Histoire de Flandre (T. 3/4)

Part 24

Chapter 243,640 wordsPublic domain

Les craintes que fit naître cette déclaration, si ambiguë dans ses termes et si menaçante dans ce qu'elle laissait entrevoir, ne devaient pas tarder à se confirmer. Le 3 septembre, vers le soir, les députés flamands qui avaient pris part aux conférences de Lille rentrèrent tristement à Gand. Leur mission avait été terminée par le rejet de toutes leurs demandes, et dès le lendemain on publia à Lille, au cloître de Saint-Pierre, la sentence arbitrale des ambassadeurs français, toute favorable aux prétentions du duc. Elle ordonnait que les portes par lesquelles les Gantois étaient sortis pour attaquer Audenarde seraient fermées le jeudi de chaque semaine; que celle par laquelle ils s'étaient dirigés vers Basele le serait perpétuellement; qu'ils payeraient une amende de deux cent mille écus d'or; que toutes leurs bannières leur seraient enlevées; que les chaperons blancs seraient supprimés; qu'il n'y aurait plus d'assemblées générales des métiers; que les magistrats de Gand n'exerceraient aucune autorité supérieure sur les châtellenies voisines, et ne pourraient prendre aucune décision sans l'assentiment du bailli du duc; que ces mêmes magistrats se rendraient, en chemise et tête nue, au devant du duc, suivis de deux mille bourgeois sans ceinture, pour s'excuser en toute humilité de leur rébellion et en demander pardon, grâce et miséricorde.

Quelques jours s'écoulèrent. Un héraut chargé par les ambassadeurs français d'interpeller les Gantois sur leur adhésion à la sentence du 4 septembre, quitta Lille et se rendit à Gand. Dès qu'il fut descendu dans une hôtellerie, il s'informa de quelle manière il pourrait remplir son message. «Gardez-vous bien, s'écria l'hôte prenant pitié de lui, gardez-vous bien de faire connaître quel motif vous amène, car si on le savait, vous seriez perdu.» Et il cacha le héraut dans sa maison afin qu'il pût attendre un moment plus favorable pour s'acquitter de sa mission. Cependant l'agitation ne se calmait point. La _collace_, convoquée le 8 septembre, avait rejeté tout d'une voix le traité de Lille comme contraire aux priviléges de la commune, et il ne resta au héraut qu'à tourner sa robe ornée de fleurs de lis et à feindre qu'il était un marchand français revenant d'Anvers. Il y réussit, se fit ouvrir les portes de la ville et frappa son cheval de l'éperon jusqu'à ce qu'il fût rentré à Lille.

Il nous reste à raconter ce qu'était devenue la négociation relative aux villes de la Somme. Le 9 septembre, c'est-à-dire, selon toute apparence, le jour même du retour du messager français envoyé à Gand, le duc Philippe, ne tenant aucun compte de la sentence rendue en sa faveur par les envoyés de Charles VII, repoussa tout ce qu'ils avaient allégué sur l'origine de la cession de 1435, en se contentant de répondre que les causes en étaient assez connues, mais «qu'il ne le vouloit point dire pour l'honneur du roy.» C'était rappeler l'attentat de Montereau, l'alliance du duc Jean et des Anglais, et l'humiliation du roi qui, pour ne pas subir la loi des étrangers, l'avait acceptée d'un vassal. Cette réponse était un défi au moment où le duc se félicitait de voir les Anglais menacer de nouveau la Guyenne et peut-être même se préparer à reconquérir la Normandie.

Du reste, Philippe ne méconnaissait point les bons services des ambassadeurs français qui avaient condamné les Gantois. Comme s'il prévoyait qu'ils pourraient être mal accueillis à leur retour à Paris, il leur promit d'écrire au roi en leur faveur, puis il leur fit donner six mille ridders «pour leur travail.»

Les Gantois avaient déjà chargé un religieux cordelier de porter à Charles VII une protestation contre la sentence de ses ambassadeurs, protestation où ils mentionnaient toutes les promesses qui leur avaient été faites et les réserves admises dans ses négociations pour leurs priviléges et leurs franchises: «néanmoins,» ajoutaient-ils dans leur lettre au roi, «vos ambassadeurs ont fait tout au contraire, mettant arrière et délaissant leurs susdites promesses; car après le partement de nos députés de Lille et sans la présence d'aucun d'iceulx, ont prononcé un très-rigoureux et malvais appointement contre nous, contre nos droits et nos priviléges, franchises, libertés, coutumes et usaiges, et sur nos doléances ne ont-ils baillé quelque provision, ne appointement pour nous.» Puis, arrivant à la défense qui leur avait été faite de poursuivre la guerre, ils en rejetaient la responsabilité sur le duc de Bourgogne qui avait continué «à tenir clos les passages par lesquels vivres et marchandises sont accoutumés estre amenés, ce qui est plus grande et griefve voie de fait que faire nous peut.» Ils cherchaient aussi à établir la légitimité de leur résistance par les dangers qui les entouraient, «veu qu'autrement ils seroient enclos en grande angoisse et nécessité, sans avoir vivres, et destruits et ruinés, ce qui n'est à souffrir.» Cette énergique protestation se terminait en ces termes: «Pour ce, très-chier seigneur, que toutes ces choses sont très-malvaises et frauduleuses, contre votre vraye intention et le contenu de vos lettres, et aussi contre nos droits, privilégées, franchises, libertés, coutumes et usaiges et por ce à rebouter de toutes nos forces, desquelles nous nous complaignons très rigoureusement à Vostre Royale Majesté, comme raison est, nous vous supplions en toute humilité qu'il vous plaise les délinquans corriger et ès dites fautes remédier et pourveoir.»

Les Gantois abordaient déjà cette nouvelle lutte dont leur lettre à Charles VII offrait l'apologie: de toutes parts, ils recommençaient la guerre. Le 17 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain quitta Gand pendant la nuit avec les compagnons de la _Verte-Tente_ et se dirigea vers Hulst. Tandis qu'il faisait allumer des torches près des remparts afin de tromper les Bourguignons dans ces mêmes lieux où une ruse semblable avait été fatale aux Gantois, il y pénétrait du côté opposé sans trouver de résistance, et passait la garnison au fil de l'épée. Il enleva tous les canons et les ramena à Gand, après avoir fait mettre le feu à la ville de Hulst pour que les ennemis ne pussent plus s'y établir. Peu de jours après, il sortit de nouveau de Gand, s'empara du bourg d'Axel et détruisit le château d'Adrien de Vorholt, chevalier du parti du duc. Le 24 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain alla attaquer Alost; mais le sire de Wissocq se tenait sur ses gardes, et il ne parvint qu'à en brûler les faubourgs: le même jour, une autre expédition s'éloignait de Gand sous les ordres de Jean de Vos; elle incendia Harlebeke et menaça Courtray sans rencontrer d'obstacle dans sa marche.

La situation du duc était fort embarrassante. Ses trésors s'épuisaient, et la continuation de la guerre l'obligeait à de nouveaux emprunts. Le Luxembourg se révoltait. Il avait d'autres sujets d'inquiétude pour ses Etats de Bourgogne. Mais il était loin de pouvoir songer à étouffer avec vigueur les désordres du Luxembourg, et ce fut de la Bourgogne même qu'il se vit réduit à appeler en Flandre le maréchal de Blamont. Il lui confia le commandement supérieur de l'armée dont le centre était à Courtray. Courtray avait été aussi, sous Philippe le Hardi, la résidence du sire de Jumont, si fameux par sa cruauté. Le sire de Blamont, né dans le même pays que lui, devait au même titre atteindre la même célébrité. «Le marescal de Bourgongne, qui estoit homme boiteux et contrefait, commanda, porte une ancienne chronique, que tous les villages et maisons estant à cinq lieues entour de la ville de Gand feussent mis en feu et flambe, pour lequel commandement furent en une sepmaine arses et anéanties plus de huit mille maisons, et ne furent, comme on disoit, oncques gens d'armes veus faire tant de desrisions que ceulx dudit marescal faisoient, car ils prenoient hommes, femmes et enfans et les menoient à Courtray et à Audenarde, liez comme bestes et les vendoient ès marchiés, et ceulx que ils ne povoient vendre estoient par eulx noiez, penduz ou esgeullez.» Le sire de la Gruuthuse, ce noble chevalier qui retenait, par l'affection dont il était l'objet, toute la commune de Bruges sous les bannières bourguignonnes, avait seul osé protester contre ces barbares dévastations.

Le sire de Blamont avait également ordonné que tous ceux qui habitaient dans le pays de Gand se retirassent dans quelque forteresse: sa protection inspirait peu de confiance, et malgré ses proclamations, les populations préférèrent chercher un refuge à Gand. On n'exécuta pas davantage une ordonnance du duc qui prescrivait de prendre la croix de Saint-André, en annonçant qu'il considérerait comme ennemis tous ceux qui ne la porteraient point.

Le sire de Blamont, irrité, ne se montra que plus terrible dans ses vengeances. Il se rendait de village en village, ne laissant derrière lui que des ruines. Tantôt il brûlait les églises, afin qu'on n'y sonnât plus le tocsin à son approche; tantôt il renversait les châteaux des nobles ou les fermes des laboureurs, pour que les Gantois n'y trouvassent point un asile. Le pillage et le butin remplissaient son trésor.

Le 27 octobre, un corps de Bourguignons parut devant Gand. Ils avaient quitté Alost sous les ordres du bâtard de Bourgogne. Pleins de confiance dans leurs forces, ils espéraient pouvoir exciter les Gantois à venir les attaquer, et se croyaient trop assurés de vaincre s'il leur était donné de combattre. A peine étaient-ils arrivés à une demi-lieue de la ville que les Gantois s'avancèrent en grand nombre, précédés de quelques Anglais à cheval. Le bâtard de Bourgogne ordonna aussitôt que chacun mît pied à terre; mais cet ordre ne fut point exécuté: dès le premier choc la confusion se mit parmi ses gens, et ils se débandèrent sans que ses prières ni ses menaces les pussent arrêter. Il eut lui-même à grand'peine le temps de remonter à cheval avec son gouverneur, messire François l'Aragonais, et suivit, avec une vingtaine d'hommes d'armes, la route où les fuyards avaient jeté leurs lances, leurs arcs et leurs harnois. Cette retraite rapide, qui les couvrit de honte, assura du moins leur salut. Quatre mille Gantois étaient sortis par une autre porte de la ville pour leur couper la retraite; mais lorsqu'ils parvinrent au but de leur marche, les Bourguignons s'étaient déjà cachés dans les murs d'Alost.

Le maréchal de Bourgogne chercha à réparer cet échec par de nouvelles vengeances. Ses archers chassèrent les Gantois d'Eecloo et incendièrent cette ville; le même sort était réservé au bourg de Thielt. Le 3 novembre, ce sont les moulins d'Assenede qui sont livrés aux flammes; deux jours après, c'est le bourg de Waerschoot. Peut-être les Picards se souviennent-ils que les communes flamandes, à leur retour de Montdidier, ont saccagé leurs campagnes comme ils ravagent eux-mêmes celles de la Flandre.

Gand s'émeut de ces dévastations. Une levée de cinq hommes par _connétablie_ est ordonnée: on leur confie le terrible soin des représailles. Tandis que les Picards dévastent Ruysselede, Aeltre et Sleydinghe, les milices de Gand brûlent Oostbourg et Ardenbourg, menacent l'Ecluse et réunissent deux cents chariots de butin. Les Picards s'en inquiètent peu; ils s'avancent, le 19 novembre, près de Gand, jusqu'à l'abbaye de Tronchiennes. Le lendemain, les Gantois, prenant de nouveau les armes, se dirigent, au nombre de dix mille, vers Alost. Mais leur marche est retardée par des tourbillons de neige et de pluie, et ils se retirent en apprenant que le sire de Wissocq, prévenu de leurs desseins, a mandé des renforts de Termonde. Peu de jours s'étaient toutefois écoulés quand les compagnons de la _Verte-Tente_ vengèrent cet échec par une autre excursion dans le pays d'Alost. Triste spectacle qui n'appartient qu'aux guerres civiles! Pendant qu'à l'est de la ville de bruyantes acclamations saluaient le butin conquis dans une riche et fertile contrée qui était aussi une terre flamande, des gémissements et des larmes répondaient, sur les remparts opposés, à ces cris de joie. Les habitants de Somerghem, réfugiés à Gand, voyaient à l'horizon se dessiner les lueurs de l'incendie qui dévorait leurs maisons, et maudissaient les Picards comme d'autres maudissaient les Gantois.

Un combat plus important eut lieu le 2 décembre. Mille Gantois étaient allés protéger les habitants de Merlebeke menacés par Philippe de Lalaing. Un instant repoussés, ils reçurent des renforts et poursuivirent les Bourguignons jusqu'à une lieue d'Audenarde. Là, Jacques de Lalaing accourut au secours de son frère et la lutte recommença; déjà un corps de quatre mille Gantois, hâtant sa marche, se préparait à envelopper les ennemis, quand il cherchèrent dans les murailles d'Audenarde un refuge contre les Gantois, qui passèrent la nuit à l'abbaye d'Eenhaem. Depuis ce jour, les escarmouches devinrent de plus en plus fréquentes; les Bourguignons se voyaient réduits à laisser des garnisons dans les principales forteresses; les intempéries de l'hiver gênaient leurs communications, et les chevaliers n'osaient guère s'aventurer hors des châteaux, de crainte de voir leurs destriers s'enfoncer dans un terrain trempé par les pluies ou les inondations.

Le bruit des succès des Gantois arriva jusqu'en France. Charles VII, apprenant d'une part le rétablissement de l'influence du parti d'York en Angleterre, d'autre part, rassuré sur l'invasion des Anglais dans la Guyenne, se souvient tardivement de la protestation des Gantois, et le 10 décembre 1452, il charge à Moulins son chambellan, Guillaume de Menipeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, l'un conseiller au parlement, l'autre membre de la cour des aides, d'une mission presque semblable à celle de Louis de Beaumont. Le roi de France sait que les Gantois accusent ses premiers ambassadeurs d'avoir excédé les limites de leur droit d'arbitrage; en sa qualité de leur souverain seigneur, il ne peut refuser d'entendre leurs plaintes; il est même tenu, s'ils le demandent, de leur accorder provision en cas d'appel; mais il désire surtout de voir la paix rétablie dans leur pays. Ses ambassadeurs porteront aussi au duc de Bourgogne les plaintes du roi sur les excursions de ses hommes d'armes dans le Tournésis et sur l'asile qu'ont trouvé dans ses Etats des maraudeurs anglais. Tel est le texte des instructions qui nous ont été conservées; mais, s'il faut en croire les chroniques flamandes, les Gantois avaient reçu vers la même époque des lettres royales bien plus explicites dans lesquelles Charles VII désavouait la sentence prononcée par ses députés comme obtenue par fraude contrairement à sa volonté.

Guillaume de Menypeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, partis de Paris le 16 janvier 1452 (v. st.), passèrent huit jours à Tournay pour s'enquérir «des maulx et dommaiges que les gens de monsieur de Bourgogne avoient faicts sur les subjects du roy,» notamment du sac du village d'Espierres, situé dans la châtellenie de Tournay. Ils y reçurent le sauf-conduit qu'ils avaient fait demander aux Gantois; puis ils se rendirent le 29 janvier à Lille, près du duc de Bourgogne. Huit jours s'écoulèrent avant qu'ils obtinssent une audience. On leur disait que le duc était «ung peu malade,» mais ses conseillers ne leur cachaient point «qu'ils faisoient grand desplaisir à monseigneur de Bourgogne de luy parler de la matière de Gand.» Ils le trouvèrent enfin, le 5 février, assis près de son lit dans un fauteuil qu'il ne quitta qu'un instant pour les saluer en portant la main à son chaperon, et lorsqu'ils eurent exposé leur créance, le chancelier de Bourgogne leur promit, au nom du duc, une réponse qu'ils devaient longtemps attendre.

Philippe n'avait rien négligé pour faire échouer la nouvelle tentative de médiation qu'il redoutait. En apprenant l'envoi des lettres de Charles VII qui désavouait la conduite de ses premiers ambassadeurs en en désignant de nouveaux, il avait essayé d'abord de profiter des discordes qui régnaient entre les bourgeois de Gand. Jean de Vos, jaloux peut-être des succès des _compagnons de la Verte-Tente_, accusait le bâtard de Blanc-Estrain d'avoir violé la prison du Châtelet pour en retirer un de ses amis, et les disputes devinrent si vives que les magistrats ordonnèrent que les deux adversaires fussent momentanément privés de leur liberté, comme l'avaient été en 1342, dans des circonstances semblables, Jacques d'Artevelde et Jean de Steenbeke; toutefois ces divisions cessèrent lorsqu'on annonça qu'un capitaine anglais, nommé Jean Fallot, avait trahi avec quelques-uns des siens la cause des Gantois. Thierri de Schoonbrouck, qui avait présidé à l'arrestation du bâtard de Blanc-Estrain et de Jean de Vos, se plaça lui-même à la tête de leurs factions réconciliées, pour aller incendier les retranchements de Termonde où les transfuges avaient trouvé un asile.

Le complot de Jean Fallot avait été découvert le 25 janvier, c'est-à-dire le jour même où les ambassadeurs français écrivaient de Tournay aux échevins et aux capitaines de Gand; s'il eût réussi, le messager de Charles VII, le poursuivant Régneville, à l'écu fleurdelisé, n'aurait trouvé aux bords de l'Escaut que les souvenirs de la puissance communale un instant flattée par la puissance royale: mais ce complot avait échoué et, grâce à un revirement rapide de la politique bourguignonne toujours habile, le héraut français ne rencontra au marché du Vendredi qu'un autre héraut revêtu de la croix de Saint-André; celui-ci était aussi chargé d'offrir la paix, non pas la paix incertaine et éloignée à la suite d'une intervention à laquelle, depuis les conférences de Lille, le peuple ne croyait plus, mais la paix immédiate et complète, négociée en Flandre même, sans intermédiaires étrangers, entre le duc, légitime successeur de trois dynasties de princes, et la commune, héritière incontestée de trois siècles de grandeur et de liberté. Ce langage devait séduire et rallier les esprits; on crut que l'intérêt du duc pouvait le rendre sincère, et dès le 28 janvier des députés gantois allèrent porter des paroles d'union et de paix au bâtard Antoine de Bourgogne dans cette ville de Termonde où, deux jours auparavant, ils avaient lancé la flamme pour venger une trahison.

La mission des ambassadeurs français devenait de plus en plus difficile. «Nous étions, racontent-ils eux-mêmes, en grant perplexité sur ce que nous avions à besoigner, car nous savions bien que monsieur de Bourgogne n'avoit pas grande fiance au roy, ne à nous, et luy sembloit que nostre alée par delà estoit à son préjudice, car on luy avoit dit que, n'eust esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée du roy fust tournée sur luy.» Tantôt on leur parlait des conférences qui s'étaient déjà ouvertes, d'abord à Damme, ensuite à Bruges, entre le comte d'Etampes et les députés de Gand; tantôt on ajoutait que Philippe s'était assuré l'alliance du duc d'York et qu'il n'avait même consenti à recevoir, le 5 février, les envoyés de Charles VII qu'afin de pouvoir instruire de l'objet de leur mission le bâtard de Saint-Pol qui allait partir pour l'Angleterre. Las de trois semaines d'attente, ils résolurent d'aller trouver Pierre de Charny, chevalier de la Toison d'or et l'un des principaux conseillers du duc, moins pour se plaindre que pour se faire un mérite de leur inactivité. Ils avouent eux-mêmes qu'ils n'osaient poursuivre leur voyage en Flandre, craignant «que le bastard de Saint-Pol fist quelque mauvais appoinctement avec les Anglois et que monsieur de Bourgongne voulsist prendre son excusation sur leur alée de Gand.» Le sire de Charny exprima nettement le mécontentement du duc et son dessein de continuer la guerre contre les Gantois, lors même qu'ils obtiendraient provision du roi: il termina en essayant de les corrompre comme on avait, quelques mois auparavant, déjà corrompu Louis de Beaumont et Jean Dauvet. Le lendemain, dans une autre entrevue, le chancelier de Bourgogne exprima le même dédain pour les protestations des ambassadeurs français. Il feignit d'ignorer que des conférences avaient eu lieu à Bruges, et accusa le roi d'offrir aux Gantois une intervention qu'ils ne sollicitaient pas plus que le duc «qui n'eust oncques espérance en son ayde ou secours.»

Les nouvelles qu'on recevait de Flandre continuaient à être obscures et confuses. Au nord de Gand, Geoffroi de Thoisy, qui, dix années plus tôt, avait glorieusement combattu avec une flotte bourguignonne contre les Turcs dans les mers de l'Archipel et au siége de Rhodes, avait été chargé du commandement d'une galère, d'une berge et d'un brigantin, dont les équipages formaient à peine cent cinquante hommes, et il croisait dans les canaux du pays des Quatre-Métiers, non plus pour défendre la croix menacée par le croissant, mais pour saisir quelques chargements de blé et affamer l'une des cités les plus populeuses du monde chrétien. Au même moment, les amis du bâtard de Blanc-Estrain déployaient, du côté opposé de la ville, une activité et une énergie que rien ne pouvait suspendre ni affaiblir. Après avoir enlevé Grammont, pillé Lessines, et défait les hommes d'armes de Jean de Croy dans la plaine de Sarlinghen, ils avaient vaincu au pied des faubourgs embrasés de Courtray, Gauvain Quiéret, dont l'aïeul, serviteur dévoué de Philippe de Valois, avait succombé en luttant contre les communes flamandes à la fameuse journée de l'Ecluse; puis ils avaient cherché, non loin du théâtre de ce succès, à s'emparer de la duchesse de Bourgogne, et un sanglant combat avait eu lieu, dans lequel Simon de Lalaing eût partagé le sort du sire de Quinghien, frappé à ses côtés, si le sire de Maldeghem n'était accouru pour relever sa bannière un instant abattue.

C'était au milieu de ces scènes de désolation que Jérôme Coubrake et ses collègues traitaient à Bruges avec le comte d'Etampes. Ces négociations duraient encore lorsque le duc de Bourgogne, complètement rassuré sur la conclusion d'une alliance de Charles VII avec la commune de Gand, consentit à faire connaître sa réponse aux réclamations qui lui avaient été naguère présentées par les ambassadeurs français. Dans une audience solennelle à laquelle assistaient le comte de Charolais et plusieurs chevaliers, maître Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne, prit la parole et déclara que le duc de Bourgogne ne permettrait point aux envoyés de Charles VII de se rendre à Gand, car «il ne vouloit estre en rien obligé, ne tenu à eulx.»--«Laquelle réponse ouïe, ajoutent les ambassadeurs dans la relation de leur mission, nous requismes à monsieur de Bourgongne que nous eussions icelle par escript; mais ledit chancelier respondit qu'il n'estoit jà besoing et le refusa.»

Immédiatement après on voit les ambassadeurs français annoncer «qu'ils sont contens de surseoir pour ung temps,» et se retirer à Tournay. Ils y apprirent que les conférences avaient cessé à Bruges, et ils terminaient, le 28 mars, en ces termes, la lettre par laquelle ils mandaient au roi la rupture des négociations: «Monseigneur de Bourgogne faict très-grosse armée, et dit-on communément par deçà que l'aliance des Anglois et de monsieur de Bourgogne est faicte, et qu'il doit brief arriver à Calais de six à huit mille Anglois et y voyons de grandes apparences.»