Part 2
Ackerman vit bientôt s'évanouir avec ses espérances toutes les ressources de sa défense; il avait vainement placé sa confiance dans la position presque inaccessible de la ville de Damme, entourée de canaux, de fossés et de marais; les chaleurs d'un été brûlant avaient desséché tous les étangs et tous les ruisseaux. Les assiégés étaient accablés de fatigues et de privations; et au moment même où leurs puits tarissaient, les Français avaient brisé le conduit souterrain qui portait dans leurs remparts les eaux des viviers de Male; les munitions de leur artillerie étaient également épuisées. Le 22 août, Ackerman convoqua ses compagnons d'armes. Il s'était opposé pendant vingt jours, avec quinze cents hommes, à l'invasion de cent mille Français, et n'ignorait point que sa résistance, en rendant impossible l'exécution immédiate de tout projet contre l'Angleterre, avait suffi pour sauver d'un péril imminent la monarchie de Richard III qui l'abandonnait. Il ne lui restait plus qu'à tenter un dernier effort pour assurer le salut des siens. Toutes les mesures propres à protéger leur retraite furent secrètement adoptées, et lorsque la nuit fut arrivée, François Ackerman et Jacques de Schotelaere, réunissant leurs amis, sortirent en silence de la ville en se dirigeant vers Moerkerke; ils se trouvaient au milieu des Français sans que ceux-ci eussent eu l'éveil de cette tentative et pussent chercher à les arrêter. Ackerman, ramenant à Gand sa petite armée, y fut reçu par de longues acclamations.
Les députés des bourgeois de Damme s'étaient présentés, humbles et suppliants, au château de Male qu'occupait Charles VI pour se mettre à sa merci; avant qu'ils eussent obtenu une réponse, les Français avaient escaladé la ville et y avaient mis le feu; à peine les nobles dames, dont les Gantois avaient honoré l'infortune, furent-elles respectées des sergents recrutés dans leurs propres domaines. L'incendie éclaira de féroces scènes de massacre. Les Bretons savaient bien qu'on avait décidé la destruction de la Flandre: ce qu'ils faisaient, les princes l'approuvaient. Quelques Gantois avaient été faits prisonniers: on les conduisit à Bruges où la plupart furent décapités devant le Steen.
Si le duc de Bourgogne se voyait réduit à renoncer à ses projets contre l'Angleterre, il était bien résolu à continuer sa guerre d'extermination contre la Flandre. On avait raconté à Charles VI, dit un historien du quinzième siècle, «que sur les marches de Zélande avoit un pays assez fort, où il y avoit beaux pâturages, et largement vivres et gens.» C'était le pays des Quatre-Métiers, fertile contrée que les ravages de la guerre avaient jusqu'alors à peu près épargnée. Charles VI ordonna qu'on l'envahît sans délai (26 août 1385). Les habitants se défendirent vaillamment, mais rien n'était prêt pour une résistance dont ils n'avaient point prévu la nécessité. On les poursuivit avec une atroce persévérance. Les châteaux, les villages, les hameaux, les chaumières, tout fut détruit; les moissons furent incendiées, et comme les femmes et les enfants se réfugiaient dans les bois, on résolut aussi de les brûler, afin qu'il n'y eût personne qui échappât à la sentence du glaive. Chaque jour multipliait le nombre des victimes; mais leur mort même était une dernière protestation contre l'autorité des vainqueurs.
Ni la grande bataille de Roosebeke, ni la reddition de Damme n'avaient pu amener la soumission de la Flandre. Charles VI, qui avait cru qu'à son approche tout le peuple se jetterait à ses pieds, empressé à lui livrer ses foyers et ses franchises tutélaires, s'ennuyait déjà d'être séparé si longtemps de la jeune reine de France, qui tenait sa cour à Creil en attendant son retour: son frère Louis, comte de Valois, plus connu depuis sous le nom de duc d'Orléans, était également impatient de quitter la Flandre. Une ambassade, composée d'un évêque et de plusieurs chevaliers, était arrivée au camp français, afin de l'engager à se rendre en Hongrie pour y épouser la reine Marie et partager son trône; le moindre retard, disaient-ils (les événements justifièrent leurs craintes), pouvait être fatal à ses prétentions et faire triompher celles du marquis de Brandebourg.
Charles VI avait adressé aux bourgeois de Gand des lettres pressantes pour les engager à la paix, mais il n'avait point reçu de réponse, et depuis le retour d'Ackerman rien n'était venu fortifier le parti des _Leliarts_, quand le roi de France, tentant un nouvel effort, s'avança avec ses hommes d'armes sur la route d'Assenede à Gand. Cependant ses chevaucheurs ne tardèrent point à lui annoncer un nouveau combat. Seize Gantois s'étaient fortifiés dans la tour d'une église; leur courage défiait toute une armée: il fallut pour les vaincre amener les machines de guerre et démolir les murailles. Tant d'héroïsme frappa Charles VI; il s'arrêta subjugué par ce sentiment d'admiration auquel nos passions les plus vives ne peuvent se dérober, et resta pendant douze jours enfermé dans son camp. Ce village portait le nom d'Artevelde: là s'était également arrêté Louis de Male après la bataille de Nevele, lorsqu'une sanglante défaite avait détruit les forces des Gantois. Les souvenirs d'un nom immortel semblaient planer sur ces lieux, comme si le berceau des plus illustres défenseurs de la nationalité flamande devait en être le seuil infranchissable.
Ce fut sans doute dans ce village d'Artevelde, patrie du génie et asile du courage, qu'on amena au camp de Charles VI quelques captifs choisis parmi les plus riches habitants du pays de Waes. Les hommes d'armes, qui semaient de toutes parts l'incendie et le carnage, ne les avaient épargnés que parce qu'ils en espéraient une rançon considérable; mais les princes français, loin de les excepter de l'arrêt porté contre toute la population, voulurent qu'on les mît immédiatement à mort, afin que ces supplices apprissent de plus en plus à la Flandre à éviter désormais toute rébellion. Le glaive du bourreau se leva et retomba tour à tour inondé de sang, jusqu'à ce qu'il ne restât plus que vingt-quatre prisonniers, tous d'une même famille et non moins distingués que les autres par leur influence et leur autorité. A leur aspect, plusieurs chevaliers français, émus de pitié, intercédèrent pour qu'on leur fît grâce et obtinrent qu'on les conduisît près du roi. Là on les interrogea sur les motifs de leur résistance, qui aux yeux des conseillers de Charles VI n'était qu'une odieuse insurrection; on leur laissa entrevoir à quel prix ils pourraient, en acceptant le joug étranger, mériter la merci royale; mais l'un d'eux, qui semblait, par sa taille élevée et par son âge, supérieur à tous ses compagnons, se hâta de répondre: «S'il est au pouvoir du roi de vaincre des hommes courageux, il ne pourra au moins jamais les faire changer de sentiments.» Sa voix était restée libre au milieu des fers, et comme on lui représentait qu'il fallait respecter les arrêts de la victoire, et que la Flandre, asservie et mutilée, avait vu disperser toutes les milices réunies pour sa défense, il répliqua fièrement: «Lors même que le roi ferait mettre à mort tous les Flamands, leurs ossements desséchés se lèveraient encore pour le combattre.» Charles VI, irrité, ordonna aussitôt de chercher un bourreau: beaucoup d'hommes sages, admirant une si noble fermeté au milieu des supplices, rapportèrent depuis, ajoute le moine de Saint-Denis, qu'aucune des victimes n'avait baissé les yeux ni laissé échapper une plainte, en voyant frapper un père, un frère ou un parent, et que, bravant la mort jusqu'au dernier moment, ils s'étaient offerts au glaive le front serein et le sourire à la bouche, en hommes libres, _libere, læteque_. C'est ainsi que, huit siècles plus tôt, leurs aïeux les Flamings et les Danes saluaient dans leurs chants les gloires du courage et les joies du trépas.
Ces souvenirs d'une grandeur passée, ce témoignage vivant d'une énergie qui ne s'était du moins pas affaiblie, l'indifférence du roi incapable de comprendre l'importance de cette guerre, l'abattement même de ses conseillers qui avaient appris que les vivres abondaient à Gand, tout contribuait à marquer le terme d'une expédition que rien de mémorable n'avait signalé; le 10 septembre, Charles VI quitta Artevelde pour retourner en France avec son armée.
En Ecosse comme en Flandre, les tentatives des Français étaient restées stériles, et peu de jours après la retraite du roi, Jean de Vienne et ses compagnons, repoussés par les Anglais, abordèrent au havre de l'Ecluse, qui devait être pour les barons de Charles VI ce que le rivage de Saint-Valery-sur-Somme fut pour les Normands de Guillaume prêts à combattre à Hastings. Les historiens de ce temps le nomment le meilleur et le plus célèbre de tous les ports que possède le royaume de France. Charles VI, avant de rentrer dans ses Etats, avait donné l'ordre qu'on y construisît une vaste citadelle qui non-seulement protégeât les armements contre l'Angleterre, mais dont l'on pût aussi «mestryer tout le pays de Flandres,» et aussitôt après de nombreux ouvriers avaient commencé à bâtir un château. Les uns prétendaient qu'il effacerait ceux de Calais, de Cherbourg et de Harfleur; selon les autres, il devait être assez élevé pour que la vue embrassât les flots à une distance de vingt lieues, et si bien garni d'arbalétriers et d'hommes d'armes qu'aucun navire ne sortirait du Zwyn et n'y pourrait pénétrer «que ce ne fust par leur congé.»
Philippe le Hardi n'était toutefois point éloigné de désirer la fin des discordes de la Flandre, depuis si longtemps entretenues par les chances incertaines de la guerre. De là dépendaient l'exécution de ses projets d'outre-mer et la prépondérance de son autorité à Paris. La situation des esprits était cette fois d'accord avec sa politique. Rejetant loin de lui la terreur comme une arme impuissante, il n'avait qu'à seconder ce mouvement de paix et de réconciliation qui se faisait sentir après sept années d'une guerre cruelle. Le commerce touchait à sa ruine. Sur toutes les mers, depuis les froids rivages de la Norwége jusqu'aux côtes de l'Afrique et de l'Arabie, dans les pays des Sarrasins comme dans les dix-sept royaumes chrétiens qui avaient leurs comptoirs à Bruges, les relations fondées par l'industrie flamande languissaient et semblaient prêtes à s'anéantir. Déjà elles s'étaient éteintes en Hainaut, en Brabant, en Zélande et dans les contrées voisines qui ne vivaient que de leurs rapports avec la France. Charles VI était à peine rentré à Paris quand les députés des villes d'Ypres et de Bruges vinrent le supplier de vouloir bien interposer une médiation désormais toute pacifique, afin de calmer les différends du duc de Bourgogne et de ses sujets. Philippe le Hardi favorisait sans doute leurs démarches, mais il n'était point aussi aisé de faire oublier aux Gantois leurs malheurs et tout ce qu'une triste expérience leur faisait redouter pour l'avenir. Un noble bourgeois de Gand, nommé messire Jean de Heyle, accepta avec un dévouement désintéressé une tâche d'autant plus difficile que ses concitoyens auraient pu y retrouver l'apparence d'un acte de trahison, et qu'il n'était lui-même pas certain de la reconnaissance du duc de Bourgogne dans une négociation qui touchait à la fois à la liberté et à la prospérité de la Flandre. Il jouissait à Gand d'une grande considération, et n'ignorait point que, des échevins et des capitaines, Pierre Van den Bossche était à peu près le seul que l'aveugle confiance de Richard II dans des ministres avides et perfides n'eût point éloigné de l'alliance anglaise. Ackerman lui-même, qui avait par son courage sauvé d'une invasion le royaume d'Angleterre, avait pu se convaincre qu'il ne fallait point espérer le secours des Anglais divisés et affaiblis. Deux autres bourgeois, Sohier Everwin et Jacques d'Ardenbourg, appartenant l'un à la corporation des bateliers, l'autre à celle des bouchers, c'est-à-dire aux métiers qui s'étaient toujours montrés les moins favorables à la guerre, s'assurèrent l'appui d'un grand nombre de leurs amis; mais il n'était personne qui ne vît dans la confirmation des anciennes franchises de la ville la première condition de la paix. Les choses en étaient arrivées à ce point, lorsque Jean de Heyle prétexta un pèlerinage à Saint-Quentin pour obtenir un sauf-conduit, et son premier soin fut de se rendre à Paris pour exposer les vœux de la plupart de ses concitoyens au duc de Bourgogne; Philippe le Hardi se montra fort disposé à les écouter. Gui de la Trémouille, Jean de Vienne, Olivier de Clisson, le sire de Coucy et les autres conseillers du roi jugeaient aussi qu'il valait mieux traiter avec les Gantois que de poursuivre une longue guerre qui épuisait les ressources de la France. Jean de Heyle était d'ailleurs un homme prudent et sage, qui savait s'exprimer «en beau langage.» Le duc Philippe approuva toutes ses paroles et le congédia en lui disant: «Retournez vers ceux qui vous envoient; je ferai tout ce que vous ordonnerez.» Dès que Jean de Heyle fut rentré en Flandre, il se rendit immédiatement au château de Gavre où se trouvait Ackerman, et «se découvrit de toutes ses besognes secrètement à lui.» «Ackerman pensa un petit,» dit Froissart, soit que quelques doutes s'offrissent à son esprit sur la foi que l'on pouvait ajouter aux promesses d'un prince qui avait, malgré une trêve solennelle, fait surprendre Audenarde, soit qu'il se demandât quel serait, après cette réconciliation, le sort des anciens capitaines de Gand. Dominé toutefois par une considération plus puissante, par celle des besoins et des malheurs de son pays, il répliqua presque aussitôt: «Là, où monseigneur de Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses franchises, je ne serai jà rebelle, mais diligent grandement de venir à paix.»
Peu de jours après, Sohier Everwin, Jacques d'Ardenbourg et tous leurs amis se réunissaient au marché du Vendredi, rangés sous la bannière de Flandre et répétant le même cri: «_Flandre au lion! Le seigneur au pays! Paix à la ville de Gand, tenue en ses franchises!_» De toutes parts, les bourgeois accouraient à cette assemblée; Pierre Van den Bossche venait d'y paraître et cherchait à faire rejeter tout projet de négociation, lorsque Jean de Heyle prit la parole; il annonça qu'il portait des lettres du duc de Bourgogne, «moult douces et moult aimables,» et d'autres lettres de Charles VI qui reproduisaient les mêmes sentiments de conciliation.
A peine Jean de Heyle avait-il répété ces assurances du zèle du roi et du duc de Bourgogne pour la pacification de la Flandre, que le plus grand nombre de bourgeois, en signe d'adhésion aux propositions qui y étaient contenues, passa du côté de Sohier Everwin et de Jacques d'Ardenbourg. Ackerman, appelé du château de Gavre, avait déclaré lui-même «que d'avoir paix par celle manière à son naturel seigneur, il n'estoit point bon, ni loyal qui le déconseilloit.» Pierre Van den Bossche, moins confiant dans l'avenir, s'était retiré seul près de Jean Bourchier qui n'avait point quitté les murs de Gand.
On avait conclu une trêve jusqu'au 1er janvier. Des conférences devaient s'ouvrir à Tournay. Le duc de Bourgogne avait écrit le 7 novembre aux échevins de Gand qu'il y assisterait lui-même, et la ville de Gand y fut représentée par cent cinquante députés qui s'y rendirent en grande pompe et avec une suite nombreuse, afin de se montrer dignes de la puissance de la cité dont ils étaient les mandataires. Lorsque le 5 décembre le duc de Bourgogne arriva de Lille avec la duchesse et la comtesse de Nevers, les députés de Gand allèrent au devant de lui, et se découvrirent en le saluant, mais ils ne descendirent pas de leurs chevaux. Rasse Van de Voorde, Sohier Everwin, Daniel et Jacques de Vaernewyck se trouvaient parmi ces députés. François Ackerman les accompagnait. Bien qu'ils désirassent tous la paix, ils exigeaient unanimement qu'elle ne blessât ni l'honneur, ni les libertés de leur pays, et leur fierté eût fait abandonner mille fois les négociations, sans l'active médiation de messire Jean de Heyle.
Le premier soin des députés gantois avait été de remettre aux conseillers du duc «copie de leurs requêtes.» Après avoir déclaré que les bonnes gens de Gand désiraient sincèrement la conclusion d'une paix «en laquelle Dieu fust honoré, et le commun païs de Flandres sauvé en âme et en corps,» ils rappelaient que le roi et le duc de Bourgogne leur avaient garanti la conservation de leurs priviléges et de leurs franchises, et qu'à ces conditions ils étaient prêts à leur obéir «comme bonnes et franches gens à leurs francs droituriers seigneur et dame.» Toutes les libertés sont sœurs: la première réserve des Gantois était pour la liberté de leur culte et de leur foi religieuse. Ils protestaient qu'ils voulaient rester dans l'obédience du pape Urbain, dans laquelle leur ancien comte, Louis de Male, avait lui-même persévéré jusqu'à sa mort. Par une seconde requête, les députés gantois, rappelant de nouveau que le duc avait déclaré qu'il ne voulait priver personne de ses franchises et de ses priviléges, demandaient que les conditions de la paix s'appliquassent non-seulement à leurs concitoyens, mais à toutes les villes où ils avaient trouvé des alliés, c'est-à-dire aux habitants de Courtray, d'Audenarde, de Deynze, de Grammont, de Ninove, aussi bien qu'à ceux de Termonde, de Rupelmonde, d'Alost, de Hulst, d'Axel et de Biervliet. Après la question des priviléges et des franchises, qui touche à la liberté de la Flandre, ces requêtes abordent immédiatement celle de l'industrie et du commerce, qui représente sa prospérité. Comme en 1305, comme en 1340, «leur entente est que chacun marchand, de quelque estat ou condition qu'il soit, pourra franchement arriver en Flandres, achetant, vendant et bien païant, si comme à bons marchands appartient, sans estre empeschié ou arresté.»
Les articles suivants se rapportaient à la délivrance des prisonniers et au rappel des bannis, «qui devoient être mis francs ainsi qu'ils furent devant ces guerres, et aussi francs comme si oncques ils n'eussent été bannis.» C'est à peu près dans les mêmes termes que les bourgeois de Gand déclaraient vouloir rester «non moins francs que gens non bourgeois, mais plus francs pour ce qu'ils sont privilégiez.» Les Gantois réclamaient aussi des monnaies de bon aloi, le choix d'officiers «nez du païs,» la punition de quiconque voudrait venger d'anciennes injures et la ratification de la paix par le duc Albert de Bavière, et les bonnes villes de Hainaut, de Zélande, de Hollande et de Brabant.
Toutes ces requêtes furent agréées, et le duc de Bourgogne en y accédant se contenta des protestations les plus respectueuses de dévouement et de fidélité. A défaut du fond, il conservait la forme; enfin, comme selon les anciens usages tout traité était rédigé dans la langue de ceux qui l'avaient dicté ou imposé, il fut convenu que pour éviter les difficultés qui auraient pu s'élever à cet égard, on écrirait en français la copie destinée au duc de Bourgogne, en flamand celle qui devait être remise aux Gantois. Il était toutefois une condition à laquelle Philippe tenait rigoureusement: il ne comprenait pas qu'un prince oubliât les méfaits de ses sujets sans que ceux-ci lui en eussent humblement demandé merci, et exigeait impérieusement que cette cérémonie s'accomplît; mais les députés gantois refusaient de s'y soumettre et déclaraient que jamais leurs concitoyens ne leur avaient donné un semblable mandat. Tout allait être rompu, lorsque la duchesse de Brabant et la comtesse de Nevers se jetèrent aux pieds du duc en s'écriant que c'était au nom des Gantois qu'elles imploraient sa générosité. La fille de Louis de Male, la duchesse Marguerite, quittant elle-même le trône qu'elle occupait, s'agenouilla à leur exemple; et Philippe le Hardi se déclara satisfait, tandis que les députés de Gand assistaient debout et muets à cette scène.
Lorsqu'un message de Jean Bourchier avait apporté à Londres la nouvelle du mouvement dirigé par Jean de Heyle, immédiatement suivi des conférences de Tournay, l'opinion publique s'était vivement émue de ces événements qui allaient séparer de l'Angleterre ses plus anciens et ses plus utiles alliés. Les conseillers de Richard II s'alarment eux-mêmes: cherchant à réparer les malheurs de leur imprudente négligence, ils envoient, le 8 décembre 1385, dans les ports de Douvres et de Sandwich, l'ordre de préparer des navires pour Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, chargés par le roi de conduire en toute hâte un corps d'hommes d'armes et d'archers dans sa bonne ville de Gand: _ad proficiscendum versus villam nostram de Gandavo cum omni festinatione qua fieri poterit_.
Il est trop tard; avant que ces ordres soient exécutés, d'autres nouvelles reçues de Gand annoncent la conclusion de la paix, et dès le 20 décembre, Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, au lieu de se rendre en Flandre, se dirigent vers les frontières de l'Ecosse. Il ne restait aux Anglais qu'à accuser les Gantois, dont ils avaient les premiers méconnu le dévouement, d'avoir trahi leurs serments et leurs devoirs, et Walsingham se contente de dire que les Flamands se montrèrent inconstants et légers, selon la coutume de leur nation, en prouvant qu'il leur était impossible de demeurer longtemps fidèles à leurs engagements vis-à-vis de leurs seigneurs ou vis-à-vis de leurs amis.
Le traité conclu à Tournay, le 18 décembre 1385, a été porté à Gand par Claude de Toulongeon. Pierre Van den Bossche tente inutilement un dernier effort pour le faire rejeter, et le 21 décembre, dix jours avant l'expiration des trêves, il est publié dans toute la Flandre. La première clause maintient les priviléges de Courtray, d'Audenarde, de Grammont, de Ninove, de Termonde, et des autres villes alliées aux Gantois. La seconde rétablit la libre circulation du commerce. Par les articles suivants du traité, le duc promet de rendre la liberté aux Gantois prisonniers, de révoquer toutes les sentences prononcées contre eux, de restituer leurs biens qui avaient été confisqués, et de veiller à ce qu'ils ne soient jamais inquiétés à cause des anciennes discordes, même en pays étranger, «les protégeant et réconfortant de tout son pouvoir, comme bons seigneurs doivent faire à leurs bons sujets.» Il défend à tous, «sur quant que ils se peuvent méfaire envers luy, que pour occasion des débats et dissensions dessusdits, ils ne méfassent ou fassent méfaire par voie directe ou oblique, de fait ni de parole auxdits de Gand, et ne leur disent aucuns opprobres, reproches, ni injures.» A ces conditions, les bourgeois de Gand renoncent «à toutes alliances, serments, obligations et hommages que eux ou aucun d'eux avoient faits au roi d'Angleterre,» et jurent d'obéir désormais au roi de France, au duc et à la duchesse de Bourgogne, «comme leurs droituriers seigneur et dame, et de garder leurs honneurs, héritages et droits, sauf leurs priviléges et franchises.»
Dans l'acte de «rémission,» le duc et la duchesse de Bourgogne s'exprimaient à peu près dans les mêmes termes: «Nous restituons et confirmons, y disaient-ils, à nos bonnes gens de Gand leurs priviléges, franchises, libertez, coustumes, usages et droits généralement et particulièrement; si mandons à tous nos justiciers et officiers de nostredit païs de Flandres que lesdits eschevins, doyens, conseils, habitants et communauté de nostredite ville de Gand facent et souffrent joïr et user paisiblement de nostre présente grace, sans les contraindre, molester ou empescher.» Enfin une déclaration spéciale garantissait aux Gantois la liberté religieuse qu'avaient réclamée leurs députés. «Quant à la supplication que vous avez faite sur le fait de l'Eglise, avait dit le duc de Bourgogne, nous vous ferons informer, toutes fois qu'il vous plaira, de la vérité de la matière, et n'est pas nostre intention de vous faire tenir aucune chose contre vos consciences, ne le salut de vos âmes.»