Histoire de Flandre (T. 3/4)

Part 20

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Les circonstances devenaient de plus en plus graves. Le 31 mars, le duc de Bourgogne avait publié à Bruxelles un nouveau manifeste où il annonçait son intention de dompter par la force des armes l'opposition des Gantois. Reprenant ses griefs depuis le refus de la gabelle du sel, il rappelait l'influence prépondérante exercée par les deux grands doyens, l'accroissement des métiers par l'adjonction d'ouvriers _forains_, les sentences criminelles prononcées sans l'intervention du bailli, «et encore, ajoutait-il, lesdits de Gand, non contens de ce, accumulans mal sur mal, demonstrans de plus en plus mauvais courraige, obstination, pertinacité, rebellion et désobéissance envers nous, et pour mieulx accomplir et mettre à effet et execution leur mauvaise, dampnable et détestable voulenté, et afin de troubler et esmouvoir, comme il est à présumer, tout le pays à l'encontre de nous, ont fait et ordonné trois _hoftmans_, lesquelz se font seigneurs de la ville, exercent le fait de la justice, font éditz, et sont obeiz en tout, et tiennent le peuple en telle cremeur que nul n'ose autrement faire, ne dire que à la voulenté desdits _hooftmans_ et de leurs satellites, complices et adhérens; font aussi faire ou plat pays, bollevars, et fortifier passaiges et chemins, ordonnent de par eulx capitaines, dizeniers et chiefs ès villaiges, envoient ou pays, quérir, prendre et amener prisonniers audit lieu de Gand nos officiers, et meismement ont nagaires envoyé quérir nostre bailli de nostre terroir de Waize, lequel ilz trouvèrent tenant viescare de par nous et en nostre nom, la verge à la main et néanmoins le prindrent et l'ont fait morir, contre Dieu et raison; mandent, commandent et deffendent de par eulx et par leurs lettres où ils se inscripvent dessus comme princes ce qu'il leur plaist et meismement deffendent que, aux commandements de nous qui sommes prince et seigneur d'eulx et du pays, ne soit aulcunement obéy, ce qui est chose bien estrainge et de mauvaise conséquence... Quelle chose donques doit l'en dire des fais desdits de Gand, qui ainsi se gouvernent, et encores, comme conspirateurs, contendent, par leurs mensonges, esmouvoir et soubztraire nostre bon peuple, et le pays mettre en division et rebellion à l'encontre de nous? Certes, il faut dire qu'ilz font comme gens qui point ne recognoissent de Dieu en ciel, ne de prince en terre, mais vuellent par eulx et d'eulx-meismes régner, seignourier et gouverner à leurs plaisirs et voulentez; et se ces choses sont très-grièves, amères, desplaisans et intolérables à nous qui sommes leur prince et seigneur, et qui en sommes esmeuz et courrouciez contre eulx, ce n'est point merveille, et en avons bien cause, car ce sont euvres qui aussi doibvent estre bien desplaisans et abominables à toutes gens de bon couraige et qui craignent Dieu; et combien que deussions piéça y avoir pourveu, toutes voyes, pour compassion que avons eu de nostre bon peuple de Flandre et espérans toujours que lesdits de Gand se deussent raviser et mettre en leur devoir envers nous, nous avons différé de y procéder jusques à ores; mais pour ce que, par honneur et serment, veu l'obstination et continuation mauvaise d'icenlx de Gand, ne povons, ne devons, comme aussi ne voulons plus avant dissimuler, ne tolérer leurs tirannies, cruautez et inhumanitez, ne les injures, vilenie, blasme et mesprisement qu'ilz nous ont fait et montré, qui sommes leur prince, et chascun jour, de plus en plus, font et montrent, nous avons fait notre mandement pour réduire lesditz de Gand à congnoissance, obéissance et humilité envers nous.»

La mémoire de quelques vieillards conservait encore à Gand le souvenir des guerres qu'avait terminées la paix de Tournay. En les voyant prêtes à se renouveler sous un prince dont la puissance était bien plus redoutable que celle de Philippe le Hardi, ils s'effrayaient des désastres qui en devaient être la suite inévitable, soit que les Gantois expiassent une insurrection imprudente par la perte de leurs libertés, soit qu'ils réussissent, après de longs et cruels sacrifices, à obtenir, au prix de leur sang et de leur prospérité, la confirmation de leurs lois et de leurs priviléges. La plupart des bourgeois partageaient leur opinion, et huit jours après le supplice de Geoffroi Braem, le parti des hommes sages se ranima à la lecture du manifeste du duc qui leur annonçait un péril si imminent. Leur influence, leur autorité, leurs richesses, leurs lumières favorisèrent leur intervention spontanée en faveur de la paix, et le 4 avril on porta en procession solennelle la châsse de saint Liévin pour obtenir du ciel le rétablissement de la concorde et de l'union.

Le même jour, six abbés et trois chevaliers, accompagnés des mandataires de toutes les villes de la châtellenie de Gand, quittèrent l'église de Saint-Bavon, où l'on avait célébré la messe du Saint-Esprit, pour se rendre à Bruxelles. Les députés des trois Etats de Flandre s'empressèrent de s'associer à leurs efforts, et, s'étant également assuré l'appui de la duchesse Isabelle et du comte de Charolais, ils profitèrent de la solennité du vendredi saint pour supplier le duc de se montrer généreux et clément en souvenir de Jésus-Christ, léguant du haut de la croix, comme un divin témoignage de son amour, sa paix aux hommes.

Philippe qui, peu de jours auparavant, s'était contenté de répondre à d'autres députés des villes flamandes qu'il ne pouvait que recommander à ses hommes d'armes de ne pas piller les biens de ceux qui le soutiendraient, regrettait déjà que des dissensions intérieures l'empêchassent de prendre une part active au mouvement des ambitions féodales en France. Un message venait de lui apprendre que le Dauphin, son allié secret, devenu l'époux d'une princesse de Savoie, petite-fille de Philippe le Hardi, réclamait son appui contre les troupes de Charles VII qui s'avançaient vers le Lyonnais. Dans ces circonstances, Philippe, changeant de langage, accueillit avec douceur les députés de Gand. Il les assura que, malgré tous les méfaits de leurs concitoyens, il était aussi disposé que jamais à tout oublier et qu'il désirait vivement voir la paix rétablie. Il ajouta qu'il consentait volontiers à ce qu'aussitôt après les solennités de la semaine sainte ils entamassent des négociations avec les gens de son conseil. «Et dissimuloit le duc leur malice, ajoute Olivier de la Marche, attendant son point et qu'il eust assuré son faict devers le roy françois avec lequel il avoit toujours quelque chose à remettre.»

Les capitaines de Gand, Boone, Willaey et Van Botelaere, s'alarmèrent d'un rapprochement si inespéré: ils sentaient bien, avec tous ceux qui s'étaient élevés par l'anarchie, qu'entre eux et le duc de Bourgogne, entre l'agitation de la veille et la réconciliation du lendemain, il y avait le souvenir du sang qu'ils avaient répandu. Au mois de décembre, ils avaient refusé de sceller des lettres pacifiques des échevins adressées à la duchesse de Bourgogne et au comte d'Etampes, et leur avaient défendu, ainsi qu'aux doyens, d'écrire ou de recevoir désormais d'autres lettres sans qu'ils en prissent préalablement connaissance, puis ils s'étaient attribué le droit de porter le même costume que les échevins et de marcher dans les rues suivis de douze serviteurs. Ils s'étaient crus bientôt assez puissants pour faire arrêter un secrétaire des échevins de la keure, nommé Engelram Hauweel et pour le faire décapiter sans avoir consulté l'assemblée du peuple. Le supplice de Geoffroi Braem était un autre attentat présent à tous les esprits. Leur sécurité personnelle, troublée sans doute par le remords, était désormais liée au maintien de leur autorité: pour la perpétuer, ils résolurent de lui donner, comme base nouvelle, d'autres désordres, n'ignorant pas que le seul moyen de sauver leur responsabilité, c'était de l'étendre de plus en plus à tous les bourgeois de Gand, et au moment même où les députés de la Flandre s'acquittaient de leur message près du duc de Bourgogne, sans respect pour la sainteté de ce jour consacré par toutes les nations chrétiennes à la pénitence et à la prière, ils envoyèrent quelques-uns de leurs amis surprendre le château de Gavre qui appartenait au sire de Laval, comme si les mêmes lieux, deux fois célèbres dans cette guerre, devaient, à un sanglant intervalle, en voir l'imprudent signal et le fatal dénoûment.

Peu de jours après, un autre complot se forma: il s'agissait cette fois de s'assurer aux bords de l'Escaut une conquête qui, à la fin du quatorzième siècle, avait manqué aussi bien à la gloire qu'à la fortune de Philippe d'Artevelde. Les deux capitaines de la forteresse d'Audenarde étaient absents. Le sire d'Escornay se trouvait dans sa terre; le sire de la Gruuthuse s'était rendu à Bruges, mais nous savons déjà que Simon de Lalaing avait été chargé par le duc de les remplacer. Sa prudence était extrême. Il remarqua que les magistrats d'Audenarde avaient ordonné à tous les habitants des faubourgs de rentrer dans la ville, et prévit que cette retraite motivée par la crainte des Picards permettrait aisément de renouveler aux portes d'Audenarde, avec quelques chariots chargés des biens des fugitifs, la ruse qui avait si bien réussi en 1384 à Philippe le Hardi. Simon de Lalaing soupçonna bientôt quelque trahison: il déclara que le duc ne songeait point à envoyer à Audenarde ces Picards si fameux par leurs maraudages et que, bien que capitaine de l'Ecluse, il resterait à Audenarde pour veiller lui-même à l'exécution de sa promesse. En effet, il manda aussitôt à sa femme et à son fils aîné qu'ils vinssent l'y rejoindre.

L'inquiétude des habitants s'était un peu calmée, quand une troupe de cultivateurs s'introduisit à Audenarde sous le prétexte du jour du marché, avec des armes cachées sous leurs vêtements. A leurs cris, quelques bourgeois se soulevèrent; mais l'intrépidité du sire de Lalaing arrêta l'insurrection avant qu'elle eût pu se développer et la rejeta hors de la ville (13 avril 1452).

Cette tentative, aussi bien que celle qui avait été précédemment dirigée contre le château de Gavre, avait eu lieu de concert avec les trois capitaines de Gand. Dans la soirée de la veille, ils avaient reçu un message des habitants de la châtellenie d'Audenarde qui favorisaient leurs projets, et ils avaient immédiatement convoqué tous leurs amis pour leur représenter que la châtellenie d'Audenarde relevait de Gand et qu'il fallait la secourir et la délivrer. A les entendre, il ne leur devait pas être moins aisé, dès qu'ils auraient défait le sire de Lalaing, d'aller attaquer le duc de Bourgogne, et déjà ils répétaient; «Allons, allons à Philippin aux grandes jambes!» Liévin Boone décida le mouvement en montrant une besace pleine de grandes clefs qu'il prétendait être celles de la forteresse d'Audenarde, et il partagea avec Jean Willaey l'honneur de commander tous ceux qu'il avait séduits par ses astucieux discours.

Il était près de midi quand Boone et Willaey parurent devant Audenarde. Apprenant que leur complot avait échoué, ils se contentèrent d'annoncer aux habitants que, loin d'être guidés par des desseins hostiles, ils venaient uniquement les aider à repousser les étrangers qui voudraient s'introduire dans leur ville, et qu'ils espéraient être reçus en amis; mais Simon de Lalaing leur fit répondre qu'il était faux que des étrangers menaçassent Audenarde, et que si les Gantois croyaient, par leur présence, exciter quelque nouvelle sédition, ils seraient déçus dans leur attente.

Lorsqu'on sut à Gand que les capitaines étaient sortis de la ville avec un petit nombre de bourgeois, moins hardis que présomptueux, pour combattre l'un des plus braves chevaliers bourguignons, qui pouvait appeler des renforts soit des garnisons du Hainaut, soit de l'armée que le comte d'Etampes réunissait à Seclin, l'inquiétude fut vive, l'alarme universelle. On pouvait craindre que la renommée de la cité de Gand ne fût compromise et que l'opprobre d'une défaite n'affaiblît la puissance de son droit. L'agitation s'accrut au moment où l'on apprit la réponse énergique du sire de Lalaing, et les bourgeois, quel que fût leur sentiment sur le caractère de l'expédition, crurent devoir faire proclamer sans délai la _wapening_ pour s'associer à un armement que leur prudence eût désavoué si, avant de l'entreprendre, on eût jugé utile de la consulter. Liévin Boone, Jean Willaey et Everard Van Botelaere triomphaient: ils avaient réussi, par une démarche téméraire, à engager l'honneur, le repos et la prospérité de leurs concitoyens dans une guerre acharnée. Ils espéraient qu'elle confondrait désormais dans une même cause les intérêts sacrés des libertés publiques et les intérêts ambitieux de leur dictature.

Au son de la cloche du beffroi, toute la commune de Gand s'assembla. Dix-huit ou vingt mille combattants, choisis dans les _connétablies_, prirent les armes et sortirent des remparts de Gand, suivis d'une artillerie si nombreuse qu'il n'était en Europe pas de roi qui n'en eût été jaloux. De village en village des renforts importants venaient les rejoindre, et leur premier soin en arrivant devant Audenarde fut de se diviser en deux corps: l'un campait sur les bords de l'Escaut, que l'on y traversait sur un pont construit à la hâte, l'autre occupait la route d'Alost; le blocus établi autour de la ville ne permettait aux assiégés de recevoir ni secours, ni approvisionnements, et l'artillerie des Gantois vomissait sans relâche au milieu d'eux, de ses mille bouches tonnantes, une grêle de projectiles incendiaires. Simon de Lalaing se préparait toutefois à une vaillante résistance: par son ordre, on avait détruit les faubourgs, et dans toutes les rues on avait placé de grandes cuves remplies d'eau où l'on jetait avec des pelles les boulets, rougis au feu, des bombardes gantoises.

Le 15 avril, un messager du sire de Lalaing, qui avait réussi à grand'peine à traverser l'armée des assiégeants, arriva à Bruxelles. Le duc Philippe comprit toute la gravité de la situation qui attachait de nouveau aux murs d'Audenarde le maintien de l'autorité du prince ou le triomphe des communes insurgées. Il congédia les députés de la Flandre dont les pacifiques tentatives étaient restées stériles, et tandis qu'il adressait en toute hâte au comte d'Etampes l'ordre de se porter en avant avec les milices picardes et bourguignonnes campées à Seclin, il monta lui-même à cheval, avec ses conseillers et ses chambellans, pour se diriger vers les frontières de la Flandre et du Hainaut. Il arriva le même soir à Ath, plein d'agitation et d'inquiétude. Tous les récits lui représentaient la grande puissance des Gantois, et il avait appris en passant à Enghien que six cents paysans de Sotteghem, conduits par Gauthier Leenknecht, Samson Van den Bossche et Galiot Van Leys, avaient escaladé les murs de Grammont; on y attendait, ajoutait-on, des renforts que Gauthier Leenknecht s'était empressé d'aller chercher à Gand. Le duc de Bourgogne n'avait en ce moment avec lui qu'un petit nombre d'hommes d'armes; mais, trois cents chevaliers s'avancèrent aussitôt, sous les ordres de Jean de Croy, pour rétablir sa bannière sur les remparts de Grammont. Samson Van den Bossche et Galiot Van Leys opposèrent une vive résistance: leur mort livra la ville aux chevaliers bourguignons, et elle avait été abandonnée pendant deux heures au pillage des Picards, quand Jean de Croy, craignant le retour inopiné de Gauthier Leenknecht et d'un corps gantois, donna l'ordre de charger le butin sur des chariots et de reprendre la route du Hainaut.

Cependant le comte d'Etampes avait vu l'armée réunie à Seclin atteindre le nombre de dix ou douze mille combattants, parmi lesquels on remarquait un grand nombre d'illustres chevaliers, tels que les sires de Hornes, de Wavrin, de Lannoy, de Montmorency, de Harnes, de Dreuil, de Dampierre. Dès qu'il apprit la tentative de Liévain Boone, il se dirigea vers le pont d'Espierres, que les Gantois avaient fortifié pour défendre le passage de l'Escaut. Les Picards se jetèrent aussitôt à l'eau pour forcer leurs retranchements; ils étaient guidés par Jacques de Lalaing, qui avait voulu faire partie de cette expédition pour être le premier à secourir Simon de Lalaing, dont il était le neveu. Les Gantois, inférieurs en nombre, cédèrent: les uns battirent en retraite sous les ordres de Jean Boterman; les autres se réfugièrent dans l'église d'Espierres et y soutinrent un assaut où furent blessés le sire de Roye et Antoine de Rochefort (21 avril 1452).

Le comte d'Etampes poursuivit sa marche vers Helchin, dont il reconquit le château, ancien domaine des évêques de Tournay. Quelques lances et quelques archers, qu'il avait envoyés en avant sous la conduite de Jacques de Lalaing, pour reconnaître la position des Gantois devant les murs d'Audenarde, l'avaient à peine rejoint lorsque des lettres du duc lui furent remises; Philippe l'invitait à venir unir ses forces à celles qu'il avait lui-même rassemblées à Grammont, jugeant qu'il était imprudent de songer à aller, avec des ressources trop peu considérables, attaquer les Gantois dont on évaluait le nombre à trente mille hommes.

L'habileté du duc calculait les chances d'une bataille: pour des chevaliers, plus le combat était inégal, plus il était glorieux. Le comte d'Etampes convoqua le conseil. Quelques-uns prétendaient qu'il fallait obéir au duc, mais le plus grand nombre s'écriaient que ce serait une grande honte que de s'être approché des Gantois sans les attaquer, et d'abandonner ainsi sans secours les chevaliers enfermés à Audenarde. Leur avis fut adopté, et dès ce moment on commença à tout préparer pour le combat. Deux hommes, qui connaissaient bien les chemins et la langue du pays, avaient été choisis pour avertir Simon de Lalaing de la tentative qu'on allait faire pour le délivrer; en effet, ils réussirent à traverser l'Escaut, et Simon de Lalaing ordonna que pendant toute la nuit on travaillât à démurer les portes de la ville, afin qu'il pût assaillir les Gantois au premier moment favorable.

Le lendemain, dès l'aube du jour, le comte d'Etampes se mit en marche, précédé du bâtard de Bourgogne qui commandait l'avant-garde: aussitôt qu'il apprit qu'on n'était plus loin d'Audenarde, il pria le bâtard de Saint-Pol de l'armer chevalier; puis il donna lui-même l'accolade au bâtard de Bourgogne, à Philippe de Hornes, aux sires de Rubempré, de Crèvecœur, d'Aymeries, de Miraumont, et à un grand nombre d'autres écuyers. Jacques de Lalaing les exhorta à bien combattre. «Voilà leur dit-il, l'heure de gagner honorablement vos éperons dorés.» Il racontait qu'il avait remarqué un endroit où le retranchement des ennemis était peu élevé et leur fossé peu profond, et il ajoutait qu'il serait fier de s'avancer avec eux pour disperser la multitude des Gantois. A sa voix, ils se dirigèrent vers une troupe de milices communales qui s'était rangée en bataille dans un champ labouré, protégée par quelques fortifications qui coupaient la grande route d'Audenarde à Courtray. Bien que les Gantois leur présentassent bravement la pointe de leurs piques, les chevaliers, d'un effort vigoureux, rompirent leurs premiers rangs; mais ils se ralliaient et se mettaient déjà en bon ordre, quand Jacques de Lalaing, aiguillonnant son cheval de l'éperon, se précipita plus avant: tous les chevaliers suivirent son exemple. Ils combattaient entourés d'ennemis qui les séparaient sans pouvoir se secourir les uns les autres. Enfin d'autres chevaliers parvinrent à les rejoindre et forcèrent les Gantois à se retirer. Le comte d'Etampes, avec le gros de l'armée, paraissait déjà. Les archers picards décochaient sur les Gantois une nuée de flèches qui traversaient leurs hauberts et les atteignaient de loin sans qu'ils pussent se défendre. Dès ce moment, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se replièrent précipitamment vers Gand sans être poursuivis (24 avril).

Le comte d'Etampes laissa son armée à Heyne et entra à Audenarde; de là, il envoya un héraut à Grammont annoncer sa victoire au duc. Philippe fit aussitôt sonner les trompettes et ordonna qu'on se hâtât de prendre les armes pour couper la retraite des Gantois. Le comte de Saint-Pol et Jean de Croy s'armèrent les premiers et galopèrent jusqu'à l'entrée des maladreries de Gand, près de Merlebeke: là, sur le tertre d'un moulin, sept ou huit cents tisserands s'étaient ralliés sous la bannière de Notre-Dame. A mesure que les archers picards arrivaient, les chevaliers les rangeaient en bon ordre; mais dès le premier mouvement qu'ils firent pour attaquer les Gantois, ceux-ci se retirèrent dans les faubourgs, poursuivis et harcelés de toutes parts. Au milieu de cette confusion et de ce désordre, on remarqua le courage d'un bourgeois, nommé Seyssone, qui portait leur étendard. Couvert de blessures, il combattait à genoux et continuait à se défendre: bientôt il ne put plus se soutenir et tomba étendu sur le sol; mais, lorsqu'on l'acheva, sa main n'avait pas quitté la bannière qui lui était confiée.

Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient avancés jusqu'aux faubourgs de Gand. Toutes les cloches de la ville sonnaient à pleines volées, et le peuple, s'armant au son du tocsin, se précipitait vers les portes et sur les remparts. Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'osa pas, avec le petit nombre de chevaliers qui l'entouraient, livrer sa fortune aux chances incertaines d'une lutte décisive. Le même soir, il effectua sa retraite du côté du château de Gavre, dont il espérait intimider la garnison; mais elle refusa de parlementer, et pendant toute la nuit ses canons ne cessèrent de tirer sur les sergents d'armes picards qui campaient dans les champs et au milieu des jardins. Le lendemain, Philippe se retira à Grammont, après avoir chargé le sire de Miraumont d'observer les mouvements des Gantois.