Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 6

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Robert de Béthune lui-même n'osa pas s'opposer à ce mouvement. D'une part, il confirme les priviléges accordés aux Brugeois par Philippe de Thiette, en rappelant le dévouement qu'ils ont montré en bravant les plus grands dangers pour délivrer Gui de Dampierre; et dans une autre non moins mémorable, il déclare que sa volonté expresse est que «tous bourgeois demeurant dedans l'eskevinage de Bruges, soient gens de mestiers ou autres, soient également francs aussi avant li uns que li autres.» Cependant des négociations secrètes se poursuivent entre le roi de France et le comte de Flandre. Robert de Béthune, dont la vie n'a été qu'une suite non interrompue d'épreuves et de revers, a senti s'affaiblir, pendant une captivité de cinq années, les forces de l'âme et du corps. Il se sépare de ses frères Philippe, Gui et Henri, et accepte le joug qu'on lui impose pour assurer quelques jours tranquilles à sa vieillesse. C'est à ce prix que Philippe le Bel le protége contre les réclamations du comte de Hainaut et de la comtesse d'Artois, et le réconcilie avec Edouard Ier, qui, l'année précédente, a envoyé une flotte de vingt navires inquiéter les rivages de la Flandre. Des motifs graves, et de même nature que ceux qui en 1296 avaient amené un rapprochement entre le roi de France et Gui de Dampierre, l'engageaient à se créer un instrument docile dans le comte de Flandre, loin de s'en faire un ennemi.

Philippe le Bel était plus avide que jamais. C'était en vain qu'il avait altéré de nouveau les monnaies; c'était en vain qu'il avait fait dépouiller de leurs biens les juifs dont il avait été longtemps le protecteur et le complice, leurs dépouilles ne pouvaient satisfaire son avarice: en les passant au crouset, il y retrouvait toujours _l'argent noir_ (_argentum nigrum_) du pauvre peuple, et sa politique le portait à affaiblir surtout ceux qu'il croyait devoir craindre. Les grands vassaux étaient domptés par la force, les communes appauvries par l'impôt; et dans la hiérarchie religieuse, l'ordre de Cîteaux, le plus riche et le plus puissant de la France, était déjà si près de sa ruine, que la voix des prêtres s'éteignait dans cette fameuse abbaye de Clairvaux, toute pleine des souvenirs de saint Bernard; mais il existait une milice soumise à la même règle, à la fois monastique et féodale, qui portait fièrement la croix à côté de l'épée. Philippe le Bel avait résolu de l'anéantir, et ce projet était d'autant plus profondément gravé dans son esprit qu'il s'associait à des rêves de spoliation.

Une rumeur populaire, propagée avec soin, accusait les Templiers d'avoir été les complices des victoires de Salah-Eddin et des revers de saint Louis, mais bientôt, comme si ces bruits n'agissaient point assez fortement sur le peuple, on ajouta qu'ils égorgeaient les enfants nouveau-nés pour mêler leurs cendres à leur breuvage, et qu'ils adoraient solennellement une idole dont la tête avait trois faces et portait une longue barbe d'or.

Clément V avait pris possession du trône pontifical qu'il devait au roi de France. Il venait de confirmer le traité d'Athies, en faisant un grand éloge du zèle et de l'affection que le comte de Flandre montrait à l'égard du roi; et en maintenant à l'archevêque de Reims et à l'abbé de Saint-Denis le droit d'excommunier les Flamands, il avait approuvé cette clause spéciale et exceptionnelle que les censures ecclésiastiques ne pourraient être levées qu'à la requête du roi. Ce fut à Clément V que Philippe le Bel s'adressa pour obtenir l'abolition de l'ordre des Templiers, c'est-à-dire pour s'efforcer de lui imposer un jugement inique après la plus scandaleuse de toutes les procédures. Le pape promit d'interroger le grand-maître de l'ordre du Temple et le grand-maître des hospitaliers, qui résidaient alors l'un dans l'île de Chypre, l'autre à Rhodes; il se trompait en espérant calmer ainsi l'impatience du roi.

Le grand-maître de l'ordre du Temple, Jacques de Molay, avait quitté l'Orient pour répondre à l'appel du pape: il se rendit aussitôt à Poitiers, et il lui fut aisé de se justifier: c'était au douzième siècle, au temps de Salah-Eddin, que les évêques et les historiens avaient rendu le plus pompeux témoignage de l'héroïsme et de la piété des Templiers; à la bataille de Mansourah, ils avaient combattu à l'avant-garde, et quelques années à peine s'étaient écoulées depuis que le grand-maître Guillaume de Beaujeu s'était enseveli avec tous ses compagnons sous les ruines de Ptolémaïde. Jacques de Molay lui-même avait naguère proposé de prêcher une nouvelle croisade; cependant s'il s'excusa devant Clément V, il devint de plus en plus coupable aux yeux du roi; car il revenait d'outre-mer avec cent cinquante mille florins d'or et dix charges d'argent telles qu'en pouvaient porter des bêtes de somme.

La tentation était trop forte: Philippe le Bel n'y résista pas. Mécontent de la modération du pape, il résolut de commencer lui-même violemment la procédure pour le forcer ensuite à la poursuivre: des lettres secrètes furent adressées à tous les baillis et sénéchaux du roi, afin que le même jour et à la même heure les Templiers fassent arrêtés dans toute l'étendue du royaume. Il leur était expressément recommandé de saisir tous leurs biens meubles et immeubles, et de les conserver fidèlement pour les remettre en la main du roi.

On prétend que, dès l'année précédente, le roi de France avait instruit le comte de Flandre de ses desseins secrets. Si Philippe le Bel trouvait parmi les hommes du midi ses ministres les plus dociles, l'ordre du Temple s'appuyait au contraire sur la France septentrionale, et ses chevaliers étaient d'autant plus respectés dans les Etats de Robert de Béthune qu'ils s'étaient ralliés aux communes à la journée de Courtray. C'était d'ailleurs dans la patrie des premiers croisés que l'ordre du Temple retrouvait les souvenirs de son origine. Geoffroy de Saint-Omer et plusieurs autres de ceux qui le fondèrent appartenaient par leur naissance à la Flandre. Geoffroy de Saint-Omer possédait à Ypres un vaste enclos qu'il donna aux «pauvres frères de la milice du temple de Salomon.» Ce fut le berceau de l'ordre du Temple en Europe. En 1225, Jeanne de Flandre reconnut que tous ceux qui relevaient de la maison du Temple à Ypres étaient étrangers à sa juridiction. Une autre charte de la même année porte que les Templiers ne pouvaient être soumis à aucun impôt, que deux échevins de la ville d'Ypres seraient spécialement chargés de s'occuper des griefs qu'ils auraient à exposer, et que toutes les amendes seraient partagées en quatre parts dont trois seraient dévolues aux Templiers. Leur puissance dans nos provinces était si vaste qu'ils avaient reçu pendant quelque temps la garde du comté de Namur. Tandis que le duc Godefroi de Brabant leur accordait la moitié, le tiers ou le quart du droit de relief que lui payaient ses vassaux, Philippe d'Alsace disposait des dîmes de Slype, de Leffinghe et des villages voisins en faveur du maître de Flandre, Baudouin de Lidenghem. Gui de Dampierre avait fait d'autres dons à frère Pierre Uutenzacke, «commandeur de Flandre del ordene de le chevalerie dou Temple.»

Le 12 octobre, Jacques de Molay avait été chargé par le roi de porter le poêle de sa belle-sœur l'impératrice de Constantinople. Le lendemain, c'est-à-dire le vendredi 13 octobre 1307, à l'aube du jour, il est arrêté et conduit à Corbeil; et le même ordre est exécuté dans toute la France, partout où domine l'autorité de Philippe le Bel, à Ypres comme à Paris. D'anciennes traditions populaires racontent qu'en Flandre on vint au milieu de la nuit frapper à la porte des nombreux châteaux habités par les Templiers, et qu'ils furent impitoyablement égorgés. La légende s'est trop hâtée de les faire périr: c'est à l'histoire qu'il appartient de rappeler d'abord leur longue et cruelle captivité.

L'étonnement du pape fut extrême en apprenant que le roi avait osé usurper les attributions de l'autorité ecclésiastique, et porter une main sacrilége sur les biens d'un ordre religieux: il suspendit les juges ordinaires; mais le roi protesta qu'il n'avait pas l'intention d'agir comme accusateur, mais seulement comme champion de la foi et comme défenseur de l'Eglise: il avait résolu de faire intervenir le peuple contre les Templiers, de même qu'il l'avait excité à le soutenir en 1303 contre Boniface VIII, et il convoqua sans délai «les nobles et non nobles» pour recevoir leur conseil sur ce qu'il convenait de faire des Templiers.

Le 26 mars 1307 (v. st.), le roi annonça à Robert de Béthune qu'une assemblée se tiendrait à Tours trois semaines après les fêtes de Pâques pour s'occuper des mesures à prendre contre l'abominable hérésie des Templiers. Le même jour, le roi de France adressa à toutes les villes du royaume une autre lettre, où, en les invitant également à y envoyer leurs députés, il s'étendait sur les blasphèmes et les infamies des Templiers, souffle maudit qui ébranlait et le ciel et la terre, et contre lequel se soulevaient à la fois non-seulement les armes et les lois, mais les animaux eux-mêmes et jusqu'aux éléments de la nature troublés dans leur cours.

Robert de Béthune avait chargé l'aîné de ses fils, Louis, qui avait déjà hérité de sa mère le comté de Nevers, de le représenter à l'assemblée de Tours. Le jeune prince fut l'un de ceux qui se portèrent accusateurs des Templiers; il assista à ces délibérations violentes, non moins menaçantes pour le pape que pour Jacques de Molay, où le roi se faisait dire par ses ministres «que Moïse avait tiré le glaive contre les adorateurs du veau d'or, sans consulter le grand prêtre Aaron, et que le roi très-chrétien possédait le même droit, même vis-à-vis du clergé, si le clergé soutenait les hérétiques.» Philippe le Bel, aisément persuadé par ces discours, se dirigea vers Poitiers, suivi de toute une armée. Douze jours après, Clément V publia un manifeste dans lequel, à la prière du roi, il vantait pompeusement sa générosité et son désintéressement. Il avait déjà levé la suspension des juges ordinaires, et alla même jusqu'à décider que leur enquête aurait lieu dans le diocèse de Sens: l'archevêque de Sens était frère d'Enguerrand de Marigny et l'un des courtisans les plus dévoués du roi.

Au milieu de cette agitation, les députés des communes flamandes réitéraient près du roi leurs protestations contre le traité d'Athies. Il y avait eu des conférences à Beauvais; il y en eut d'autres à Paris; enfin les ambassadeurs flamands (l'un d'eux était Jean Breydel) suivirent le roi à Poitiers: le 28 mars 1307 (v. st.), c'est-à-dire deux jours après les lettres de convocation de l'assemblée de Tours, Philippe le Bel avait déclaré que ses notaires s'étaient trompés, comme le prétendaient les Flamands, dans la désignation des livres tournois mentionnées dans les derniers traités, et qu'au lieu de «monnaie peu forte,» il fallait lire «monnaie faible;» différence importante à une époque où la falsification des monnaies comptait tant de degrés. Il avait voulu par cette concession faciliter en Flandre l'adoption des mesures qu'il préparait contre les Templiers. Mais lorsqu'il eut vu le succès de ses ruses assuré à Poitiers comme à Tours, il se montra de nouveau plus sévère. On disait qu'il avait gagné à ses intérêts Jean de Gavre et Gérard de Sotteghem. Jean de Cuyk ne vivait plus, et Gérard de Moor avait quitté la France, parce qu'il prévoyait que toutes les négociations seraient funestes à sa patrie.

Vers le mois d'août 1308, Robert de Béthune invita toutes les communes à choisir des députés, afin qu'il pût se rendre lui-même avec eux près du roi. Il espérait réussir ainsi dans ses efforts pour arriver à la conclusion de la paix, et oubliait que les prières adressées à la puissance et à l'orgueil sont le plus souvent des vœux stériles. Dès le premier jour, les conseillers de Philippe le Bel demandèrent que les députés flamands se remissent, tant de haute que de basse justice, à la sentence du roi: mais ceux-ci, fidèles au mandat qu'ils avaient reçu des communes, répondirent qu'ils n'y pouvaient consentir qu'en faisant des réserves pour leur liberté, leur honneur et leurs vies, et ils présentèrent le traité conclu près de Lille, où l'on avait déterminé quelles seraient les conditions de la paix: ils faisaient remarquer que le roi y avait apposé son sceau, mais les ministres de Philippe le Bel répliquaient que le traité d'Athies portait aussi le sceau de Robert de Béthune et en réclamaient l'exécution: les députés des communes ne cédèrent point.

Cependant une profonde inquiétude régnait en Flandre. On accusait Robert de Béthune de ne chercher qu'à faire triompher les intérêts du roi de France. L'un de ses frères, Jean de Namur, qui avait conseillé la paix sous les murs de Lille, venait d'épouser une cousine de Philippe le Bel: son influence favorisait de plus en plus le parti des _Leliaerts_. Une vaste ligue se formait contre les communes, et bientôt les baillis du comte et leurs amis parcoururent la Flandre, immolant tous ceux qui étaient signalés comme rebelles et ennemis du roi. Dans le pays de Waes, ils arrêtèrent vingt-cinq des plus notables habitants, dont les uns furent mis en croix et les autres condamnés à l'exil. Guillaume de Saeftinghen, assiégé dans la tour de Lisseweghe, eût péri si Jean Breydel et Pierre Coning, réunissant quelques bourgeois, ne fussent accourus pour le délivrer; ils rentrèrent avec lui triomphants à Bruges. Toute la commune, pleine de zèle pour la défense de ses franchises, y avait pris les armes, et l'une des victimes de sa fureur fut Gilles Declerck, homme de naissance obscure, qui jouissait d'un si grand crédit auprès de Robert de Béthune que, pendant son absence, il partageait les soins du gouvernement avec Guillaume de Nesle et Philippe de Maldeghem. Tout le peuple craignait qu'à l'exemple des autres pays où la liberté est inconnue, on voulût le réduire à la condition des serfs.

Robert de Béthune n'avait pu rallier à son autorité que les magistrats dont il avait intimidé le zèle ou flatté l'ambition. Il espérait que leur appui lui permettrait de faire accepter aux communes le traité d'Athies, et vers le mois de février 1308 (v. st.), il les conduisit avec lui à Paris, où ils ratifièrent le traité d'Athies tant en leur propre nom que «pour tous ceus et chascun de ceus dont ils étaient procureurs,» s'engageant solennellement à se soumettre à l'excommunication de l'évêque de Tournay et à celle du pape, de telle manière que «ne eus, ne leurs successeurs, leurs terres, leurs villes, ne leurs appartenances ne puissent estre, ne ne soient absols, fors à la requeste de nostre seigneur le roy ou de son commandement.» La commune de Bruges était la seule qui ne fût pas représentée à Paris.

Robert de Béthune n'avait point quitté la France, mais il avait chargé le plus jeune de ses fils, qui portait le même nom que lui, Robert de Cassel, d'aller annoncer aux communes la ratification du traité d'Athies, qu'on appelait communément le pacte d'iniquité. Le jeune prince se rendit aussitôt en Flandre; il y supplia tous les bourgeois de vouloir bien confirmer ce qui avait été fait en leur nom, et leur exposa que leur adhésion devait être le seul moyen d'éviter la vengeance du roi. A Gand, à Ypres et dans d'autres villes moins importantes, les bourgeois les plus riches, qui redoutaient la guerre comme le plus terrible des désastres, y semblaient disposés; mais les communes, dont les corps de métiers formaient le principal élément, avaient gardé le silence: elles attendaient que l'exemple de la résistance leur fût donné par la cité d'où était parti, en 1302, le signal de la lutte.

Robert de Cassel avait cru devoir s'adresser aux habitants de toutes les villes de Flandre avant de se présenter au milieu des Brugeois. Ils entendirent avec calme son discours et demandèrent un délai pour répondre. Enfin, ils se réunirent le jour du mercredi-saint 26 mars 1308 (v. st.). Tous les _Leliaerts_ qui s'étaient réfugiés en France pendant la guerre étaient rentrés à Bruges pour seconder les propositions de Robert de Cassel; les courtiers, dont le commerce devait tout à la paix, les pêcheurs, menacés pendant plusieurs années par les flottes d'Angleterre et de France, partagèrent le même avis; mais les autres corporations n'écoutaient que la voix de Pierre Coning et de Jean Breydel. Elles rappelaient tous les sacrifices et toutes les humiliations qu'imposait le traité d'Athies, et ne redoutaient pas moins les projets secrets du roi, quand il verrait les villes de la Flandre démantelées et toutes ses frontières ouvertes aux invasions; la plaine même de Courtray, où tout retraçait encore l'éclat de leur triomphe, ne devait-elle pas être livrée aux hommes d'armes français? Le roi ne voulait-il pas choisir tous ceux qu'il condamnait à ces pèlerinages lointains, long et périlleux exil? Ne s'attribuait-il point le pouvoir de lever seul les sentences d'excommunication prononcées par les évêques ou le pape? Ne se réservait-il pas enfin le droit d'exiger, pour l'exécution du traité, toutes les garanties qu'il jugerait convenables, réserve d'autant plus menaçante qu'elle était obscure, et qu'il pouvait en faire usage à son gré, soit pour faire enlever aux communes les armes qui les protégeaient, soit pour réclamer comme otages leurs chefs et leurs magistrats?

Déjà, les corps de métiers se préparaient à se combattre les uns les autres, et une lutte sanglante allait succéder aux discussions des _Leliaerts_ et des _Clauwaerts_, lorsque des hommes sages s'interposèrent comme médiateurs: ils parvinrent à obtenir que l'on désignerait huit hommes probes et honorables, afin qu'ils se rendissent à Paris et y demandassent que le traité d'Athies fût modifié. Philippe le Bel se vit réduit à fléchir devant une opposition si persévérante et si énergique. Le 10 mai, il déclara qu'à la prière du comte de Flandre et du duc de Brabant, il consentait à modérer les conditions du traité d'Athies. Il pardonnait toutes les offenses antérieures ou postérieures à ce traité, permettait de racheter la moitié de la rente de vingt mille livres, et ajournait à deux ans le moment où l'autre moitié serait «assise» dans le comté de Réthel. Les fortifications des bonnes villes ne devaient pas être démolies, et le roi se désistait de toute prétention de percevoir des tailles en Flandre. Il abandonnait tous ses droits d'occupation provisoire sur les châtellenies de Courtray et de Cassel, et déclarait se contenter des garanties qu'il possédait déjà, sans pouvoir en réclamer d'autres. Quinze jours après, Philippe le Bel chargea Guillaume de Plasian d'aller recevoir le serment des communes de Flandre, et nous apprenons par un procès-verbal du notaire apostolique Jacques de Vitry, que cette cérémonie s'accomplit à Bruges, dans le verger des frères prêcheurs, le 8 juillet 1309.

La clause spéciale qui constituait le roi de France arbitre de toutes les excommunications prononcées contre les Flamands subsistait dans le nouveau traité; mais au moment où il fallut le soumettre à l'approbation pontificale, Clément V avait fui de Poitiers pour chercher un asile dans la cité d'Avignon. Dans une lettre qu'il adressa le 23 août au roi, afin de lui exposer les scrupules de sa conscience, il déclarait que si à Poitiers il avait inséré cette clause dans une bulle dirigée contre les Flamands, il l'avait fait plutôt par préoccupation ou par négligence qu'après un examen approfondi, et demandait qu'on lui fît parvenir cette bulle pour qu'il la corrigeât. «Cependant, ajoutait-il, quoique nous soyons tenus de réparer les fautes de nos prédécesseurs, nous cherchons tellement à vous plaire que si l'un deux a fait usage de cette clause, nous consentirons à la reproduire.» Il ajoutait que les Flamands ignoraient complètement sa pensée à cet égard, et que s'ils violaient la paix, il était prêt à les excommunier en toute circonstance, nonobstant leurs protestations.

Guillaume de Nogaret reçut du roi l'ordre d'aller convaincre le pape que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient déjà fait usage de cette formule, et il obtint que Clément V la confirmât. Nogaret avait une seconde mission à remplir: il venait avec Supino de Ferentino, son collègue dans sa trop célèbre expédition d'Anagni, exiger que l'on commençât le procès dirigé contre la mémoire de Boniface VIII, et même qu'on lui livrât ses ossements pour qu'il les réduisît en cendres. Accusateur et témoin à charge, il lui faisait un crime d'avoir été trahi et d'avoir flétri les traîtres. Dans la longue énumération de ses griefs, il lui reprochait l'affection qu'il portait à la Flandre: «Ce même Boniface, disait-il, a montré une grande joie lors du désastre causé par les Flamands aux Français, qui était le résultat de leurs ruses perfides et de leur mauvaise foi, et non celui de leur courage: il s'est réjoui de la mort des princes français qui y ont succombé; on l'a entendu prononcer des paroles injurieuses pour les Français.» Clément V n'évita cette terrible procédure qu'en consentant à la suppression de l'ordre du Temple: on sait que le concile de Vienne siégea entre deux bûchers, entre celui des cinquante-quatre Templiers de la porte Saint-Antoine et celui de Jacques de Molay. Parmi les membres de l'ordre qui osèrent défendre leurs frères sous les verrous des cachots et jusqu'au milieu des flammes, il faut nommer Goswin de Bruges, commandeur de Flandre, Jean de Furnes, Jean de Slype et Gobert de Male.

L'influence de Philippe le Bel triomphait de toutes parts. Une de ses filles épousa le jeune roi d'Angleterre, Edouard II. La Navarre, l'Aragon le respectaient également. Le duc de Brabant lui obéissait comme le comte de Flandre ou le comte du Hainaut; il avait même conclu une alliance avec le roi de Norwége. En France, son autorité dominait sans frein et sans limites. Quelques femmes, quelques orphelins au berceau, occupaient ces vastes domaines et ces tours crénelées de la Picardie et de l'Artois, où les barons conspiraient contre Philippe-Auguste au temps de la bataille de Bouvines. Il avait suffi au roi de montrer à la noblesse la gloire aux frontières de Flandre pour qu'elle se précipitât aveuglément dans l'abîme; il ne lui restait plus qu'à s'emparer habilement et sans bruit de ces châteaux que gardait une quenouille à défaut de lance. C'était une coutume, parmi les châtelaines que la bataille de Courtray avait condamnées au veuvage, de se réunir fréquemment afin de trouver quelques consolations à leurs malheurs. Leurs larmes ne s'étaient point taries, quand des pèlerins, revêtus d'un costume religieux, se présentèrent au milieu d'elles. «Louez Dieu, leur disaient-ils, vous ne tarderez point à revoir vos époux.» Ils ajoutaient que tous ces chevaliers dont on déplorait la mort n'avaient point péri à Courtray, mais qu'attribuant leur défaite à leur orgueil, ils avaient résolu de faire pénitence pendant plusieurs années; ils allaient enfin reparaître, et devaient s'assembler à Boulogne pour y renoncer à leur vie retirée et rentrer dans leurs foyers. Ces récits se répandaient de toutes parts; plus ils étaient merveilleux, plus ils trouvaient créance dans l'esprit du vulgaire: les nobles veuves semblaient elles-mêmes disposées à y ajouter foi.