Histoire de Flandre (T. 3/4)

Part 18

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Il faut d'ailleurs reconnaître que les richesses presque fabuleuses dont disposait la maison de Bourgogne servirent constamment aux progrès de la science et de l'art. Elle les seconda non-seulement de ce qu'elle possédait de goût éclairé et de nobles instincts, mais même de ses vices, de sa prodigalité et de son luxe: considérée au point de vue de la protection qu'elle accorda à toutes les branches de l'intelligence qui s'élançaient, vigoureuses et fortes, d'un tronc sans cesse fécondé par ses bienfaits, elle n'eut, elle n'aura peut-être jamais d'égale dans les annales des nations. Cette cour, si splendide et si généreuse, était devenue un centre de civilisation qui rayonnait sur toute l'Europe. Elle attirait à soi toutes les lumières pour les répandre de nouveau autour d'elle plus éclatantes et plus vives. Les fictions allégoriques où l'on célébrait sa puissance pâlissaient à côté de la vérité, et à peine apercevons-nous ses poètes, tels que le pannetier Jean Regnier, Pierre Michaut, l'auteur du _Doctrinal de la cour_, Martin Franc, auteur du _Champion des dames_ et de l'_Estrif de fortune et de vertu_, et leurs nombreux émules dans l'art des mensonges harmonieux, lorsqu'on trouve parmi ses _indiciaires_ les George Chastelain, les Philippe de Commines, les Olivier de la Marche, les Jacques du Clercq, les Lefebvre Saint-Remi, les Enguerrand de Monstrelet. Le duc de Bourgogne avait pris soin de recueillir les trésors littéraires du passé dans cette vaste _librairie_ dont les précieux débris sont parvenus jusqu'à nous en perpétuant la gloire de son nom: il laissait, comme le dit Chastelain, le soin de raconter les événements de son temps à des historiens «aussi hauts que ses hautes fortunes, escripvans en loenge où ils exaltent les esvanuis du siècle et les coronnent en renommée.»

Les arts ont leur place marquée près de celle des lettres dans les fastes de l'histoire de la maison de Bourgogne. Jean Van Eyck et Hans Memling marchent les égaux des George Chastelain et des Philippe de Commines. Les uns racontaient avec le pinceau, les autres peignaient avec la plume, et la postérité a recueilli avec admiration des chefs-d'œuvre qu'inspira la même influence et qui rappellent la même civilisation.

Froissart avait décrit le commencement de la puissance des ducs de Bourgogne avant que d'autres en retraçassent l'apogée; mais personne n'avait devancé Jean Van Eyck dans la carrière où il se plaça au premier rang par l'invention des procédés nouveaux et par l'inspiration non moins féconde qui ouvrit tout un avenir à l'art transformé et agrandi.

Jean Van Eyck devait son nom à la ville de Maeseyck, où il était né; il porta plus tard celui de Jean de Bruges, en souvenir de la ville qui était devenue sa seconde patrie. Le nom de sa famille est le seul qu'il ne nous ait pas fait connaître. Jean Van Eyck, aussi bien que Jean Memling, s'isola dans sa supériorité. Van Eyck et Memling, sans ancêtres, sans postérité connue, semblent n'avoir existé que par eux-mêmes, et n'avoir vécu que dans les œuvres qu'ils nous ont laissées: caractère commun dans tous les temps à la plupart des grands hommes. Moins on aperçoit les liens qui les attachent à la terre, plus ils s'élèvent vers ces régions sacrées du ciel que devine l'œil de leur génie.

Jean Van Eyck quitta probablement assez jeune le toit natal pour aller se fixer dans la grande cité de Liége, dont Maeseyck relevait. Les pompes sacerdotales de la métropole ecclésiastique des Pays-Bas, fille aînée de Rome, furent l'école où il puisa ses inspirations; ce fut dans les riches églises élevées par l'évêque Notger dans la vallée de la Legia, aux lieux mêmes où saint Lambert tomba frappé par le frère d'Alpaïde, que s'essaya le pinceau qui devait reproduire un jour l'_Adoration de l'Agneau mystique_. La renommée de Jean Van Eyck était devenue si grande, que l'évêque de Liége le choisit pour son peintre. Cet évêque était un prince de la maison de Bavière, associé à toutes les luttes sanglantes du quinzième siècle, le célèbre Jean sans Pitié. Il oublia pendant sa vie les saintes basiliques et le sublime artiste qui les ornait de ses mains, et la consacra tout entière à soutenir les ducs de Bourgogne de la hache et de l'épée; mais il répara ses torts en leur léguant, avant de mourir, avec tous ses droits héréditaires, le soin de protéger Jean Van Eyck. Dès ce moment l'art, placé sur un théâtre plus élevé, partagea, vis-à-vis de toutes les nations de l'Europe, la domination et l'influence que la maison de Bourgogne exerçait sans contestation dans l'ordre politique.

Si Memling, venu quelques années plus tard, eut le malheur d'apparaître à une époque d'anarchie et de désorganisation; si toute sa biographie se réduit à une fabuleuse légende qui le montre confondu parmi les obscurs mercenaires de Nancy et les malades non moins obscurs d'un hôpital qui, en offrant un asile à sa misère, mérita de devenir le dépositaire de ses titres à la gloire, la carrière de Jean Van Eyck fut toute différente: comblé des bienfaits du duc Philippe, et surtout de ceux de l'infortunée duchesse de Bourgogne Michelle de France, consulté, peut-être en 1436, par le bon et savant roi René de Provence, alors prisonnier à Lille, il fut le père, non-seulement de l'école flamande, mais aussi de toutes les écoles fameuses qui rivalisèrent avec elle en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses élèves se retrouvent en Castille, en Catalogne, en Aragon; Martin Schœngauer porte ses secrets aux bords du Rhin; Antonello de Messine les révèle au roi Alphonse de Naples et aux Vénitiens étonnés, qui écrivent sur son tombeau: _Splendorem et perpetuitatem primus Italicæ picturæ contulit_.

Au bruit des merveilles qui se sont accomplies dans les ateliers de Jean de Bruges, des artistes flamands sont reçus avec enthousiasme à Gênes et à Florence; Juste de Gand est préféré à tous ses émules dans une ville d'Italie, distinguée par le culte des arts, où un prince et un poète s'unissent dans leur hommage au génie de Jean Van Eyck: le prince, en faisant venir de Flandre, à grands frais, un de ses tableaux; le poète, en célébrant l'éclat de son pinceau dans ses vers:

A Brugia, fu tra gli altri più lodato Il gran Joannes... Della cui arte e sommo magistero Di colorire furno si excellenti Che han superato spesse volte il vero.

«A Bruges, le plus célèbre de tous fut le grand Jean, qui excellait à un tel point par son art et sa haute connaissance du coloris, que souvent il s'éleva même au-dessus de la vérité.»

Cette ville était Urbin; ce prince s'appelait Frédéric, et appartenait à la famille des Ubaldini; ce poète se nommait Giovanni Santi. Il ne faut plus s'étonner de trouver à Urbin, dans la maison même de Giovanni Santi, le berceau de Raphaël: le sacerdoce de l'art ne devait pas s'interrompre.

LIVRE DIX-SEPTIÈME.

1445-1453.

Insurrection des Gantois.

Combats de Lokeren, de Nevele, de Basele.

Bataille de Gavre.

Le duc de Bourgogne venait de tenir à Gand, au mois de décembre 1445, le septième chapitre de la Toison d'or, où le duc d'Orléans s'était rendu, quand on apprit que l'un des plus illustres jouteurs de l'Europe, Jean de Bonifazio, chevalier aragonais, était arrivé en Flandre pour y chercher des aventures. Il portait à la jambe gauche un petit cercle de fer, soutenu par une chaîne d'or. Sous l'écusson de ses armes on lisait: «Qui a belle dame, la garde bien.» Les chevaliers de la cour du duc remarquèrent aussitôt ces signes d'un amour mystérieux qui recherchait la gloire des armes et tous réclamèrent l'honneur de le défier.

Celui que le duc choisit entre eux, et à qui il se proposa lui-même comme juge du tournoi, était un jeune écuyer de vingt-quatre ans, Jacques de Lalaing. Son père appartenait à l'une des plus illustres maisons du Hainaut: sa mère était fille du sire de Créquy. Le chroniqueur qui écrivit sa vie retrace longuement les soins dont on entoura les premières années du jeune banneret, qui mérita plus tard d'être surnommé «le bon chevalier.» Jusqu'à l'âge de sept ans on le laissa aux mains des femmes, mais lorsque «le père, qui estoit sage et prudent, regarda qu'il estoit en bon âge pour l'endoctriner et faire apprendre, l'enfant fut baillé à un clerc pour l'enseigner, lequel, en assez bref terme, le rendit expert et habile de bien sçavoir parler, entendre et écrire en latin et en françois; de sçavoir deviser de chasses et de voleries, nul ne l'en passoit; de jeux d'échecs, de tables et de tous autres ébattements que noble homme devoit savoir, il estoit instruit et appris plus que nul homme de son âge; car, à la vérité dire, Dieu et nature à le former n'avoient rien oublié.» A la cour du duc, tout le monde aimait Jacques de Lalaing. Les chevaliers vantaient son adresse à manier les armes; les dames admiraient sa beauté, et «assez y en avoit d'elles qui eussent bien voulu que leurs maris ou amis eussent été semblables à lui.»

La lice était préparée sur le marché de la Poissonnerie, près de l'ancien château des comtes de Flandre. Devant la halle des fripiers on avait élevé un vaste échafaud, orné avec une rare magnificence, où le duc Philippe s'assit avec le duc d'Orléans, le comte de Charolais et toute sa cour. Le sire de Bonifazio avait fait tendre son pavillon de soie verte et blanche du côté de la Lys. Jacques de Lalaing arriva du côté opposé. Le premier jour était consacré aux armes à cheval: elles durèrent jusqu'à la nuit, «et à la vérité tous ceux qui les virent disoient que jamais n'avoient vu de plus belles et dures atteintes.»

Le lendemain fut le jour du combat à pied. Jean de Bonifazio sortit de son pavillon, vêtu de sa cotte d'armes et couvert de son bassinet dont la visière était fermée. Sa main gauche soutenait, au-dessus de sa longue dague, une hache et un bouclier d'acier; sa main droite agitait un dard léger, selon l'usage d'Espagne. Jacques de Lalaing portait à sa ceinture l'épée avec laquelle il venait d'être armé chevalier par le duc Philippe; de la même main à laquelle était attaché son bouclier, il soutenait également une longue hache terminée en pointe aux deux extrémités; il tenait de l'autre une de ces lourdes épées connues sous le nom d'estoc; mais il avait fait ôter son bassinet et marchait le front découvert.

La lutte s'engagea. Les deux chevaliers lancèrent leurs dards et, se débarrassant aussitôt de leurs boucliers désormais inutiles, se les jetèrent l'un vers l'autre en s'armant de leurs haches. Bonifazio cherchait à frapper son adversaire au visage. Jacques de Lalaing profitait de l'avantage de sa haute taille pour rabattre, du bâton de sa hache, les coups qui lui étaient portés; deux fois celle du sire de Lalaing tenta sans succès de briser sa visière. Bonifazio avait remarqué le sang-froid du jeune chevalier, on le vit tout à coup laisser tomber sa hache et saisir de la main gauche celle du sire de Lalaing: au même moment il tira son épée et voulut l'en frapper, mais déjà celui-ci avait dégagé sa hache et pressait plus vivement Bonifazio, dont les forces s'épuisaient. Le duc de Bourgogne, sur les instances du duc d'Orléans, jeta alors sa baguette pour faire cesser le combat, et les deux adversaires se retirèrent ensemble, se donnant des témoignages de mutuelle amitié et comblés de louanges par tous les chevaliers.

A cette joute succéda un combat d'une nature toute différente: on amena dans l'arène un taureau et un lion, et les bourgeois de Gand qui étaient restés étrangers aux passes d'armes s'empressèrent à ce spectacle. Tous leurs vœux appelaient le triomphe du lion; mais à leur grand étonnement, le taureau le perça de ses cornes et le lança mort aux pieds des spectateurs: triste présage, dit un historien, parce que les Gantois purent y lire le sort qui les attendait dans cette longue et sanglante guerre contre le duc de Bourgogne, où ils ne devaient succomber qu'après avoir versé le sang de ce jeune sire de Lalaing, si beau, si loyal et si plein de courage.

Si la maison de Bourgogne se trouvait à l'apogée de sa puissance, celle de la ville de Gand était également plus grande que jamais. Jacques d'Artevelde lui-même ne l'avait pas portée si haut, et il semblait, depuis l'abaissement de Bruges, qu'elle représentât toute la Flandre: «La ville de Gand, dit Olivier de la Marche, florissoit en abondances de biens, de richesse et de peuple, et l'on ne parloit en Flandre que du pouvoir de messieurs de Gand.»

Le duc voyait avec jalousie le développement rapide de cette cité si indépendante et si fière, qui, la première, l'avait abandonné au siége de Calais, et qui, plus tard, n'avait consenti à trahir la cause des Brugeois qu'en le forçant à s'humilier devant elle.

En 1445, le duc avait enlevé à Gand le grand conseil de Flandre pour le fixer à Courtray, mais les violents murmures des Gantois, qu'il devait encore ménager à cette époque, l'avaient réduit à l'y rétablir; plus puissant en 1445, il l'avait transféré à Ypres et de là à Termonde.

Cependant la pénurie du trésor, épuisé chaque jour par de nouvelles dépenses, obligea deux ans plus tard le duc à se rapprocher des Gantois. Il avait formé le projet d'introduire dans toute la Flandre la gabelle du sel, qui n'existait en France que depuis le règne calamiteux de Philippe de Valois. Bruges, désarmée par les malheurs de ses dissensions civiles, l'avait silencieusement acceptée en 1439; les Yprois semblaient disposés à la subir. Il ne restait plus qu'à décider les bourgeois de Gand à imiter leur exemple. Le duc convoqua l'assemblée de la _collace_ et s'y rendit lui-même, espérant que par de douces paroles il obtiendrait tout ce qu'il désirait des bourgeois:

«Mes bons et fidèles amis, leur dit-il, vous savez tous que dès mon enfance j'ai été nourri et élevé au milieu de vous; c'est pourquoi je vous ai toujours aimés plus que les habitants de toutes mes autres villes, et je vous l'ai souvent témoigné en m'empressant de vous accorder toutes les demandes que vous m'avez faites: je crois donc pouvoir espérer que vous aussi vous ne m'abandonnerez point aujourd'hui que j'ai besoin de votre appui. Vous n'ignorez point sans doute dans quelle situation se trouvait le trésor de mon père à l'époque de sa mort; la plupart de ses domaines avaient été vendus; ses joyaux avaient été mis en gage, et toutefois le soin d'une vengeance légitime m'ordonnait d'entreprendre une longue et sanglante guerre, pendant laquelle la défense de mes forteresses et de mes villes et la solde de mes armées ont été la source de dépenses si considérables qu'il est impossible de se les figurer. Vous savez aussi qu'au moment même où les combats se poursuivaient le plus vivement en France, j'ai dû, pour assurer la protection de mon pays de Flandre, prendre les armes contre les Anglais en Hainaut, en Zélande et en Frise, ce qui me coûta plus de dix mille saluts d'or que j'eus grand'peine à trouver. N'ai-je pas dû également défendre contre les habitants de Liége mon comté de Namur, qui est sorti du sein de la Flandre? Ne faut-il pas ajouter à tous ces frais ceux que je m'impose chaque jour pour le soutien des chrétiens de Jérusalem et l'entretien du Saint Sépulcre? Il est vrai que, cédant aux exhortations du pape et du concile, j'ai consenti à mettre un terme aux calamités que multiplie la guerre, pour oublier la mort de mon père et me réconcilier avec le roi, et dès que ce traité fut conclu, je considérai que bien que j'eusse réussi à conserver à mes sujets, pendant la guerre, les biens de l'industrie et de la paix, ils avaient subi de grandes charges en taxes et en dons volontaires, et qu'il était urgent de rétablir l'ordre de la justice dans l'administration; mais les choses se sont passées comme si la guerre n'avait point cessé; toutes mes frontières ont continué à être menacées, et je me suis trouvé de plus obligé de faire valoir mes droits sur le pays de Luxembourg, si utile à la défense de mes autres pays, notamment à celle du Brabant et de la Flandre.

«C'est ainsi que de jour en jour toutes mes dépenses se sont accrues; toutes mes ressources sont épuisées, et ce qui est plus triste, c'est que les bonnes villes et les communes de la Flandre, et surtout mon pauvre peuple du plat pays, sont au bout de leurs sacrifices: je vois avec douleur beaucoup de mes sujets réduits à ne pouvoir payer les taxes et à s'émigrer dans d'autres pays, et néanmoins les recettes sont si difficiles et si rares que j'en recueille peu d'avantage; et je ne trouve pas plus de secours dans les terres qui me sont advenues par héritage, car toutes sont également appauvries.

«Il faut donc à la fois chercher à soulager le pauvre peuple et pourvoir à ce que personne ne puisse venir insulter mon bon pays de Flandre, pour lequel je suis prêt à exposer et aventurer ma propre personne, quoique pour y parvenir des secours importants soient devenus indispensables.»

Le duc Philippe ajouta qu'un impôt sur le sel lui paraissait le meilleur moyen d'atteindre le but qu'on se devait proposer, et demanda instamment qu'un droit de trois sous fût établi sur chaque mesure de sel pendant douze années. Il s'engageait, moyennant cette taxe, à supprimer toutes les subventions qui lui avaient été accordées et à jurer et à faire jurer par son fils qu'il n'en serait plus réclamé tant que durerait la gabelle du sel. «Sachez, dit-il en terminant, que lors même que vous y consentiriez, il suffirait que d'autres pays fussent d'un avis différent pour que je m'empressasse d'y renoncer, car je ne veux point que les communes de Flandre supportent plus de charges qu'aucun autre de mes pays.»

Comme on pouvait s'y attendre, les bourgeois de Gand repoussèrent la gabelle sur le sel. Philippe, irrité, sortit de cette ville de Gand qu'il avait autrefois comblée de ses bienfaits pour l'opposer à la cité rivale de Bruges, et pendant longtemps il n'y reparut plus. Il croyait que son absence serait une leçon pour la commune mécontente, et que son autorité, vue de loin à travers l'horizon d'une forêt de lances, paraîtrait plus redoutable et plus menaçante; mais les Gantois ne demandaient pas mieux que de l'oublier: ils crurent volontiers que le duc Philippe était mort le jour où il avait quitté la Flandre, et le sentiment de leurs droits et de leurs priviléges se fortifia de tout ce que semblait leur abandonner l'autorité du prince.

Trois années s'étaient écoulées depuis que le duc avait déclaré qu'il ne rentrerait point à Gand tant qu'on lui refuserait la gabelle du sel. Philippe, après avoir introduit des réformes importantes dans l'administration de son duché de Bourgogne, était retourné à Bruges, et ses courtisans lui avaient aisément persuadé que cette résistance à ce qui paraissait odieux et illégal était moins due aux sentiments énergiques de la population qu'aux efforts de quelques hommes dont elle subissait l'influence. Les Mahieu tenaient le même langage à Louis de Male, en accusant Jean Yoens.

Parmi ces courtisans se trouvaient deux bourgeois de Gand qui ne voyaient dans les malheurs de leur patrie et dans les discordes de leurs concitoyens qu'un moyen de satisfaire leur ambition. Sortis d'une condition obscure, mais soutenus dans leur hostilité contre les communes par la protection des sires de Croy, ils étaient parvenus, en flattant le duc et en affectant un zèle sans limites pour ses intérêts, à s'assurer une déplorable autorité sur son esprit. L'un, Pierre Baudins, avait été autrefois emprisonné pour avoir volé des livres à Paris, et ne connaissait que trop bien la _Ghuetelinghe_, c'est-à-dire la tour où l'on enfermait les malfaiteurs; il était, disait-on, si pauvre au moment où il entra au service de la ville de Gand, qu'il n'avait pas de quoi s'habiller selon l'usage. L'autre, Georges Debul, paraît avoir été le frère d'un secrétaire du duc, qui avait reçu, en 1437, une part de l'amende imposée aux Brugeois. Philippe, trompé par leurs discours, n'hésita pas à entrer dans la voie funeste où des mesures iniques et violentes devaient l'entraîner à ruiner par la guerre les populations qui étaient les plus riches et les plus florissantes de tous ses Etats. Il croyait qu'il ne s'agissait pour dominer la commune de Gand que de lui imposer des magistrats dont il connaîtrait l'obéissance et le dévouement.

L'élection municipale devait avoir lieu trois jours avant les fêtes de l'Assomption, conformément au privilége de Philippe le Bel, du mois de novembre 1301. Le duc de Bourgogne avait choisi pour la diriger deux hommes appelés à des titres différents à se prêter un mutuel appui: l'un était Philippe de Longpré, chevalier de noble maison, qui avait, disait-on, trahi les communes du pays de Cassel avant d'escarmoucher contre les bourgeois de Bruges, et qui devait en cette occasion être soutenu par l'ancien bailli de Grammont, Ghislain d'Halewyn, depuis vingt ans l'ennemi des communes. Le second n'était qu'un simple clerc qui à la lourde épée d'acier préférait la plume, cette puissance nouvelle dont la révélation inspira Guttemberg: c'était Pierre Baudins. Arrivant à Grand avec une escorte d'hommes d'armes bourguignons pour y solliciter les suffrages nécessaires à l'élection, ils ne pouvaient point espérer de cacher quelle était leur mission, et ce fut ce qui la fit échouer. Le bruit se répandit que d'autres troupes d'hommes d'armes étaient cachées dans la ville pour seconder cette tentative destinée à substituer à la liberté de l'élection l'intimidation et la menace. La commune s'assembla: elle proclama bien haut ses craintes et ses murmures, les porta même à l'hôtel de ville où les électeurs devaient, d'après les anciens usages, siéger sans conserver aucune communication avec le dehors, et obtint les magistrats qu'elle désirait. Pierre Baudins et le sire de Longpré n'avaient pu s'y opposer. Le clerc s'était enfui, mais le chevalier, croyant réhabiliter son courage en ne cédant pas au péril, était resté sans qu'il consentît à sanctionner la nouvelle élection. Le duc de Bourgogne, instruit par ses envoyés de ce qui s'était passé à Gand, alléguait de nombreux motifs pour en faire ressortir l'irrégularité. L'un était le développement de l'autorité des doyens; l'autre, la violation du privilége de 1301 qui ne traçait aucune règle fixe à l'élection, enfreint par la coutume depuis longtemps établie de choisir six échevins dans la _poortery_, c'est-à-dire dans la bourgeoisie des _viri hæreditati_, ou «hommes héritavles;» dix dans le métier des tisserands et dix dans les cinquante-deux petits métiers: l'objection la plus sérieuse, la plus grave à ses yeux était évidemment la part qui y avait été prise, disait-on, par Daniel Sersanders, l'un de ceux qui lui avaient fait refuser la gabelle du sel. Or, Daniel Sersanders avait été élu lui-même échevin avec Liévin Sneevoet, Jean Vander Zype, Daniel Vanden Bossche, Louis Rym et Gérard de Masmines.

Simon Borluut et huit autres députés se rendirent à Bruges pour engager le duc à ratifier l'élection des nouveaux magistrats. Leurs démarches restèrent infructueuses; mais le duc de Bourgogne consentit à mander près de lui l'abbé de Saint-Bavon, l'abbé de Tronchiennes et le prieur de la Chartreuse de Gand. Dans une assemblée à laquelle avaient été également appelés les députés de Bruges, d'Ypres et du Franc, le chancelier Nicolas Rolin donna lecture d'un long mémoire où se trouvaient successivement énumérés tous les griefs du duc contre les Gantois. Aussitôt après, Philippe fit signe aux deux abbés et au prieur de la Chartreuse de se lever, et tandis qu'il leur parlait en flamand, il fronçait vivement les sourcils qu'il avait longs et épais: ce qui était chez lui le signe de la colère.