines de Semmersaeke, par un bizarre rapprochement, rappellent assez exactement les hauteurs de Roosebeke lorsqu'on les découvre du Keyaerts-Berg. Le rideau des haies et des arbres me cachait Gavre et le vallon où le combat s'engagea, mais je découvrais derrière moi les clochers de Gand. Ainsi les derniers défenseurs de la liberté flamande aperçurent de leur dernier asile la fumée du toit paternel; ce spectacle put contribuer à soutenir leur énergie dans le combat, et leur œil mourant salua sans doute les remparts qu'ils ne devaient plus revoir. Les habitants de Gavre et de Semmersaeke conservent pieusement ces traditions d'un autre temps; ils donnent encore au pré de 1453, en souvenir du combat dont il fut le théâtre, le nom de _Roode zee_ (mer rouge), presque synonyme de celui du _Bloedmeersch_ de 1302. Que de flots de sang ont coulé entre ces deux prairies!
Vingt mille Gantois avaient succombé à la bataille de Gavre; trois cents à peine furent faits prisonniers et le duc ordonna qu'on les mît à mort. Cependant, quand il laissa s'abaisser ses regards sur cette plaine jonchée de morts et sur ce fleuve dont les ondes ensanglantées ne charriaient que des cadavres, il ne put s'empêcher de s'écrier: «Quel que soit le vainqueur, je perds beaucoup, car c'est mon peuple qui a péri,»--«et là, ajoute Chastelain, fust la première fois qu'il avoit eu pitié des Gantois.» Pitié douteuse après le combat et les supplices, surtout lorsqu'on voit Philippe l'oublier aussitôt pour conduire les siens de l'extermination du champ de bataille à l'assaut de Gand, c'est-à-dire au sac et au pillage; mais il fallait chercher un guide qui enseignât le chemin le plus facile. On s'empara d'un laboureur, on le menaça, on le contraignit à marcher le premier à l'avant-garde; il obéit, et exécutant son dessein au péril de ses jours, il ramena l'armée bourguignonne, par des routes détournées, au camp qu'elle occupait la veille. «Comment, s'écria Philippe, je entendois qu'on me menast droit à Gand et on m'amaine en mon logis!» Le guide avait disparu: noble trait de courage qui sauva Gand et confirma les espérances que d'autres défenseurs de la Flandre avaient payées de leur sang en mourant pour retarder l'issue du combat.
Déjà d'épaisses troupes de fuyards se pressant en désordre avaient paru devant Gand: on leur avait fermé les portes de crainte que les Picards ne pénétrassent avec eux dans la ville; mais les femmes éplorées, assemblées sur les remparts, cherchaient à reconnaître parmi eux un père, un époux ou un fils, et les interrogeaient de loin sur les désastres de cette journée. Il n'y avait point de famille qui n'eût été frappée dans ses affections les plus chères, point de maison qui n'eût son deuil. Huit échevins de Gand étaient morts les armes à la main; deux cents moines accourus au combat, à l'exemple du frère lai de Ter Doest, qui s'illustra à la bataille de Courtray, n'avaient pas reparu; ils gisaient à Gavre dans leurs robes de bure au milieu des cottes d'armes ensanglantées. Pendant toute la nuit des gémissements lamentables retentirent à Gand dans toutes les rues, et l'effroi s'accrut le lendemain à l'aspect des hommes d'armes bourguignons: l'on se préparait à repousser leurs tentatives hostiles lorsqu'on distingua au milieu d'eux Gauvain Quiéret et le roi d'armes de Flandre, porteurs d'un message pacifique.
Le duc de Bourgogne avait, le soir même de la bataille, réuni son conseil: le sire de Créquy et les chevaliers les plus sages insistèrent pour que l'on offrît la paix aux Gantois, telle qu'on l'avait proposée à leurs députés aux conférences de Lille: ils représentèrent sans doute que Gand pouvait se relever et venger ses pertes ou tout au moins en réparer les malheurs; que le siége d'une si grande cité présentait toujours, par les difficultés qui en étaient inséparables, des chances incertaines de succès; que cette guerre pouvait d'ailleurs être troublée par des complications extérieures, soit par de nouveaux bouleversements en Angleterre où les communes favorisaient les communes flamandes, soit par les triomphes des Français en Guyenne qui permettraient à Charles VII de prendre ouvertement leur parti. Philippe adopta cet avis et fit apposer son sceau sur des lettres où il engageait les Gantois à traiter sous la protection d'un sauf-conduit.
Une suspension d'armes avait été conclue: elle devait durer jusqu'au 25 juillet à midi. Dès le point du jour, l'assemblée du peuple fut convoquée. Le bâtard de Blanc-Estrain et les compagnons de la Verte-Tente se rangèrent du côté de ceux qui voulaient continuer la guerre; mais la plupart des bourgeois jugeaient que le moment était arrivé de fermer les plaies de ces longues guerres civiles. On racontait d'ailleurs que, par exception à une sentence commune, quelques-uns des plus notables bourgeois de Gand, tombés au pouvoir des Picards, avaient été épargnés, parce que les Picards en attendaient de riches rançons: rejeter toute négociation, c'était les condamner à la mort.
Parmi les députés de Gand, on remarquait l'abbé de Tronchiennes, le prieur des Chartreux, Baudouin de Fosseux, religieux de Saint-Bavon, Jean Rym, Simon Borluut et Antoine Sersanders. Ce fut en vain qu'ils s'adressèrent au comte de Charolais pour que l'on adoucît les conditions de la paix. Ils ne pouvaient guère espérer qu'on modifiât, après leurs revers, les propositions qui leur avaient été faites au temps de leur puissance, et on se contenta de leur répondre «que seurement on ne leur changeroit ung _a_ pour ung _b_.»
Le traité de Gavre fut conclu le lendemain.
Il portait que le doyen des métiers et le doyen des tisserands n'auraient plus de part à l'élection des échevins;
Que les usages qui réglaient la concession du droit de bourgeoisie seraient abrogés;
Que les sentences de bannissement ne pourraient être prononcées par les échevins qu'avec l'intervention du bailli du duc;
Que les échevins de Gand ne pourraient plus faire publier des édits, ordonnances ou statuts sans l'autorisation du bailli, et qu'il ne leur serait plus permis dorénavant de placer leurs titres au haut des lettres qu'ils écriraient aux officiers du duc;
Que les Gantois livreraient leurs bannières au duc «en signe de la réparacion de l'offense que ceulx de Gand ont commise en eslevant et portant contre luy icelles bannières;»
Qu'ils supprimeraient les chaperons blancs établis «soubz couleur d'exécuter leurs sentences et commandements;»
Qu'ils ne connaîtraient plus des appels interjetés dans le pays des Quatre-Métiers, dans le pays de Waes ou dans les châtellenies d'Alost, d'Audenarde et de Courtray;
Qu'ils payeraient une amende de deux cent mille ridders d'or et cinquante mille ridders pour relever les croix et les églises;
Que les _hooftmans_, les échevins et les doyens, accompagnés de deux mille bourgeois de Gand, feraient amende honorable au duc «à demie lieue hors d'icelle ville, à tel jour qu'il plaira à mondit seigneur ordonner et déclarer, à savoir les dix _hoofmans_ tous nudz en leurs chemises et petits draps, et tous les autres deschaus et nues testes, et tous se mettront à genoulx devant mondit seigneur, et eulx estans en l'estat dessus dit, diront, _en langage françois_, que faulsement et mauvaisement et comme rebelles et désobéissans, et en entreprenant grandement à l'encontre de mondit seigneur et de son autorité et seigneurie, il se sont mis sus en armes, ont créé _hooftmans_ et couru sus à mondit seigneur et ses gens; qu'ilz s'en repentent et en requièrent en toute humilité mercy et pardon à mondit seigneur. Et ce fait, tous ensemble et à une voix crieront mercy.»
On y lisait de plus que les portes de la ville par lesquelles les Gantois étaient sortis pour attaquer Audenarde seraient fermées le jeudi de chaque semaine, et que celle qui s'ouvrit à leur armée se préparant à combattre le duc lui-même à Rupelmonde serait «murée et à toujours comdempnée.»
Pour reproduire toute la physionomie de ce traité, il faut y ajouter cette phrase latine de Jean de Schoonhove qui dressa l'acte public de la soumission des Gantois: _Acta fuerunt hæc in campis in exercitu prope castrum de Gavre in domuncula portabili illustrissimi domini ducis_. Le notaire s'inquiétait peu de l'élégance du style dans la rédaction de ce parchemin où le duc de Bourgogne pouvait imprimer pour sceau la pointe sanglante de son épée.
Cependant, quelle que soit la forme de la soumission, toujours si humble dans les usages, quoique les mœurs fussent si fières, il faut remarquer dans ce traité une tendance à donner sur plusieurs points satisfaction aux réclamations des Gantois.
Leurs priviléges furent maintenus par une charte spéciale où le duc déclara vouloir «qu'ils restassent entiers en leurs franchises.»
La liberté des personnes fut garantie, et Gand ne déposa les armes qu'en trouvant dans la paix même une protection suffisante pour les capitaines et les magistrats qui avaient combattu pour ses droits.
Il fut aussi expressément entendu que si le bailli refusait de soutenir les échevins dans l'exercice de la justice, ou cherchait à étendre son autorité criminelle et civile au delà des termes du privilége de Gui de Dampierre du 8 avril 1296 (v. st.), il serait privé de son office, et de plus «puni et corrigé selon l'exigence du cas.» Les bourgeois de Gand devaient continuer à ne relever que du jugement de leurs échevins, s'ils commettaient quelque délit «hors franches villes de loy,» c'est-à-dire dans un lieu où leur manqueraient les garanties protectrices des institutions communales.
Enfin le duc de Bourgogne abandonna, quoiqu'il eût été vainqueur, le projet de rétablir la gabelle du sel, cet impôt odieux qui avait été la source de toutes les divisions, et l'un de ses premiers actes, après la pacification de Gand, fut de faire enfermer au château de Rupelmonde Pierre Baudins, dont les intrigues avaient profité de ces discordes pour allumer la guerre.
Ajoutons qu'en 1454 le duc remit aux Gantois une partie de l'amende qui leur avait été imposée, et qu'en 1456 il leur accorda quelques nouveaux priviléges afin que le retour de leur prospérité les consolât de leur abaissement et de leur humiliation. Moins généreux à l'égard des villes qui étaient restées étrangères à l'insurrection, il avait résolu, à l'exemple de Louis de Male après la bataille de Roosebeke, de les obliger à venir remettre entre ses mains toutes leurs anciennes chartes de priviléges, pour qu'elles fussent revues et scellées de nouveau: leur fidélité lui avait uniquement appris qu'il n'avait rien à redouter de leur puissance.
Deux jours après son triomphe, le 25 juillet 1453, le duc de Bourgogne en avait adressé, de son camp de Gavre, une pompeuse relation au roi de France: «Lesquelles choses, disait-il en terminant, je vous signifie, pour ce que je sçay de certain que serez bien joieux desdites nouvelles et de la grâce que Dieu m'a fait présentement.» Cette lettre parvint à Charles VII le 9 août; la nouvelle du combat de Castillon, où Talbot avait péri, ne le consola peut-être pas du résultat de la bataille de Gavre: la soumission de la Guyenne était désormais inutile à l'accomplissement de ses desseins sur la Flandre.