Part 11
Il devient intéressant d'étudier jour par jour les mesures adoptées par le duc de Bourgogne. Il invite, le 14 août, le Dauphin à se rendre à Troyes, près du roi Charles VI, pour y conclure la paix. Sur le refus du jeune prince, une nouvelle entrevue, sur les bords de la Seine, est proposée, probablement par les gens du duc de Bourgogne, et après quelques discussions, il est convenu qu'elle aura lieu au pont de Montereau-Faut-Yonne. Aussitôt après, le 17 août, il appelle près de lui les sires de Jonvelle et de Rigny avec toutes les troupes placées sous leurs ordres. Quatre jours plus tard, le 21 août, il écrit de nouveau aux maîtres de la chambre des comptes de Dijon que, devant avoir prochainement une entrevue sur la Seine avec le Dauphin, il désire réunir autour de lui plusieurs de ses nobles vassaux pour l'aider de leurs conseils, et au moins trois cents hommes d'armes pour la garde de sa personne. Il les charge de faire remettre avec la plus grande diligence, par des messagers qui chevaucheront jour et nuit, les lettres qu'il adresse aux sires d'Arlay, de Saint-George, de Villersexel, de Ray, de Ruppes, de Pontailler et de Vergy, pour qu'ils se rendent immédiatement près de lui avec le plus grand nombre d'hommes d'armes qu'ils pourront assembler. Ils obéissent, et le jour fixé pour l'entrevue, il choisit parmi eux dix des plus intrépides chevaliers: ce sont Charles de Bourbon, Jean de Fribourg, Guillaume de Vienne, seigneur de Saint-George, Jean de Neufchâtel, Gui de Pontailler, Charles de Lens, Antoine et Jean de Vergy, et les sires de Navailles et de Giac. Parmi ceux qui accompagnent le Dauphin, deux magistrats, son chancelier et le président de Provence, se trouvent sans armes. Si un combat est nécessaire pour enlever au Dauphin la liberté ou la vie, toutes les chances sont en faveur des Bourguignons. Une secrète méfiance les agite toutefois, et ils racontent qu'un juif a annoncé au duc Jean que s'il se présente à Montereau il n'en retournera jamais.
Un mois après l'assassinat du duc d'Orleans, le duc Jean de Bourgogne était descendu à Ypres au cloître de Saint-Martin, quand vers l'heure des matines une sinistre lueur s'éleva dans les airs. Les bourgeois et les prêtres accoururent, croyant qu'un incendie venait d'éclater; mais ils n'aperçurent (tel est le récit d'Olivier de Dixmude) qu'un dragon qui plana au-dessus de la chambre occupée par le duc jusqu'à ce que, repliant sur lui-même son dard flamboyant il disparut tout à coup. La légende populaire doit-elle être une prophétie? Jean sans Peur ne succombera-t-il pas dans un complot qu'il a lui-même pris soin de préparer?
Ce fut le 10 septembre 1419 qu'eut lieu l'entrevue. Le Dauphin reprocha au duc de l'avoir laissé attendre dix-huit jours à Montereau et de ne pas avoir fait la guerre aux Anglais; mais celui-ci lui répondit qu'il avait fait ce qu'il devait faire, et du reste «qu'on ne pourroit rien adviser sinon en la présence du roy son père, et qu'il falloit qu'il y vînt.» En même temps, le duc tira son épée. «Monseigneur, ajouta le sire de Navailles en mettant la main sur le Dauphin, quiconque le veuille voir, vous viendrez à présent à vostre père.» En ce moment se passa une scène rapide et confuse que la foule des spectateurs réunis sur les deux rives du fleuve ne distingua qu'imparfaitement. «Le Dauphin est tué!» s'écria-t-elle. Le même bruit passa de ceux qui suivaient le duc jusqu'aux hommes d'armes qui gardaient le château de Montereau; mais on connut bientôt la vérité. Tannegui du Chastel s'était précipité sur le Dauphin et l'avait emporté dans ses bras, tandis que Robert de Loire, le vicomte de Narbonne et Pierre Frottier renversaient à leurs pieds le sire de Navailles et le duc lui-même. «Tu coupas le poing à mon maître, s'était écrié Guillaume le Bouteiller, ancien serviteur du duc d'Orléans, et moi je te couperai le tien;» et il le frappa à son tour.
Tel est le récit que le Dauphin inséra dans les lettres qu'il adressa à toutes les bonnes villes du royaume et qu'appuie l'autorité de Juvénal des Ursins, l'historien le plus respectable et le plus impartial de ce siècle. Tannegui du Chastel en affirma la vérité en portant son défi de chevalier à quiconque oserait la contester, défi auquel personne ne répondit jamais. On ajoute que Philippe Jossequin, ancien compagnon de captivité du duc, qui s'était élevé du rang de valet de chambre à celui de son conseiller et de son intime confident, ayant été arrêté par les gens du Dauphin au château de Montereau, révéla également les perfides desseins de son maître.
«Aucuns disoient que, veu le meurtre qu'il fit en la personne du duc d'Orléans et les meurtres faits à Paris, c'estoit un jugement de Dieu.»
LIVRE SEIZIÈME.
1419-1445.
Philippe l'_Asseuré_ ou le Bon.
Continuation des guerres en France.
Troubles de Bruges.
Splendeur de la cour du duc de Bourgogne.
Jean sans Peur n'avait qu'un fils. Il s'appelait Philippe comme le premier duc de Bourgogne de la maison de Valois, et avait épousé Michelle de France, fille de Charles VI. Bien qu'il fût encore fort jeune et d'une santé affaiblie par des fièvres fréquentes, une habileté froide et calme, prudente jusqu'à la ruse, persévérante jusqu'au courage, l'avait fait surnommer Philippe _l'Asseuré_. Il se trouvait à Gand lorsqu'on y vit arriver deux messagers envoyés par le sire de Neufchâtel, qui s'était retiré à Bray après l'entrevue du 10 septembre 1419. Jean de Thoisy, évêque de Tournay, et le sire de Brimeu l'instruisirent aussitôt de la fin tragique du duc Jean. Les chroniqueurs rapportent que sa douleur fut extrême: elle se révéla par des transports de fureur qui semèrent l'effroi parmi tous ceux qui l'entouraient. Les yeux lui roulaient dans la tête, ses dents claquaient convulsivement, ses pieds se roidissaient sans qu'il pût faire un pas, et déjà ses lèvres, devenues noires et livides, semblaient se glacer; pendant une heure, on le crut mort: il ne revint à lui que pour lancer à la jeune duchesse de Bourgogne ces paroles: «Michelle, votre frère a tué mon père!» Sinistre anathème que l'infortunée princesse devait accepter comme une sentence de mort.
Cependant, dès que ce violent accès de désespoir se fut un peu calmé, il appela de Bruges à Gand l'orateur de la faction des Legoix, le célèbre carme Eustache de Pavilly, qui avait succédé à toute l'influence du cordelier Jean Petit; il le pria de l'aider de ses conseils et résolut immédiatement de se préparer à la guerre. Tandis qu'il ordonnait aux membres des Etats de se réunir, il se rendait lui-même dans toutes les villes de la Flandre, à Bruges, à Lille, à Courtray, à Deynze, à Termonde, pour réclamer, en échange de ses serments, des armements et des subsides.
La plupart des nobles montrèrent un grand zèle; les uns étaient les descendants de ces chevaliers bourguignons qui avaient accompagné Philippe le Hardi, ou les fils des _Leliaerts_ fidèles à Louis de Male; les autres d'obscurs courtisans qui avaient acquis, «moyennant finance,» des distinctions et des titres qu'on allait bientôt refuser aux plus illustres bourgeois des cités flamandes; mais cet enthousiasme ne s'étendait pas plus loin: la Flandre continuait à rester étrangère aussi bien aux passions qu'aux sanglantes querelles de ses princes, et lorsque le nouveau duc de Bourgogne arriva aux portes de Bruges, il se vit réduit à s'arrêter pendant quatre heures au château de Male, afin d'obtenir de la commune qu'il lui fût permis de ramener avec lui quelques magistrats qu'elle avait autrefois exilés; sa médiation, quoique protégée par les souvenirs de son récent avénement, resta stérile, et dès les premiers jours de son règne il apprit, en se séparant de ses amis pour aller jurer de respecter les franchises et les libertés du pays, combien était vif et énergique le sentiment national qui veillait à leur défense.
Philippe ne pouvait songer à aborder en ce moment cette lutte contre la puissance des communes flamandes qui devait remplir la plus importante période de sa vie: son premier soin allait être de montrer, en vengeant la mort de son père, qu'il était digne de recueillir avec l'héritage de ses Etats celui de l'influence qu'il exerçait en France. Dès le 7 octobre il s'était rendu à Malines, où les ducs de Brabant et de Bavière, Jean de Clèves et la comtesse de Hainaut avaient renouvelé avec lui les anciennes alliances conclues par Jean sans Peur, et en se dirigeant vers Arras, il avait reçu à Lille Philippe de Morvilliers, président du parlement, chargé de lui annoncer que la ville de Paris avait juré entre les mains du comte de Saint-Pol de combattre les ennemis de son père et de le soutenir de tous ses efforts pour qu'il dirigeât le gouvernement. Les plus puissantes villes du nord de la France avaient suivi l'exemple de la capitale émue par les bruits qui accusaient les Dauphinois du complot de Montereau, et Philippe, investi dès ce moment de l'autorité suprême, leur avait mandé qu'elles envoyassent le 17 octobre leurs députés à Arras.
Vingt-quatre évêques et abbés s'étaient réunis dans cette ville pour célébrer les obsèques solennelles de Jean sans Peur. Maître Pierre Flour, inquisiteur de la foi dans le diocèse de Reims, crut devoir y prononcer un discours dans lequel il engagea pieusement le jeune prince à laisser la tâche de punir ceux qui avaient répandu le sang de son père à la justice céleste, qui est plus sûre et plus sévère que celle des hommes. Il croyait, ajoutait-il, que dans des circonstances qui pouvaient être si fécondes en résultats désastreux, il ne lui était pas permis, sans être coupable vis-à-vis de Dieu, de tenir plus longtemps cachées ces grandes vérités qui ordonnent au chrétien d'oublier et de pardonner. A ces nobles paroles, le duc se troubla et dissimula si peu sa colère qu'il exigea que le prédicateur s'excusât humblement de son éloquence et de son zèle à accomplir les devoirs de son ministère. Quatre jours après, il annonça à l'assemblée réunie à Arras qu'il traitait avec l'Angleterre, et «que cette alliance faite, en toute criminelle et mortelle aigreur, il tireroit à la vengeance du mort si avant que Dieu lui vouldroit permettre et y mettroit corps et âme, substance et pays, tout à l'aventure et en la disposition de fortune.»
Le jeune duc de Bourgogne s'était hâté d'offrir à Henri V plus qu'il ne demandait au Dauphin lui-même: il avait envoyé successivement près de lui l'évêque d'Arras, Gilbert de Lannoy, Jean de Toulongeon, Simon de Fourmelles, Guillaume de Champdivers, les sires d'Uutkerke et de Brimeu. Ils devaient à tout prix s'assurer son alliance, et dès le 12 octobre ils avaient conclu un traité qui favorisait les rapports commerciaux de la Flandre et de l'Angleterre: c'était le préliminaire de toutes les négociations: elles se prolongèrent sur des questions plus importantes, sur les conditions que la brillante royauté de Henri V voulait faire imposer par le duc de Bourgogne à la royauté avilie de Charles VI. Le roi d'Angleterre demandait que le roi de France lui donnât en mariage sa fille Catherine, et l'instituât l'héritier du royaume à l'exclusion du Dauphin et au mépris des anciennes coutumes sur l'application de la loi salique. Dans le cas où cette union serait demeurée stérile, Henri ne devait pas moins conserver ses droits de succession à la couronne; il n'attendait pas même la mort de Charles VI pour en jouir. La folie du vieux roi lui fournissait un prétexte pour exercer immédiatement l'autorité royale avec le titre de régent. Tout ce qu'exigeait le roi d'Angleterre lui fut accordé, et ce fut à ces conditions si désastreuses pour la France que fut conclu un traité d'alliance qui portait qu'un des frères de Henri V épouserait l'une des sœurs du duc de Bourgogne; qu'ils se soutiendraient comme des frères et se réuniraient contre le Dauphin. Aussitôt après, Philippe se rendit à Gand: il s'y arrêta peu et se dirigea vers Troyes pour faire accepter par Charles VI l'exhérédation de son fils. Lorsqu'il rejoignit à Saint-Quentin les ambassadeurs anglais, une nombreuse armée l'accompagnait. On y remarquait les sires d'Halewyn, de Commines, de Steenhuyse, de Roubaix, d'Uutkerke et d'autres illustres chevaliers, et à côté d'eux un chef de bandits populaires, nommé Tabary le Boiteux, appelé à remplir la place des Caboche et des Legoix.
Le duc arriva le 28 mars à Troyes. On cria _Noël_ pour lui en présence du roi et comme s'il eût été le roi. Cependant il affecta un grand respect vis-à-vis de Charles VI et lui rendit hommage pour le duché de Bourgogne et les comtés de Flandre et d'Artois. Il avait d'autant plus de motifs de feindre l'oubli complet de la folie du roi qu'il allait en profiter pour se faire donner les villes de Péronne, de Roye et de Montdidier comme dot de madame Michelle de France, avec l'abandon de tout droit de rachat sur Lille, Douay et Orchies. Enfin le 9 avril se signa à Troyes ce célèbre traité où le petit-fils du roi Jean transféra au descendant du vainqueur de Poitiers des droits que la victoire elle-même n'avait pu enlever à son aïeul captif à Londres. Les temps étaient si profondément changés, on était si las des désordres, des émeutes et de la guerre, que Paris accueillit avec joie l'alliance qui livrait la France aux Anglais.
Philippe avait tout sacrifié à ce qu'il croyait devoir à la mémoire de son père. Lorsque le traité eut été conclu, son premier soin fut de guider les Anglais devant Montereau que les Armagnacs occupaient encore. Dès que les hommes d'armes bourguignons y furent entrés, ils demandèrent où gisait le corps mutilé du duc Jean. Quelques pauvres femmes les conduisirent dans la grande église et leur montrèrent un coin où la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Là reposait leur ancien maître. Ils prirent un drap noir et y placèrent quatre cierges; puis ils allèrent raconter ce qu'ils avaient vu. Le lendemain, le duc fit exhumer les restes de son père. On le trouva vêtu du pourpoint et des houseaux qu'il portait au moment de sa mort, et ses plaies saignaient encore: un riche cercueil le reçut et il fut enseveli dans la Chartreuse de Dijon.
Maître de Montereau et de Melun, Philippe conduisit Henri V à Paris. Charles VI avait quitté Troyes pour le suivre. Les deux rois y entrèrent à cheval l'un à côté de l'autre. Un peu en arrière du roi d'Angleterre paraissait le duc de Bourgogne, escorté de ses chevaliers qui, par leur nombre et leur luxe, surpassaient tous les autres, bien qu'à l'exemple du duc il fussent tous vêtus de deuil. Le peuple faisait entendre de longues acclamations, comme si la honte d'une domination étrangère pouvait seule lui assurer la paix. Il se montrait surtout impatient de saluer dans le jeune duc de Bourgogne l'héritier d'un prince qui s'était autrefois montré le soutien et le défenseur de ses griefs et de ses intérêts.
Peu de jours après cette cérémonie, les deux rois tinrent un lit de justice dans l'une des salles de l'hôtel Saint-Paul. Le duc de Bourgogne y assistait entouré de ses principaux conseillers. Maître Nicolas Rolin, son avocat, accusa le Dauphin et ceux qui l'accompagnaient à Montereau d'avoir commis un félon homicide en la personne de Jean de Bourgogne. Il demanda qu'ils fussent condamnés à faire amende honorable, tête nue, un cierge à la main, à Paris et à Montereau. L'avocat du roi au parlement (il se nommait Pierre de Marigny) et celui de l'université de Paris appuyèrent sa requête, et le 23 décembre Charles VI prononça solennellement la condamnation de son fils, de même qu'à une autre époque on lui avait fait approuver l'assassinat de son frère.
Tandis que Henri V retournait à Londres, le duc de Bourgogne se rendit à Gand. Les événements qui se passaient en Brabant réclamaient toute son attention. Jacqueline de Hainaut avait trouvé dans son second mari le duc Jean de Brabant, un prince laid, faible, timide, plus jeune qu'elle, incapable de la fixer par l'affection ou de la retenir par le respect. Elle se trouvait sans cesse en lutte avec ses conseillers et ne cachait point combien elle espérait faire prononcer une sentence de divorce. Parmi ceux en qui Jacqueline mettait toute sa confiance, on distinguait le sire de Robersart, chevalier né en Hainaut, mais dévoué aux Anglais. Elle lui racontait ses maux et ses peines, et le sire de Robersart l'engageait à se dérober au joug qui l'accablait pour fuir en Angleterre où vivaient des princes nobles, puissants et dignes d'elle. En effet, elle saisit un prétexte pour s'éloigner de Valenciennes et se dirigea à la hâte, guidée par le sire de Robersart, du côté de Calais. Elle y arriva le second jour (8 mars 1420, v. st.) et fit aussitôt demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, «et, faisant là aulcunement son séjour jusques elle recevoit rapport du roy anglois, souvent monta sur les murs du havre et regardant au travers de celle mer tout au plus loing, ses yeux s'esclairissoient souvent sur ces dunes angloises que elle véoit blanchir de loing, puis sur le chasteau de Douvres, là où elle souhaitoit être dedans; car lui tardoit bien à estre si longuement absente de la seigneurie que tant désiroit à voir et dont cestuy de Robersart l'avoit tant informée. Si ne véoit bateau cingler par mer, ne voile tendre au vent que elle certainement n'espérât être le rapporteur de sa joie.» Un siècle plus tard, Marie Stuart fondait en larmes en quittant ce même havre de Calais. Toutes deux avaient épousé des dauphins de France; la première cherchait les illusions de l'amour sous le ciel de l'Angleterre; la seconde les laissait derrière elle et s'effrayait d'aller ceindre au delà des mers une couronne que devait briser la hache de Fotheringay.
Le duc de Bourgogne vit avec déplaisir l'asile qu'on accorda à la duchesse de Brabant; mais le moment n'était pas venu d'élever ses plaintes et de rompre avec Henri V. Le Dauphin venait de gagner la bataille de Baugé. Le roi d'Angleterre s'embarquait à Douvres avec quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers pour arrêter les succès des Armagnacs; Philippe, quoique malade, se rendit près de lui à Montreuil et, après quelques conférences, il le quitta pour aller, à son exemple, réunir son armée.
Ce fut à Mantes que le duc Philippe rejoignit Henri V. Il ne lui amenait que trois mille combattants, mais c'étaient tous des hommes d'armes d'élite. On apprit bientôt qu'à leur approche le Dauphin avait levé le siége de Chartres et s'était retiré au delà de la Loire: on n'osa pas l'y poursuivre. Les Anglais investirent la ville de Meaux, et le duc Philippe se dirigea vers le Ponthieu avec douze cents hommes d'armes pour en chasser les capitaines armagnacs, qui menaçaient déjà l'Artois et la Picardie.
Il venait de former le siége de Saint-Riquier, dont Poton de Saintraille s'était emparé, lorsqu'on apprit au camp bourguignon qu'une forte armée, rassemblée à la hâte par le Dauphin, s'approchait de la Somme, en se dirigeant vers le gué de la Blanche-Taque; c'était en ces mêmes lieux que s'était effectué le fameux passage des vainqueurs de Crécy, conduits par Godefroi d'Harcourt, et par un bizarre rapprochement, c'était un sire d'Harcourt qui occupait, pour s'opposer cette fois aux alliés des Anglais, l'ancienne position de Godemar du Fay.
Le duc de Bourgogne, qui pendant la nuit avait traversé Abbeville, ordonna aussitôt à ses arbalétriers et aux milices des communes de se porter en avant aussi rapidement qu'il leur serait possible, et il se mit lui-même, avec toute sa cavalerie, au grand trot en suivant la rive gauche de la Somme. Les Dauphinois n'avaient pas encore passé le gué, soit que le temps leur eût manqué, soit que la marée ne le permît point, et le sire d'Harcourt, voyant qu'il avait fait une marche inutile, s'était retiré vers le Crotoy. Dans les deux armées on se préparait à combattre. C'était la première fois que le duc allait assister à une bataille. Il remit son épée à Jean de Luxembourg et le requit de l'armer chevalier. Le sire de Luxembourg lui donna aussitôt l'accolade en lui disant: «Monseigneur, au nom de Dieu et de Monseigneur Sainct-George, je vous fais chevalier: et aussy le puissiez-vous devenir comme il vous sera bien besoing et à nous tous.» Puis le duc donna lui-même l'ordre de chevalerie à un grand nombre de ceux qui l'entouraient, notamment à Philippe de Saveuse, à Colard de Commines, à Jean de Steenhuyse, à Jean de Roubaix, à Guillaume d'Halewyn, à André et à Jean Vilain. Tous se montraient pleins de confiance et d'espoir; il avait été décidé, toutefois, que, pour éviter le péril, le duc Philippe se contenterait de revêtir la cotte d'acier et le gorgerin de Milan qu'avait choisis son écuyer Huguenin du Blé, et qu'un autre chevalier porterait la brillante armure où sa devise, accompagnée de fusils et de flammes, nuées de rouge clair à manière de feu, s'enlaçait parmi les écussons de ses nombreux Etats (30 août 1421).
Le sire de Saint-Léger et le bâtard de Coucy reçurent l'ordre de se porter sur le flanc des Dauphinois. Leur mouvement fut le signal du combat. Les Dauphinois se précipitèrent, lances baissées, sur leurs adversaires; les deux ailes des Bourguignons plièrent et le désordre s'y mit. Plusieurs chevaliers de Flandre cherchaient à l'arrêter par leur courage; on remarquait surtout les sires d'Halewyn, de Lannoy, de Commines, d'Uutkerke et Jean Vilain, mais la fortune leur semblait contraire. Les sires de Lannoy, d'Halewyn et de Commines furent faits prisonniers: le sire d'Humbercourt, blessé, avait partagé leur captivité. «Rendez-vous, chevalier, rendez-vous!» criait-on à Jean de Luxembourg; mais il ne répondait qu'en frappant ses ennemis. Néanmoins, tandis qu'il se détournait pour combattre, un Dauphinois s'approcha de lui et lui donna un coup d'épée à travers la figure en lui disant: «Rendez-vous sur l'heure, ou à mort!» Le sire de Luxembourg releva sa tête inondée de sang et se rendit. Le duc était lui-même environné d'ennemis; l'arçon de sa selle était brisé; un autre coup de lance avait déchiré le harnais de son coursier, et déjà un homme d'armes avait, dit-on, mis la main sur lui. Au même moment la bannière du duc s'inclina. «Tout est perdu! s'écria le roi d'armes d'Artois; et les Bourguignons se précipitèrent vers Abbeville, poursuivis par les Dauphinois qui ne songeaient plus qu'à tirer de bonnes dépouilles de leur victoire; mais Abbeville leur ferma ses portes et ils galopèrent jusqu'à Pecquigny.
Cependant le sire de Rosimbos avait relevé la bannière du duc. «Messeigneurs, disait-il aux nobles qui l'entouraient, rallions-nous, au nom de Dieu! monstrons-nous estre gentilshommes et servons nostre prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre reprochés.» Déjà les nobles de Flandre se réunissaient à sa voix, et Philippe, sauvé par leur dévouement, se plaçait au milieu d'eux en criant: _Bourgogne!_ Sans tarder plus longtemps, ils attaquèrent les Dauphinois, dont la plupart s'étaient éloignés pour atteindre les fuyards, et ils réussirent à délivrer les sires de Luxembourg et d'Humbercourt. Au premier rang de ces héros du parti Bourguignon, on distinguait Jean Vilain, jeune chevalier à la taille gigantesque qui, lâchant la bride à son robuste coursier et tenant sa hache à deux mains, renversait tous les ennemis qui s'offraient à ses regards. Partout où retentissaient ses coups terribles, la victoire le suivait, et Saintraille qui, pour la première fois de sa vie, se sentait glacé de terreur, ne lui remettait son épée qu'en se signant, parce qu'il croyait avoir trouvé en lui un adversaire surnaturel sorti de l'enfer pour le combattre.