Histoire de Flandre (T. 3/4)

Part 14

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A ces mots le duc se leva: «Mes bonnes gens, ajouta-t-il, tout ce qu'on vous a dit est vrai; je vous prie de m'aider à reconquérir mon héritage, et vous me ferez le plus grand plaisir et service que vous puissiez jamais me faire, et je le reconnaîtrai toute ma vie.»

Le lendemain, le duc se rendit, à midi, à la loge des foulons, où l'un des pensionnaires de la ville lui adressa ce discours: «Très-cher seigneur, les trois membres de la ville de Gand se sont réunis, chacun au lieu ordinaire de ses assemblées, et ils ont décidé, sur la requête qui nous a été faite hier par monseigneur notre souverain bailli de Flandre, qu'ils vous rendraient cette réponse qu'avec l'aide de Dieu et celle de vos autres sujets et amis, ils vous aideront à reconquérir votre patrimoine, et à cet effet ils vous offrent leurs corps et leurs biens.»

Ainsi prévalait la politique adroite et insinuante du duc; tant il est vrai que, pour faire adopter au peuple ce qui est le plus contraire à ses véritables intérêts, il suffit de le déguiser sous la feinte apparence d'une pensée nationale ou d'un sentiment patriotique. De toutes parts, les villes et les communes de la Flandre, oubliant les liens commerciaux qui depuis quatre siècles les unissaient aux Anglais, se préparaient à les combattre, et beaucoup de bourgeois croyaient imprudemment devoir saisir cette occasion de montrer à tous, et surtout au duc, combien ils étaient bien pourvus d'armes, de machines et d'habillements de guerre.

Dès le 14 mai, mille Anglais, qui avaient quitté Calais pour aller piller les campagnes de Bourbourg, de Bergues et de Cassel, avaient mis le siége devant l'église de Looberghe, où un grand nombre de laboureurs s'étaient réfugiés avec leurs familles. Le désespoir animait le courage de ces malheureux, et une pierre lancée du haut du clocher tua un banneret ennemi. La colère des Anglais redoubla: ils firent apporter de la paille et du bois, et le feu pénétra de toutes parts dans la nef. Là se pressaient autour de l'autel les femmes et les enfants. Une clameur lamentable retentit sous les ogives embrasées; puis, toutes ces voix plaintives s'affaiblirent et se turent, et le silence de la mort apprit bientôt aux combattants, retranchés dans la tour, que le père ne reverrait plus sa fille, que le fils ne retrouverait plus sa mère; mais pas un d'entre eux ne songea à implorer la clémence d'un vainqueur cruel et irrité, et à mesure que l'incendie se développait, le tocsin résonnait avec plus d'énergie. Les défenseurs de Looberghe avaient signalé à l'ouest, vers les bords de la Peene, une troupe nombreuse d'habitants de la vallée de Cassel, réunie par Philippe de Longpré et Thierri d'Hazebrouck, qui s'approchaient rapidement pour les secourir. Ce dernier espoir de salut ne devait pas tarder à s'évanouir. A peine le combat s'était-il-engagé qu'un puissant renfort arriva aux Anglais, et les deux chevaliers qui s'étaient vantés de les chasser donnèrent l'exemple de la fuite, tandis qu'un dernier cri s'élevait au haut du clocher de Looberghe, du sein des flammes qui venaient de l'atteindre.

Cependant les Gantois pressaient leurs armements. Ils avaient ordonné que tous ceux qui relevaient de leur ville déclarassent leurs noms et se pourvussent d'armes, sous peine de perdre leur droit de bourgeoisie. Toutes les querelles particulières furent suspendues, et l'on ajourna l'exécution des jugements qui imposaient des pèlerinages à quatorze jours après la fin de l'expédition. On fixa également le contingent de chacun dans l'armée que Gand avait promise au duc et dans les dépenses qu'elle entraînerait. Chaque homme devait avoir une lance ou, au moins, deux maillets de plomb ou de fer. Les paysans avaient reçu l'ordre de fournir un si grand nombre de chariots, qu'il dépassait d'un tiers celui qu'on avait réuni pour la célèbre expédition de 1411; mais comme ils s'y montraient peu disposés, on les menaça de les y faire contraindre par la milice municipale des Chaperons-Blancs, qui conservait encore son ancienne célébrité. A Bruges et dans les autres parties de la Flandre, les mêmes préparatifs avaient lieu et suspendaient les travaux des métiers et du labourage.

Vers les premiers jours de juin, le duc se rendit à Gand et y passa en revue, au marché du Vendredi, les connétablies des bourgeois, auxquels s'était réuni le contingent des cent soixante et douze paroisses du pays d'Alost, et celui des puissantes communes de Grammont, de Ninove, de Boulers, de Sotteghem, d'Ecornay, de Gavre, de Rode et de Renaix. Le duc accompagna les Gantois jusqu'aux portes de la ville; le premier jour, ils firent halte à Deynze. De là ils poursuivirent leur route, et on ne put les empêcher de brûler le château de Thierri d'Hazebrouck, qu'ils accusaient de la défaite des habitants de Cassel à Looberghe.

Le 11 juin, le duc de Bourgogne réunissait également à Bruges les milices de cette ville et celles de Damme, de l'Ecluse, d'Oostbourg, d'Ardenbourg, de Thourout, d'Ostende, de Mude, de Muenickereede, d'Houcke, de Blankenberghe, de Ghistelles, de Dixmude et d'Oudenbourg. Depuis longtemps ces milices suivaient celle de Bruges dans toutes les guerres. Les habitants de Dixmude se vantaient d'avoir lutté sous les mêmes bannières aux glorieuses journées de Courtray et de Mont-en-Pévèle; ceux de Damme faisaient remonter cette association de périls et de gloire jusqu'à la bataille de Bavichove, où le comte Robert le Frison avait vaincu, trois cent soixante-cinq années auparavant, le roi de France Philippe Ier. La commune de l'Ecluse avait aussi combattu fréquemment avec les Brugeois; mais au quinzième siècle comme au quatorzième, depuis que Philippe le Hardi avait construit la tour de Bourgogne aussi bien qu'à l'époque où Jean de Namur se faisait investir par Louis de Nevers du bailliage des eaux du Zwyn, les Brugeois portaient une haine profonde aux habitants de l'Ecluse, la plupart bourgeois du parti _leliaert_ ou bourguignon, qui ne devaient qu'à la faveur des princes le droit de garder les barrières sous lesquelles gémissait l'industrie flamande. Ces dissentiments éclatèrent dès le premier jour. La milice de l'Ecluse refusait de se mettre en marche à la suite des Brugeois, et le duc eut grand'peine à l'y engager par de douces paroles et de belles promesses. Enfin elle y consentit et alla se mêler aux autres communes qui l'attendaient près du couvent de la Madelaine, et elles s'éloignèrent ensemble en se portant vers Oudenbourg. Ce fut là que les rejoignirent les milices du Franc, commandées par les sires de Moerkerke et de Merkem, qui avaient un instant réclamé l'honneur de précéder la commune d'Ypres dans l'ordre de marche de l'armée. Elles rappelaient que, par une charte du 7 août 1411, Jean sans Peur leur avait permis de former un corps distinct dans l'expédition de Montdidier. Si la ville de l'Ecluse avait été soumise par des concessions solennelles à la tutelle des Brugeois, les communes du Franc, profondément séparées des villes par leurs mœurs, pouvaient du moins revendiquer une juridiction spéciale qui remontait, dans les traditions populaires, plus loin que Jeanne de Constantinople, plus loin même que Thierri d'Alsace. L'étendue de leur territoire, le nombre de leurs habitants les avaient depuis longtemps élevées au même rang que les trois bonnes villes, et c'était par une conséquence toute naturelle de la situation des choses que s'était établi l'usage de considérer le Franc comme le quatrième membre du pays. Il était toutefois incontestable que le Franc relevait de Bruges par des liens politiques, et que l'obligation de combattre sous la bannière de cette ville en était le signe public. En 1436 ces liens étaient brisés, et les milices du Franc se consolèrent aisément d'être placées après celles des trois grandes cités flamandes, en obtenant «d'avoir et porter bannière aux armes de Flandre, comme font et ont ceux et chacun des trois autres membres.» Les milices communales d'Ypres et de Courtray, commandées par Gérard du Chastel et Jean de Commines, s'étaient également mises en marche.

Le duc Philippe était sorti de Bruges en chargeant messire Jean de la Gruuthuse et les bourgmestres Metteneye et Ruebs d'apaiser le mécontentement qui y régnait. Il rejoignit les Gantois à Drinkham, où il trouva le comte de Richemont, connétable de France, et lui offrit une collation dans la tente de Gand. Enfin il s'avança vers la ville de Gravelines, choisie comme point de ralliement pour les milices de Gand, de Bruges et du Franc. Lorsque toute cette armée, qui ne comprenait pas moins de trente mille combattants, eut dressé ses tentes par ordre de ville et de châtellenie, elle présentait un aspect magnifique: on eût pris son camp pour une réunion de plusieurs grandes cités. Les Flamands avaient conduit avec eux un grand nombre de ribaudequins chargés de canons, de coulevrines et de grosses arbalètes. Leurs chariots et leurs charrettes se comptaient par milliers, «et sur chacun chariot, dit Monstrelet, avoit un coq pour chanter les heures de la nuit et du jour.»

Dans ce camp comme dans toute la Flandre, l'énergie des Gantois dominait celle des autres communes. Le duc avait si grand besoin de leur aide qu'il n'était rien qu'il ne fît pour leur plaire. Dès les premiers jours de son arrivée, il s'était vu obligé de les laisser piller, sous ses yeux, le domaine d'un noble nommé George de Wez, dont ils associaient le nom à celui de Thierri d'Hazebrouck. Lorsque le connétable lui avait offert de lui envoyer deux ou trois mille hommes d'armes français sous les ordres du maréchal de Rieux, la crainte d'exciter la jalousie des Gantois l'avait empêché d'accepter ces renforts; elle était si vive, d'après le récit des chroniqueurs, qu'ils forcèrent le duc à congédier la plus grande partie de ses hommes d'armes bourguignons; ce dont plusieurs de ses conseillers l'avaient fortement blâmé, parce qu'ils comprenaient bien que les communes flamandes ne persisteraient pas longtemps dans une guerre fatale à leurs intérêts et à leur industrie, et qu'elles feraient moins pour la soutenir que la plus petite armée de nobles et d'écuyers.

De même que dans l'expédition de Vermandois sous Jean sans Peur, en 1411, expédition que celle-ci devait rappeler sous tant de rapports, c'était surtout contre les Picards que se dirigeait la colère des Flamands. Quelle que fût l'ardeur des Picards à piller, elle ne leur servait de rien; il leur était impossible d'emporter ce qu'ils enlevaient, encore plus de le conserver, car, pour rappeler la vieille orthographe de Monstrelet, «Hennequin, Winequin, Pietre, Liévin et autres ne l'eussent jamais souffert ni laissé passer.» Les Picards se voyaient réduits à se taire et à fléchir devant «la grande puissance qu'avoient les Flamands.»

Les milices communales de Flandre, après avoir défilé sous les murs de Tournehem, allèrent mettre le siége devant le château d'Oye qui était au pouvoir des Anglais. La garnison, trop faible pour leur résister, se rendit et se remit à la volonté du duc de Bourgogne et de ceux de la ville de Gand. La volonté des Gantois fut que tous les Anglais fussent pendus. Le duc de Bourgogne parvint seulement, par ses prières, à en sauver trois ou quatre. Les châteaux de Sandgate et de Baillinghen ouvrirent leurs portes. Celui de Marcq fit une meilleure défense; enfin les Anglais qui s'y trouvaient capitulèrent en obtenant la vie sauve, et ils furent envoyés à Gand afin d'être échangés plus tard contre quelques Flamands prisonniers à Calais.

Les Flamands formèrent bientôt le siége de Calais (9 juillet 1436). Ils occupaient les mêmes lieux où leurs pères avaient campé lorsqu'ils aidèrent Edouard III à conquérir cette ville qu'ils voulaient aujourd'hui enlever à ses héritiers. Leur confiance dans le succès de leurs efforts était extrême, et ils croyaient voir les Anglais fuir dans leur île dès qu'ils apprendraient que «messeigneurs de Gand étoient armés et à puissance pour venir contr'eux.» Les Anglais appréciaient mieux l'importance de la forteresse de Calais; placée dans le passage le plus resserré du détroit qui sépare l'Angleterre du continent et par là facile à secourir, elle menaçait les ducs de Bourgogne dans leurs Etats les plus florissants et les rois de France au cœur même de leur royaume. Mieux eût valu sacrifier toutes les conquêtes des Chandos et des Talbot vers la Seine ou la Loire que ces remparts dont la perte fera expirer de douleur, au seizième siècle, l'une des reines filles de Henri VIII.

Dès le 18 juin, le comte d'Huntingdon avait reçu l'ordre de réunir des renforts. Le 3 juillet, lorsque la nouvelle de la prise du château d'Oye arriva en Angleterre, on pressa tous les préparatifs, et le duc de Glocester, qui en ce moment gouvernait l'Angleterre comme régent, résolut de passer lui-même la mer pour vider ses vieilles querelles avec le duc Philippe.

Le siége de Calais semblait devoir se prolonger. Les Anglais se montraient décidés à se bien défendre. Leurs sorties étaient fréquentes et acharnées. A plusieurs reprises les Flamands éprouvèrent des pertes, et ce fut au milieu d'eux que fut blessé l'un des capitaines de Charles VII, le fameux la Hire, qui était venu les voir combattre. Le duc de Bourgogne lui-même fut exposé à de grands dangers: un jour qu'il cherchait à reconnaître la ville, un coup de canon renversa à ses pieds un trompette et trois chevaux; un autre jour, il était allé sans armes et en simple robe, pour ne pas être remarqué, examiner le port du haut des dunes, lorsque plusieurs Anglais, qui s'étaient placés en embuscade, s'élancèrent vers lui, et il eût été pris, sans le dévouement d'un chevalier flamand nommé messire Jean Plateel, qui les arrêta vaillamment, s'inquiétant peu d'être le prisonnier des Anglais, pourvu que son maître ne le fût point.

Cependant les Flamands voyaient chaque jour entrer dans le havre des navires qui venaient d'Angleterre, chargés de renforts et de vivres. La flotte que Jean de Homes devait amener pour bloquer Calais du côté de la mer ne paraissait point. Les Flamands commençaient à murmurer contre les conseillers du duc de Bourgogne: mais Philippe cherchait à les apaiser en leur disant qu'elle était retenue par les vents contraires, et qu'il avait reçu l'avis qu'elle ne tarderait point à arriver.

Ces retards étaient déplorables: ils laissaient aux Anglais le temps de secourir Calais. L'armée qu'ils équipaient était déjà toute prête à passer la mer, et bientôt après, un de leurs hérauts d'armes nommé Pembroke se présenta au duc Philippe, chargé par le duc de Glocester de lui annoncer que dans un bref délai, s'il osait l'attendre, il viendrait le combattre avec toutes ses forces, sinon qu'il irait le chercher dans ses Etats. Le duc de Bourgogne se contenta de répondre que ce dernier soin lui serait inutile, et que si Dieu le permettait, le duc de Glocester le trouverait devant Calais.

A mesure que ces nouvelles se répandaient, le mécontentement augmentait. Les plaintes des Flamands, qui voyaient s'éloigner chaque jour les résultats promis à leur expédition, devenaient de plus en plus vives, et le 24 juillet, les membres de l'un des corps de métiers, campés devant Calais, adressaient cette lettre à leurs compagnons restés à Bruges: «Si tout le monde croyait comme nous qu'il vaut mieux rentrer dans nos foyers, nous ne demeurerions pas longtemps ici.» Philippe, alarmé par ces manifestations, crut devoir se rendre dans la tente de Gand, où il avait réuni les nobles et les capitaines de l'armée. Il leur fit exposer par maître Gilles Van de Woestyne le défi du duc de Glocester et la réponse qu'il y avait faite, et les pria instamment de rester avec lui afin de l'aider à garder son honneur. Puis il se dirigea vers le quartier occupé par les milices des bourgs et des villages de la châtellenie du Franc, et par une charte du 25 juillet, il lui accorda de nouveaux priviléges en confirmant l'indépendance de sa juridiction comme quatrième membre de Flandre. D'autres démarches semblables furent tentées près des Brugeois: on cachait sans doute les priviléges accordés à des rivaux dont ils auraient pu être jaloux. Les communes flamandes, quoique inquiètes et agitées, cédèrent à ces prières: elles se laissèrent persuader que le moment où elles pourraient tenter l'assaut de Calais était proche, et se préparèrent à de nouveaux combats. Sur une montagne voisine de Calais s'éleva une bastille de bois d'où l'on pouvait observer tous les mouvements des Anglais. On y plaça des canons et notamment trois bombardes dont l'une était si grande qu'il avait fallu cinquante chevaux pour la faire venir de Bourgogne. Les Anglais firent une sortie et vinrent en grand nombre assaillir la bastille; mais ils furent vaillamment repoussés par les Flamands qui la gardaient, et contraints à se retirer. Le jeudi suivant (26 juillet) on signala, vers le levant, une flotte qui déployait ses voiles: c'était celle de Hollande, si longtemps et si impatiemment attendue. Le duc monta à cheval et se rendit sur le rivage. Une chaloupe y aborda bientôt, chargée d'un message du sire de Hornes qui annonçait son arrivée. L'armée manifestait bruyamment sa joie, et la plupart des hommes d'armes s'élançaient sur les dunes pour saluer les vaisseaux qui devaient seconder leurs efforts.

Le même jour, vers le soir, quatre navires chargés de pierres profitèrent de la marée, sans que l'artillerie des assiégés pût les en empêcher, pour aller s'échouer à l'entrée du port. Ils devaient fermer tout passage aux navires anglais. Cependant, dès que les eaux de la mer se retirèrent, ils se trouvèrent à peu près à découvert sur le sable, et les Anglais, hommes, femmes, vieillards et enfants, accoururent en grand nombre pour les briser; le bois fut transporté dans la ville; la mer emporta les pierres comme des jouets opposés par l'impuissance de l'homme à l'éternelle furie de ses flots.

Lorsque les Flamands furent témoins de l'inutilité de ces tentatives pour fermer l'entrée du port, leurs murmures recommencèrent; mais quand le lendemain on vint leur apprendre que les vaisseaux du sire de Hornes s'éloignaient et cinglaient vers la Hollande de peur d'être attaqués par les galères du duc de Glocester, leur indignation passa aux dernières limites de la colère. Ils rappelaient toutes les promesses que le duc leur avait faites en leur assurant le concours de sa flotte. Ils accusaient de trahison les conseillers qui l'entouraient. Au même moment on leur annonça que les Anglais avaient surpris leur bastille et en avaient massacré toute la garnison; leurs cris redoublèrent alors. Ils se montraient résolus à lever le siége, et quelques-uns voulaient même mettre à mort les conseillers du duc, notamment les sires de Croy, de Noyelles et de Brimeu, qui jugèrent prudent de fuir. Le duc en fut instruit tandis qu'il faisait examiner le champ de bataille où il combattrait le duc de Glocester. Il se rendit aussitôt à la tente de Gand, où il assembla une seconde fois les capitaines flamands. Il les conjura de ne pas le quitter et d'attendre l'arrivée des Anglais qui était prochaine; il ajoutait que s'ils se retiraient sans les avoir combattus, ils le couvriraient d'un déshonneur plus grand que jamais prince n'en avait reçu. Quelques capitaines flamands s'excusaient avec courtoisie. La plupart, persistant invariablement dans leur détermination, refusaient de l'écouter. Il reconnut bientôt que tous ses efforts pour les retenir, même pendant quelques jours, seraient sans fruit, et de l'avis de ses conseillers il les pria de lever le siége le lendemain en bon ordre, et leur fit part de son intention de les accompagner avec ses hommes d'armes pour assurer leur retraite. Ils lui répondirent qu'ils étaient assez forts pour ne pas avoir besoin de sa protection. Pendant la nuit, ils ployèrent leurs tentes, chargèrent leurs bagages sur leurs chariots et percèrent les barils de vin qu'ils ne pouvaient emporter. Déjà retentissait le vieux cri de Montdidier: «_Go, go, wy zyn al verraden!_» «Allons, allons, nous sommes tous trahis!» Le duc les suivit jusqu'à Gravelines et les engagea vainement à s'arrêter dans cette ville pour la défendre contre les Anglais: toute remontrance était inutile.

«Le duc de Bourgogne, dit Monstrelet, prit conseil avec les seigneurs et nobles hommes sur les affaires, en lui complaignant de la honte que lui faisoient ses communes de Flandre. Lesquels lui remontrèrent amiablement qu'il prist en gré et patiemment ceste aventure, et que c'estoit des fortunes du monde... Il ne fait point à demander s'il avoit au cœur grand desplaisance, car jusqu'à ce toutes ses entreprises lui estoient venues assez à son plaisir, et icelle qui estoit la plus grande de toutes les autres de son règne lui venoit au contraire.»

Lorsque la nouvelle de la retraite de l'armée flamande parvint en Angleterre, le duc de Glocester se hâta de s'embarquer: sa flotte, composée de trois cent soixante vaisseaux, portait vingt-quatre mille hommes, et afin que rien ne manquât à l'éclat de son triomphe, Henri VI fit publier dans toutes les villes soumises à son autorité les lettres suivantes:

«Le roi à tous ceux qui ces présentes verront, salut.

«Les lois canoniques et divines, aussi bien que les lois humaines, attestent combien est grand le crime de rébellion, et quelle peine mérite le vassal qui s'insurge traîtreusement contre son seigneur lige: car ce crime sacrilége, qui entraîne celui de lèse-majesté, fait peser sur les enfants les fautes de leurs pères, et les exclut à juste titre de leur héritage pour faire retourner au prince, comme forfaits et légitimement confisqués, tous les biens et tous les fiefs du coupable.

«Or, le perfide Philippe, vulgairement nommé duc de Bourgogne, nous avait reconnu pour son souverain seigneur depuis notre enfance, c'est-à-dire dès le temps où nous avons recueilli à titre héréditaire la couronne de France selon le traité de paix conclu entre le roi Charles, notre aïeul, et le roi Henri V, notre père, traité accepté et juré par lui-même sur les saints Evangiles, mais il ne craint pas de nous outrager aujourd'hui par la plus détestable rébellion, en renonçant faussement, méchamment et traîtreusement à la foi et à la sujétion qu'il nous doit, pour jurer fidélité à notre adversaire et principal ennemi, l'usurpateur du royaume de France; de plus, accumulant crime sur crime et maux sur maux, il a usurpé des villes, des bourgs et des châteaux relevant notoirement de notre couronne de France, et il vient même, afin de rendre son manque de foi et sa rébellion plus manifestes, de détruire violemment et par la force de la guerre plusieurs de nos châteaux situés vers les marches de Calais, mettant à mort ceux de nos hommes qui s'y trouvaient et cherchant à s'emparer de notre ville de Calais, tentative dans laquelle notre Créateur, auquel nous rendons d'humbles actions de grâces, a daigné confondre sa malice pour la honte éternelle de ce traître rebelle et perfide, et de tous les siens.

«Nous déclarons donc que tous les biens, possessions et seigneuries que le susdit traître tient de la couronne ont de plein droit fait retour à nous comme au véritable roi de France, et voulant en disposer comme il convient en droit et en justice, nous avons résolu de nous occuper d'abord du comté de Flandre, qui relève directement de nous, et c'est afin de témoigner notre juste reconnaissance à illustre prince Humphroi, duc de Glocester, notre oncle, qui nous a toujours servi et nous sert encore fidèlement, que nous lui faisons don du susdit comté, ordonnant que ledit duc Humphroi le tiendra de nous et de nos successeurs tant qu'il vivra, et le possédera avec les priviléges les plus étendus que les comtes de Flandre aient autrefois reçus des rois de France, réservant seulement en tout et pour tout notre souveraineté et les droits de notre royauté (30 juillet 1435).»