Histoire de Flandre (T. 3/4)

Part 19

Chapter 193,626 wordsPublic domain

«Ce que mon chancelier vient de vous dire, il vous l'a dit par mon ordre; les choses sont réellement ainsi et l'on ne saurait en douter. Les ancêtres de Daniel Sersanders ont été des hommes loyaux, mais ils n'auraient jamais fait ce qu'il a fait, car il se montre faux, mauvais, traître et parjure contre moi qui suis son prince. Je le connais pour tel et je le considère comme mauvais et faux vis-à-vis de moi. Je sais bien qu'il en est qui le conseillent et le favorisent: il n'est pas seul, et ce qu'il fait, il ne le fait pas de lui-même. N'est-ce pas toutefois une grande fausseté que d'avoir dit et répandu parmi le peuple que je voulais le faire assassiner? Certes, si je le voulais, ni lui, ni les plus grands de ce pays ne pourraient l'en défendre; mais, Dieu soit loué! je n'ai pas jusqu'à ce moment passé pour un assassin: non que je parle ainsi pour me disculper et que je pense devoir me justifier; mais sachez-le bien, avant que je consente à ce que lui ou les siens reçoivent ou conservent un siége au banc des échevins dans ma ville de Gand, je me laisserai plutôt couper en morceaux. Je ne crois pas qu'en termes de justice et de droit il soit possible ou licite de soutenir quelqu'un qui m'est contraire, puisqu'il est tel que je vous l'ai dit. Aussi, dès que j'ai connu la situation des choses, j'ai rappelé mon bailli de Gand, je l'ai révoqué de son office et je lui ai fait connaître qu'il ne pouvait plus m'y servir, et je rappellerai de même tous les officiers que j'ai à Gand. Daniel et les siens rempliront aisément les fonctions de bailli, d'échevins et de doyens, et toutes celles qui seront vacantes plus tard. Daniel, si on le laisse faire, s'établira seigneur de la ville, comme d'autres ont autrefois cherché à l'être, et mes gens et mes officiers n'y auront plus que faire, ce me semble. Je vous avertis volontiers de toutes ces choses qui sont vraies, afin que vous les conserviez dans votre mémoire et que chacun de vous en avertisse ceux que cela regarde, et spécialement ceux que vous entendrez discourir de ces affaires, car ledit Daniel et les siens excitent chaque jour le peuple et sèment une foule de mensonges contre moi et mes serviteurs. Je m'étonnerais fort toutefois de voir mes gens de Gand soutenir et appuyer un homme tel qu'est ledit Daniel contre moi, qui leur ai toujours été bon prince, car je leur ai généreusement pardonné tous leurs méfaits à cause de ma grande affection pour eux, ce que je n'ai jamais fait pour mes autres sujets.»

Puis, se tournant vers les députés de Bruges, d'Ypres et du Franc, il leur proposa de voir les lettres séditieuses de Daniel Sersanders; mais ceux-ci s'en excusèrent respectueusement, et les trois dignitaires ecclésiastiques, chargés de porter à leurs concitoyens ces paroles menaçantes, prirent congé du duc pour retourner à Gand.

Philippe s'était retiré à Bruxelles: ne cachant plus son hostilité contre les Gantois, il avait fait frapper d'un impôt tous les grains qu'ils venaient chercher dans le Brabant, et peu de jours après, le 26 novembre 1449, nous le voyons ordonner que personne ne reconnaisse désormais l'autorité dont continuent à rester investis, à Gand, des hommes qu'il hait ou qu'il redoute.

Cependant les Etats de Flandre s'assemblèrent le 6 décembre à Malines pour interposer leur médiation: l'évêque de Tournay y joignit la sienne, et après de longues négociations, on obtint que les Gantois éliraient d'autres échevins. Il est toutefois à remarquer que le duc avait consenti à ce que l'on se conformât à ce qui avait eu lieu précédemment pour la triple représentation de la bourgeoisie, de la corporation des tisserands et des petits métiers dans le corps des échevins; les députés que les Gantois avaient envoyés près du duc avaient également annoncé à leur retour qu'une nouvelle élection apaiserait le prince, et la cité de Gand devait y trouver d'autant moins de danger pour ses priviléges, ses coutumes ou ses usages que, par un acte d'appel du 7 mars, ils venaient de les placer sous la protection du roi de France. L'élection eut lieu le 10 mars: à côté des noms illustres des Uutenhove, des Uutendale, des Sersimoens, elle plaça d'autres noms que le quinzième siècle allait voir s'élever, briller et s'éteindre, celui de Seyssone, celui de Thierry de Schoonbrouck. Néanmoins, le duc s'applaudissait de cette élection comme d'un premier succès, et ses conseillers n'hésitèrent pas a poursuivre la lutte en produisant d'autres griefs. Quelque longue qu'en fût l'énumération, le plus grave était toujours la puissance de Gand, la tendance ambitieuse vers la domination qu'on lui reprochait. On prétendait que la ville cherchait sans cesse à augmenter sa population par l'admission de nouveaux bourgeois, et chaque métier, dans la mesure de ses forces, imitait le mouvement centralisateur de la cité. Pour obtenir le titre de _bourgeois_ de Gand, ce titre que ne dédaignaient pas les plus nobles seigneurs, il suffisait d'occuper une maison ou une chambre meublée, et même parfois d'être l'hôte d'un _bourgeois_: or, pour entrer dans la plupart des métiers, il suffisait d'être bourgeois. Bourgeois ou membre des métiers, on était protégé en quelque lieu que ce fût, dans les châteaux des princes aussi bien que dans les foires étrangères, par des immunités personnelles que garantissait l'autorité de toute la commune. Modifier ces immunités, en régler l'origine, l'usage, la déchéance était une question grave dans ces temps où la commune des bourgeois, où l'association industrielle ne se maintenaient qu'au milieu de mille périls: on le comprenait si bien à Gand, qu'à toutes les plaintes du prince l'on se contentait de répondre: «Nous voulons conserver tous nos droits, tous nos priviléges, toutes nos libertés.»

Pendant quelques mois, le mécontentement du duc ne se manifeste que par des actes isolés. C'est d'abord une tentative pour diviser la corporation des francs-bateliers, à laquelle avait appartenu Gilbert Mahieu. Peu après, le bailli et les autres officiers du duc bannissent un ancien échevin de la keure, deux anciens doyens des tisserands et d'autres membres influents des corps de métiers; mais leur sentence ne s'exécute point et ils quittent eux-mêmes les murs de Gand, y laissant pendant quelques jours le cours de la justice interrompu. Enfin, au commencement du mois de juin 1451, le duc charge quatre bourgeois de Gand du parti bourguignon, Pierre Tincke, Louis Dhamere, Eloi Coolbrant et Liévin Wicke d'exposer ses griefs près de leurs concitoyens, et dès qu'il voit que leurs efforts ne réussissent point, il publie un manifeste conçu dans les termes les plus violents, où il accuse, en les rendant responsables de son absence, Daniel Sersanders, Liévin Potter et Liévin Sneevoet.

Le duc de Bourgogne s'était rendu à Termonde. Il y répéta lui-même en flamand aux députés de Gand qu'il ne rentrerait point dans leur ville tant qu'il pourrait y rencontrer Sersanders, Potter et Sneevoet. Il leur fit aussi remettre un nouvel exposé de ses griefs où l'on engageait les Gantois, en leur citant l'exemple de Thèbes, d'Athènes et de Rome, à ne pas se laisser entraîner aux discordes civiles par quelques voix ambitieuses, et à se souvenir que si le commerce avait fait la gloire de Bruges, Gand devait sa célébrité à la sagesse de ses lois et de son administration; mais les députés de Gand ne pouvaient rien sans consulter les magistrats, les métiers et les bourgeois dont ils tenaient leurs pouvoirs.

Le duc de Bourgogne se lassa de ces retards. Le 26 juillet 1451, poursuivant ouvertement ses desseins, il cita devant son conseil Sersanders, Potter et Sneevoet et avec eux tous les échevins de la keure de l'année précédente, et cet ajournement leur fut signifié par un huissier de la chambre du conseil, nommé Jean Vanden Driessche, que les magistrats de Gand avaient condamné en 1446 à un exil de cinquante ans. Les bourgeois de Gand firent entendre de vifs murmures. Ils avaient reconnu que le duc cherchait à substituer une procédure illégale à l'autorité des échevins des autres membres de Flandre, seuls compétents pour statuer sur la gestion de leurs pairs. Trois citations successives avaient été inutilement portées à Gand lorsque messire Colard de Commines, souverain bailli de Flandre, et Gérard de Ghistelles, haut bailli de Gand, parurent le 3 août 1451 à l'hôtel des échevins, où les trois membres de la ville s'étaient réunis pour délibérer sur la gravité de la situation. Après avoir fait connaître les lettres de créance qui leur étaient confiées, ils déclarèrent qu'ils étaient autorisés à annoncer que le duc avait pardonné aux anciens échevins de la keure et se contentait d'exiger que Daniel Sersanders, Liévin Sneevoet et Liévin Potter vinssent s'excuser, en sa présence, de leurs rébellions, promettant sur leur foi, sur leur honneur et sur leur parole de chevalier, que le duc de Bourgogne serait satisfait de cette démarche.

Sersanders, Sneevoet et Potter n'hésitent plus, et, après avoir signé une protestation contre la violation des priviléges de la commune, ils quittent Gand espérant qu'ils y rétabliront la paix en se soumettant à l'autorité du duc, qui préside lui-même son conseil à Termonde. Les échevins de Gand et les doyens les accompagnent. Cependant plusieurs heures s'écoulent avant que le duc consente à les recevoir. Il exige que les trois bourgeois de Gand paraissent devant lui, comme des suppliants, la tête découverte, les pieds nus; de plus, il les condamne à quitter la Flandre dans le délai de trois jours, tous frappés d'une sentence d'exil, l'un pour vingt ans, l'autre pour quinze ans, le troisième pour dix ans, et de peur que, rentrés à Gand, ils ne trouvent un asile dans leurs propres foyers, des sergents d'armes les emmènent pour exécuter sans retard les ordres qui leur ont été donnés.

Le lendemain matin, Philippe s'éloigna de Termonde pour se retirer à Bruxelles. Le sire de Commines et le sire de Ghistelles n'avaient point osé retourner à Gand. En effet, une vive agitation se manifesta dans le peuple assemblé sur les places publiques lorsque les magistrats et les doyens annoncèrent que le duc, au mépris d'une promesse solennelle, avait violé le privilége des bourgeois de Gand de ne connaître d'autre juridiction que celle de leurs magistrats. Les bourgeois, en ne voyant pas reparaître avec eux Sersanders et ses amis, les croyaient déjà morts, et il fallut pour les rassurer que les femmes éplorées des bannis vinssent elles-mêmes déclarer qu'ils vivaient encore. Quoi qu'il en fût, l'inquiétude s'accroissait de jour en jour, et l'on trouva près de l'hôtel des échevins des lettres où l'on invoquait comme un libérateur un autre Jacques d'Artevelde.

Cependant, les amis du duc jugèrent urgent de tenter un effort pour assurer leur triomphe. Pierre Tincke se rendit à Mons près de Pierre Baudins et de Georges Debul, qui à cette époque continuaient à jouir d'une funeste influence dans toutes les questions relatives aux affaires de Flandre. Il y fut résolu qu'on essayerait de soulever le peuple au vieux cri de Jean de Heyle: «La paix et nos métiers, et le seigneur dans sa ville de Gand!» Tout le parti bourguignon devait se rallier à ce signal. Le duc avait approuvé lui-même ce projet en disant à Pierre Tincke et à Louis Dhamere: «Fort bien, mes enfants.» Le jour fixé pour l'accomplissement de ce complot arriva. Pierre Baudins attendait hors de la ville le moment favorable pour s'élancer au secours des conspirateurs; mais Pierre Tincke et Louis Dhamere ne furent pas plus habiles que Gilbert Mahieu, qui s'appuyait, comme eux, sur le métier des francs-bateliers. Au premier bruit, les tisserands accoururent: sans rencontrer une grande résistance, ils saisirent et enfermèrent au Châtelet Pierre Tincke et Louis Dhamere, comme coupables d'avoir excité des troubles dans la ville.

Le 26 octobre toutes les corporations s'assemblent, et tandis que les officiers du duc s'éloignent de Gand, elles déclarent qu'elles ne déposeront point les armes tant que l'on n'aura pas fait justice des prisonniers enfermés au Châtelet. Une ordonnance prévient tous les bourgeois absents qu'ils aient à rentrer immédiatement à Gand; une autre ordonnance suspend le cours de toutes les querelles particulières et de toutes les haines privées. Pendant les jours suivants se succèdent d'autres événements importants: la formation d'un conseil d'enquête composé de douze membres choisis parmi les bourgeois, les tisserands et les membres des petits métiers; l'interrogatoire des prisonniers du Châtelet qui avouent, selon les uns, le projet, désapprouvé par le duc, mais conçu par ses conseillers, d'assassiner à coups de hache Sersanders, Potter et Sneevoet à Bruxelles, au pied des autels de Saint-Michel, selon d'autres, celui d'incendier la ville; l'arrestation des magistrats du parti bourguignon et entre autres celle d'un ancien échevin, Baudouin de Vos, reconnu près de la porte de Termonde au moment où il se prépare à fuir dans son château de Laerne; le bannissement du sire de Ghistelles et de tous les autres officiers du duc qui ont quitté la ville. Enfin, le 11 novembre 1451, un échafaud s'élève sur l'_Hooftbrugge_, et par l'ordre des doyens, Pierre Tincke et Louis Dhamere y subissent le dernier supplice.

Tous les travaux avaient cessé: la cloche qui chaque jour en donnait le signal ne se faisait plus entendre; les bannières des métiers ne quittaient plus la place du Marché, afin que nuit et jour elles servissent de point de ralliement aux bourgeois constamment armés, et peu de jours après les trois membres, agissant conformément à leurs priviléges qui avaient prévu le cas où quinze jours se passeraient sans que le prince amendât la faute de son bailli, créaient Liévin Willemets _justicier de la ville de Gand_.

Le 15 novembre, les doyens et les échevins des deux bancs adressèrent au duc de Bourgogne une longue lettre pour chercher à justifier ce qui avait eu lieu. Une seule phrase nous frappe vivement dans cette apologie: c'est celle où ils se vantent d'avoir agi comme de loyaux et fidèles sujets, parce que dans le jugement des deux suppliciés ils n'ont point eu recours à la suzeraineté du roi de France. C'est à la fois une menace pour l'avenir et l'indice presque certain de négociations secrètes déjà entamées et accueillies avec faveur à Paris. En effet, une ambassade solennelle, composée de l'archevêque de Reims, du sire de Gaucourt et de deux clercs nommés Gui Bernard et Jean Dauvet, se rendit à la cour du duc Philippe, et on lit dans les instructions qui leur furent données qu'ils étaient chargés «de besoigner et de remontrer à monsieur de Bourgogne sur le fait de Flandres.» Charles VII chargeait vers la même époque trois conseillers du parlement de commencer une enquête sur la validité de la cession des villes de la Somme.

Si les Gantois comptaient sur l'appui de Charles VII, qui ne pouvait pardonner à Philippe les complots ourdis avec le duc d'Orléans, la position du duc de Bourgogne, réduit, à défaut d'armée, à recourir sans fruit à d'obscures intrigues, ne les encourageait pas moins dans leur résistance. Les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de Baudeloo, de Ninove, de Grammont, de Tronchiennes s'étaient rendus près de lui, accompagnés des sires de Praet, d'Escornay et de Boulers et des députés de plusieurs châtellenies, pour l'engager à écouter les plaintes des Gantois; mais leur médiation fut désavouée par ceux-là mêmes dont ils plaidaient la cause. Ce fut en vain que le duc de Bourgogne rappela de la proscription Daniel Sersanders, Liévin Potter et Liévin Sneevoet, en leur donnant un sauf-conduit pour qu'ils allassent engager leurs concitoyens à la paix: fidèles à leur serment, ils portèrent à Gand le message qui leur était confié, et dès qu'il eut été rejeté, quittant les foyers paternels où ils s'étaient à peine, tels que des étrangers, reposés pendant quelques heures, ils s'éloignèrent de nouveau pour rentrer dans l'exil.

Ni les pieuses démarches des abbés, ni les exhortations des nobles aimés du peuple, ni la présence de Daniel Sersanders n'avaient pu calmer l'irritation des Gantois. On y retrouvait à la fois un ressentiment aveugle contre leurs ennemis, une confiance illimitée en eux-mêmes. En même temps, au sein des populations industrielles, arrachées à leurs travaux et placées au-dessus des lois et des institutions par la mission même qu'elles s'étaient donnée de les protéger, grandissait un parti, redoutable par une audace dont les fureurs et les excès rejetaient le frein de toute autorité. C'était la faction des suppôts de l'anarchie qui, après s'être élevés en s'appuyant sur les libertés communales, invoquaient le salut public pour les étouffer sous une tyrannie non moins odieuse que celle du duc de Bourgogne. Leur influence se manifesta, le 3 décembre 1451, par l'élection de trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone et Everard Van Botelaere, hommes peu respectés et peu dignes de l'être, auxquels ils adjoignirent toutefois par méfiance un conseil de six personnes, supérieur à celui des échevins.

Les capitaines inaugurèrent dès le lendemain leur autorité en allant attaquer le château de Biervliet. Ils espéraient, en imitant servilement l'exemple de Jacques d'Artevelde et de François Ackerman, rappeler leur dévouement et leur gloire; mais ils échouèrent dans leur première expédition, et cette tentative ne révéla que leur impuissance et leur faiblesse.

Cependant, on poursuivait à Gand l'enquête dirigée contre les anciens magistrats qu'on accusait d'exactions et de fraudes. Parmi ceux-ci se trouvaient Jacques Uutenhove, Etienne de Fourmelles, Laurent de Wale; mais le plus important était Baudouin de Vos, seigneur de Laerne et de Somerghem, chevalier et ancien échevin de la cité de Gand où son aïeul avait été _rewaert_ en 1348. Deux fois il monta sur l'échafaud, deux fois il réussit par ses prières et par ses promesses à obtenir un nouveau délai; l'évêque de Liége et le comte d'Etampes contribuèrent puissamment à le sauver; le premier parlait au nom d'une commune puissante où les Gantois étaient fiers de compter des frères et des amis; le second, prince égoïste et ambitieux, petit-fils de Philippe le Hardi aussi bien que le duc de Bourgogne, quoiqu'il affectât une grande soumission à Charles VII pour conserver tous ses domaines héréditaires situés sur les frontières du royaume, pouvait être utile au parti des Gantois par l'élévation de son rang et les vices mêmes de son caractère.

Les bourgeois qui cherchaient à rétablir la paix avaient trouvé dans cet acte de clémence de nombreux motifs de se réjouir. Ils espéraient qu'il serait le présage d'une réconciliation entre le duc de Bourgogne et ses sujets. Malgré l'hiver, de nouveaux pourparlers eurent lieu. Les députés des trois membres de Flandre les poursuivirent à Bruxelles. Le comte de Saint-Pol appuyait leurs démarches; mais il fut bientôt aisé de voir que rien ne se déciderait avant le printemps et que toutes les chances seraient alors pour la guerre. A Gand, on représenta publiquement dans les rues un mystère imité du beau poëme de Baudouin Van der Lore, où une noble vierge, en butte à l'injuste colère de son père, voyait inutilement ses sœurs intercéder pour elle et ne trouvait d'autre remède à ses maux que l'appui «du lion de perles couronné d'or.» Il semblait à beaucoup de bourgeois que ces allusions, en annonçant de nouvelles luttes, devaient en hâter l'explosion: des nouvelles reçues du Brabant confirmèrent bientôt leurs craintes. Le 15 mars, vers midi, l'amman s'était présenté à l'hôtel de ville de Bruxelles: aucun des échevins ne l'accompagnait, car il venait donner lecture de la condamnation de la plus puissante commune de Flandre. Le duc, rassuré sur les intentions du roi de France par le rapport des ambassadeurs qu'il avait envoyés à Paris, déclarait dans ce manifeste que les rébellions réitérées des Gantois ayant lassé son indulgence, il voulait qu'à l'avenir on ne leur portât plus de blé, et qu'on chargeât de fers tous ceux d'entre eux dont on pourrait s'emparer. En même temps le sire de la Vere recevait le commandement de l'Ecluse, où il remplaça le sire de Lalaing qui s'était rendu à Audenarde. On ajoutait que messire Jean de Bonifazio, qui était presque aussi pauvre que courageux, avait offert son épée au duc pour chercher fortune en combattant les riches bourgeois de Gand.

Huit jours après la déclaration du duc, les capitaines, échevins et conseillers de Gand écrivirent aux villes de Termonde, d'Alost, de Ninove, de Grammont, d'Audenarde, de Courtray, qui relevaient de la châtellenie de Gand, pour exposer les dangers dont ils étaient menacés. Ils les priaient de ne pas recevoir d'hommes d'armes étrangers et de ne pas exécuter les mandements qui tendraient à suspendre les relations industrielles, notamment le commerce des blés, les assurant que nuit et jour ils seraient toujours prêts à leur venir en aide dans leur résistance à des mesures illégales et oppressives. Les bourgeois de Ninove, quoique voisins des frontières du Hainaut et du Brabant, osèrent seuls annoncer leur intention formelle de fermer, avec le secours des Gantois, les portes de leur ville aux hommes d'armes bourguignons. Ailleurs, de vaines protestations voilaient une neutralité qu'inspirait l'attente des événements. Ce n'est qu'à Bruges que l'on voit, en réponse à de semblables lettres, les magistrats influencés par le comte d'Etampes, désormais hostile aux Gantois, repousser l'appel qui était adressé à l'union et à la solidarité des communes flamandes.

Pour effacer ces dissentiments et rallier en un faisceau toutes les villes que réunissaient les mêmes intérêts, il eût fallu aux Gantois une modération qui ne se retrouve guère dans les situations critiques, une prudence presque toujours étrangère aux délibérations de la multitude inquiète et agitée. Rien n'eût été plus sage que d'accepter la médiation des bonnes villes et des châtellenies de Flandre; agréée par le duc, elle ne pouvait évidemment jamais conduire à la destruction de priviléges qui leur étaient communs; repoussée, elle devenait aussitôt la base d'une vaste confédération nationale. On ne le comprit pas à Gand: les moyens violents y dominaient de nouveau. On venait de décapiter, devant le Châtelet, un bailli du pays de Waes, nommé Geoffroi Braem, et depuis les premiers jours de mars, les remparts étaient gardés comme si l'on eût redouté quelque agression. L'autorité des magistrats était si peu respectée que Gui Schouteet avait été réduit à fuir hors de la ville avec Etienne de Liedekerke, Gérard de Masmines, Jean de la Kéthulle, Jacques Uutenhove, Pierre Van der Zickele et Roger Everwyn. La dictature anarchique restait seule debout: c'était celle des trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone et Everard Van Botelaere.