Part 4
Les débris de la grande armée du connétable, qui s'était dispersée sans combat, s'étaient réfugiés à Térouane. Castruccio y avait fait élever de nouveaux retranchements, et lorsque les Flamands se furent emparés des portes et du fossé, ils trouvèrent une autre enceinte palissadée; l'assaut se prolongea jusqu'à la fin du jour, et les Lombards profitèrent de la nuit pour s'échapper par le faubourg de la Lys. Quatre-vingts villages, un grand nombre de châteaux partagèrent le sort de Térouane, livrée aux flammes; les Flamands détruisaient les maisons, arrachaient les blés, renversaient les arbres: c'est ainsi qu'ils voulaient venger les ravages des Français dans la vallée de Cassel.
Il existe une lettre écrite, le 19 août 1303, par le roi de France à l'évêque d'Alby, où il lui expose dans quels périls la prise de Térouane met le royaume, et le presse de lui envoyer de l'argent. De semblables lettres furent adressées à l'archevêque de Reims et à l'évêque d'Amiens. L'abbé de Saint-Vaast fut aussi invité à prêter les sommes nécessaires pour assurer la défense des retranchements d'Arras. Dès le 28 juillet, Philippe le Bel avait prohibé toute relation avec la Flandre, «attendu, portait son ordonnance, que l'on voit se fortifier de jour en jour la rébellion abominable des Flamands insurgés, leur cruauté détestable, leur rage digne des bêtes sauvages.» Pendant toute cette année, le parlement ne siégea point, à cause de la guerre de Flandre.
Les princes flamands, se rendant à la prière des bourgeois de Lille dont les biens étaient fréquemment pillés, venaient de mettre le siége devant Tournay, lorsqu'on apprit que le roi de France réunissait une nombreuse armée à Péronne; mais au lieu de la conduire aux bords de l'Escaut, il chargea le comte de Savoie de proposer une suspension d'armes jusqu'au 1er mai. L'intérêt des Flamands était de la refuser, de s'emparer de Tournay, ou de forcer le roi à livrer bataille; mais le comte de Savoie avait promis aux fils de Gui de Dampierre que leur vieux père serait rendu à la liberté, pourvu qu'ils se portassent garants de son engagement de retourner en France dès que la trêve serait expirée. Leur piété filiale les engagea à l'accepter, et Tournay resta alors, comme depuis, la forteresse la plus menaçante pour la Flandre.
Le roi, dit le continuateur de Guillaume de Nangis, était rentré en France, pour la seconde fois couvert de honte. Peut-être ses trésors, épuisés par les frais de la malheureuse expédition du connétable, ne suffisaient-ils plus pour prolonger la guerre. D'autres préoccupations non moins importantes, non moins vives, tenaient d'ailleurs son habileté en suspens. On lui avait annoncé que le pape Boniface VIII, indigné de le voir tour à tour dédaigner ses conseils, outrager ses légats et méconnaître son autorité, avait résolu de le frapper d'excommunication, et que sa sentence devait être publiée le 7 septembre à Anagni, où il se trouvait à cette époque. Quel eût été l'effet de cette dernière protestation de l'autorité religieuse, au milieu des nobles qui méprisaient le roi et des bourgeois qu'accablaient ses impôts? Si la sentence devait être portée en France, n'était-il pas plus prudent qu'il l'attendît dans son palais de Paris, plutôt que dans un camp entouré d'ennemis, et peut-être le lendemain d'une défaite?
Cependant Philippe le Bel, qui redoute cette excommunication, s'efforce de la prévenir. Guillaume de Nogaret est parti pour l'Italie avec l'ordre de faire tout ce qu'il jugera à propos pour atteindre le but qui lui est indiqué, quels que soient les moyens. Un capitaine de Ferentino, nommé Supino, a reçu dix mille florins pour servir le roi contre Boniface, _tam in vita quam in morte Bonifacii_. Au jour marqué pour la promulgation de la sentence d'interdit, Supino et Nogaret entrent dans Anagni suivis de trois cents cavaliers qui répètent leur cri: «Meure le pape! Vive le roi de France!» Les cardinaux investis de la pourpre par Boniface VIII, ses parents, ses amis l'abandonnent. «C'est aussi par trahison, s'écrie-t-il, que Jésus-Christ voulut être saisi et conduit à la mort, et je suis prêt à mourir comme son vicaire.» Revêtu du manteau de saint Pierre, portant sur son front la couronne de Constantin, les clefs et la croix à la main, il se place sur le trône pontifical et voit arriver avec résignation ses ennemis qui le soufflettent et l'outragent. Il dit seulement à Nogaret: «Tu es d'une race de _patarins_, c'est de toi que j'attends le martyre.» Enfin délivré par le peuple d'Anagni, il se retire à Rome et y meurt presque aussitôt (11 octobre 1303).
Le successeur de Boniface VIII fut l'évêque d'Ostie, Benoît XI. Philippe le Bel s'était fait adresser un long mémoire, aussi bizarre que violent, qui portait le titre de: _Supplication du peuple de France au roy_. Il l'envoya au nouveau pape, et les ambassadeurs qu'il chargea de le lui remettre furent précisément Plasian et Nogaret. Ce choix était la plus énergique de toutes les insultes, et peut-être aussi la plus terrible de toutes les menaces; mais Benoît XI ne s'intimida point, et leur répondit en prononçant l'excommunication de tous ceux qui, par leurs conseils ou leur appui, avaient été les complices de l'attentat d'Anagni. Un mois ne s'était point écoulé, lorsque le nouveau pape mourut empoisonné à Pérouse.
La part que prend Philippe le Bel aux affaires d'Italie ne lui fait point négliger celles de Flandre. Le 7 octobre 1303, c'est-à-dire dès le commencement de la trêve, il ordonne la levée d'un gentilhomme armé par cent livres de rente, et celle de six sergents à pied par cent feux. Enfin, il s'adresse aux barons pour les prier d'entretenir des troupes à leurs frais, en leur promettant de rétablir le cours des monnaies comme il existait sous le roi Louis IX.
Ce fut au milieu de ces préparatifs belliqueux que Gui de Dampierre sortit de la tour du Louvre pour négocier la paix. Les habitants de la Flandre avaient oublié les années de sa puissance pour ne se souvenir que de celles de sa captivité; il le conduisirent, en versant des larmes de joie, jusqu'au domaine de Winendale, dont les verdoyantes forêts ne devaient point abriter sa tombe.
Celui des fils du comte de Flandre qui prenait le titre de comte de Zélande voulut profiter des trêves qui avaient été conclues avec la France, pour rompre celles qui existaient en Hollande. Il avait à peine quitté la Flandre, qu'il apprit une victoire. Florent de Borssele, instruit que l'évêque d'Utrecht, frère du comte de Hainaut, avait débarqué avec une armée dans l'île de Duveland qu'il mettait à feu et à sang, y était accouru aussitôt pour le combattre. Trois mille Hollandais avaient péri, et l'évêque d'Utrecht lui-même avait été fait prisonnier et envoyé au château de Winendale. Le comte de Zélande ne tarda point à mettre le siége devant Zierikzee, la plus redoutable de toutes les forteresses du comte de Zélande, où s'étaient enfermées un grand nombre de milices de la Frise et du Kennemarsland. Cependant, prévoyant un siége sanglant et opiniâtre, il ne s'arrêta que trois jours devant Zierikzee: il espérait que la terreur répandue par la défaite de l'évêque d'Utrecht lui livrerait toute la Hollande. Delft, Leyde, Gouda, Schiedam lui ouvrirent leurs portes, tandis que le duc de Brabant s'avançait vers Dordrecht pour appuyer le mouvement des Flamands. Utrecht a reconnu également l'autorité du jeune prince, quand une insurrection générale, que dirige Witte de Hamstede, l'oblige à retourner en Flandre pour y chercher de nouveaux renforts. Une flotte nombreuse le ramène en Zélande, et cette fois il a résolu de ne point s'éloigner des remparts de Zierikzee, tant que cette forteresse, constant asile de ses ennemis, n'aura point cédé à ses armes comme toutes les autres villes de la Zélande. Ce siége sera long toutefois, et les messagers du comte de Hainaut se sont rendus à Paris pour supplier Philippe le Bel de le secourir dans cette lutte extrême.
Les derniers jours du mois d'avril étaient arrivés. Le roi de France, qui n'avait vu dans la trêve qu'un moyen de gagner du temps et de sauver Tournay, n'avait fait aucune proposition qui pût conduire à la paix. Le vieux comte de Flandre fut le Regulus du moyen-âge: il avait promis de rentrer dans sa prison; et quels que fussent les mauvais traitements qui l'y attendaient, il fut fidèle à son serment. «Je suis si vieux, disait-il à ses amis, que je suis prêt à mourir lorsqu'il plaira à Dieu.»
Cependant Philippe le Bel fait demander aux Flamands que la trêve qui vient de finir soit renouvelée jusqu'aux fêtes de la Saint-Jean; il a changé de langage et proteste de ses intentions pacifiques: les négociations deviennent plus suivies et semblent près de se terminer par un traité. La Flandre oublie que la fin des trêves approche pour goûter d'avance ce repos de la paix que rien ne lui assure. Au milieu de ces espérances, de cette joie, de ces illusions, un cri de guerre retentit tout à coup. A Gand, un vieillard dont personne ne sait le nom, se présente devant un pêcheur agenouillé sur la rive de l'Escaut. «Ne sais-tu donc pas, s'écrie-t-il, que le roi réunit toutes ses armées? Il est temps que les Gantois renoncent à leur inertie: le lion de Flandre ne doit plus sommeiller.» Le lion de Flandre avait dormi trop longtemps. Philippe le Bel n'avait poursuivi les négociations qu'autant qu'il le fallait pour achever ses préparatifs et tromper la confiance des Flamands. Maître de l'Italie, réconcilié avec le roi d'Angleterre, il pouvait enfin diriger contre la Flandre désarmée toutes les forces de son royaume.
Dès les premiers jours de mars, le roi de France avait établi un impôt extraordinaire qui était de vingt livres parisis par cent livres tournois de revenu en immeubles; et, par une seconde ordonnance du 19 mai, il avait confirmé ce qu'il avait réglé précédemment pour la levée des hommes d'armes. Le ban et l'arrière-ban avaient été convoqués à Arras. Là se rendirent Charles de Valois et Louis d'Évreux, frères du roi, le duc de Lorraine, les comtes de Foix, de Comminges, d'Armagnac, d'Esterac, de Périgord, de Boulogne, de Sancerre, de Dreux, de Dammartin, de Rhodez, d'Eu, de Brienne, de Joigny, de Nevers, de Forez, de Montbéliard, d'Aumale, d'Auxerre, de Soissons, de Savoie, de Saint-Pol, les vicomtes de Tartas, de Turenne, de Ventadour, de Polignac, de Thouars, de Limoges, de Rohan, le dauphin de Vienne, les sires de Béarn, de Noailles, de Narbonne, de Mercœur, de Choiseul, de Montmorency, de Mirepoix, de Vendôme, de Sully, d'Harcourt, de Lusignan, de Rochechouart, de Beaufremont, de Montfort, de Beaumanoir, de Rieux, de Chateaubriand, de Beaujeu, de Laval, de Vergy, de Coucy, et deux chevaliers de la maison de Dampierre, dont l'un portait le prénom de Gui comme l'infortuné comte de Flandre. Des documents officiels font connaître que la levée de la province de Languedoc comprit seize cents chevaliers et dix-sept mille trois cent cinquante écuyers et sergents. Si l'on remarque qu'à cette époque le Languedoc ne formait que la dixième partie du royaume, et que Philippe le Bel avait de plus autour de lui de nombreux mercenaires appelés d'Espagne ou d'Italie, on peut évaluer cette armée à deux cent mille hommes; et toutefois le roi se croyait si peu assuré du succès, qu'il avait, par une ruse dont l'histoire n'offrait pas d'exemple, fait faire une fausse oriflamme, de peur qu'elle ne tombât au pouvoir des Flamands.
Le 19 juillet, tandis que le comte de Thiette réunissait précipitamment à Courtray les milices de Gand et de Bruges, l'un des fils de Robert de Béthune, le jeune Robert de Cassel, renvoya au roi l'hommage du fief de Brogny qu'il avait reçu de lui en Champagne. Dans ces lettres de défi, après avoir exprimé sa douleur de voir son père captif depuis quatre années, il ajoutait: «Et tout soit ensi que je sois tenus à vous pour la raison du fief que je tiens de vous, si suis-je plus tenus de garder l'estat et l'onneur de mon seigneur mon père, si que je me tray avec cheaux qui, par leur bonté, veuillent garder l'onneur de li et de son héritage.»
Déjà l'avant-garde de l'armée française avait quitté Arras. Un chevalier, gagné par les _Leliaerts_, lui avait livré _passages_ (tel est le nom que l'on donnait aux marais qui séparent la Flandre de l'Artois); de là elle s'était portée à Pont-à-Wendin dont tous les habitants avaient péri. Le comte de Thiette, longtemps retenu à Courtray par les rivalités des Brugeois et des Gantois qui voulaient tous marcher au premier rang, arriva trop tard pour sauver Pont-à-Wendin; mais il en chassa du moins les Français, et les força à se retirer au delà des _passages_. La rivalité des milices de Bruges et de Gand ne devait plus être qu'une lutte de courage et de gloire. Si les Brugeois obtiennent sur les chevaliers français un éclatant succès dans lequel périt le sire de Joinville, les Gantois prennent aussitôt les armes par une noble émulation, et, précédés de leurs arbalétriers, ils franchissent les _passages_, rejettent l'avant-garde française vers les portes d'Arras, détruisent tous les retranchements qu'elle a élevés pour défendre l'entrée de l'Artois, et brûlent les faubourgs de Lens.
Ces combats sauvèrent la Flandre. Ils permirent à toutes les milices communales de se rallier sous les bannières du comte de Thiette; d'un autre côté le roi de France, qui voulait traverser les _passages_ pour assiéger Lille, se trouva dans la nécessité de renoncer à son projet: il s'avança jusqu'aux portes de Douay où s'était enfermé Henri de Flandre, le plus jeune des fils de Gui de Dampierre, et tenta un assaut qui ne réussit point, puis il continua lentement sa marche en suivant la rive droite de la Scarpe et de l'Escaut jusqu'à Tournay où il s'arrêta; l'armée flamande avait fait le même mouvement, et gardait la rive gauche de la Marque, jusqu'à ce qu'arrivée près du pont de Bouvines elle y fit halte, prête à livrer bataille: Guillaume de Juliers était venu la rejoindre, ainsi que Jean de Namur qui avait quitté la Zélande pour combattre dans ses rangs.
Le roi était entré à Tournay le 9 août, il y passa l'Escaut et se dirigea par le faubourg Saint-Martin vers Orchies; de là, par un mouvement de flanc, il alla le 11 août s'établir sur la route de Lille à Douay sur le Mont-en-Pévèle, vis-à-vis de l'armée flamande qui s'était avancée jusqu'à Pont-à-Marque. Le 13 août, les deux armées se trouvèrent l'une vis-à-vis de l'autre, et déjà les arbalétriers flamands se préparaient à donner le signal de la lutte, lorsque des envoyés du roi annoncèrent qu'ils venaient porter des propositions de paix. Les communes de Flandre, dont la guerre ruinait la prospérité, désiraient ardemment en voir la fin: aussi les ouvertures qui leur étaient adressées furent-elles accueillies avec empressement, et une suspension d'armes fut immédiatement proclamée. Les chefs de l'armée flamande exigeaient comme première condition de tout traité que le roi reconnût les libertés de la Flandre, et se contentât d'une amende comme réparation des outrages faits à sa suzeraineté. Les ambassadeurs français semblaient assez disposés à y consentir, mais ils réclamaient une indemnité pécuniaire si élevée qu'on ne pouvait la leur accorder: ils observaient du, reste, qu'il était impossible de terminer des négociations si importantes avec une précipitation semblable, et proposaient une trêve de trois jours qui devait durer depuis le 13 août jusqu'au 15 au soir. «Le roi ne désire rien plus que de voir conclure la paix, disaient-ils hypocritement, et nous pouvons compter sur l'intercession de la Sainte-Vierge dont nous allons célébrer les fêtes.» En effet, de longues conférences eurent lieu le jour de la fête de l'Assomption près de l'église de Mont-en-Pévèle. Les Français y étaient représentés par les ducs de Bourgogne et de Bretagne et le comte de Savoie; les Flamands par Gérard de Moor, les sires d'Escornay, de Roubaix, de Sotteghem et douze notables bourgeois; mais elles n'amenèrent aucun résultat. Philippe le Bel cherchait de nouveau à gagner du temps: il attendait des nouvelles de Zélande.
Dès le moment où le roi de France avait reçu les messages du comte de Hainaut, il avait résolu d'attaquer les Flamands en Zélande, en même temps que sur les frontières d'Artois. Le plus célèbre des amiraux italiens, Regnier Grimaldi, qui, après s'être à plusieurs reprises signalé par son courage en servant la cause des Gibelins, s'était engagé à soutenir celle du roi de France, avait conduit pour la première fois une flotte génoise dans l'Océan. Il était arrivé près de Calais, quand Jean Pedogre le rejoignit avec tous les navires qui y avaient été équipés pour cette expédition par l'ordre du roi: huit étaient venus d'Espagne, les autres appartenaient au port de Calais ou aux ports de Normandie.
Le jeune comte de Zélande ne possédait au contraire qu'une multitude de petites barques, avec lesquelles il eût été imprudent de combattre, non-seulement la flotte de Grimaldi, mais même celle du comte de Hainaut. Son armée était d'ailleurs si nombreuse qu'il n'avait aucun débarquement à craindre, et tant que sa flotte resterait à l'ancre, elle devait se trouver également à l'abri de tout danger. Jean de Namur, en quittant son frère, lui avait donné ce conseil, et depuis, Jean de Renesse, qui occupait la cité d'Utrecht, lui avait adressé les lettres les plus pressantes pour l'engager à le suivre. Ce fut dans ces circonstances que la flotte génoise, d'abord conduite à Geervliet pour y rallier la flotte hollandaise, puis retenue pendant quatorze jours dans les eaux de la Meuse, tantôt par un calme plat, tantôt par des vents contraires, pénétra dans le canal qui sépare l'île de Schouwen du Duveland. Elle n'avait plus de vivres, et les approvisionnements qu'on lui envoyait de Hollande lui parvenaient difficilement. A ces privations venait se joindre la difficulté de naviguer dans des cours d'eau peu profonds, où les lourdes galères de Gênes et de Calais s'enfonçaient à chaque instant dans le sable.
Gui de Flandre oublia trop promptement les sages avis de son frère et ceux de Guillaume de Renesse. Il lui semblait que rien ne pouvait être plus glorieux que de vaincre le plus illustre amiral de l'Italie, et lorsque, vers le soir, la marée commença à monter, ne remarquant point que c'était l'heure la plus favorable pour la flotte de Grimaldi, dont le flux de la mer relevait successivement les vaisseaux échoués, il ordonna que quatre-vingts navires, chacun monté par cent hommes et tous attachés par des chaînes les uns aux autres, se portassent en avant. Le choc fut terrible: les arbalétriers remplissaient l'air de leurs traits; les machines de guerre, réunies pour le siége de Zierikzee, faisaient voler des pierres énormes qui rencontraient celles qu'on lançait de la flotte ennemie. Les navires se heurtaient et se brisaient; la fureur des hommes d'armes était extrême et personne ne faisait de quartier. Cette mêlée dura jusqu'à minuit; les deux flottes ne cessèrent de lutter que lorsque la mer se retira; quoique les Flamands n'eussent obtenu aucun succès décisif, ils semblaient posséder l'avantage: car ils s'étaient emparés de quatre grands navires (10 août 1304).
Lorsque l'aurore parut et que la marée s'éleva, la flotte flamande était vaincue sans combat: quelques traîtres zélandais avaient profité des ténèbres pour rompre les liens qui unissaient ses vaisseaux entre eux, de sorte que les flots les avaient séparés et dispersés au hasard. C'était le signal qu'attendaient les Zélandais gagnés par le comte de Hainaut pour se réunir à la flotte de Grimaldi. A l'aspect de cette déroute confuse, les barques les plus légères que Gui avait placées en arrière cherchèrent leur salut dans une fuite rapide, et la plupart de ceux qui se trouvaient sur les grandes galères employèrent les derniers moments que leur laissait la marée pour rejoindre leurs compagnons au siége de Zierikzee. Le vieux sire d'Axel engageait le comte de Zélande à suivre leur exemple. «Dieu nous garde, répondit le jeune prince, comme Macchabée, Dieu nous garde de fuir devant nos ennemis, et que cette honte ne ternisse jamais notre gloire!» Gui de Flandre n'avait conservé que cinq galères; il résista longtemps à toute la flotte ennemie; enfin, cédant à la force du nombre, il tomba au pouvoir de Regnier Grimaldi; sa captivité entraîna la perte de toute la Zélande.
Philippe le Bel espérait qu'au premier bruit de ce revers, toutes les milices communales assemblées sur les bords de la Marque abandonneraient leur camp pour rentrer tumultueusement dans leurs foyers. La nouvelle de la bataille de Zierikzee paraît s'être répandue dans les deux camps le 16 août; les conférences pour la paix cessèrent immédiatement. Le roi de France n'avait plus aucun motif de dissimuler; cependant, en ce moment même où il semble devoir saisir l'occasion qu'il attend depuis si longtemps pour attaquer les Flamands consternés, le courage lui manque, il aime mieux apprendre que les Flamands se sont éloignés, que détruire à jamais leur armée livrée à la désolation. Il s'effraye même d'avoir vu cesser les trêves, et le lundi 17 août, toute l'armée française quitte, par ses ordres, sa position presque inaccessible sur le Mont-en-Pévèle pour se retirer vers le sud; mais les Flamands, loin de se laisser abattre par le malheur de leurs frères, n'écoutaient que leur désir de les venger; le mouvement rétrograde des Français encourageait leur audace, et se portant aussitôt en avant, ils occupèrent vers le soir le Mont-en-Pévèle, bien résolus à combattre le lendemain.
Deux heures avant le lever du soleil, les Flamands s'armèrent; puis, après avoir entendu la messe et pris quelque nourriture, ils renversèrent leurs tentes afin de s'assurer qu'aucun d'eux n'était resté en arrière, et descendirent le Mont-en-Pévèle, tous à pied comme à Courtray, et suivis de leurs nombreux chariots. Parvenus devant le camp français, ils se rangèrent en ordre de bataille, à droite ceux de la ville et de la châtellenie de Bruges, conduits par le comte de Thiette, à gauche les Gantois, commandés par Jean de Namur et Henri de Flandre; au centre, les milices d'Ypres, de Lille et de Courtray placées sous les ordres de Juliers et de Robert de Cassel. Les valets dételèrent aussitôt les chevaux et les ramenèrent au Mont-en-Pévèle. Trois rangs de chariots, dont on avait enlevé les roues, formaient une barrière immense qui empêchait la chevalerie française d'attaquer les Flamands par derrière, dans cette plaine où rien ne les protégeait. Vis-à-vis de l'armée flamande, les chevaliers français se déployaient sur une ligne non moins étendue, entre les bois de Raches et la forêt de Thumeries.
Comme dans toutes les batailles, le combat s'engagea entre les arbalétriers et les archers, et il avait déjà duré quelque temps quand les arbalétriers français entr'ouvrirent leurs rangs pour laisser passer un corps considérable de cavalerie française qui arrivait par la route de Douay à Lille. Les arbalétriers gantois surpris par cette charge, se réfugièrent dans les rangs de l'armée flamande. Les chevaliers français n'étaient plus qu'à quelques pas de cette masse immobile de combattants qui les attendaient, pressés les uns contre les autres, lorsque tout à coup ils s'arrêtèrent; ils s'étaient souvenus de la journée de Courtray, et ce fut au milieu des flèches que leur décochaient les archers brugeois qu'ils tournèrent bride pour se placer à quelque distance, à la droite de l'armée flamande.