Part 25
Ces bruits sur l'alliance du duc et des Anglais se propageaient de plus en plus. On ajoutait même qu'elle devait être cimentée par le mariage du comte de Charolais avec une fille du duc d'York. Les ambassadeurs français redoutaient cette confédération au moment où Charles VII se préparait à combattre les Anglais en Guyenne et une nouvelle Praguerie dans le Dauphiné. Ils ne s'étaient retirés à Tournay qu'afin «de ne pas donner matière à monsieur de Bourgongne de consentir quelque chose villaine avec les Anglois.» S'ils n'ignoraient point qu'ils ne pouvaient, sans mécontenter le duc de Bourgogne, «s'embesogner» de la paix, ils savaient aussi que les Gantois étaient peu disposés à accepter de nouveau l'arbitrage du roi de France. Ils leur avaient toutefois adressé deux lettres, mais les bourgeois de Gand leur avaient répondu pour leur exprimer leur étonnement de ce qu'ils ne faisaient point usage de leur sauf-conduit, et pour les presser de se rendre dans leur ville. Ils n'osèrent jamais céder à ces prières: ils commençaient même à penser que dans l'intérêt du roi de France il valait mieux que la guerre de Flandre ne cessât pas sitôt.
Cependant il fallait, pour l'honneur de la tentative du roi, qu'elle parût avoir été accueillie avec quelque déférence par les deux parties, et que ses envoyés, «se despartissent le plus agréablement que faire se pouvoit.» Ils écrivirent donc une nouvelle lettre aux Gantois pour leur annoncer qu'à toute époque le roi recevrait leur appel et leur accorderait provision. Cette fois, ils ne la confièrent pas à un poursuivant d'armes, qui eût peut-être été exposé à quelque insulte, mais à un messager obscur et inconnu: c'était un barbier nommé Jean de Mons.
Avant qu'ils connussent le résultat de cette démarche à Gand, Jean de Saint-Romain se rendit à Lille, où l'on venait d'apprendre que le duc d'York avait pris possession du gouvernement de l'Angleterre sous le titre de _protecteur du royaume_. Jean de Saint-Romain rencontra à Lille des agents du Dauphin et des émissaires du duc d'Alençon. On chercha à lui persuader que pour ces derniers il s'agissait de la collation d'un bénéfice: quant au Dauphin, il n'envoyait, lui disait-on, vers le duc Philippe que pour réclamer un gerfaut. Rien n'était d'ailleurs moins rassurant que l'orgueil des conseillers du duc. Lorsque les ambassadeurs du roi leur demandèrent s'ils étaient disposés à traiter avec les Gantois, ils répondirent sèchement que non et changèrent de propos pour menacer Charles VII de voir bientôt éclater au sein de ses Etats une insurrection aussi dangereuse que celle des communes flamandes. «Le peuple de France est mal content du roy, leur dit le sire de Charny, pour les tailles et aydes qui courent et la mangerie qui s'y fait, et il y a grant dangier.»--«Sachez, au regard des aydes, repartit Jean de Saint-Romain, que l'ayde du vin ès pays de monsieur de Bourgongne, monte plus en une seule ville que toutes les aydes du roy en deux villes;» puis il se retira.
Quand Jean de Saint-Romain revint à Tournay, le barbier Jean de Mons y arrivait annonçant que les Gantois, après l'avoir fait attendre six jours, ne lui avaient pas donné de réponse et s'étaient contentés de déclarer «qu'ils ne demandoient que ce qu'on leur avoit promis, et qu'ils n'estoient pas délibérés de plus rescripre à quelque personne du monde.»
Le 14 avril 1453, les envoyés français quittèrent Tournay pour retourner près de Charles VII, qui s était rendu au château de Montbazon d'où il surveillait les préparatifs de son expédition contre la Guyenne.
Résumons brièvement les événements qui entretenaient la confiance des Gantois. Vainqueurs des Picards à Essche-Saint-Liévin et à Sleydinghe, ils avaient, malgré la garnison d'Audenarde, étendu leurs excursions jusqu'aux frontières du Tournésis et avaient arboré aux portes de Bruges, à Male, sur le vieux château des comtes de Flandre, la bannière de Gand. Deux attaques avaient été dirigées contre la ville de Termonde; on les avait vus aussi, au nombre de quatorze mille, menacer Alost où s'était enfermé le sire de la Viefville, et se retirer en bon ordre, sans qu'un corps d'armée bourguignon, commandé par le sire de Wissocq, osât les inquiéter. Enfin, Adrien de Vorholt, surpris par les paysans du district d'Axel, n'avait survécu à la défaite de ses compagnons d'armes qu'en traversant à la nage les ruisseaux qui abondent dans le pays des Quatre-Métiers. L'audace des Gantois était devenue si grande que l'un d'eux pénétra dans la ville de Lille et jeta une mèche enflammée dans une tour de l'hôtel du duc, où étaient déposés plusieurs tonneaux de poudre, «et si l'on n'y feust allé, dit Jacques Duclercq, toute l'artillerie du duc eust esté arse.»
Ces combats affligeaient surtout ceux qui y trouvaient le présage d'une guerre plus terrible et plus sanglante que rien ne pouvait arrêter ni prévenir. Philippe était résolu à tenter un dernier effort: il avait convoqué, le 15 mai, ses sergents et ses hommes d'armes, recrutés presque tous parmi des mercenaires, auxquels les bonnes villes fermaient leurs portes, car il suffisait au duc de Bourgogne que son armée fût nombreuse et surtout qu'elle fût promptement réunie. Charles VII maintenait l'ordre dans l'intérieur de son royaume et se préparait à en rétablir les anciennes frontières. On annonçait d'ailleurs que l'insurrection du Luxembourg contre le joug bourguignon se développait de jour en jour: elle pouvait s'étendre plus loin, et rallier aux communes de Flandre les populations des bords de la Meuse et du Brabant.
Dans ces circonstances, au moment où l'agitation renaissante annonçait déjà la guerre, les marchands des _nations_ tentèrent un dernier effort pour faire entendre les plaintes impuissantes de l'industrie et du commerce «dont ledict pays de Flandre le plus est «soutenu.» Ils conduisirent à Lille, avec eux, les députés de Gand, Philippe Sersanders, Jean Van der Moere, Jean Van der Eecken et Jérôme Coubrake. Les députés de Gand n'obtinrent, malgré les démarches des _nations_, rien de plus à Lille qu'à Bruges, et lorsque, rentrés dans leur patrie, ils rendirent compte de leur mission à leurs concitoyens, l'on n'entendit sur la place publique qu'une acclamation unanime: «La guerre! la guerre! l'on verra quels sont les loyaux Gantois qui combattront pour leur liberté!»
Cette guerre allait s'ouvrir sous de funestes auspices. Le 16 juin, la garnison d'Ath avait dispersé les _compagnons de la Verte-Tente_ et blessé leur célèbre chef, le bâtard de Blanc-Estrain. Deux jours après, le duc de Bourgogne quittait Lille; il réunit son armée à Courtray et la conduisit devant le château de Schendelbeke, d'où les Gantois faisaient de nombreuses excursions dans le Hainaut. Bien qu'il eût une forte artillerie, il y rencontra pendant quatre jours une vaillante résistance; le cinquième, il fit proposer une trêve et négocia avec les assiégés. Jean de Waesberghe, qui commandait à Schendelbeke, n'avait que cent quatre compagnons avec lui; il fit ouvrir les portes et se confia à la générosité du duc; mais le lendemain, lorsqu'on délibéra sur son sort, le grand bailli de Hainaut, Jean de Croy, qui avait à plusieurs reprises échoué dans ses efforts pour s'emparer du château de Schendelbeke, demanda la mort de tous ceux qui l'occupaient. Son avis prévalut: le duc ordonna que l'on pendît toute la garnison, son chef Jean de Waesberghe au pont-levis de la forteresse, les autres Gantois aux arbres les plus voisins.
Un seul prisonnier avait été épargné: c'était le capitaine du château de Gavre. On avait jugé que sa vie pouvait être plus utile au duc que sa mort, si en la lui conservant on s'assurait un nouveau succès. En effet, le maréchal de Bourgogne le conduisit devant le château de Gavre: il le contraignit à crier de loin aux siens qu'ils cessassent toute résistance; mais ils refusèrent de l'écouter et répondirent par des décharges d'artillerie. Le maréchal de Bourgogne, ayant échoué dans sa tentative, se vengea du moins de la fermeté des défenseurs de Gavre en leur offrant le spectacle du supplice de leur capitaine. Si le capitaine du château de Gavre ne s'était pas trouvé à Schendelbeke, la cause des communes de Flandre eût probablement été sauvée.
Philippe, après s'être arrêté à Harlebeke pour y présider à d'autres supplices, s'était rendu devant le château de Poucke.
Le château de Poucke avait été bâti, à une époque reculée, près des bruyères d'Axpoele, où Thierri d'Alsace fut vaincu par Guillaume de Normandie. Au quinzième siècle, il était devenu l'asile des milices communales, qui avaient attaqué le comte d'Etampes à son retour de Nevele, et qui depuis lors n'avaient cessé de parcourir tout le pays depuis Bruges jusqu'à Roulers. Dès le mois de juillet de l'année précédente, le sire de Praet, qui n'avait pas quitté Gand, avait consenti, comme tuteur de Roland de Poucke, à ce que l'on en détruisît les ponts pour en rendre la défense plus aisée. Au mois de septembre, le sire de Blamont avait vainement cherché à s'en emparer et n'avait réussi qu'à brûler les bâtiments extérieurs.
Les ressources dont disposait le duc de Bourgogne lui permettaient d'espérer un succès plus complet: son artillerie était formidable; elle avait à peine été placée vis-à-vis des murailles qui paraissaient les plus favorables à l'attaque, lorsque Jacques de Lalaing arriva de l'abbaye d'Eenhaem, abandonnée par les Gantois, que le duc lui avait ordonné de livrer aux flammes. Son premier soin fut d'examiner les préparatifs du siége; il avait quitté le parapet construit par les Bourguignons et regardait, avec le sire de Savense et le bâtard de Bourgogne, par l'ouverture d'une palissade, quand une pierre, lancée par une machine de guerre, l'atteignit au front; il tomba, essaya de parler, joignit les mains et mourut. Ce même jour, il s'était dévotement confessé à un docte frère prêcheur de l'incendie de l'abbaye d'Eenhaem; il ne l'avait toutefois exécuté qu'à grand regret et par la volonté expresse du duc, et la renommée de ses vertus était si grande que pendant les trêves de 1452 les Gantois avaient résolu, par une délibération solennelle de la _collace_, de concourir à ses efforts pour délivrer le pays des meurtriers et des maraudeurs. «Il fust, dit son chroniqueur, chevalier doux, amiable et courtois, large aumosnier et pitoyable; tout son temps aida les pauvres, veuves et orphelins. De Dieu avoit été doué de cinq dons: et premièrement, c'estoit la fleur des chevaliers, il fust beau comme Paris, il fust pieux comme Enée, il fust sage comme Ulysse le Grec. Quand il se trouvoit en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le Troyen, mais quand il se véoit au-dessus de ses ennemis, jamais on ne trouva homme plus débonnaire ni plus humble.... Quand mort le prit, il n'avoit qu'environ trente-deux ans d'âge.»
Jacques de Lalaing, succombant dans tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, rappelle l'infortuné Gauthier d'Enghien, également frappé par la mort lorsqu'un long avenir semblait réservé à ses exploits. Tous deux périrent en combattant les communes flamandes; le premier avait été pleuré par Louis de Male, le second fut si vivement regretté de ses compagnons d'armes, qu'un lugubre silence succéda tout à coup dans le camp de Philippe au tumulte et à l'agitation.
Le château de Poucke, protégé par une faible garnison et privé des ressources de sa position par les chaleurs de l'été qui en avaient desséché tous les fossés, résista pendant neuf jours. Le capitaine, nommé Laurent Goethals, était célèbre par l'audace qu'il avait montrée en dirigeant, l'année précédente, au début de la guerre, l'escalade du château de Gavre; il avait épousé la fille de ce Jean de Lannoy qui avait péri le même jour que le sire d'Herzeele en se précipitant du haut de la tour de Nevele au milieu des piques ennemies. Son courage ne fut pas plus heureux; contraint à capituler après une résistance acharnée, il partagea avec les siens le sort du capitaine de Schendelbeke; à peine épargna-t-on quelques prêtres, un lépreux et deux ou trois enfants, et c'était toutefois l'un de ces enfants, fils d'un pauvre aveugle, qui, en mettant le feu à une coulevrine, avait enlevé à l'armée Bourguignonne et à toute la chevalerie chrétienne son modèle et son héros.
L'énergie de la défense des Gantois à Poucke et à Schendelbeke avait étonné le duc de Bourgogne; si son armée se trouvait ainsi arrêtée devant tous les châteaux qu'occupaient ses ennemis, pouvait-il espérer quelques résultats d'une tentative qui aurait pour but d'assaillir la vaste enceinte de la puissante métropole des communes flamandes? Dès le 20 juin, on avait publié à Gand que tout bourgeois qui voulait sauver sa vie et celle de ses enfants était invité à ne plus déposer les armes. A ces difficultés qui effrayaient le duc de Bourgogne, il faut joindre les murmures de ses hommes d'armes, qui ne recevaient plus de solde et qui avaient rasé jusque dans leurs fondements les châteaux de Schendelbeke et de Poucke sans y recueillir le moindre butin. On ne pouvait rien pour les apaiser, les finances étaient épuisées; la Bourgogne était un pays pauvre qui produisait peu, et l'on n'osait demander des subsides aux villes de Flandre, de peur de les mécontenter et de se les rendre hostiles. Philippe se vit tout à coup réduit, après une stérile campagne de vingt jours, à donner l'ordre de charger l'artillerie sur des chariots et de reprendre la route de Courtray. Dans une lettre écrite de cette ville le 13 juillet, il expliquait lui-même en ces termes les causes de sa retraite à Antoine de Croy: «Nous avons fait faire tant de la place de Poucke que des gens tout ainsi que de Schendelbeke, et, ce faict, nous sommes retraiz en ceste nostre ville de Courtray où nous arrivasmes samedi derrain passé, et n'avons depuis peu plus avant procéder au fait de nostre guerre, pour ce que paiement ne s'est peu faire de nouvel à noz gens d'armes, et nous a convenu jusques à présent séjourner icy où nous sommes encoires de présent à nostre très-grand dommaige et desplaisance. Toutevoies nostre chancellier est en nostre pays de Brabant, pour illec recouvrer et faire finance, laquelle espérons brief estre preste.»
Grâce à l'habileté du chancelier de Bourgogne, le duc ne tarda pas à recevoir l'or qu'il attendait et il en fit aussitôt deux parts: l'une servit à assurer, par le payement d'un mois de solde, l'obéissance et la fidélité de l'armée; l'autre fut destinée à saper secrètement cette formidable puissance des communes, qui ne reposait que sur la concorde et sur l'union. Que fallait-il donc pour qu'elle fût renversée? Il suffisait qu'un seul homme trahît, pourvu qu'il jouît de quelque influence et sût la faire servir, sous de faux prétextes, à la ruine de sa patrie. Cet homme se rencontra. C'était le doyen des maçons, Arnould Vander Speeten. Ajoutons, à l'honneur de la Flandre, que loin de compter un complice parmi ses concitoyens, il n'en trouva que parmi les mercenaires étrangers. Quelques mois s'étaient écoulés depuis que Jean Fallot avait fui à Termonde. Deux autres capitaines anglais, Jean Fox et Jean Hunt, entraînés par l'exemple de l'alliance du duc d'York et du duc de Bourgogne, s'associèrent cette fois à un complot dont les résultats devaient être plus complets et plus désastreux.
Arnould Vander Speeten était devenu capitaine du château de Gavre. L'Escaut, entourant de ses eaux profondes les murs de cette forteresse, paraissait la défendre à la fois contre le tir des bombardes et contre l'approche des hommes d'armes. Les murailles en étaient hautes et épaisses, mais le regard du voyageur en chercherait vainement aujourd'hui quelques traces parmi les herbes d'un pré marécageux; il n'y existe pas même une ruine désolée pour rappeler tous les souvenirs de deuil attachés au manoir, dont la fatale destinée pesa encore au seizième siècle sur le comte d'Egmont.
Qui ne connaît les fabuleux exploits du premier baron de Gavre dont les armes étaient les mêmes que celles de Roland, qui combattit en Espagne avec Roland, qui mourut avec Roland à Roncevaux? Qui n'a lu la gracieuse légende de ce vaillant Louis de Gavre qui alla chercher des aventures avec son écuyer Organor dans les montagnes du Frioul, sur les côtes d'Istrie, à Corfou, dans les mers de la Phocide et de l'Eubée, jusqu'à ce qu'il épousât la belle Ydorie, fille du duc Anthénor d'Athènes?
Avec la fin du quatorzième siècle s'ouvre un autre genre d'histoire pour le château de Gavre.
Lorsque, après la bataille de Roosebeke, François Ackerman et Pierre Van den Bossche relevèrent la bannière des communes, ils eurent soin de garnir le château de Gavre de vivres et d'artillerie. Charles VI songea à aller l'assiéger après son expédition dans le pays des Quatre-Métiers; mais ce fut par des négociations pacifiques que Jean de Heyle prépara, l'année suivante, dans ses conférences secrètes avec Ackerman au château de Gavre, le rétablissement de l'autorité des ducs de Bourgogne. En 1451 (v. st.) le château de Gavre, surpris par les Gantois, avait été le premier prétexte de cette guerre dont ses murailles devaient voir la dernière journée si cruelle et si funeste.
Le duc de Bourgogne avait hésité quelque temps sur les projets qu'il devait adopter: il avait même déjà mandé aux milices du Franc qu'elles le rejoignissent le 30 juillet à Somerghem pour aller s'emparer des retranchements de Sleydinghe avant que les habitants du métier d'Oostbourg eussent eu le temps de rompre leurs digues. Cependant il changea d'avis pour favoriser la trahison du doyen des maçons et résolut d'attaquer d'abord le château de Gavre. Ce fut le 16 juillet qu'il en forma le siége: avant de recommencer la guerre il avait envoyé le comte de Charolais auprès de sa mère, de crainte que le légitime héritier de ses Etats ne succombât dans quelque escarmouche sous les coups des Gantois, comme le grand bâtard de Bourgogne à Rupelmonde. Cette fois la duchesse de Bourgogne, tenant un langage tout opposé à celui qu'elle lui adressait avant la bataille de Basele, mit tout en œuvre pour le retenir; mais ce fut inutilement qu'elle allégua tour à tour les nécessités politiques et la volonté du duc; le comte de Charolais ne voulut rien écouter; il répondit à la duchesse Isabelle qu'il valait mieux que les Etats dont sa naissance lui assurait l'héritage le perdissent jeune que de leur conserver un prince sans courage et sans honneur, et sans tarder plus longtemps, il retourna près de son père.
Les Gantois, accourant pleins d'alarmes sur leurs remparts, entendaient depuis quatre jours les détonations de l'artillerie bourguignonne. Les bourgeois ne quittaient plus les armes, et le 22 juillet on avait inutilement percé toutes les digues qui environnaient la ville, dans l'espoir que les inondations de l'Escaut forceraient le duc à s'éloigner. L'inquiétude devenait de plus en plus vive, et les historiens du temps ont soin de remarquer que la nuit s'était écoulée triste et sombre quand aux premiers rayons du jour le capitaine de Gavre se présenta aux portes de la ville. Aussitôt entouré d'une multitude agitée qui se pressait pour l'interroger, il s'empressa de raconter qu'il s'était laissé descendre du haut des créneaux du château de Gavre dans les fossés qu'il avait franchis à la nage, et il venait lui-même, disait-il, réclamer les secours qu'on lui avait promis. Les discours d'Arnould Vander Speeten respiraient l'ardeur la plus belliqueuse: il se vantait d'avoir traversé, l'épée à la main, tout le camp de Philippe, et prétendait que l'armée bourguignonne était si affaiblie et si peu nombreuse que jamais occasion plus favorable ne s'était offerte pour l'anéantir.
L'un des capitaines anglais, Jean Fox, appuya ces paroles. Arnould Vander Speeten atteignit aisément le but qu'il se proposait; l'enthousiasme populaire demanda à grands cris le combat, et la cloche du beffroi en donna le signal à toute la cité. Tandis que l'on se hâtait de charger sur des chariots les canons et les vivres, les échevins, se plaçant sous les bannières de la commune et des métiers, appelaient à les suivre tous les bourgeois en état de porter les armes depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante. Les vieillards eux-mêmes offraient à leurs fils l'exemple du zèle et du dévouement, et les femmes se pressaient dans les rues pour exhorter leurs maris à bien combattre.
C'était ainsi que, sous les auspices perfides des discours du doyen des maçons, les habitants d'une grande cité se préparaient à confier leurs destinées et celles de toute la Flandre communale aux chances douteuses d'une bataille. Trente-six ou quarante mille bourgeois avaient quitté les murs de Gand. Il formaient deux armées. L'une, composée des hommes les plus braves et les plus vigoureux, et précédée d'une avant-garde d'archers anglais et de bourgeois à cheval, commandée par Jean de Nevele et le bâtard de Blanc-Estrain, s'avança rapidement vers Merlebeke et de là vers Vurste, par la route la plus directe qui conduisît à Gavre. L'autre, plus nombreuse, s'était dirigée vers Lemberghe, où la rejoignirent les milices communales accourues du pays de Waes. Sa marche était plus lente, car elle avait avec elle une artillerie considérable où tous les canons portaient le nom des métiers, qui en avaient payé le prix par des contributions volontaires afin de remplacer les _veuglaires_ perdus au siége d'Audenarde et à la bataille de Basele.
Déjà Jean de Nevele descendait des hauteurs de Semmersaeke. Jean Fox se tenait à côté de lui à la tête des archers anglais. Dès qu'il aperçut les chevaucheurs bourguignons de Simon de Lalaing, il frappa son cheval de l'éperon et galopa vers eux en faisant signe de la main qu'on le protégeât: «Je vous amène, dit-il, les Gantois comme je vous l'avais promis, faites-moi conduire vers le duc de Bourgogne, car je suis son serviteur et de son parti.» Cette défection eût pu éclairer les Gantois sur la sincérité des hommes qui les avaient entraînés au combat: ils n'y virent, dans leur indignation, que la honte de quelques traîtres qu'il fallait chercher pour les punir au milieu même des rangs ennemis, et, se précipitant en avant avec une ardeur irrésistible qu'encourageait l'exemple du bâtard de Blanc-Estrain, ils culbutèrent devant eux les archers de Jacques de Luxembourg, les hommes d'armes allemands du comte de Lutzelstein et les cent lances du sire de Beauchamp. Des ravins bordés de haies épaisses leur permettaient de s'approcher sans obstacle du camp de Philippe, rempli de munitions et d'approvisionnements; mais Simon de Lalaing parvint, en multipliant les escarmouches et par un mouvement simulé de retraite, à les attirer du côté opposé, et les Gantois de Jean de Nevele, arrivés à l'extrémité des bois qui les environnaient, aperçurent, au moment où ils se croyaient déjà vainqueurs, l'armée du duc de Bourgogne qui s'était hâtée de s'éloigner des bords de l'Escaut pour occuper une forte position sur les hauteurs de Gavre; ils découvrirent en même temps au delà de cette armée, à l'ombre des tours du château qu'ils venaient délivrer, de grandes potences couvertes des cadavres de leurs compagnons abandonnés par Arnould Vander Speeten, et de ceux de quelques Anglais que le duc Philippe avait fait pendre plus haut encore que les Gantois, pour les punir d'avoir été plus fidèles aux communes que leurs capitaines.