Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 7

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Les «Loés-Dieu» s'étaient éloignés lorsque le comte d'Evreux, frère du roi de France, arriva à Tournay le 23 février 1307 (v. st.), et avec lui Enguerrand de Marigny, courtisan placé si haut dans la faveur de Philippe le Bel qu'il avait effacé Plasian et Nogaret. Le seigneur de Marigny était un Normand de basse extraction, nommé Leportier: l'un de ses frères était cet archevêque de Sens qui avait dirigé le procès des Templiers; l'autre devint plus tard évêque de Beauvais. Il avait osé prendre lui-même le titre de coadjuteur du royaume de France, et avait fait ériger au palais de Paris sa statue à côté de celle du roi. Tant d'audace étonnait ses contemporains: ils croyaient ne pouvoir l'expliquer que par la magie, et racontaient qu'il avait enchanté la rose d'or que le pape Clément V lui avait donnée dans l'une des solennités du carême.

Le frère du roi et le coadjuteur du royaume étaient venus, en grande pompe, à Tournay, pour y réinstaller l'un des chevaliers annoncés par les «Loés-Dieu,» Jean de Vierzon, qui avait épousé autrefois la dame de Mortagne, héritière de la châtellenie de Tournay. Les uns croyaient le reconnaître et soutenaient le récit des «Loés-Dieu,» mais il y en avait d'autres dont les doutes étaient plus obstinés. Cependant la dame de Mortagne le reçut comme son époux et il exerça de nouveau l'autorité de châtelain; les monastères et les villes, les nobles et les communes lui renouvelèrent leur hommage et il reparut solennellement dans ses seigneuries de Leuze, de Condé et de Brueil, et vendit au roi celle de Mortagne qui était peut-être la plus importante par sa position sur la Scarpe et sur l'Escaut; puis il se rendit à Bruxelles, où on lui avait élevé un magnifique tombeau et reprit son écu qui y était suspendu.

L'intérêt que mettait Philippe le Bel à maintenir son influence à Tournay l'engageait à se mêler à toutes les querelles de la Flandre et du Hainaut. Les trêves conclues entre Guillaume d'Avesnes et Robert de Béthune avaient été fréquemment renouvelées, mais jamais on n'avait réussi à les convertir en une paix stable: il était même arrivé en 1309 que leurs armées s'étaient rencontrées aux bords de l'Escaut, et un combat eût été inévitable sans l'intervention de quelques hommes sages. L'un des motifs de ces dissensions était l'hommage de certains fiefs que réclamait le comte de Flandre; quoique des arbitres eussent prononcé en sa faveur, le comte de Hainaut refusait de se conformer à leur décision: le roi de France ne tarda point toutefois à faire proclamer de nouvelles trêves, moins par zèle pour la paix qu'afin de pouvoir, selon les besoins de sa politique, apaiser ou réveiller les éternelles rivalités des héritiers de Bouchard d'Avesnes et des fils de Gui de Dampierre.

Robert de Béthune cherche pendant quelque temps à s'opposer à la médiation du roi; il ose même se plaindre des alliances qu'il a conclues en 1297 avec le comte de Hainaut; mais Enguerrand de Marigny, qui a reçu la mission de rappeler à Robert de Béthune ses promesses et ses serments, se rend aussitôt à Tournay, où il paraît en roi et investi de la puissance royale, _tanquam rex, habens omnimodam potestatem ab eodem_. Les échevins accourent au devant de lui; des sergents d'armes le précèdent; le grand maître des arbalétriers et un maréchal de France marchent à ses côtés; tour à tour il menace et il pardonne: exerçant le droit de grâce comme celui de justice, il absout quelques pauvres bannis et cite le comte de Flandre devant son tribunal.

La résistance imprévue de Robert de Béthune, après tant de symptômes d'ignominie et de faiblesse, semblerait inexplicable si nous n'y reconnaissions l'influence de l'aîné de ses fils, Louis de Nevers. Celui-ci, né ambitieux, de mœurs dissolues et d'un caractère violent, haïssait vivement Philippe le Bel depuis que ce prince prétextant l'inexécution des traités de 1305 et de 1309, s'était emparé de tous les revenus des comtés de Nevers et de Réthel. Il accompagna son père à Tournay et ne craignit point de lutter contre Marigny.

Le comte de Flandre prétendait que, puisque les terres du Hainaut dépendaient du roi d'Allemagne, le roi de France ne pouvait régler les contestations qui y étaient relatives; il invoquait d'ailleurs la décision des arbitres qui avaient déjà prononcé leur sentence: il était évident qu'il ne croyait point à l'impartialité du roi. Enguerrand de Marigny lui demanda s'il était vrai qu'il eût dit qu'il s'étonnait fort que le roi de France se fût allié contre le comte de Flandre avec le comte de Hainaut, et que si la chose était vraie, elle était «moult laide.»--«Sire comte de Flandre, ajoutait-il, vous ne devez point vous étonner des alliances faites entre le roi et le comte de Hainaut contre votre père. Gui de Dampierre, tenu de foi et d'hommage vis-à-vis du roi de France, ne s'allia-t-il point au roi d'Angleterre contre le roi son seigneur? N'envoya-t-il même pas au roi des lettres revêtues de son sceau, par lesquelles il se déclarait dégagé de tous ses serments? Ce fut ce qui l'obligea à s'allier au comte de Hainaut contre votre père qui était rebelle, et contre vous et contre vos frères qui le souteniez dans sa rébellion. Ne vous émerveillez donc point, sire comte, des alliances que fit le roi, car elles étaient justes et raisonnables.» C'était un mauvais moyen de consolider la paix que de rappeler ces tristes souvenirs; mais Enguerrand de Marigny, d'une voix de plus en plus menaçante, poursuivit en ces mots: «Ni vous, sire comte, ni votre fils le comte de Nevers, vous ne devriez blâmer les actes du roi de France, ni donner occasion au peuple de le faire; de même que toute autre personne, vous ne pouvez parler du roi qu'avec respect et gratitude. Il vous a fait tant de grâces que vous devriez mieux les reconnaître et moins vous défier de lui; car il vous a tenus, vous, votre père et vos frères, dans sa prison et pleinement à sa volonté, comme forfaits de corps et d'avoir. La voie de justice vous condamnait à perdre la vie ou à subir telle autre vengeance qu'il eût plu au roi, surtout s'il voulait considérer vos grands méfaits et ceux de vos frères et de vos gens pendant le temps que vous vous trouviez en prison; mais il a renoncé à la voie de justice et de rigueur: n'ayant devant les yeux que le miroir de miséricorde et d'équité, et loin de convoiter le comté de Flandre que peu d'hommes puissants eussent laissé sortir de leur main, s'ils y eussent eu le moindre droit, il vous délivra de prison, il reçut votre hommage et vous rétablit dans votre pairie et seigneurie de Flandre; et vous vous défiez du roi auquel vous devez votre vie, votre rang et votre comté!--Je ne puis croire, interrompit impétueusement le comte de Nevers, que ce soit le roi qui vous ait ordonné de tenir ce langage, et si le respect que nous lui devons ne me retenait, je vous répondrais autrement.» Les conseillers du comte de Flandre ajoutèrent qu'ils observeraient la paix bien qu'elle leur semblât dure, et la conférence fut rompue.

Peu de jours après, Enguerrand de Marigny invitait le comte de Flandre à comparaître de nouveau à Tournay le 14 octobre. Cependant Robert de Béthune croyait trouver, dans des allusions trop répétées à la captivité de son père, l'indice de quelque projet sinistre, et ses craintes redoublèrent lorsqu'il apprit que l'exécuteur des ordres secrets du roi, Guillaume de Nogaret, venait d'entrer à Tournay; il jugea qu'il était prudent de ne pas quitter la Flandre, et s'excusa de son absence en alléguant qu'il n'avait point reçu de sauf-conduit. Marigny lui en fit proposer un et lui envoya deux sergents d'armes pour le conduire jusqu'à la ville de Tournay, à peine éloignée de quatre ou cinq lieues de ses frontières.

Les ambassadeurs du roi attendirent quatre jours à Tournay: ils y virent arriver les députés des communes flamandes, mais Robert de Béthune ne parut point. Enfin, le 15 octobre 1311, Enguerrand de Marigny rompt le silence. Il raconte toutes ses négociations avec le comte de Flandre, insiste sur les mauvais conseils que lui donne Louis de Nevers, et déclare que les discordes domestiques du comte et de son fils, dont on fait grand bruit, n'existent point et ne sont qu'une ruse pour exciter le peuple contre le roi. Puis il fait donner lecture des lettres de Philippe le Bel, scellées à Creil le 6 octobre 1311, par lesquelles le comte est cité à se présenter devant le parlement de Paris, le lendemain de la fête de la Purification, pour s'y expliquer sur ses griefs relativement à l'alliance de la France et du Hainaut, et il en offre copie à tous les députés des villes de Flandre «pour aviser les bonnes gens dou païs que ne sont point fausses paroles.»

Ce n'était point assez: le roi de France voulait séparer les communes flamandes du comte au moment même où elles semblaient se réconcilier avec lui, et il espérait atteindre son but en leur persuadant que ce n'était point au roi de France, mais à leurs princes qu'elles devaient tous leurs malheurs. Ce système lui avait réussi en 1287, sous l'influence des nobles souvenirs de la royauté de Louis IX. En 1311, l'intervention du roi prend une forme perfidement doucereuse vis-à-vis des communes, parce qu'elle a beaucoup à leur faire oublier. S'adressant à la fois à leur intérêt et à leur affection, il décide d'abord que tous ceux qui se prononceront en sa faveur seront exempts des impôts levés en exécution des traités conclus avec lui; puis, dans l'ardeur de son zèle inopiné pour leur cause, il leur adresse quelques conseils, par l'organe de Marigny, dans cette même assemblée de Tournay: «Comme l'on a fait connaître au roi la bonne volonté que ceux des villes de Flandre témoignent à son égard, ses conseillers présents à Tournay, considérant l'affection que le roi leur portera tant qu'ils persisteront dans leur bonne volonté, leur ont exposé, afin qu'ils puissent eux-mêmes le répéter aux bonnes gens de leur pays: premièrement qu'ils ne doivent pas oublier que le roi est leur droit seigneur souverain, de telle manière que si un pauvre homme de Flandre se plaignait au roi que le comte veut lui faire tort, le roi pourrait obliger le comte à lui faire justice et droiture, et s'il ne voulait obéir, le roi l'y contraindrait par la force des armes comme il y contraindrait son fils, s'il en était besoin. Que personne ne pense donc que ce soit à cause des méfaits des bonnes gens de Flandre que le roi poursuit le comte Robert et son fils; que l'on ne pense point que le roi puisse manquer de bonne foi et revenir sur la rémission des injures qu'il a pardonnées. Les bonnes gens de Flandre ont toujours voulu la paix; le comte seul ne l'a point observée loyalement comme il y était tenu. Secondement, il faut que les bonnes gens de Flandre sachent bien comment ont été punis les vassaux rebelles à leur seigneur, entre autres le duc de Normandie qui était bien plus puissant que le comte de Flandre, et le comte de Toulouse qui a perdu ses Etats. Le comte de Flandre et ses devanciers ont mérité le même châtiment, et les bonnes gens du pays doivent bien se souvenir qu'ils ont payé leurs folies, puisque les princes ne cherchent qu'à récupérer leurs terres et leurs honneurs; ce sont les bourgeois qui y ont perdu leurs biens et qui ont payé les deniers, et le reste du peuple est justicié, pendu, traîné sur la claie et torturé, comme on en voit un exemple dans la paix actuelle, qui fera sortir de leurs foyers trois mille personnes de Bruges, si le roi ne leur fait grâce.» Jamais l'éloquence d'Enguerrand de Marigny ne fut plus habile: il prêchait l'insurrection en offrant l'appui du roi.

Ni le comte de Flandre, ni son fils ne comparurent devant le parlement de Paris le 3 février 1311 (v. st.). Une rupture prochaine semblait imminente: déjà le roi avait défendu de laisser sortir des armes du royaume, et l'héritier du comté de Flandre avait donné l'ordre qu'on cherchât ses enfants dans le comté de Nevers où il ne les croyait point en sûreté, pour qu'on les conduisît près de lui: il voulait, disait-il, leur apprendre le flamand, cette langue nationale, la seule que parlât Pierre Coning; mais leur père les attendit inutilement: des émissaires de Philippe le Bel les arrêtèrent dès qu'ils eurent franchi la frontière du Nivernais.

Louis de Nevers se décida alors à partir pour Paris: il alla redemander ses fils, victimes d'une odieuse trahison accomplie sans provocation et sans défi, ajoutant que si l'on avait quelque reproche à lui adresser, il lui serait aisé de le repousser. Les conseillers du roi saisirent avec empressement cette occasion de dresser un nouvel acte d'accusation: il était démesurément long et comprenait les crimes de lèse-majesté, d'infraction de la paix, de violation de serments, de séditions, de confédération insurrectionnelle, de tentatives coupables tendant à faire naître des émeutes parmi les communes de Flandre. Louis de Nevers, consterné, exprima le désir de pouvoir réclamer l'avis de ses amis pour préparer sa défense, mais ils ne voulurent point le permettre et menacèrent de la colère du roi quiconque oserait prendre la parole en sa faveur. Louis reparut le lendemain devant le parlement de Philippe le Bel, seul comme la veille et abandonné de tous ceux dont il avait invoqué le secours. Réduit à se justifier lui-même, il se contenta de dire qu'il ne pouvait point réfuter dans leur propre langage les chevaliers ès lois du roi de France, mais qu'il lui suffisait d'offrir son serment qu'il était innocent de tous les griefs qu'on lui imputait. «Je consens aussi, disait-il, à ce que l'on désigne un accusateur: le duel décidera entre nous, car c'est la coutume des hommes nobles d'un rang semblable au mien de répondre ainsi à leurs ennemis.» Marigny et Nogaret ne touchèrent point à leurs épées; mais ils déclarèrent que puisque le fils du comte de Flandre n'était pas prêt à se disculper sur tous les points de leur accusation, ils lui accordaient, jusqu'aux premiers jours d'octobre, un délai pendant lequel il devait habiter le château de Moret en Gâtinois. Cette fois, Louis de Nevers avait réussi à obtenir de quelques-uns de ses amis, par ses promesses et ses instances, qu'ils quittassent la Flandre pour venir le défendre; mais on refusa de les écouter, et les juges remirent de nouveau la suite de la procédure aux fêtes de Noël.

Louis de Nevers espérait qu'on le reconduirait au château de Moret, mais les ordres de Philippe le Bel étaient plus sévères: on l'enferma à Montlhéry dans un cachot fétide et immonde. Ce qui l'effrayait surtout, c'est que l'on racontait que le roi y avait fait périr secrètement plusieurs Templiers; Louis de Nevers se souvenait qu'il avait été l'un de ceux qui à Tours avaient aidé Philippe le Bel dans ses projets cruels et avides, et se reprochait d'autant plus le sort des Templiers qu'il craignait de le partager. Son orgueil céda à la terreur qui l'agitait. Il adressa les prières les plus humbles aux conseillers du roi pour qu'ils lui assignassent une autre résidence; il promit à Nogaret d'obéir en toutes choses aux ordres du roi, quels qu'ils fussent; on repoussa longtemps ses supplications, et le roi ne consentit à paraître plus clément vis-à-vis de lui que lorsqu'il n'eut plus à le craindre.

Enguerrand de Marigny avait profité de la captivité de Louis de Nevers pour forcer le vieux comte de Flandre à se soumettre de nouveau à l'influence française. Il ne restait à Robert de Béthune qu'à expier la tentative de résistance qui lui avait si mal réussi, et les conditions de sa réconciliation avec Philippe le Bel sont indiquées dans le traité conclu à Pontoise le 11 juillet 1312, où le roi, considérant qu'il s'était rendu coupable de négligence plutôt que de malice, ratifie le rachat de dix mille livres de rente, moyennant six cent mille livres tournois, et accepte, pour le second payement de dix mille livres, la possession des villes et des châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, quoique, disait-il, elles ne valussent pas cette somme. Le comte de Flandre conservait le droit de réclamer de ses communes les dix mille livres de rente pour lesquelles il cédait de si beaux domaines; mais le roi de France, voulant trouver dans ces conventions une nouvelle occasion d'intervenir dans les affaires de Flandre, exigea que cette rente fût assimilée à un octroi volontaire du roi et devînt un fief pécuniaire pour lequel le comte lui devrait hommage.

Enguerrand de Marigny avait su persuader au comte de Flandre que cette cession des trois châtellenies que nous avons nommées n'était qu'une formalité prescrite par la dignité royale, _pro honore regis_, et qu'immédiatement après Philippe le Bel les lui restituerait par une donation particulière, _de gratia speciali_. Il lui avait même promis que sa ratification du traité de Pontoise ne serait point remise tant que des lettres royales ne l'auraient point rétabli dans la jouissance de ces riches et fertiles territoires. Le chancelier de Flandre se méfia des protestations de Philippe le Bel exprimées par la voix d'Enguerrand de Marigny; il déclara que le comte de Flandre ne pouvait renoncer à ses domaines héréditaires, et refusa de sceller le traité du 11 juillet, laissant à un courtisan plus complaisant le soin de relever le sceau qu'il avait jeté à terre et la honte de l'apposer sur la charte du démembrement de la Flandre.

Selon une autre convention, le roi devait restituer aux Brugeois les chartes de leurs anciens priviléges confisqués en 1301, qui avaient été déposées à cette époque au monastère de Saint-Vaast à Arras; mais cette restitution, qui n'avait été offerte aux Brugeois que pour les rendre plus favorables à la paix, plaisait peu à Philippe le Bel: elle eût été un témoignage de son impuissance et de sa faiblesse, en rappelant aux communes tous les souvenirs de leurs antiques libertés, et l'on ne tarda point à apprendre que le roi avait autorisé le grand maître des arbalétriers, Pierre de Galard, à se faire remettre toutes les chartes relatives à la ville de Bruges. A ce bruit, deux députés de la commune, Jean Balkaert et Jacques d'Aire, partirent pour Arras et ils firent si grande diligence qu'ils y arrivèrent en même temps que le gouverneur de Douay, Baudouin de Longwez, envoyé par Pierre de Galard. Une longue discussion s'engagea. Jean Balkaert et Jacques d'Aire alléguaient non-seulement les droits de la ville, mais aussi une promesse solennelle du roi; Baudouin de Longwez invoquait la mission expresse dont il avait été chargé. L'abbé de Saint-Vaast, ne sachant quelle résolution adopter, confia les deux coffrets, dans lesquels étaient enfermés les priviléges, aux députés brugeois pour qu'ils les portassent à Paris à la cour du roi, arbitre suprême de cette contestation. Là ils réclamèrent vivement les vieux diplômes qui contenaient le texte de leurs institutions et de leurs lois; mais Philippe le Bel se contenta de leur répondre qu'il statuerait sur leurs prières dans quelque autre réunion du parlement, et qu'il voulait que, jusqu'à ce moment, ces chartes fussent de nouveau déposées au monastère de Saint-Vaast. C'était par ces ruses grossières qu'on était parvenu à persuader aux bourgeois de contribuer au payement des six cent mille livres tournois exigées par le roi, somme énorme qui, jointe à celles qui lui avaient déjà été payées, portait les tributs levés en Flandre à huit cent mille livres.

Il ne restait plus à Philippe le Bel qu'à tracer à Robert de Béthune les règles auxquelles il devait se conformer dans son administration. Trois chevaliers furent chargés de lui porter les conseils du roi; ils étaient conçus en ces termes:

Le comte observera la paix comme il y est tenu, et il fera détruire et raser sans délai les forteresses de Flandre.

Il veillera à ce que l'on ne choisisse désormais pour échevins, pour prévôts et pour baillis, que des personnes favorables à la paix, et il fera jurer à ses conseillers de ne point lui en proposer d'autres.

Si l'un de ses conseillers se montrait contraire à la paix ou soutenait ceux qui lui sont contraires, le comte le chassera de son conseil et en fera telle punition que les autres y prennent exemple.

Le comte punira aussi tous ceux qui aideront, exciteront ou encourageront les rebelles et les ennemis du roi.

Il punira également quiconque, dans les villes et dans le pays, détournera le peuple de la paix ou dira «vilaine parole» du roi et de ses partisans.

Il fera jurer aux receveurs des tailles et des assises de Flandre qu'ils ne bailleront nul denier à personne, tant que l'on n'aura point payé les sommes dues au roi et les créances produites contre certaines villes.

Enfin, il fera punir sans délai les rebelles et les ennemis du roi, et tous ceux qui violeraient la paix.

D'autres ambassadeurs de Philippe le Bel se rendirent bientôt près de Robert de Béthune pour l'inviter à s'acquitter de l'acte d'hommage prescrit par le traité de Pontoise, et ils étaient en même temps chargés de prêcher une croisade. Philippe le Bel conseillait au comte d'envoyer les communes flamandes lutter avec les Sarrasins, et peut-être y eût-il réussi si un événement imprévu n'eût dérangé tous ses projets.

Louis de Nevers avait obtenu de pouvoir être conduit à Paris, sous la garde de deux chevaliers et de deux sergents d'armes, pour y habiter un hôtel qui appartenait à son père, soit que ce fût celui que Marguerite de Flandre avait acheté, en 1275, de Pierre Coquillier, dans une rue voisine de la porte Saint-Eustache, qu'on nomma depuis la rue Coquillière, soit qu'on eût préféré le manoir que l'évêque de Paris, Simon de Bussy, avait donné, en 1293, à Robert de Béthune. Bientôt il osa réclamer sa liberté et se plaindre au roi de la sévérité de Guillaume de Nogaret. Une ambassade flamande, composée d'abbés et de chevaliers, était venue intercéder en sa faveur; mais le roi ne songeait point à délivrer l'héritier du comté de Flandre. Il repoussa ses prières et s'étonna de ce que l'on eût l'audace de blâmer un de ses conseillers les plus dévoués; cependant les geôliers se montrèrent moins rigoureux, et on accorda quelque liberté au captif pour célébrer la fête de l'Epiphanie; il en profita aussitôt pour s'échapper de Paris pendant la nuit et parvint à gagner la cité de Gand, où il se tint sur la rive droite de l'Escaut qui relevait de l'empire.

Dès que Philippe le Bel eut appris l'évasion de Louis de Nevers, il fit publier un ajournement où il le sommait de comparaître devant son parlement dans le délai de six semaines, à peine d'être considéré comme coupable de haute trahison. Soit que Louis de Nevers n'eût point connaissance de cette citation que les sergents du roi ne pouvaient lui signifier hors des frontières du royaume, soit qu'il n'osât point se présenter sans sauf-conduit, il ne comparut point, et le parlement, composé d'Enguerrand de Marigny, de Guillaume de Nogaret, de Pierre d'Issy et de quelques autres conseillers royaux, le déclara déchu de tous ses droits au comté de Nevers et à l'héritage du comté de Flandre.