Histoire de Flandre (T. 3/4)

Part 17

Chapter 173,588 wordsPublic domain

La première fois que le duc ira à Bruges, les bourgmestres, échevins, conseillers, trésoriers, _hooftmans_, doyens et jurés de la ville, accompagnés de dix personnes de chaque métier, se rendront tête et pieds nus à une lieue de la ville et s'y agenouilleront devant le duc; ils imploreront son pardon et sa miséricorde et l'inviteront à entrer dans leur ville, lui en offrant les clefs avec leurs corps et leurs biens. A l'avenir, toutes les fois que le duc se rendra à Bruges, les magistrats seront tenus de lui présenter les clefs, et il sera libre de les rendre ou de les garder comme il le jugera convenable.

On érigera au lieu où les bourgeois se seront agenouillés une croix de pierre où cet événement sera rappelé.

On exécutera à la porte de la Bouverie les travaux nécessaires pour qu'on ne puisse jamais plus y passer. Il y sera bâti une chapelle, pourvue d'un revenu de soixante livres, dans laquelle une messe sera dite chaque jour.

Tous les ans, le 22 mai, on célébrera à l'église de Saint-Donat un service solennel, auquel assisteront tous les magistrats, _hooftmans_ et doyens.

Comme le duc a l'intention d'envoyer à Bruges un commissaire avant qu'il y paraisse lui-même, il exige que les magistrats et les doyens se rendent au devant de lui et protestent à genoux de leur obéissance au duc.

Afin de réparer les grands dommages que les Brugeois ont causés au prince, ils sont condamnés à lui payer une amende de deux cent mille philippus d'or.

Le duc se réservait de fixer lui-même ce que la commune de Bruges payerait du chef du meurtre du sire de l'Isle-Adam, d'Eustache Bricx, de Maurice et de Jacques de Varssenare, et les indemnités que pourraient réclamer les habitants de l'Ecluse.

La peine de confiscation était rétablie pour les délits d'offense envers la personne du prince.

La réception des _haghe-poorters_ dans la bourgeoisie de Bruges était soumise à des règles plus rigoureuses.

Les priviléges accordés à la ville de l'Ecluse au mois de septembre 1437 n'eussent jamais permis de relever la prospérité commerciale de Bruges, que le duc de Bourgogne était, moins que personne, intéressé à anéantir. En les modifiant le 4 mars 1437 (v. st.), il conservait toutefois aux habitants de l'Ecluse le droit de décharger dans leur port les charbons destinés aux forgerons et les bois de la Suède et du Danemark, et, de plus, il les maintenait dans leur affranchissement de tout lien d'obéissance vis-à-vis des Brugeois aussi bien pendant la paix qu'en temps de guerre.

Ajoutons que le _Calfvel_ de 1407, déchiré en 1411 par la commune puissante et redoutée, se retrouvait tout entier dans la sentence prononcée en 1437 contre la commune vaincue.

Le duc annonçait ouvertement son intention de reconstituer l'organisation arbitraire que Jean sans Peur avait vainement essayé de fonder. Il maintenait la levée du septième denier, autorisait l'incarcération des bourgeois avant qu'ils eussent été condamnés, et établissait de nouveau que si l'on voyait sur les places de la ville élever quelque bannière sans que la sienne eût été arborée la première, «à celui qui de ce seroit convaincu, l'on couperoit la teste devant la halle.» Les métiers qui auraient concouru à de semblables manifestations étaient menacés de voir leur bannière à jamais confisquée. On leur enlevait immédiatement le _maendgheld_, qui était prélevé chaque mois sur les revenus de la ville. Le _ledigganck_, ou suspension des travaux, était un autre délit qui devait être puni de la confiscation de leurs franchises.

Le duc avait réussi à replacer la Flandre sous le joug de son autorité absolue. Afin que désormais elle dominât seule, il voulait, par une flétrissable conséquence de sa politique, imiter l'ingratitude de Philippe le Hardi vis-à-vis des médiateurs de la paix de Tournay, et s'empressait de renverser toutes les influences dont il craignait la rivalité, sans en excepter celles qui lui avaient été utiles et favorables.

Aussitôt que Rasse Onredene avait rétabli dans leurs prérogatives les officiers du duc, le premier usage qu'ils en avaient fait avait été de le condamner à l'exil.

Quand le supplice de Jean Welghereedt et d'Adrien Van Zeebrouck est devenu le triste gage de la soumission prochaine des Brugeois, le duc fait arrêter et conduire à Vilvorde Vincent de Schotelaere, dont il réclama la protection le 21 décembre 1436, et Louis Vande Walle, qui le sauva le 22 mai 1437, alors qu'il ne lui restait plus aucun secours qu'il pût invoquer.

Enfin, après la conclusion de la paix, dans cette liste fatale qui dévoue au dernier supplice quarante-deux citoyens d'une cité décimée par la peste et la famine, le nom de Vincent de Schotelaere est cité le douzième: avant le sien figure celui de Louis Vande Walle, et comme si de plus grands services méritaient un plus affreux châtiment, Louis Vande Walle, qui exposa sa vie pour sauver celle du duc Philippe, est condamné à voir périr avec lui sa femme et son fils. Le même arrêt atteint le capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, complice de son dévouement.

Ce n'était point ainsi que la Flandre s'était représenté, dans ses espérances, les bienfaits de la paix succédant à une si cruelle désolation. Un sentiment profond d'inquiétude se manifestait et présageait dans l'avenir de nouvelles vengeances. Beaucoup de bourgeois résolurent de quitter leurs foyers, sous le prétexte de faire des pèlerinages, les uns à Notre-Dame de Walsingham, les autres aux Trois-Rois de Cologne, ceux-ci à Saint-Martin de Tours, ceux-là à la Sainte-Baume de Provence, ou aux Saintes-Larmes de Vendôme: ils n'eussent pas même reculé devant le grand pèlerinage de Saint-Thomas dans les Indes, placé par les géographes de ce temps à trois journées au delà du Cathay. Le duc l'apprit, et, par son ordre, quelques pèlerins furent arrêtés et mis à mort: étrange moyen de rendre la confiance à ceux que la crainte des supplices éloignait de leur patrie!

On touchait à l'époque où devait s'exécuter la sentence prononcée à Arras. Le 11 mars, Jean de Clèves se présenta, comme commissaire du duc, aux portes de la ville de Bruges. Les magistrats et les doyens des métiers l'attendaient près du couvent de la Madeleine. Dès qu'ils l'aperçurent, ils s'agenouillèrent, puis ils le conduisirent solennellement jusqu'au palais du duc. La paix fut proclamée du haut des halles, et tandis qu'on conviait la joie publique à saluer de ses acclamations la réouverture du Zwyn, de sombres images de deuil vinrent la troubler: un immense échafaud s'élevait sur la place du Marché, et les bourgeois prisonniers sortaient du Steen pour être livrés à la torture, en présence des conseillers du duc, investis, au mépris des priviléges, de l'autorité attribuée légitimement aux échevins. Jacques Neyts fut le premier qui la subit; une femme qui, selon quelques chroniqueurs, avait entretenu pendant longtemps des intelligences secrètes avec le duc pour faire triompher ses intérêts, fut soumise aux mêmes douleurs par la main du bourreau. C'était la femme de Louis Vande Walle, la sœur de Vincent de Schotelaere.

Les supplices succédèrent bientôt aux tortures. Le premier jour périrent Josse Vande Walle, fils de l'ancien bourgmestre de Bruges, Corneille Van der Saerten, Lampsin Mettengelde, et avec eux le doyen des charpentiers, des membres des corps de métiers et un pauvre religieux de l'ordre de Saint-François: Jacques Neyts était le dernier. Déjà il s'était agenouillé, les yeux bandés, dépouillé de ses vêtements, prêt à offrir à Dieu son dernier souffle et sa dernière prière, quand Jean de Clèves fit signe qu'il lui accordait la vie, et Colard de Commines jeta son manteau sur les épaules du malheureux que le glaive allait frapper.

Le 2 mai, Vincent de Schotelaere expia sur l'échafaud sa généreuse médiation entre l'ambition de Philippe, soutenu par les pillards de l'Ecluse et les fureurs de la multitude encore toute souillée du sang d'Eustache Bricx. Louis Vande Walle et sa femme Gertrude de Schotelaere allaient partager son sort, lorsque le son de toutes les cloches annonça aux habitants de Bruges que la duchesse de Bourgogne venait d'entrer dans leur ville, où elle devait assister le lendemain à la célèbre procession du Saint Sang; sa présence fit cesser les supplices. Louis Vande Walle survivait à son fils et Gertrude de Schotelaere à son frère. On les enferma au château de Winendale.

N'oublions pas que parmi les victimes que s'était réservées la vengeance de Philippe se trouvait le porte-étendard d'Oostcamp; sa tête sanglante fut exposée aux regards, ornée du chaperon de roses que la commune de ce village avait obtenue le 8 septembre 1436, pour être accourue la première à l'appel des Brugeois.

Cependant les marchands étrangers qui résidaient à Bruges déclaraient qu'ils quitteraient la Flandre si la paix n'y ramenait point la prospérité et l'industrie. Ils insistaient surtout pour obtenir le rétablissement des relations commerciales entre la Flandre et l'Angleterre. Philippe, cédant à leurs représentations, permit à la duchesse Isabelle, nièce du roi Henri IV, de prendre l'initiative d'un rapprochement. Des conférences eurent lieu entre Calais et Gravelines; elles durèrent longtemps. La duchesse de Bourgogne s'y rendit elle-même avec des députés de la Flandre et du Brabant. Enfin, dans les premiers jours d'octobre 1439, après de longues discussions, on convint d'une trêve. Elle proclama la liberté de la pêche à partir du 5 octobre; celle des échanges commerciaux, à partir du 1er novembre. Cette trêve devait durer trois ans; le 24 décembre de l'année suivante, elle fut de nouveau prorogée pour cinq ans.

D'autres négociations, dont l'ambition personnelle du duc se réservait tous les avantages, s'étaient mêlées à celles de la trêve: il s'agissait de la délivrance du duc d'Orléans, depuis vingt-quatre ans prisonnier des Anglais. Le malheureux prince avait cherché à se consoler de ses ennuis en composant des ballades, des caroles et des chansons: sa muse, trop portée peut-être à oublier, à flatter et à ne voir dans la vie que des illusions et des rêves (c'est le défaut de toutes les muses), jetait un voile de fleurs poétiques sur un passé plein de sang; et c'était la générosité de l'héritier de Jean sans Peur qu'elle invoquait en lui disant en vers élégants:

Tout Bourgongnon suy vrayement De cueur, de corps et de puissance.

Philippe, alarmé du développement rapide de la royauté de Charles VII, songeait à réunir, pour les lui opposer, les anciennes factions des Bourguignons et des Armagnacs. Il avait, dit-on, fait promettre à l'illustre poète que s'il lui devait le terme de sa longue captivité, il deviendrait son allié le plus fidèle et épouserait une princesse de sa maison. Toutes ces intrigues se retrouvent dans ces deux vers du captif d'Azincourt:

Peu de nombre fault que manye Noz faiz secrez por bien céler.

Il ne restait qu'à trouver l'argent nécessaire pour payer la rançon. Le duc d'Orléans le disait lui-même:

Il ne me fauct plus riens qu'argent Pour avancer tost mon passaige, Et pour en avoir prestement Mettroye corps et ame en gaige: Qui m'ostera de ce tourment Il m'achetera plainement... Tout sien serai sans changement.

Philippe recourut à la générosité des bonnes villes de Flandre en leur laissant entrevoir la préoccupation d'un grand intérêt politique, et elles consentirent, à sa prière, à offrir un subside pécuniaire à ce prince que les conseillers du duc de Bourgogne avaient autrefois accusé de vouloir livrer la Flandre à la torche des incendiaires.

Charles VII n'ignora pas les négociations dirigées contre lui, et, avant qu'elles fussent terminées, sa résolution de donner de nouveaux capitaines aux compagnies d'hommes d'armes fit éclater ce complot avorté qu'on nomma la Praguerie. Le duc de Bourbon y entraîna si imprudemment le duc d'Alençon, les comtes de Vendôme et de Dunois et le Dauphin lui-même, que Philippe fut obligé de désavouer cette folle tentative d'un prince allié à sa maison.

Le duc d'Orléans avait quitté Londres vers les premiers jours de novembre 1440. La duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines; le duc Philippe s'y rendit également et lui fit grand accueil. De Gravelines, ils allèrent ensemble à Saint-Omer où ils logèrent à l'abbaye de Saint-Bertin. Deux jours après leur arrivée, le duc d'Orléans jura solennellement, en présence d'une nombreuse assemblée, d'observer le traité d'Arras. Le comte de Dunois prêta le même serment, quoiqu'au souvenir de ces conditions si humiliantes pour la France il semblât d'abord hésiter. Aussitôt après l'archevêque de Narbonne fiança le duc d'Orléans à Mademoiselle de Clèves: mais la célébration du mariage fut remise au samedi avant la Saint-André. Le duc Philippe voulait que la cérémonie eût lieu avec pompe. Il conduisit lui-même sa nièce à l'autel. Le duc d'Orléans accompagnait la duchesse Isabelle; à leur suite marchaient les comtes d'Eu, de Nevers, d'Etampes, de Saint-Pol, de Dunois et d'autres puissants seigneurs. Après la cérémonie, il y eut des banquets et des joutes. Les deux princes rivalisaient de générosité, et, selon la coutume, les hérauts d'armes qui en avaient reçu des témoignages les proclamaient à haute voix en criant: «Largesse! largesse!»

Le mardi suivant, le duc tint le chapitre de la Toison d'or. Le duc de Bourgogne remit le collier de l'ordre au duc d'Orléans en signe «de fraternel amour,» et afin que rien ne manquât à l'alliance politique qui se cachait sous les apparences de la fraternité chevaleresque, les nouveaux chevaliers que l'on élut aussitôt après furent les ducs de Bretagne et d'Alençon, ces autres chefs de la conjuration une fois étouffée, mais prête à renaître, qui menaçait la royauté française.

Pendant ces fêtes, les députés de Bruges vinrent presser le duc de calmer son ressentiment et de se rendre dans leur ville. Le duc d'Orléans appuya leurs prières. Philippe, qui dans ces circonstances importantes désirait plus que jamais la paix de la Flandre, résolut de se montrer clément et leur promit d'accéder à leurs désirs: en effet, il partit peu de jours après pour Damme avec le duc d'Orléans et toute sa cour.

Le 11 décembre, les magistrats, les doyens des métiers et les plus notables bourgeois s'avancèrent hors la porte de Sainte-Croix jusqu'aux limites du Franc. Aussitôt que le duc parut, ils s'agenouillèrent sans ceinture, sans chaussure et sans chaperon, et crièrent merci les mains jointes. Le duc garda un moment le silence: cependant la duchesse d'Orléans l'ayant supplié d'oublier toutes leurs anciennes offenses, il leur permit doucement de se lever; mais on remarqua qu'il accepta les clefs de la ville et qu'il les remit au sire de Commines. Philippe se souvenait peut-être du 22 mai 1437. Il déclara néanmoins qu'il pardonnait aux Brugeois tout ce dont ils s'étaient jamais rendus coupables vis-à-vis de lui et qu'il se reposait en leur fidélité: un peu plus loin, les abbés de Ter Doest, d'Eeckhout et de Zoetendale l'attendaient en chantant le _Te Deum laudamus_. Quatre-vingts trompettes d'argent retentirent lorsqu'il passa sous la porte de Sainte-Croix. Ce fut là que le bailli Jean de Baenst lui présenta les nobles de la ville: mais il aima mieux se placer au milieu des marchands étrangers qui étalaient de magnifiques costumes de satin, de damas et d'écarlate. Ici l'aigle impériale annonçait les cent trente-six marchands de la hanse allemande; plus loin paraissaient les riches marchands de Milan, de Venise, de Florence, de Gênes ou de Lucques, ou bien ceux du Portugal, de la Catalogne, de l'Aragon, dont un More soutenait l'éclatant écusson.

Toutes les maisons étaient tendues de somptueuses tapisseries et d'étoffes précieuses. A chaque pas on rencontrait des arcs de triomphe et des échafauds où des personnages muets figuraient quelque allégorie. A la porte de Sainte-Croix on voyait une forêt, et saint Jean-Baptiste qui portait ces mots écrits sur sa poitrine: _Ego vox clamantis in deserto: parate viam Domini_. «Je suis la voix qui retentit dans le désert; préparez la voie du Seigneur!» ce qui était une allusion à l'entrée du duc Philippe. Plus loin la représentation des misères de Job reproduisait les calamités qui avaient affligé les Brugeois; plus loin encore se trouvaient les quatre prophètes. Le premier disait: «Ton peuple se réjouira en toi!» le second: «Le prince de Dieu est au milieu de nous;» le troisième: «Venons et retournons vers notre Seigneur;» le quatrième ajoutait: «Il faut faire tout ce que le Seigneur nous a dit.» Le dévouement des Brugeois n'était pas moins grand que leur disposition à l'obéissance, s'il faut en juger par le sacrifice d'Abraham qu'on avait choisi pour le figurer. L'histoire d'Esther et d'Assuérus retraçait la médiation de la duchesse en faveur des Brugeois. Cent autres emblèmes exprimaient les mêmes sentiments.

Vers le soir on alluma des feux sur toutes les tours de la ville, et le duc, à cheval, portant la duchesse d'Orléans en croupe, parcourut les rues à la lueur des torches. Toutes les cloches étaient en branle; on n'entendait que des joueurs de luth ou de harpe, et de joyeuses chansons entonnées par les ménestrels. La cité, qui appelait le duc de Bourgogne tantôt le Dieu sauveur de l'Evangile, tantôt le Dieu d'Abraham à qui elle offrait tout son peuple en sacrifice, pouvait-elle oublier qu'il y avait des traces du sang versé par le bourreau sous les fleurs dont ses places publiques étaient émaillées? N'y avait-il pas aussi une voix secrète qui rappelait au duc d'Orléans, dans les salles du palais de Bruges, que sous ces mêmes lambris Jean sans Peur avait résolu l'attentat de la Vieille rue du Temple?

La nuit était arrivée depuis longtemps avant que ces fêtes, prolongées à la clarté des flambeaux, touchassent à leur terme. Le lendemain dès l'aube du jour retentit le cri des hérauts d'armes qui préparaient l'arène des joutes. Philippe remit lui-même la lance à Adolphe de Clèves et applaudit fort à son courage. On remarqua aussi l'adresse du sire de Wavrin. Le jour suivant, après le tournoi où Perceval d'Halewyn et un chevalier des Ardennes méritèrent le prix, les magistrats offrirent au duc un pompeux banquet à l'hôtel des échevins.

Peu de jours après, le comte et la comtesse de Charolais arrivèrent de Bruxelles, et leur venue fut l'occasion de nouveaux tournois et d'autres fêtes non moins splendides.

Le 17 décembre, les deux ducs quittèrent Bruges. Le duc d'Orléans prit à Gand congé de Philippe et se dirigea vers Tournay. L'espoir de s'associer aux succès qui lui semblaient réservés avait engagé un grand nombre de personnes à lui offrir leurs services, et bientôt il eut des pages, des archers et trois cents chevaux à sa suite. Ce fut ainsi qu'il traversa Cambray, Saint-Quentin, Noyon, Senlis, accueilli avec autant de respect que s'il eût été le Dauphin, et cherchant à peine à justifier cet armement par la crainte d'être exposé aux attaques de quelques barons qui n'avaient jamais adhéré à la paix d'Arras; il ne tarda pas à se rendre dans ses terres sans être allé saluer le roi. Charles VII lui avait vainement ordonné de congédier ses gens, et il était aisé de prévoir l'explosion prochaine d'une nouvelle Praguerie.

Au mois d'avril 1441, la duchesse de Bourgogne se rendit près de Charles VII, à Laon, pour se plaindre de l'inexécution de quelques articles de la paix d'Arras, et la mésintelligence du roi et du duc parut plus évidente que jamais. On l'accueillit avec courtoisie, mais toutes ses réclamations furent écartées. Le duc, mécontent, songea dès ce moment à rassembler ses hommes d'armes. Ses forteresses reçurent des approvisionnements, et le duc d'Orléans arriva à Hesdin vers les fêtes de la Toussaint pour avoir une nouvelle entrevue avec lui. Il y fut résolu qu'on convoquerait à Nevers une assemblée générale des princes qui adresserait ses remontrances au roi. Là se trouvèrent les ducs de Bourgogne, d'Orléans, de Bourbon et d'Alençon, les comtes d'Angoulême, d'Etampes, de Dunois et de Vendôme. Charles VII y envoya le chancelier de France, et ce fut entre ses mains qu'ils remirent l'exposé de leurs griefs. Ils demandaient tous qu'à l'avenir le roi n'adoptât aucune résolution dans les affaires importantes sans avoir pris l'avis des princes du sang. Le roi leur répondit que jamais il n'avait songé a enfreindre leurs droits ni leurs prérogatives. Il se plaignait lui-même des assemblées que les princes du sang tenaient à son insu, et de leurs efforts pour attirer dans leur parti tantôt les nobles et les gens d'église, tantôt les communes auxquelles on promettait de rétablir l'autorité des trois états; et bien qu'il ne pût croire que ces princes, et notamment le duc de Bourgogne, voulussent manquer à leurs serments, il déclarait qu'il était prêt, si cela devenait nécessaire, «à laisser toutes autres besognes pour leur courre sus.» La sagesse et la prudence du roi de France détachèrent du parti des princes tous ceux sur lesquels ils comptaient le plus. Le duc d'Orléans s'arrêta devant le déshonneur d'une rébellion déclarée, et le duc de Bourgogne, voyant que l'autorité de Charles VII était de nouveau affermie, quitta Nevers pour retourner dans ses Etats.

Un repos profond régnait en Flandre, et cette paix se prolongea pendant dix ans. «Souvenez-vous de Bruges!» avait dit le duc Philippe aux habitants d'Ypres qui s'agitaient. D'autres succès accrurent sa puissance au dehors. On le vit tout à tour apaiser les troubles de Middelbourg et punir au fond des Ardennes l'orgueilleux défi du sire de Lamarck. Enfin, en 1443, il soumit à son obéissance le duché de Luxembourg, qui fut réuni aux Etats de la maison de Bourgogne, comme l'avait été le comté de Namur en 1429, le Brabant en 1430, le Hainaut, la Zélande, la Hollande et la Frise à d'autres époques.

La puissance de Philippe, du grand duc d'Occident, comme l'appelaient les peuples de l'Orient, était si grande qu'il semblait qu'en Europe il n'y eût plus qu'un roi, et que ce fût précisément celui qui n'en portait point le titre. Ses richesses étaient immenses. On évaluait à deux ou trois millions celles que renfermait son château d'Hesdin; on n'osait pas déterminer la valeur de celles qui se trouvaient dans le palais de Bruges. Les tributs de tous les peuples dont les vaisseaux abordaient dans les ports de Flandre remplissaient ses trésors. On pouvait lui appliquer, et avec une plus grande vérité, ce qu'un archevêque de Reims écrivait à Baudouin le Pieux au onzième siècle: «Tout ce que le soleil voit naître dans quelque région ou sur quelque mer que ce soit, vous est aussitôt offert: il n'est point de princes dont l'opulence puisse être comparée à la vôtre.»