Part 12
Philippe rentra triomphalement à Abbeville. Il punit les fuyards et loua les vainqueurs. Il chassa de sa cour les premiers qui restèrent longtemps flétris par le honteux surnom de chevaliers de Pecquigny: il ne cacha point que sans les autres il eût été captif ou mort. «A la nation flandroise, dit Chastelain, il donna ce los, à lui-même l'ay oy dire, que plus par eulx que par nuls autres cely jour Dieu lui envoya victoire et honneur. Et affermoit avec ce qu'il ne fust oncques trouvé qu'en leur noblesse il n'y eust constance et fermeté la plus entière du monde et la plus féable.»
Ce combat, connu sous le nom de bataille de Mons-en-Vimeu, fut plus sanglant que fécond en résultats. Le duc abandonna son projet de réduire Saint-Riquier et ramena son armée à Hesdin où il la licencia. De là il se retira à Lille, et il y fit enfermer ses prisonniers dans le château.
On était au cœur de l'hiver et assez près des fêtes de Noël, lorsqu'une ambassade, formée des députés du duché de Bourgogne où Philippe n'avait point paru depuis son avénement, vint l'inviter à s'y rendre. Il céda à leurs prières et promit de les suivre; mais avant d'aller à Dijon, il se dirigea vers Paris. Il y arriva le 5 janvier. La misère des bourgeois y était devenue de plus en plus affreuse. Vingt-quatre mille maisons étaient vides, disait-on, dans la capitale de la France, et les loups en parcouraient librement les rues désertes. Depuis que le laboureur avait abandonné ses sillons ensanglantés par la guerre, d'horribles famines s'étaient succédées, et bientôt à leurs ravages s'étaient associées les dévastations de la peste et des maladies contagieuses. De ceux que la mort avait épargnés, les uns avaient fui hors de la ville pour s'enrôler dans des bandes de brigands; les autres étaient réduits à implorer la pitié et les aumônes de leurs amis qui se trouvaient dans une situation à peu près aussi déplorable; tous gémissaient et versaient des larmes, maudissant tour à tour l'heure de leur naissance, les rigueurs de leur fortune ou l'ambition des princes. Ces malheurs duraient depuis quatorze ans et la consternation devint universelle lorsque le duc de Bourgogne, en qui le peuple plaçait ses dernières espérances, quitta Paris sans avoir apporté de soulagement à sa misère. Ses sergents eux-mêmes avaient maltraité et pillé les bourgeois comme s'ils eussent été des Anglais ou des Armagnacs, et les acclamations qui avaient salué son arrivée se changèrent en murmures violents à son départ: «Voilà, se disait-on, comment il témoigne sa reconnaissance à la première cité du royaume, si malheureuse et si dévouée à sa cause! Il se montre, comme le duc Jean, insouciant pour nos maux et se hâte peu d'y porter remède!» On l'accusait même d'oublier jusqu'au soin de venger son père pour mener la vie coupable et dissolue que le duc d'Orléans avait jadis si sévèrement expiée.
Le duc Philippe s'émut de ces reproches; il ordonna à Hugues de Lannoy et à Jean de Luxembourg de rassembler les hommes d'armes de Flandre et de Picardie et se prépara à combattre le Dauphin: il attendait les Anglais qui devaient se joindre à son armée, lorsque Henri V mourut à Vincennes, ayant, à trente-quatre ans, réuni aux Etats de ses aïeux un royaume plus vaste que l'Angleterre même et rêvant une croisade à Jérusalem. Son dernier conseil à ses frères avait été de ménager le duc de Bourgogne et de conserver précieusement son alliance (31 août 1422).
Au bruit de la maladie du roi d'Angleterre, Philippe avait envoyé Hugues de Lannoy près de lui. Quand il jugea convenable de se rendre lui-même à Paris, Henri V n'était déjà plus et il n'arriva que pour assister à ses pompeuses funérailles. Les ducs de Bedford et d'Exeter lui firent toutefois grand accueil et confirmèrent avec lui l'ancienne confédération établie par le traité de Troyes.
Le séjour du duc Philippe dans la capitale du royaume se prolongea peu. D'importantes nouvelles lui étaient arrivées de Flandre. La duchesse Michelle avait rendu le dernier soupir à Gand, le 8 juillet 1422. Les Gantois qui l'avaient connue dès sa jeunesse constamment humble et douce, ne cherchant à ses douleurs d'autre consolation que les bénéfices des pauvres, avaient appris à l'aimer et à la plaindre. Ils savaient que depuis la mort du duc Jean, son mari s'était éloigné d'elle. En la voyant frappée d'une mort si prématurée, ils n'hésitèrent pas à soupçonner un crime. Ils racontaient qu'à deux reprises le cercueil de plomb dans lequel on avait déposé ses restes s'était entr'ouvert, ce qui était, disait-on, le signe certain d'un empoisonnement, et la voix populaire en désignait comme les auteurs le sire de Roubaix et une dame allemande, venue en France, avec Isabeau de Bavière, qui avait épousé messire Jacques de Viefville. Quoique ces deux seigneurs fussent les confidents les plus intimes du duc, les magistrats de Flandre instruisirent leur procès, les déclarèrent coupables et les condamnèrent à un exil perpétuel.
Le sire de Roubaix était en ce moment même auprès du duc. La dame de la Viefville s'était enfuie à Aire dès le commencement de la maladie de la duchesse. Les Gantois la firent réclamer, mais les seigneurs de la Viefville employèrent toute leur influence pour que les magistrats d'Aire la prissent sous leur protection. Telle était l'irritation des Gantois que lorsqu'ils surent que leurs députés revenaient sans la dame de la Viefville, ils les firent jeter en prison, et peu s'en fallut qu'ils ne fussent mis à mort. Jamais plus d'agitation n'avait régné dans leur ville; mille voix accusatrices troublaient le repos public et demandaient vengeance.
Philippe se hâta de marcher vers la Flandre avec l'armée qu'il avait réunie pour combattre le Dauphin. A son approche les troubles s'apaisèrent. Il ramenait le sire de Roubaix, et fit annuler toutes les sentences prononcées par la commune de Gand dans un procès si grave et qui le touchait de si près.
A peine était-il arrivé dans nos provinces qu'il apprit que le vieux roi Charles VI venait de suivre sa fille et son gendre dans la tombe. Le peuple, victime de ses propres malheurs, le pleura: il semblait appeler de ses vœux le jour où la mort viendrait aussi l'arracher aux misères de ce siècle. Tandis que le cri des hérauts d'armes: «Longue vie à Henri, roi d'Angleterre et de France, notre souverain seigneur!» s'élevait sous les voûtes de Saint-Denis, près de la tombe où reposait Duguesclin, un moine de cette célèbre abbaye portait en Auvergne la couronne royale. Charles VII n'était roi qu'à Bourges; mais il avait pour lui, à défaut de l'autorité ou de la force, le droit héréditaire qui offrait à la France ses plus glorieux souvenirs et ses dernières espérances.
Le duc de Bourgogne n'avait point paru aux funérailles de Charles VI, à la grande indignation du peuple étonné de ne voir que des Anglais autour du cercueil du roi de France. Regrettant peu Charles VI, redoutant encore moins le monarque proscrit de Bourges, Philippe se confiait dans sa fortune: il voyait chaque jour s'accroître son influence et son autorité. Le duc de Bedford lui cédait les châtellenies de Péronne, de Roye, de Montdidier, de Tournay, de Mortagne et de Saint-Amand, et se rendait à Amiens pour épouser sa sœur, Anne de Bourgogne; en même temps une autre de ses sœurs, Marguerite, veuve du duc de Guyenne, était promise au comte de Richemont, frère du duc de Bretagne, et à cette occasion les ducs de Bourgogne, de Bedford et de Bretagne se liaient par une alliance plus étroite, jurant de s'aimer comme frères et de se secourir mutuellement.
La Flandre, un instant calmée par la présence du duc suivi de ses hommes d'armes, redevient inquiète et agitée dès qu'il est parti pour la Bourgogne. Un événement fortuit et étrange semble même y réveiller un instant de nouvelles séditions. Une dame, accompagnée d'un valet et revêtue du simple costume des pèlerins, descend à Gand dans une hôtellerie: «Vous avez passé cette nuit près d'une des plus illustres princesses de France,» dit-elle le lendemain à une jeune fille qui a veillé près d'elle. Cette parole est immédiatement répétée de rue en rue, de quartier en quartier; on assure que cette dame n'est autre que la duchesse de Guyenne, sœur du duc: le bailli accourt aussitôt près d'elle et l'interroge: elle avoue qu'elle est Marguerite de Bourgogne et qu'elle a fui en Flandre pour ne pas être contrainte à accepter un époux d'un rang bien inférieur à celui du duc de Guyenne, qui le premier avait obtenu sa main. Bien qu'elle ne parle qu'allemand, ses discours n'excitent aucune méfiance. On la conduit solennellement à l'hôtel de Ten Walle, et Jean Uutenhove lui présente de somptueux joyaux pour remplacer les pieuses coquilles et le bourdon de palmier. Peu après, des députés des échevins de Gand allèrent annoncer au duc l'arrivée de sa sœur dans leur ville: il fallut pour les détromper que Philippe leur montrât Marguerite dont les noces avec le comte de Richemont allaient être célébrées à Dijon. Dès ce moment, la fausse duchesse de Guyenne se vit abandonnée de tous ses partisans; elle essaya vainement de prétendre, tantôt qu'elle était la fille du roi de Grèce, tantôt qu'elle était chargée d'offrir au duc de Bourgogne la fille du roi de Bohême; on sut bientôt que c'était une religieuse de Cologne, échappée de son couvent: on l'attacha pendant trois jours au pilori, puis elle fut enfermée au château de Saeftinghen.
L'agitation avait à peine cessé dans la ville de Gand quand de graves discussions qui touchaient à sa prospérité commerciale l'y ranimèrent plus vivement. Les habitants d'Ypres, suivant l'exemple qu'avaient donné les Brugeois sous Louis de Male en creusant la _Nouvelle Lys_ (_de Nieuwe Leye_), avaient à diverses reprises, en vertu d'une charte de Robert de Béthune, approfondi l'Yperleet et les cours d'eau qui leur permettaient de naviguer vers Dixmude et l'ancien golfe de Sandhoven, et de là vers Bruges et Damme par un canal qui se joignait à une petite rivière au nord de Schipsdale, ce qui les affranchissait des périls d'une traversée difficile par mer de Nieuport jusqu'à l'Ecluse. Grâce à ces travaux, le nombre des barques qui transportaient sur l'Yperleet les vins et les denrées devenait chaque jour plus considérable, lorsqu'on vit au port de Damme des bateliers gantois s'opposant par la force au départ des barques yproises. On disait que la ville de Gand avait déclaré que, dussent tous ses citoyens périr dans la lutte, elle ne permettrait jamais qu'on transformât en voies commerciales d'obscurs ruisseaux qui ne devaient que porter à la mer les neiges de l'hiver et les inondations de l'automne. A défaut du Zwyn qui ouvrait aux flottes des rives éloignées les comptoirs des dix-sept nations de Bruges, Gand revendiquait pour ses deux rivières le monopole du commerce intérieur. A Bruges, l'étape des laines d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Espagne; à Gand, l'étape des blés de l'Artois et de la Picardie; à Ypres, le développement des métiers qui des sacs de laine font sortir les draps précieux. Depuis qu'Ypres a senti la vie industrielle se glacer dans les vastes artères de ses longues rues, de ses immenses faubourgs, il ne reste en Flandre que deux grandes cités, Gand et Bruges. Toute modification au système des fleuves et des canaux doit rompre l'équilibre si difficile à maintenir entre des ambitions trop souvent rivales. Gand a rêvé la conquête de la puissance maritime par les eaux de la Lieve. Un autre jour, Bruges profita de l'avarice de Louis de Male pour la menacer dans le monopole de la navigation intérieure; mais Gand protesta par la voix éloquente de Jean Yoens. Le même mouvement se reproduit au mois de mars 1422 (v. st.). On ne pouvait souffrir, s'écriaient les Gantois, qu'on embarquât à Damme, pour Ypres, les vins de la Rochelle destinés aux bourgeois d'Aire et de Saint-Omer, et surtout, ce qui était bien plus grave, qu'on chargeât à Ypres pour Damme les blés de Lille et de Béthune, exposés en vente au marché de Warneton. Les marchands étrangers n'auraient-ils pas émigré dans la cité d'Ypres, reine déchue de l'industrie qui cherchait à se relever en usurpant l'étape des blés, ce légitime privilége d'une autre cité assise aux bords de l'Escaut et de la Lys?
La sentence du duc de Bourgogne, qui restreignit la navigation de l'Yperleet aux besoins de l'approvisionnement de la ville d'Ypres, calma les habitants de Gand. Les bourgeois d'Ypres ne jugeaient pas toutefois que le duc eût le droit de la prononcer, puisque à leur avis elle était en opposition avec leurs priviléges. Ils adressèrent un acte d'appel au parlement de Paris, et des échevins se rendirent à Lille pour le signifier à leur souverain seigneur. Leur langage fut rude, fier, moins dicté par le respect que par le sentiment de leurs franchises outragées, et en sortant de l'audience du duc ils trouvèrent le sire de Roubaix qui mit la main sur eux et les conduisit au château de Lille. C'était une nouvelle violation des priviléges des bourgeois des villes flamandes, qui ne pouvaient être arrêtés et jugés que par leurs propres magistrats. Les députés de Bruges et du Franc intervinrent: il fallut relâcher les prisonniers, et le duc engagea vainement les Yprois à renoncer à leur appel. Les mandataires de la cité mécontente le suivirent à Paris; des négociations y furent entamées, mais plusieurs mois s'écoulèrent avant que le cours de la justice fût rétabli à Ypres, où selon l'ancien usage la juridiction exercée au nom du prince avait été suspendue le jour où il avait méconnu les droits de la commune.
D'autres événements vinrent troubler la confiance que le duc plaçait dans son alliance avec les Anglais. Jacqueline de Hainaut avait obtenu un bref de divorce de l'anti-pape Benoît XIII et en avait profité pour épouser Humphroi, duc de Glocester, l'un des oncles du jeune roi Henri VI. A sa prière le duc de Glocester avait réuni cinq mille combattants, et il venait de débarquer à Calais avec le dessein avoué d'aller rétablir en Hainaut l'autorité de Jacqueline. Ce fut en vain que le duc de Bedford interposa sa médiation. Jacqueline, craignant qu'il ne reçût des conseils hostiles du duc Philippe, la repoussa et s'avança jusqu'à Mons. Une députation des échevins du Franc avait paru à Calais afin d'obtenir que les Anglais respectassent les frontières de la Flandre.
Philippe s'était rendu en Bourgogne pour épouser Bonne d'Artois, comtesse d'Eu et de Nevers, dont les Etats tentaient son ambition. Lorsqu'il apprit l'entreprise de Jacqueline, il fit parvenir un mandement à tous ses gens d'armes de Flandre et d'Artois pour qu'ils soutinssent le duc de Brabant contre les attaques du duc de Glocester (20 décembre 1424). Philippe répond aux plaintes du prince anglais en lui adressant le 3 mars un défi en champ clos, corps contre corps. Le duc de Glocester l'accepte et demande que le duel ait lieu sans plus de retard le 24 avril, jour consacré à saint George, protecteur des luttes chevaleresques; mais c'est avec la plupart des hommes d'armes anglais qu'il regagne l'Angleterre où il veut, dit-il, se préparer au combat singulier qui a été résolu.
Jacqueline restait seule avec son héroïque énergie au milieu des périls qui l'environnaient. Les intrigues de la vieille comtesse de Hainaut, les menaces des ducs de Brabant et de Bourgogne, qu'encourageait la timide neutralité de l'Angleterre, triomphèrent aisément du dévouement et de la fidélité de ses partisans. La jeune princesse se vit bientôt enfermée dans la ville de Mons, sans que le duc de Glocester cherchât à la délivrer: quand dans une dernière démarche tentée à l'hôtel de ville pour ranimer le zèle des bourgeois elle n'aperçut autour d'elle que des signes de trahison, elle s'abandonna à son sort et permit au sire de Masmines et à André Vilain de l'emmener prisonnière à Gand dans le palais du duc de Bourgogne (13 juin 1425). A peine y était-elle arrivée toutefois qu'elle profita de l'heure du souper de ses gardiens pour s'enfuir, habillée en homme, jusqu'à Anvers, d'où elle gagna Breda. Jacqueline de Bavière pouvait emprunter les vêtements d'un autre sexe sans que la faiblesse du sien se révélât sous ce déguisement; mais rien ne pouvait la soustraire aux volontés implacables du duc de Bourgogne. Après une longue lutte soutenue avec courage, Jacqueline, abandonnée des siens et trahie en Angleterre, se vit réduite à céder au vainqueur tous ses Etats héréditaires de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise.
Au moment où Philippe, parvenu au but de tous ses efforts, consolide son alliance avec les Anglais, qui s'emparent tour à tour de toutes les villes de la Loire, le hasard, un prodige, selon les Dauphinois, une grossière imposture, selon les Anglais, vient renverser tous les desseins formés et mûris par la politique la plus habile. Sur les marches de la Champagne et de la Lorraine paraît une jeune fille de dix-sept ans qui annonce que Dieu l'a choisie pour délivrer la France. A sa vue le courage des Anglais s'évanouit, et la blanche bannière d'une vierge sème la terreur parmi les épais bataillons des vainqueurs bardés de fer. Ils lèvent précipitamment le siége d'Orléans. Ils abandonnent Jargeau et sont vaincus à Patay. C'est en vain que les chefs anglais essayent de rallier leurs hommes d'armes et multiplient les ordres les plus sévères _de fugitivis ab exercitu quos terriculamenta Puellæ animaverant, arrestandis_.
Bien que la plupart des conseillers de Charles VII jugeassent imprudent de s'éloigner de la Loire, Jeanne _la Pucelle_ avait déclaré qu'elle voulait le conduire dans la cité de Reims pour qu'il y reçût l'onction royale, et ce fut de Gien qu'elle écrivit «aux loiaux Franchois de la ville de Tournay» pour leur faire part de ses victoires et les inviter à se rendre au sacre «du gentil roy Charles» à Reims.
Tournay, qui même sous la domination de Charles-Quint conserva ses priviléges de ville française, méritait par son dévouement les faveurs dont les rois de France ne cessèrent de la combler. Sa charte communale était l'œuvre de Philippe-Auguste; elle reçut de nouvelles franchises de Philippe le Bel et sauva peut-être la monarchie sous Philippe de Valois. Charles VII, qui avait confirmé ses priviléges en la déclarant la plus ancienne cité du royaume, n'avait rien négligé pour s'assurer la fidélité de ses habitants: il avait augmenté l'autorité de leurs jurés en leur permettant de supprimer les aides, les accises et les taxes foraines; il leur avait même adressé une déclaration par laquelle il s'engageait par serment à ne jamais consentir à ce qu'ils fussent séparés de la couronne de France, et l'on avait vu en 1424, malgré la défense des magistrats, le peuple s'y armer pour le secourir, en se réunissant sous trente-six bannières qui représentèrent désormais les diverses classes des métiers appelées à l'autorité élective. Charles VII avait reconnu ce nouveau témoignage de zèle des bourgeois de Tournay en leur confirmant, à l'exemple de Charles VI, le privilége d'être les gardiens de la personne royale en temps de guerre, privilége qu'ils avaient obtenu à la bataille de Cassel. Il les avait aussi autorisés, en 1426, à ajouter à leurs insignes municipaux l'écu royal d'azur aux trois fleurs de lis d'or, «parce que, dit-il dans une de ses chartes, au temps de ces guerres lamentables, lorsque nostre seigneur et père estoit ès mains de ses ennemis et des nostres, ils ont esté toujours tout disposez de vivre et mourir avecques nous, laquelle chose tant méritoire sera à leur perdurable loenge.» En 1429, la lettre de Jeanne d'Arc fut reçue avec enthousiasme aux bords de l'Escaut. Le 9 juillet, toutes les bannières s'assemblèrent pour délibérer, et les députés des bourgeois de Tournay, pleins de foi dans la parole de cette bergère guidée par des voix célestes, oublièrent, pour lui obéir, qu'ils avaient à traverser, au milieu de mille périls, des provinces soumises aux Anglais pour se rendre dans une ville qu'ils occupaient encore.
Ils ne s'étaient point trompés. Le 17 juillet, ils assistèrent à Reims au sacre de Charles VII, et le même jour Jeanne d'Arc écrivit au duc de Bourgogne une lettre où elle l'exhortait à faire la paix et à se réunir au roi de France contre les Sarrasins qui faisaient chaque jour en Orient de nouveaux progrès. C'était en vain que Gui, bâtard de Bourgogne, frère du duc, les sires de Roubaix et de Rebecque, et d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, étaient allés combattre les infidèles. Le roi de Chypre venait de tomber en leur pouvoir, et le bruit courait qu'une lettre menaçante du soudan était parvenue aux princes chrétiens.
Les intérêts politiques du duc de Bourgogne semblaient en ce moment l'engager à se montrer favorable aux nobles et pacifiques remontrances de l'héroïne inspirée dont la gloire avait justifié la mission. Si Charles VII devait chasser les Anglais de tout le territoire qu'ils occupaient en France, il était urgent de traiter avec lui avant que sa victoire fût complète; car le jour où l'appui des Bourguignons serait devenu inutile, Philippe eût perdu le droit d'en fixer lui-même les conditions et le prix. On remarquait d'ailleurs qu'il était moins dévoué aux Anglais depuis la malencontreuse expédition du duc de Glocester, et de nouveaux différends venaient de s'élever dans le pays de Cassel, où les députés des communes dépouillées de quelques priviléges interjetaient appel au parlement de Paris, en se plaçant sous la protection de l'évêque de Térouane, chancelier du roi Henri VI.
Ce fut dans ces circonstances qu'une ambassade, conduite par l'archevêque de Reims, vint offrir au nom de Charles VII la réparation de l'attentat de Montereau, la concession de nouveaux domaines et la promesse d'être désormais affranchi de tout lien de vassalité pour ceux qui formaient l'héritage de Jean sans Peur. Philippe eût aisément accepté ces propositions, mais elles rencontraient une vive opposition dans les villes flamandes qui ne voulaient point se séparer des Anglais. L'évêque de Tournay et le sire de Lannoy furent chargés par le duc de Bedford de ne rien négliger pour maintenir le traité de Troyes. La duchesse de Bedford, Anne de Bourgogne, princesse conciliante et habile qui avait toujours exercé une grande influence sur l'esprit de son frère, intervint aussi et réussit à l'amener avec elle à Paris, où le prince anglais, fidèle aux derniers conseils de Henri V, abdiqua la régence pour en investir le duc de Bourgogne.
Monstrelet assure que Philippe n'accepta que malgré lui, et pour se rendre aux prières des Parisiens, cette délégation d'une autorité provisoire, faite au nom du roi d'Angleterre, si honteuse pour l'arrière-petit-fils du roi Jean: il la conserva peu de temps. Devenu veuf de Bonne d'Artois, il était impatient de retourner à Bruges pour les fêtes du mariage qu'il venait de conclure avec Isabelle de Portugal.
La cérémonie des noces avait été célébrée le 7 janvier 1429 (v. st.), à l'Ecluse. Le lendemain, la duchesse de Bourgogne arriva aux portes de Bruges, où se pressait une immense multitude de bourgeois et d'hommes du peuple. Une riche litière l'y attendait; elle s'y plaça seule et assise de côté, selon l'usage de France. Les seigneurs portugais, flamands ou bourguignons la suivaient à pied: mais ils se voyaient sans cesse arrêtés par la foule avide de contempler ce spectacle, et deux heures s'écoulèrent avant qu'ils eussent traversé la ville; toutes les rues étaient tapissées de drap vermeil; toutes étaient occupées par les corps de métiers dont les trompettes d'argent entonnaient de joyeuses fanfares. Sur la place du Marché on avait élevé, des deux côtés, de riches échafauds qui étaient chargés de spectateurs; de là jusqu'au palais du duc étaient rangés les archers et les arbalétriers.