Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 9

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La cour des pairs s'assembla le 30 juin; les ducs de Bretagne et de Bourgogne ne crurent pas devoir y assister. L'évêque de Châlons se trouvait en prison. Des douze pairs de l'ancienne monarchie, un seul siégeait: c'était l'archevêque de Rouen, Gilles Ascelin. On y eût plutôt reconnu le parlement de Philippe le Bel, car les deux frères du roi y eurent pour collègues Gauthier de Châtillon, Béraud de Mareuil et Miles de Noyers, selon la disposition du traité d'Athies, qui permettait au roi de remplacer les pairs absents par «de grans et haus hommes de son conseil.» Ils donnèrent défaut contre le comte de Flandre, et décidèrent qu'il s'était notoirement rendu coupable d'une rébellion qui entraînait l'excommunication et la forfaiture de tous ses biens.

L'arrêt de Louis X fut publié le 13 juillet; après un exposé des désobéissances des Flamands, il portait que s'ils ne se soumettaient point à la volonté du roi avant l'octave de sainte Marie Madeleine, ils encourraient toutes les clauses pénales stipulées par le traité d'Athies, et déclarait «toutes personnes qui, par faict, par parole, par conseil, par faveur et autre manière, sont et ont esté aydans et consentans des meffaicts et rébellions, excommuniés et despartis de la sainte Eglise, rebelles, traistres, parjures, ennemis et coupables de lèse-majesté.» Il confisquait «leurs autorités, dignités, honneurs, libertés, immunités, franchises, priviléges, chasteaux, terres, villes, vassaux, fiefs, hommages, jurisdictions perpétuelles et à temps, ainsi que tous autres droits et biens qu'ils peuvent avoir.» Tous les Flamands étaient proscrits du royaume; ceux que l'on arrêterait immédiatement étaient condamnés «à estre serfs et esclaves;» quant à ceux que l'on trouverait en France après l'octave de la Madeleine, on devait les mettre à mort «sans attendre aucun jugement, et en quelque lieu qu'ils fussent prins.» Il était défendu aux marchands de poursuivre leurs relations commerciales avec les Flamands, ou de leur payer les sommes qui leur étaient dues; quiconque recèlerait leurs biens devait être puni de mort; leurs dénonciateurs étaient admis à partager les bénéfices des confiscations avec les trésoriers royaux; «mais qu'ils nous rendent, ajoute l'ordonnance de Louis X, les corps vifs ou morts.»

Trois jours après, Robert de Cassel renvoya au roi l'hommage du fief de Broigny, situé en Espagne; il tenta en même temps une dernière démarche, où il appelait de l'arrêt du 14 juillet aux généreuses déclarations du mois d'avril. Dans une lettre qui fut confiée à un moine de Grammont, il observait que le traité d'Athies, quelque dur qu'il fût, n'avait point ordonné le démembrement de la Flandre, que Philippe le Bel lui-même avait renoncé à l'exécution des conditions les plus onéreuses, puisqu'il avait fait rendre la liberté aux otages donnés après le traité d'Arras; que la Flandre avait d'ailleurs le droit légitime de se plaindre des alliances du roi de France avec la maison d'Avesnes, qui n'avait jamais renoncé à ses prétentions héréditaires à la Flandre; «et bien que les gens du pays de Flandre soient simples, ajoutait-il, ne sont-ils mie si ignorans qu'ils ne voient bien et aperçoivent à quelle entente on faict telles choses et quels périls en peuvent suivre et advenir.» Puis il s'étonnait de ces mesures rigoureuses au milieu de l'enthousiasme d'un nouveau règne commencé sous de si heureux auspices, et invoquait les souvenirs d'une époque dont toute la France vénérait les bienfaits. «Votre joyeuse advenue au règne devroit estre abondante et pleine de toute grâce et pitié... Vous eussiez dû recevoir monsieur mon père en vos hommages en tel point d'estat et de franchise, comme on le tenoit anciennement du temps du roy saint Louis... Si pouvoient les Flamands fermement espérer que vous, au temps de vos joyeuses advenues au règne, et à leur humble suppliement, osteriez tous mauvais usages et nouvelletés levés en préjudice de leur ancien estat et franchise, et les remettriez à leurs anciennes coustumes et droictures, mesmement quand vous l'avez ainsy faict et octroyé aux autres de votre règne, qui le vous ont requis et demandé. Toutes choses dessudites veues, disait Robert de Cassel en terminant, j'aperçoy, si comme il me semble, tout tourner et tendre à la destruction de monseigneur mon père et de son païs de Flandres, ausquels je suis plus astraint que à nulle créature du monde; je ne puis, ne ne dois par raison plus voir, porter, ne soustenir les trop grandes durtés, inhumanités et meschiefs que on leur faict; ainçois m'astrainct droict de nature et de sang, et la foiauté que je dois à monsieur mon père. Et tout soit-il que je sois tenu à vous pour la raison du fief de Brougny, si je suis plus tenu de garder l'estat et l'honneur de monsieur mon père, et me mettray avec luy pour sauver l'honneur et l'estat de luy et de son pays, mesmement à leur défense, et en soustenant leur bon droict qui est clair et notoire à Dieu et au monde, je ne croy rien mesfaire envèrs vous, par quoy mon fief doit esloigner de moi. Très-puissant sire, si me dépars de vous, triste, dolent et en très-grand amertume de cœur de ce que les choses sont ainsy, et me tray à la partie de monsieur mon père... Dieu vous doint bon conseil!»

Louis X ne craignait plus les _alliés_; triomphant de leurs dissensions, il leur retirait déjà tout ce qu'il leur avait accordé. Lorsqu'il quitta Paris le 31 juillet pour aller envahir la Flandre, il remit l'oriflamme à Harpin d'Erqueries, qui avait été, aux célèbres conférences de Tournay, le collègue d'Enguerrand de Marigny et de Guillaume de Nogaret.

Le roi de France avait résolu d'exterminer les communes de Flandre par la famine, avant de les faire périr par le glaive. Les ordres les plus sévères avaient été donnés pour qu'on ne leur portât point de denrées de France. Le comte de Hainaut et le duc Jean de Brabant devaient les repousser de leurs frontières. Le roi se vantait aussi de leur fermer la mer. Dès le 18 juillet, il avait écrit au roi d'Angleterre pour lui faire part de la sentence prononcée contre le comte de Flandre. «Pour ce, lui disait-il, nous vous requérons, sur la féauté et l'amour en quoi vous estes tenu à nous et les alliances qui sont entre vous et nous, que les dits Flamens, nos ennemis, avec tous leurs biens, là où il porront estre trovés, faites prendre et mettre par devers vous, comme forfaits à vous, serfs et esclaves à tous jours.» Il réclamait en même temps l'envoi d'une flotte anglaise sur les côtes de la Flandre; mais Edouard II ne pouvait disposer de ses vaisseaux qui combattaient les Ecossais, et au lieu de faire arrêter les marchans flamands comme «serfs et esclaves,» il leur accorda un délai de quarante jours pour sortir de son royaume.

Guillaume d'Avesne, comte de Hollande et de Hainaut, montrait plus de zèle contre la maison de Dampierre. Il s'était engagé, moyennant un subside de cent quarante mille livres bons petits parisis, à attaquer la Flandre avec cinquante mille hommes. En effet, il ne tarda point à réunir une nombreuse armée: on craignait qu'il ne débarquât dans le Zwyn ou n'envahît l'île de Cadzand, et déjà les communes flamandes, trompées par de faux bruits, envoyaient leurs hommes d'armes de ce côté, lorsqu'on apprit que le comte Guillaume d'Avesnes remontait l'Escaut avec onze cents navires ornés de somptueuses bannières, et se dirigeait vers Anvers, au son des trompettes et des concerts des ménestrels. Partout où il passait il faisait brûler les villages et livrait les campagnes voisines du fleuve à la dévastation. Ce fut ainsi qu'il s'avança jusqu'auprès de Rupelmonde.

Cependant le roi de France était entré le 2 septembre à Lille. «Il conduisait avec lui, dit un historien contemporain, une armée telle qu'aucun roi de France n'en avait jamais eue de si redoutable ni de si puissante; il était lui-même très-irrité contre les Flamands dont il voulait se venger en subjuguant tout leur pays.» Les hommes d'armes français, qui obéissaient à cinquante-quatre comtes, se réunirent au nord de Lille, à Bondues: de là ils s'avancèrent vers ces plaines fatales de Courtray, où blanchissaient encore les ossements de leurs pères. Louis X avait placé son camp entre Lauwe et Belleghem: il avait ordonné la construction d'un pont sur la Lys; mais les milices flamandes, qui se tenaient de l'autre côté de la rivière, le détruisirent. Il fallait donc que le roi continuât sa marche, mais il hésitait; deux lieues à peine le séparaient du ruisseau de Groeninghe. Des pluies continuelles se succédaient avec une telle violence que la mémoire des hommes n'en connaissait point d'exemple. Les chevaux s'enfonçaient dans la boue; tous les chemins étaient devenus impraticables pour les chariots qui transportaient les vivres; les chevaliers eux-mêmes ne trouvaient plus d'abri dans leurs tentes. En vain des sergents d'armes avaient-ils essayé de se consoler de leur inaction en allant piller quelques villages ou quelques fermes isolées: ils s'égaraient ou tombaient dans les embûches qu'on leur préparait, et la plupart ne reparaissaient point; on racontait déjà dans le camp français que les communes flamandes accouraient pour entourer l'armée de toutes parts: Louis X assembla ses barons et décida qu'il fallait renoncer à la guerre pour chercher un refuge à Tournay.

Telle fut la précipitation que mirent les Français dans leur retraite, qu'ils se contentèrent de brûler quelques-unes de leurs tentes et abandonnèrent toutes leurs machines, leurs chariots et leurs approvisionnements. Cette scène de confusion se passait au milieu de la nuit, de peur que les communes flamandes ne remarquassent ce mouvement et ne cherchassent à en profiter. Lorsque, aux premières heures du jour, on vint annoncer aux échevins de Tournay que l'on apercevait au loin une multitude de chevaliers et de fantassins français se pressant en désordre vers l'Escaut, ils crurent qu'une autre bataille de Courtray avait été livrée, et firent fermer les portes de la ville. Enfin, à l'heure des vêpres, au milieu d'un violent orage, l'un des fugitifs, épuisé de faim et de soif, fit demander l'hospitalité à l'abbaye de Saint-Martin. Un seul moine se rendit au devant de lui pour le recevoir: c'était le roi de France. Il resta quatre jours à Tournay, puis partit pour Paris.

Le comte Guillaume d'Avesnes avait brûlé Baechten, et se préparait à assiéger Rupelmonde quand il reçut la nouvelle de la retraite du roi. Il eut soin de la cacher, et faisant prendre les armes à tous les siens sous le prétexte d'aller punir quelques pêcheurs qui avaient arrêté des barques chargées de vivres, il se dirigea vers Calloo où il fit incendier toutes les habitations et percer les digues; de là, il retourna en Hollande.

Malgré les efforts des vaisseaux français et hollandais, auxquels se joignirent ceux que l'amiral anglais, Jean de Stourmey, avait récemment ramenés d'Ecosse, une flotte flamande, secondée par les navires du port de Bayonne, n'avait cessé de tenir la mer et d'enlever les blés et les vins de France. En même temps, les communes de Brabant s'empressaient, malgré la défense du duc Jean, de partager avec les communes flamandes les approvisionnements qu'une longue disette les obligeait à faire venir des pays voisins.

Gauthier de Châtillon n'avait pu effacer la honte de Louis le Hutin en s'emparant du château d'Helchin, après avoir mis quelques Flamands en fuite près du pont d'Espierres: les milices de nos communes parcouraient tout l'Artois sans trouver de résistance. Un cardinal se rendit en Flandre, afin de chercher à mettre un terme à ces scènes de pillage et de désolation; par ses soins fut conclue une trêve qui devait durer jusqu'au 22 juillet 1316.

Au milieu de ces discordes et de ces malheurs une horrible contagion s'était déclarée et faisait sentir plus vivement le besoin de la paix. Les uns attribuaient la peste aux pluies de l'automne; les autres la croyaient le résultat de la famine qui tourmentait les pauvres: le tiers de la population succomba dans le nord de l'Europe. A Tournay, ses ravages furent affreux, et parmi les villes de la Flandre qui comptèrent le plus de victimes, on peut citer celle d'Ypres.

La peste régnait encore, lorsque le roi Louis X mourut presque subitement à Vincennes le 4 juin. Il ne laissait que des filles de sa première femme, Marguerite de Bourgogne; mais la reine Clémence de Hongrie était grosse au moment de sa mort. L'aîné des frères de Louis X, Philippe de Poitiers, qui fut depuis surnommé Philippe le Long, se fit proclamer régent, grâce à l'appui de Gauthier de Châtillon, qui saluait, dans le comte de Poitiers, le digne héritier de Philippe le Bel et de Louis le Hutin.

Les députés des communes flamandes s'étaient rendus en France pour y négocier la paix; des conférences s'ouvrirent à Pontoise; ils y obtinrent que les relations commerciales fussent rétablies, mais les conditions qu'on leur proposa étaient rudes et dures. Le régent du royaume exigeait que le comte de Flandre prît part à la première croisade qui serait prêchée par le pape; que Robert de Cassel fît successivement un pèlerinage à Notre-Dame de Vauvert, à Notre-Dame de Rochemadour, à Notre-Dame du Puy, à Saint-Gilles en Provence et à Saint-Jacques de Compostelle. Les châteaux de Courtray et de Cassel devaient être démolis; les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune ne pouvaient plus être réclamées par le comte de Flandre, qui était tenu d'accepter l'arbitrage du comte de Poitiers dans ses différends avec le comte de Hainaut. De plus, il fallait qu'il assurât l'héritage de ses Etats à l'aîné des fils de Louis de Nevers, qui épouserait la fille de Louis, comte d'Evreux, fils de Philippe le Hardi. Un délai, qui devait expirer le 1er août, fut accordé aux communes flamandes pour qu'elles délibérassent.

Les députés de la Flandre ne tardèrent point à retourner à Paris, et ils y signèrent le 10 août une convention relative à la prolongation des trêves. De nouvelles négociations eurent lieu, mais elles n'amenèrent aucun résultat favorable, et le 1er septembre, les députés des communes flamandes acceptèrent les propositions qui leur avaient été faites au mois de juillet par Jacques de Maubeuge, telles que nous les avons rapportées plus haut.

Cependant les troubles qui agitaient la France empêchèrent l'exécution de ce traité. Après la mort de Louis X, Robert d'Artois avait réuni dix-huit cents chevaliers pour réclamer les domaines de son aïeul. A Amiens, il fut accueilli avec le même empressement par la commune et par Ferri de Pecquigny, issu de la maison des vidames de cette antique cité. Doulens, Hesdin, Avesnes, lui ouvrirent leurs portes. La commune d'Arras chassa Gauthier de Châtillon pour s'associer à ce mouvement. Partout où passait Robert d'Artois, il promettait de maintenir les libertés et les priviléges des bourgeois.

Le comte de Poitiers avait rassemblé une armée; il réussit à persuader à Robert d'Artois de se rendre à Paris pour s'y soumettre au jugement des pairs; mais il n'avait obtenu ce résultat qu'après avoir conclu, le 17 juillet, un traité par lequel il fiançait l'aînée des filles de Louis X au duc de Bourgogne, et déclarait que si l'enfant dont la reine était grosse était aussi une fille, ces deux princesses se partageraient la Navarre, la Champagne et la Brie, et _donneraient quittance_ du reste du royaume de France. Cette éventualité ne se réalisa point. Clémence de Hongrie devint mère d'un fils qui ne vécut que peu de jours, et de nouvelles dissensions éclatèrent. Philippe de Poitiers, sacré roi à Reims, rencontra des ennemis jusque dans ses frères, et le duc de Bourgogne n'hésita plus à réclamer, au nom de sa fiancée, non la Champagne ou la Brie, mais le trône même de France.

La Flandre intervint de nouveau dans la lutte. Tandis que Jean de Fiennes se plaçait à la tête des _alliés_ d'Artois, Louis de Nevers, retiré dans ses domaines de Réthel, y fortifiait ses villes et ses châteaux pour soutenir le parti du duc de Bourgogne. Il s'était associé dans ce but à Gui de Chaumont, à Jean de Varennes et à d'autres chevaliers champenois, afin qu'une même ligue ralliât tous les mécontents depuis la Saône jusqu'à la mer.

Dans ces circonstances, le pape Jean XXII interposa sa médiation pacifique. L'archevêque de Bourges et Bérenger de Landora, maître de l'ordre des Frères prêcheurs, désignés comme légats pontificaux, montrèrent tant de zèle dans l'accomplissement de la tâche qui leur avait été confiée, que le duc de Bourgogne renonça à la main de la fille de Louis X pour épouser la fille de Philippe le Long, héritière présomptive de la couronne aux mêmes titres. Robert de Béthune est compris dans ces négociations aussi bien que Louis de Nevers, qui rend hommage de ses domaines au nouveau roi le 13 septembre 1317.

Dès l'année précédente, le pape avait adressé au comte de Flandre des lettres par lesquelles il l'exhortait vivement à ne pas retarder par ses querelles particulières l'époque où tous les princes chrétiens prendraient les armes pour délivrer la terre sainte; il avait en même temps cru devoir représenter au roi de France combien il était important de traiter avec la Flandre. «Vous n'ignorez point, mon fils, lui mandait-il, et ceci est connu de l'univers presque entier, depuis combien d'années la guerre de Flandre trouble le royaume de France, combien de morts d'hommes en ont résulté, au péril des âmes, et quelles sont les dépenses auxquelles elles ont donné lieu, de telle sorte que la France a éprouvé qu'il n'y a point d'ennemis plus terribles que ceux qu'une nation porte dans son propre sein.»

La réconciliation du roi et de la Flandre paraissait si nécessaire à la paix de l'Europe, que les rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon, de Portugal, chargèrent leurs ambassadeurs de la seconder. Enfin, après de longues discussions, l'archevêque de Bourges et le maître de l'ordre des Frères prêcheurs obtinrent, le 4 novembre, que l'on recourrait à l'arbitrage du pape, avec cette réserve que les communes flamandes et le roi ne devraient s'y conformer «qu'en ce qui serait de leur pure et franche volonté.»

Robert de Cassel se rendit lui-même à Avignon avec les députés des villes de Flandre. Ils ne réclamaient point l'annulation des traités conclus avant l'avénement de Philippe le Long; mais ils exposaient dans un langage énergique que, puisqu'on exigeait de la Flandre des gages si importants de son respect pour les traités, il était juste que le roi donnât également des garanties pour l'observation de la paix. Ils formulèrent à ce sujet trois demandes: la première portait que les pairs, les conseillers, les barons et les évêques de France jureraient d'aider des Flamands contre le roi s'il manquait à son serment; la seconde attribuait à la cour des pairs le droit de connaître de toutes les violations des traités; par la troisième, ils exprimaient le vœu qu'en ce cas le roi fût soumis au jugement de l'Eglise et frappé d'interdit. Ils ajoutaient que si le roi consentait à leur restituer les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, des garanties moins complètes leur paraîtraient suffisantes.

La décision du pape Jean XXII, publiée le 8 mars 1317 (v. st.), fut impartiale: «Nous sommes d'avis, et c'est à titre d'avis que nous avons prononcé à cet égard, écrivait-il au roi de France, que vous fassiez jurer, par une personne que vous choisirez, que vous observerez inviolablement les traités, en obligeant, pour l'observation de ce serment, tous vos biens présents et futurs; tous vos successeurs prêteront le même serment le lendemain du jour où les comtes de Flandre, étant reçus à la foi et à hommage, auront pris le même engagement. Vous vous efforcerez aussi, autant que cela dépend de vous, de persuader à votre frère, à vos oncles et à vos cousins les comtes de Valois, de Bourbon et de Saint-Pol, ainsi qu'aux pairs de France, de se lier par les mêmes promesses, de telle sorte que si vous faisiez quelque chose contre ces traités, ils ne soient pas tenus de vous aider et de vous assister; mais ils seront complètement dégagés de toutes ces promesses, si ce sont les Flamands qui violent la paix.»

Les députés des communes flamandes se contentèrent de répondre qu'ils n'avaient point le pouvoir d'adhérer à cette décision arbitrale, mais qu'ils se hâteraient d'aller la communiquer aux bonnes villes dont ils étaient les mandataires. Le pape, qui avait déjà fait part de sa décision à plusieurs rois de l'Europe, parut toutefois étonné qu'ils n'eussent point approuvé avec empressement une transaction qui leur était si avantageuse; et dans une bulle du 20 mars, il menaça les villes de Flandre d'une sentence générale d'interdit si elles continuaient à empêcher le rétablissement de la paix. Dans d'autres lettres, le pape, rappelant les progrès des infidèles en Asie, exhortait le comte, dans les termes les plus pressants, à ne pas laisser à sa postérité un héritage de haines et de discordes.

Le 9 avril, le roi de France fit citer Robert de Béthune par Thomas de Morfontaine et Philippe de Précy, afin qu'il se rendît à Paris, dans le délai de quatre semaines après les fêtes de Pâques, pour jurer le traité du 1er septembre 1316. Aussitôt après une sentence d'interdit fut lancée contre la Flandre, et maître Réginald, chapelain de Philippe le Bel et de Philippe le Long, prêcha publiquement à Paris qu'il était aussi licite et aussi méritoire de porter les armes contre les Flamands que contre les Sarrasins.

Cependant le pape avait résolu de faire une nouvelle tentative auprès des communes flamandes, avant de confirmer l'excommunication prononcée à Paris. Il chargea de ce soin deux frères mineurs, dont l'un appartenait à la Flandre, Etienne de Nérac et Guillaume de Gand; le troisième légat, qui avait été peut-être désigné sur la recommandation du roi de France, était un frère prêcheur de Paris, nommé Pierre de la Palu, qui figurera plus tard dans le procès de Robert d'Artois comme le docile instrument des volontés de Philippe de Valois. On racontait de toutes parts que Pierre de la Palu avait répété à Paris, dans une procession solennelle, les discours les plus violents de maître Réginald, et qu'il avait même ajouté qu'il était permis de mettre à mort les Flamands excommuniés, aussi bien que des chiens. S'il était au pouvoir de Guillaume de Gand de faire réussir une démarche dont le but était la conciliation, la présence de Pierre de la Palu dans cette ambassade devait nécessairement la rendre impossible, car il apprit bientôt lui-même combien il était haï de ce peuple qu'on l'accusait d'avoir insulté. Aussi, dès qu'il fut à Courtray et pendant qu'il faisait demander au comte en quel lieu il pourrait s'acquitter de sa mission, il réfléchit sur sa position et la trouva périlleuse. De concert avec ses collègues, il résolut de mettre désormais la plus grande modération dans ses paroles et de s'abstenir de menaces, parce que les Flamands, inaccessibles à tout sentiment de crainte, semblaient plus disposés à s'en irriter qu'à s'en laisser effrayer. Il jugea même convenable de leur parler de leur gloire nationale, afin de les adoucir en flattant leur vanité. Frère Guillaume de Gand fut chargé d'écrire au confesseur du comte de Flandre qu'ils espéraient un bon accueil, puisque leur ambassade serait toute pacifique.