Part 8
Louis de Nevers répondit à cette sentence par un acte solennel d'appel au pape et à l'empereur qui fut lu le jour de Pâques 1313, dans l'église des Frères prêcheurs de Gand, en présence de l'abbé de Tronchiennes et d'un grand nombre de chevaliers et de bourgeois dévoués à sa cause, parmi lesquels il faut nommer Rasse de Gavre, Gérard de Masmines, Robert de Saemslacht, Gérard de Rasseghem, Gauthier d'Harlebeke, Paul de Langhemarck, Philippe Uutendale, Lannot Damman, Guillaume Bette, Guillaume Wenemare, Guillaume de Vaernewyck. Dans cette protestation contre le système tyrannique du roi de France, le jeune prince rappelait tout ce qui s'était passé depuis neuf ans. S'élevant d'abord contre le traité d'Athies, où son sceau n'avait été apposé, disait-il, que par le duc de Brabant, il se plaignait vivement des attentats dirigés contre sa propre liberté et celle de ses enfants, «ce qui a fait croire, ajoutait-il, que le roi agit ainsi pour anéantir la race et la dynastie des comtes de Flandre, afin de pouvoir réunir plus aisément à ses domaines la Flandre qu'il convoite depuis longtemps.» Plus loin, il examinait la légalité de la sentence prononcée contre lui: «Ceux qui m'ont jugé, disait-il, sont des personnes non nobles et de naissance obscure, qui ne peuvent décider, ni par droit, ni par coutume, du sang, du rang et des honneurs des nobles; cela serait contre Dieu, contre la raison, contre la nature et les bonnes mœurs, et l'on ne peut souffrir que quelques hommes du peuple foulent aux pieds notre gloire et notre puissance. La plupart d'entre eux n'espéraient-ils pas d'ailleurs recevoir une part considérable des biens qu'ils m'enlevaient? Le droit et la coutume de la cour de France ordonnent notoirement que le rang, l'honneur, la puissance et la vie des nobles soient soumis au jugement de leurs pairs, et non point à celui de la chambre du roi.» Puis il répétait toutes les accusations que les rumeurs populaires dirigeaient contre les ministres de Philippe le Bel. «Est-il permis de reconnaître le pouvoir de juger qui que ce soit à des hommes fameux par leur origine ignominieuse, leurs infamies et leurs crimes? Je citerai, entre autres, Enguerrand de Marigny et Guillaume de Nogaret: ne considère-t-on point universellement Enguerrand de Marigny comme un magicien si habile qu'il entraîne le roi à son gré vers tout ce qui lui plaît, sans qu'il écoute les conseils des personnes les plus respectables par leur position et leur dignité? N'est-il point connu de tous que Guillaume de Nogaret a osé attenter d'une main sacrilége à la vie et à l'autorité du très-saint pape Boniface VIII, de bonne mémoire? Ne savons-nous pas que les ancêtres de ce Guillaume de Nogaret ont été condamnés pour hérésie et ont péri dans les flammes qu'ils avaient méritées? Il est donc évident que ce Guillaume de Nogaret est un homme pervers et hérétique, car les fils ne ressemblent que trop souvent à leurs pères, et cependant ce sont ces deux hommes qui, n'écoutant que leurs haines, ont excité le roi contre moi!»
Quelque énergique que fût cet acte d'appel, ce ne fut qu'une manifestation stérile. Le pape se contenta d'adresser à Nicolas Caignet, confesseur du roi de France, qu'il avait récemment délégué pour inviter les princes chrétiens à se croiser, de longues lettres où il se plaignait des projets belliqueux de Louis de Nevers et des communes de Flandre, et exprimait ses vœux pour le rétablissement de la paix, lors même qu'il dût être nécessaire de modifier les traités imposés aux Flamands, ou les serments que l'on avait exigés d'eux à cet égard. Quant à l'empereur, il était retenu en Italie par les dissensions des Guelfes et des Gibelins, et la protestation du 14 avril 1313 lui avait à peine été remise lorsqu'il expira, empoisonné, le 24 août. Peut-être Henri de Luxembourg eût-il répondu à cette voix qui lui rappelait que l'empereur est supérieur à tous les princes temporels. Henri de Luxembourg devait beaucoup à la maison de Flandre à laquelle il n'était lui-même point étranger. Philippe de Thiette était mort à Naples, après avoir vaillamment servi la cause des Gibelins. Son frère, Gui de Namur, «homme d'un grand courage et d'une haute renommée,» selon le témoignage de Villani, avait également rendu le dernier soupir, emporté par une épidémie au moment où il venait de contribuer à la prise de Brescia. Enfin, Henri de Flandre remplissait dans son armée les fonctions de maréchal: aussi intrépide que Gui et que Philippe, il avait reçu de l'empereur le comté de Lodi, et peu après les Pisans lui avaient offert la seigneurie de leur république. Un grand nombre de chevaliers flamands combattaient avec lui en Italie, ils pleurèrent amèrement la perte d'un empereur dont ils chérissaient les vertus, et bientôt après, d'un commun accord, ils résolurent, dit-on, d'opposer au roi de France un nouvel adversaire, celui dont il pouvait le plus redouter la haine: il ne s'agissait de rien moins que d'élire empereur Louis de Nevers, et d'appeler tout l'empire à soutenir la querelle de la Flandre, mais la faiblesse du parti des Gibelins en Italie fit échouer leur dessein.
Cependant l'influence de Louis de Nevers semblait dominer en Flandre. Robert de Béthune avait été invité à se trouver à Paris aux fêtes de la Pentecôte pour assister à une assemblée solennelle où tous les barons devaient prendre la croix: comme le duc de Bretagne, il craignit que le roi, par une nouvelle ruse, ne cherchât dans la sainteté d'un vœu religieux un prétexte pour l'éloigner de ses Etats, et lorsque, cédant enfin aux instances des légats du pape, il se rendit à Arras, il se plaignit vivement d'avoir été trompé par Enguerrand de Marigny, en livrant au roi les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune. Sommé bientôt après par Philippe le Bel de renouveler l'hommage qu'il lui devait, il répliqua que le serment de fidélité qu'avaient prêté ses aïeux avait toujours embrassé tout le comté de Flandre dont dépendaient ces trois châtellenies, et qu'il ne pouvait prendre d'autre engagement. Le roi exigeait aussi qu'il fît abattre ses forteresses, et lui remît cinq cents hommes d'armes: il avait déclaré que le comte de Flandre «tant avoit meffait que jà paix n'en seroit s'il ne l'amendoit à sa volonté.» Robert de Béthune ne céda point: on rapporte même qu'il osa répondre, en présence d'Enguerrand de Marigny, «que le roi estoit mal conseillé, qui telle demande luy faisoit.»
Philippe le Bel se prépara dès ce moment à la guerre. Parmi les ressources qu'il employa pour remplir son trésor, sans cesse épuisé par ses intrigues ou ses crimes secrets, se trouve la taille imposée à la commune de Paris. Un grand nombre de marchands flamands qui s'étaient fixés sur les bords de la Seine y sont cités; tels sont: Thibaut le Flamand, qui donna peut-être son nom à la rue Thibaut-aux-dés; Renier le Flamand, de la rue des Bourdonnais; Guillaume le Flamand, du porche Saint-Jacques; Guillaume le Gantois, Jean le changeur, de la rue Perrin Gosselin; il semble même que Philippe le Bel les ait rançonnés avec une odieuse partialité, car Wasselin de Gand, drapier en gros dans la rue au Cerf, fut le plus imposé de tous les bourgeois de Paris: il paya deux fois plus que la paroisse des Saints-Innocents et la paroisse de Saint-Sauveur, et quatre fois plus que toute la paroisse de Saint-Laurent.
Le roi de France employa des moyens plus énergiques pour faire accepter la paix aux communes de Flandre: il avait résolu de les frapper dans les relations les plus importantes de leur commerce, et ce fut à sa prière que le roi Edouard II ordonna tout à coup, le 19 juin 1313, qu'on arrêtât dans tous les ports d'Angleterre les marchands flamands, excepté ceux d'Ypres que Philippe le Bel croyait plus favorables à ses intérêts. Cette nouvelle répandit dans toute la Flandre une consternation profonde. Si l'agriculture avait été ruinée par les guerres, l'industrie avait du moins maintenu la prospérité des communes flamandes; les vengeances de Philippe le Bel allaient enfin l'atteindre, et telle était la terreur dont les communes furent saisies, qu'elles envoyèrent leurs députés au parlement convoqué à Courtray, moins pour discuter les prétentions du roi de France que pour se hâter de s'y soumettre. Ces prétentions n'avaient jamais été plus exorbitantes: il fallait que les Flamands payassent toutes les sommes stipulées par le traité d'Athies, et qu'ils s'engageassent à démolir les fortifications de toutes leurs villes, en commençant par celles de Gand et de Bruges; ils devaient de plus donner comme gage de l'accomplissement de ces promesses le château de Courtray, et remettre un grand nombre d'otages, parmi lesquels on avait désigné Robert de Cassel, fils du comte.
Un traité qui reproduisait toutes ces dispositions fut signé à Arras le 31 juillet. Le comte de Flandre prêta sur les saints Evangiles, en présence du cardinal Nicolas Caignet, confesseur du roi, le serment de les exécuter. Immédiatement après, Robert de Cassel se constitua prisonnier et fut conduit d'abord à Pontoise, puis à Verneuil: le château de Courtray avait déjà été livré aux Français.
Cette paix avait duré neuf mois, quand vers les premiers jours de juin 1314, le roi, qui craignait de plus en plus l'influence de Louis de Nevers sur les communes flamandes, envoya en Flandre des sergents d'armes pour l'arrêter: ce fut le signal de l'insurrection. Louis de Nevers, protégé par ses amis, fit publier le 26 juin, par son procureur Nicolas de Marchiennes, une nouvelle protestation, réponse violente aux persécutions de Philippe le Bel; et les communes, s'empressant de prendre les armes, chassèrent aussitôt le bailli du roi du château de Courtray, afin que, si le sort de la Flandre devait une seconde fois se décider dans les mêmes plaines, elles n'eussent du moins plus à redouter d'attaques semblables à celles du châtelain de Lens en 1302.
Le 1er août 1314, une grande assemblée, composée principalement des députés des bonnes villes du royaume, fut tenue au palais de Paris. Philippe le Bel se montra au peuple sur un échafaud avec ses conseillers, parmi lesquels siégeait au premier rang Enguerrand de Marigny, que les chroniques de Saint-Denis appellent à la fois coadjuteur du roi et gouverneur de tout le royaume, et celui-ci exposa les motifs qui avaient donné lieu à la convocation de cette assemblée. Il rappela successivement la rébellion de Ferdinand de Portugal, coupable d'avoir oublié qu'il ne tenait le comté de Flandre que comme gardien et en sujétion de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et celle du comte Gui qui avait été une cause de dépenses incalculables. Puis il raconta que Robert de Béthune et les échevins de Flandre se montraient disposés à ne pas observer la paix qu'ils avaient acceptée. Tous ces beaux discours se terminèrent par une nouvelle demande de subsides pour soutenir une guerre qui devenait de plus en plus probable.
Par des lettres qui portent la date du 11 août, Philippe le Bel avait cité le comte de Flandre à comparaître, dans le délai de trente jours, devant son parlement, sinon tous les Flamands devaient être excommuniés, et ceux d'entre eux qui tomberaient au pouvoir du roi mis à mort sans forme de justice. Robert de Béthune envoya des députés à Paris, mais on refusa de les recevoir, et Guillaume de Nogaret déclara au nom du roi que toutes les terres tenues en fief par le comte de Flandre étaient confisquées au profit du roi, et qu'elles seraient réunies à ses domaines par la force des armes. En exécution de cette sentence, l'archevêque de Reims et l'abbé de Saint-Denis se rendirent à Tournay et y proclamèrent solennellement, aux portes de l'église de Notre-Dame, l'excommunication des Flamands. Cependant la commune de cette ville se montrait peu favorable au roi; ce qui accroissait les murmures, c'était la merveilleuse aventure du sire de Vierzon, à laquelle un grand nombre de bourgeois refusaient d'ajouter foi. Un mouvement d'insurrection éclata contre le châtelain. On le saisit et on le força d'avouer qu'il n'était qu'un pauvre paysan, nommé Jacques Ghestel, que de brillantes promesses avaient engagé à jouer le rôle qu'il avait rempli. Le peuple, dans sa colère, l'ensevelit vivant.
Déjà les communes flamandes avaient commencé la guerre. Elles s'étaient emparées du château d'Helchin et assiégeaient Lille, lorsque les hommes d'armes, convoqués à Paris par le roi de France, parurent sur toutes les frontières de la Flandre. Quatre armées allaient les attaquer à la fois: celle du roi de Navarre, fils aîné du roi, occupait Douay; celle du comte d'Evreux marchait au secours de Lille, et le comte de Valois entrait à Tournay, tandis que Philippe de Poitiers se dirigeait vers Saint-Omer.
Les milices flamandes ne reculaient point; elles étaient prêtes à combattre, quand on apprit tout à coup qu'Enguerrand de Marigny avait proposé une trêve, ratifiée aussitôt à Orchies, le 13 septembre, par le roi de Navarre: la première condition qui s'y trouvait tracée était la délivrance immédiate de Robert de Cassel et de tous les otages retenus en France. On accusa depuis Enguerrand de Marigny de s'être laissé corrompre par l'or des communes de Flandre; il eût été plus juste de voir dans sa crainte de la guerre l'image de la pusillanimité du roi. «La grande armée du roi de France, écrit le continuateur de Guillaume de Nangis, rentra honteusement dans ses foyers.»
Pour suffire aux frais de cette expédition, le roi de France avait demandé aux bourgeois le cinquième de leurs biens, aux nobles le cinquième de leurs revenus. Tant d'exactions devaient enfin soulever une résistance universelle. La France avait eu son roi Jean: elle eut comme l'Angleterre sa confédération des nobles et des communes. Les sires de Fiennes en furent les chefs en Artois, et des associations semblables se formèrent aussitôt parmi les nobles et les bourgeois du Vermandois, du Ponthieu, de la Champagne et de la Bourgogne, afin de mettre un terme aux impôts illégaux et à la falsification des monnaies, «laquelle chose, disaient-ils, nous ne pouvons soufrir, ne soutenir en bonne conscience; car ainsi perdrions nos honneurs, franchises et libertez, et nous et cils qui après nous venront.» Tous avaient juré de maintenir la liberté de la France en s'opposant vaillamment aux usurpations du pouvoir royal.
Les _alliés_ (tel était le nom que l'on donnait aux barons et aux bourgeois des communes) se réunirent et résolurent d'aller exposer leurs plaintes au roi. «Sire, lui dirent-ils, de toutes parts l'on court aux armes, et si vous ne nous écoutez, nous sommes aussi prêts à vous combattre. Nous voulons être tous francs en France, et il est temps de réparer nos griefs; car vous n'avez cessé de piller votre peuple: vous êtes le premier de nos rois qui ait osé le soumettre à des tailles. Vous avez violé le serment que vous avez prêté à Reims, puisque vous étiez tenu de gouverner loyalement et selon droiture... Souvenez-vous plutôt de vos ancêtres, souvenez-vous du roi Louis, votre aïeul. De son temps, on ne connaissait ni les dixièmes, ni les cinquièmes. Combien on devait aimer un tel roi!» Un vieillard, presque centenaire, exprimait ainsi ses naïfs regrets pour une époque à la gloire de laquelle il n'était point étranger: c'était Jean de Joinville, l'ami et l'historien du saint roi, qui venait protester, au nom des vertus de Louis IX, contre la déloyauté de Philippe le Bel.
Philippe le Bel se vit réduit à céder et à s'incliner devant cette puissante manifestation en supprimant les maltôtes et les tailles. Triste spectacle que celui de tant de faiblesse après tant de violences et tant d'orgueil!
Le dernier acte de l'autorité du roi de France avait été l'odieuse immolation de Jacques de Molay, et l'on assurait que le grand maître de l'ordre du Temple avait ajourné au tribunal de Dieu, du haut de son bûcher, le pape, le roi et ses juges; quarante jours après, Clément V rendait le dernier soupir près d'Avignon, à peine entouré de quelques domestiques gascons qui pillèrent son trésor et l'abandonnèrent sans sépulture; six mois plus tard, le jour de la fête des Morts, le confesseur du roi, qui a été l'un des principaux accusateurs des Templiers, tombe de cheval et expire aussitôt.
Huit jours seulement s'étaient écoulés, lorsque Philippe le Bel, qui était allé chasser sur les bords de l'Oise pour se consoler de son humiliation, fut ramené blessé au château de Poissy: selon les uns, il s'était froissé la jambe en traversant le pont Saint-Maxence; selon d'autres, il avait été renversé par un sanglier, «d'un coup de couenne,» dit Dante. Dès qu'il sentit que sa vie touchait à son terme, il se fit transporter à Fontainebleau où il était né; là, on le déposa dans une salle basse et sombre comme celle qu'habita Louis XI au Plessis-lez-Tours. Ses fils s'étaient rendus près de lui. Ils lui demandèrent, raconte Godefroi de Paris, comment il se portait. «Mal de corps et d'âme,» répondit avec effroi le beau roi de France, frappé à la force de l'âge: «Je sens que je vais mourir, et peut-être dès cette nuit. Dieu ne me pardonnera jamais; j'ai fait peser trop de maltôtes et de tailles sur mes peuples: leurs malédictions me condamnent.» Le 29 novembre, Philippe le Bel rendit le dernier soupir.
La paix était rétablie entre la Flandre et la France. Les communes d'Arras et d'Amiens qui avaient partagé sous Philippe le Bel l'oppression des communes flamandes, se relevaient et reconstituaient leur ancienne organisation municipale. N'oublions point que la maison des sires de Fiennes qui dirigent la confédération d'Artois est alliée à la dynastie de Gui de Dampierre et dévouée à la cause flamande; Isabelle de Flandre, un instant fiancée au roi d'Angleterre, avait épousé, par amour, assure-t-on, Jean de Fiennes, châtelain de Bourbourg. La confédération des communes d'Artois et de Flandre contre le système de Philippe le Bel est un fait historique dont on ne peut méconnaître l'importance. «Le comte de Flandres, dit une ancienne chronique, soustint les aliés en ce qui fut de son pouvoir.»
La France allait redevenir le royaume des Francs. Louis X, successeur de Philippe le Bel, avait fait annoncer publiquement que toutes les choses seraient rétablies comme au temps «de monseigneur saint Loys.» Vers les premiers jours d'avril les griefs populaires furent réparés, et voici en quels termes cette mémorable ordonnance fut proclamée dans les provinces du nord de la France, plus voisines des communes flamandes et plus profondément attachées aussi à toutes les traditions de la liberté.
Il ne pourra plus être procédé contre les nobles par enquête. On ne pourra saisir leurs châteaux que s'ils s'opposent à l'emploi régulier des moyens légaux.
Les nobles conserveront vis-à-vis de leurs vassaux l'autorité que le roi lui-même possède à l'égard des siens dans ses domaines, mais ils seront tenus de le servir dans les guerres qui importeront aux intérêts de toute la nation.
Toutes les monnaies devront être du même aloi que sous le règne de Louis IX, et l'on supprimera toutes les subventions illégales destinées à soutenir la guerre contre la Flandre.
Le roi respectera la justice ecclésiastique, la juridiction des nobles et leur droit de n'être jugés que par leurs pairs, ainsi que la juridiction des bourgeois dans les communes et dans les châtellenies.
Telles étaient les garanties de la nation: passons aux prérogatives de la royauté.
Le roi conserve l'exercice de son autorité supérieure et répressive déléguée à ses baillis et à ses prévôts; mais s'ils se rendent coupables de quelque abus, il les punira sévèrement.
Des commissaires désignés par le roi parcourront toutes les provinces, examineront leur situation et leurs besoins, surveilleront tous les officiers royaux, écouteront toutes les plaintes: ce sont les _missi dominici_ des institutions de Karl le Grand transformées et appropriées aux besoins d'une civilisation plus avancée par le pieux génie de Louis IX.
Lorsque quatre siècles se seront écoulés, Fénelon, effrayé des suites désastreuses du despotisme de Louis XIV, rappellera au duc de Bourgogne le grand mouvement qui, après la mort de Philippe le Bel, agita toute la France. «Enfant de saint Louis, imitez votre père... Longtemps après sa mort, on se souvenoit encore avec attendrissement de son règne, comme de celui qui devoit servir de modèle aux autres pour tous les siècles à venir. On ne parloit que des poids, des mesures, des monnoies, des coutumes, des lois, de la police du règne du bon roi saint Louis. On croyoit ne pouvoir mieux faire que ramener tout à cette règle.»
Ces tentatives persévérantes, ces constants efforts pour rétablir l'ordre et la paix par la puissance des institutions devaient se reproduire pendant longtemps; mais leurs succès furent peu durables à chaque époque, parce que l'ambition qui animait quelques hommes était plus vive, plus énergique que ce vague sentiment du droit national disséminé dans les villes et dans les campagnes, chez des bourgeois timides ou chez de pauvres laboureurs.
En vain avait-on enfermé Enguerrand de Marigny au Temple, «hostel des templiers jadis,» avant de le conduire au gibet de Montfaucon; d'autres courtisans, que son supplice n'instruisait point, aspiraient à son autorité. Louis le Hutin est d'ailleurs le digne fils de Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre. Il temporise, il attend la désorganisation du parti des _alliés_ pour rétablir le pouvoir absolu de son père. Il réussit déjà à intervenir comme médiateur dans les discussions soulevées entre la veuve de Philippe Hurepel, Mahaut, comtesse d'Artois, et les nobles qui s'étaient réunis à Béthune pour demander que le prévôt d'Aire, Thierri de Berruchon, fût pendu comme le sire de Marigny. Du reste, les _alliés_ ne s'entendaient guère. Les barons étaient jaloux les uns des autres, et la plupart semblaient ne pas avoir été sincères dans leur pacte d'union avec les communes. «Comment qu'ils fussent tous jurés ensemble, dit la _Chronique de Flandre_, si n'estoient-ils mus tous d'une volonté; car aucuns tendoient à ce que les mauvaises coustumes fussent ostées, et les autres tendoient à mettre les bonnes villes et le plat pays tout au bas, si qu'ils peussent estre maistres d'eux.» Guillaume de Fiennes lui-même manqua à tous ses serments pour épouser la comtesse d'Artois, dont le gouvernement avait fait naître tant de plaintes.
Il est triste de raconter le rôle que remplit dans ces circonstances Louis de Nevers. Impatient de recouvrer ses comtés de Nevers et de Réthel, il se rend dans les premiers jours de mai à Paris et s'y réconcilie, au grand étonnement de tous, avec le roi de France dont il ne quitte plus la cour. Un traité secret est signé au mois de mai 1315. Il porte que, lors même que Louis de Nevers décéderait avant son père, ses fils recueilleront l'héritage du comte de Flandre, quels que soient les droits de Robert de Cassel, et Louis de Nevers s'engage vis-à-vis du roi à observer et à faire exécuter, autant que cela dépendra de lui, tous les traités imposés à la Flandre depuis dix années.
Ce fut en ce moment que Robert de Cassel, ignorant les intrigues dirigées contre lui, arriva à Paris, chargé par son père de rendre hommage au nouveau roi; mais Louis X exigea, comme première condition, qu'il fût reconnu que l'hommage du comté de Flandre ne s'étendait plus aux châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, et Robert de Cassel se retira. Le roi avait ordonné que Robert de Béthune serait tenu de se présenter lui-même à Paris pour y relever son fief; en vain Baudouin de Zonnebeke fut-il chargé d'exposer au roi que le comte de Flandre était retenu dans ses Etats par ses infirmités et sa vieillesse: Louis X poursuivait contre la Flandre les vengeances de Philippe le Bel.