Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 30

Chapter 303,783 wordsPublic domain

Philippe d'Artevelde cherchait à propager chez ses compagnons une confiance qui n'était peut-être point exempte de quelque inquiétude secrète: lorsqu'il s'était éloigné d'Audenarde, de nombreuses troupes de corbeaux avaient, disait-on, fait entendre leurs lugubres croassements au-dessus de sa tête. La veille même de la bataille, de sombres pressentiments vinrent l'agiter de nouveau; sa femme, Yolande Van den Broucke, l'avait accompagné et veillait dans sa tente. Peu de jours s'étaient écoulés depuis que son frère avait péri à Ypres, victime de son dévouement à la cause des communes: peu d'heures encore, et un semblable sacrifice devait la rendre veuve. Pendant quelque temps, elle avait suivi en silence le pétillement de la flamme qui dévorait lentement le charbon à demi éteint dans le foyer du _rewaert_; le sommeil se dérobait à ses yeux, et chaque souffle du vent qui frémissait entre les troncs des arbres couverts de givre lui semblait quelque voix de menaçant augure. Enfin, vers minuit elle sortit de sa tente et dirigea ses regards vers le camp de Charles VI où brûlaient un grand nombre de feux, lorsque tout à coup elle crut entendre les cris des Français qui profitaient des ténèbres pour surprendre les Flamands. Elle réveilla précipitamment Philippe d'Artevelde, et celui-ci reconnut les mêmes cris. On sonna aussitôt la trompette, et toutes les milices communales s'armèrent: cependant on apprit bientôt, par les hommes qui faisaient le guet, que les Français n'avaient point quitté leur position, et Froissart ne peut expliquer cette étrange aventure qu'en rapportant «qu'aucuns disoient que c'estoient les diables d'enfer qui là jouoient et tournoient où la bataille devoit estre pour la grand'proie qu'ils en attendoient.»

La nuit était déjà avancée: l'armée flamande ne songea plus qu'à se préparer au combat. Les communes de Gand, d'Alost et de Grammont se placèrent au premier rang; au second, se trouvaient les milices de Bruges, de Damme et de l'Ecluse; au troisième, celles du Franc, toutes différentes de costumes, toutes groupées autour de leurs bannières et composées de bourgeois qui n'avaient le plus souvent point de casques et de cuirasses, mais des maillets, des épieux ferrés et de grands couteaux suspendus à leurs ceintures. Au milieu d'elles, quelques archers anglais aiguisaient leurs flèches. Les uns avaient été recrutés par Philippe d'Artevelde à l'époque où il avait commencé le siége d'Audenarde; les autres étaient accourus de Calais au bruit de l'invasion du roi de France.

Cette même nuit, le comte de Flandre avait été désigné par le connétable pour faire le guet avec ses hommes d'armes, parmi lesquels on remarquait le bourreau, nommé le grand Coppin, et ses seize valets; mais c'était assez que les chevaliers français lui eussent confié le soin de veiller tandis qu'ils se reposaient: ils ne combattaient pas pour lui et avaient résolu de combattre sans lui. En effet, dès le lever de l'aurore, les capitaines chargés de régler les préparatifs de la journée, firent ordonner que dès que la lutte s'engagerait, sa _bataille_ se retirât à part de toutes les autres. Ils prétendaient qu'il ne leur était point permis d'admettre parmi leurs compagnons de périls et de gloire le comte et ses chevaliers, qui appartenaient à la communion du pape de Rome. Louis de Male souffrit sans murmurer ce nouvel outrage; mais parmi les nobles _leliaerts_ qui l'entouraient, il y en eut quelques-uns dont le cœur s'émut aux tristes images de la honte de leur prince et de la désolation de leur pays: ceux-là envoyèrent secrètement un message à Philippe d'Artevelde pour lui annoncer que les Français étaient bien décidés à l'attaquer.

Cependant les Flamands s'étonnaient de plus en plus de ce que les Français ne paraissaient point: ils avaient vu seulement le bâtard de Langres et quelques autres chevaliers qui comprenaient la langue flamande s'approcher de leur position pour la reconnaître et s'éloigner. Leur patience se lassait: il était huit heures du matin et un épais brouillard leur rappelait la fameuse journée de Courtray, sans qu'ils songeassent à imiter la prudence de leurs aïeux, qui avaient attendu sans s'ébranler le choc de la chevalerie française. Philippe d'Artevelde ne se croyait que trop assuré du succès, parce qu'à l'exemple de Guillaume de Juliers, de funeste mémoire, il avait recommandé à tous les siens d'entrelacer leurs bras et de porter leurs lourds épieux de fer droit devant eux: au moment de la mêlée, les balles des canons et les traits des arbalétriers devaient leur ouvrir les rangs des chevaliers et des sergents d'armes. Dans cette disposition, tout était prévu pour la victoire, rien pour le revers.

Les Flamands avaient reçu l'ordre de se porter en avant, et, renonçant aussitôt à la protection de leurs retranchements, ils cherchèrent un étroit défilé au milieu des fondrières qui se prolongeaient devant eux pour gravir une vaste colline qu'on nommait le mont d'Or. Ce fut là qu'ils rencontrèrent l'armée française. Le sire de Villiers y avait déployé l'oriflamme autour de laquelle on avait vu voltiger une colombe et presqu'au même moment les rayons du soleil, dispersant la brume, vinrent frapper les milices communales au visage.

Déjà les bombardes flamandes ont donné le signal de la lutte et dès leur première détonation deux chevaliers de Flandre, qui combattent sous les étendards de Charles VI, ont succombé, comme si le ciel ne leur permettait pas d'être les témoins d'un triomphe que leur trahison a préparé: l'un est le sire d'Halewyn; l'autre, le sire de Wavrin; Antoine Flotte a été renversé à leurs côtés. Un cri de victoire retentit parmi les Flamands: leur immense bataillon, poursuivant sa marche, heurte avec une force irrésistible l'armée française qui recule d'un pas et demi; la bannière royale est tombée en leur pouvoir, mais c'est à tort qu'ils se vantent d'avoir conquis l'oriflamme, ignorant que Pierre de Villiers, de même qu'Anselme de Chevreuse, ne livre aux chances de la guerre qu'une bannière «par droite semblance pareille» à celle qui est restée déposée dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis.

Cependant le sire de Clisson avait prévu la tactique des Flamands, et, par une manœuvre habile, il avait étendu rapidement les deux ailes placées sous les ordres des ducs de Berri et de Bourbon, ordonnant aux chevaliers de renvoyer leurs chevaux et de frapper de loin avec leurs longues lances les bourgeois de Flandre, tandis que leurs valets, se glissant sur le gazon, pénétraient sous les épieux des milices communales et poignardaient leurs adversaires. Ce fut dans cette attaque, d'un caractère tout nouveau dans les fastes de la chevalerie, que se signalèrent les sires de Saint-Didier, de Vergy, de la Roche-Guyon, de Châlons, de Charny, de Villersexel, de Ray, de Châtillon, de Chambly. Ce fat là que Boucicault fit ses premières armes. Il était à peine âgé de vingt ans et comme un Flamand, à la stature gigantesque, se riant de sa jeunesse et de sa petite taille, lui criait de retourner dans les bras de sa mère, il lui enfonça sa dague dans le flanc en lui disant: «Sont-ce là les jeux des enfants de ton pays?» L'armée flamande reculait à son tour. Les premiers rangs, blessés sans pouvoir se défendre, se rejetaient sur ceux qui les suivaient: si quelques-uns étaient frappés par le fer ennemi, d'autres, plus nombreux, sentaient leurs poitrines se briser dans cet affreux reflux de cinquante mille hommes qui roulaient les uns sur les autres. Sur dix combattants, neuf mouraient étouffés. Parfois cette masse énorme s'arrêtait dans sa lente et tumultueuse retraite, et telle que le sanglier aux abois elle semait l'effroi parmi les chasseurs. Le duc de Bourbon, s'étant trop avancé, fut blessé et jeté à terre et le sire de Cuzant tomba près de lui: mais cette escarmouche fut sans résultat. Les communes flamandes étaient arrivées près du ruisseau au delà duquel elles avaient campé la veille. A mesure qu'elles descendaient dans un terrain humide et marécageux le désordre s'accroissait; chacun s'efforçait d'atteindre le premier la colline opposée. En vain Philippe d'Artevelde cherchait-il à les rallier: il fut entraîné dans leur fuite jusque près d'une montagne qui doit à un sol aride et chargé de gravier, le nom de _Keyaerts-berg_. Pour la tourner et gagner Staden et Thourout et de là Thielt ou Bruges, il n'existait qu'une seule route, tracée dans un profond ravin, au milieu d'un bois dont les rameaux entrelacés formaient tantôt un dôme épais et tantôt une barrière. Ce fut là que Philippe d'Artevelde périt foulé aux pieds des siens, sourds à sa voix et impatients de s'ouvrir un passage pour se dérober à la poursuite des Français. Etrange destinée du père et du fils! Tous les deux, après avoir consacré leur vie à l'affranchissement et à la gloire de leurs concitoyens, leur durent la mort; l'un assassiné par des traîtres dans sa ville natale, près du foyer domestique; l'autre, finissant ses jours au milieu d'une bataille, sans que du moins il lui eût été donné d'être frappé par une main étrangère.

Trois mille Gantois, témoins du désastre du corps principal de l'armée, s'étaient retirés à gauche de la route de Roosebeke vers des prairies à demi couvertes de saules et de broussailles, qu'arrosent les sources de la Mandel: ils y élevèrent à la hâte quelques retranchements et cherchèrent à se défendre, mais, entourés de toutes parts par les Français, ils se virent bientôt chassés de leur position et la plupart furent tués. Toute lutte avait cessé, mais le massacre continua jusqu'au soir sur le champ de bataille. Jamais la Flandre n'eut plus de sujet de deuil; car la plupart des chroniqueurs évaluent le nombre des morts à vingt-cinq mille et il en est qui le portent à quarante et à soixante mille. «La terre, dit le moine de Saint-Denis, était inondée d'un déluge de sang.»

Le jeune roi de France n'avait entendu que de loin les acclamations des vainqueurs et les gémissements des mourants. Lorsque tout danger eut disparu, ses oncles allèrent le féliciter de sa victoire et lui montrèrent la plaine couverte des cadavres de ses ennemis. Le royal enfant n'était point satisfait toutefois: il voulait qu'on lui fît voir ce fameux Philippe d'Artevelde dont il avait si souvent entendu répéter le nom. On savait déjà qu'il n'était pas parmi ceux qui avaient quitté le champ de bataille, mais on ignorait ce qu'il était devenu. Les valets de l'armée, espérant une riche récompense, poursuivirent leurs recherches pendant toute la nuit à la lueur des feux qu'on avait allumés avec les débris des épieux flamands; cependant le lendemain vers l'aurore, ils aperçurent, au milieu des victimes sanglantes du combat de la veille, un bourgeois de Gand ou de Bruges qui respirait encore. Ils le relevèrent et ce fut lui qui leur indiqua le corps du _rewaert_. «Je devais hier, dit-il, recevoir de ses mains l'ordre de chevalerie.» Charles VI put considérer à loisir cet homme, plus puissant peut-être par son nom que par son génie, puis il ordonna qu'on le pendît à un arbre, qui longtemps après resta célèbre dans toute la contrée. Plus généreux à l'égard du soldat blessé qui survivait à son capitaine, il lui offrit de faire panser ses plaies s'il consentait à devenir Français. «C'est en vain que vous cherchez à me séduire, répliqua le héros expirant, déjà je sens que mes forces et la vie m'abandonnent. Je fus, je suis et serai toujours Flamand.» Charles VI, loin d'honorer un si noble courage chez ceux qu'il avait vaincus, ne s'éloigna qu'après avoir fait défendre qu'on les ensevelît, afin qu'ils servissent de pâture aux chiens et aux oiseaux: Philippe le Bel lui en avait donné l'exemple après la journée de Mont-en-Pévèle.

Une profonde terreur régnait à Bruges. Bien que les bourgeois eussent porté tout ce qu'ils possédaient de plus précieux sur des bateaux prêts à appareiller pour les îles de la Zélande, ils avaient résolu de recourir aux prières les plus humbles pour conjurer la colère du roi et l'avidité des Bretons. Charles VI s'était avancé dès le lendemain de la bataille de Roosebeke jusqu'à Thourout. Douze députés de la commune de Bruges, qu'accompagnaient deux frères mineurs, se rendirent près de lui pour implorer sa miséricorde et lui annoncer qu'ils avaient rétabli sur leurs murailles la bannière du comte. Le duc de Bourgogne appuya leurs efforts pour sauver une cité qui, par ses richesses et son commerce avec les nations étrangères, était l'un des plus brillants joyaux de l'héritage de Marguerite de Flandre, et ils trouvèrent également des protecteurs dans le connétable, dans le maréchal de Sancerre, dans le sire de Beaumanoir et dans d'autres chevaliers auxquels ils avaient offert de nombreux présents. Mais Charles VI ne consentit à leur pardonner qu'à cette condition qu'ils indemniseraient les _grandes compagnies_ recrutées en Bretagne. Cela n'était point aisé: les députés brugeois eurent à ce sujet de longues conférences avec le sire de Ray, et dès que le chiffre de l'amende eut été fixé, ils firent acte d'hommage, de foi et d'obéissance comme hommes liges du roi de France. Ils renoncèrent à toutes les alliances faites avec les Anglais par Jacques ou Philippe d'Artevelde, et jurèrent de reconnaître dorénavant le pape Clément VII.

Les Bretons, irrités d'avoir vu s'évanouir les espérances qu'ils fondaient sur le sac de Bruges, ravageaient les champs et pillaient les villages. «Les Français, raconte le religieux de Saint-Denis, égorgeaient tous ceux qu'ils rencontraient, n'épargnant ni le rang, ni l'âge, ni le sexe, de telle sorte qu'on pouvait dire d'eux: Ils ont tué la veuve avec l'orphelin, le jeune homme avec la jeune fille, l'enfant à la mamelle avec le vieillard.» Le comte de Flandre approuvait ce qu'il ne pouvait empêcher. «Il est quelques personnes, disait-il à Charles VI, qui demandent, très-redouté seigneur, comment l'on pourra comprimer l'esprit de révolte inné chez ce peuple turbulent, soit en épargnant le pays, soit en le réduisant à n'être plus qu'une vaste solitude; pour moi, je me contenterai de dire que le comté de Flandre est à vous, si vous le voulez, et j'aurai pour très-agréable tout ce qu'il plaira à votre royale majesté d'ordonner de sa conquête.»

Le jeune roi de France semblait prendre plaisir à toutes ces scènes de dévastation. Sa raison, déjà chancelante, avait éprouvé, à la vue du massacre de Roosebeke, une émotion profonde qui s'était bientôt transformée en un délire frénétique. Il faisait trembler par ses fureurs ceux qui plus tard devaient en profiter dans l'intérêt de leur ambition. En vain ses conseillers l'engagèrent-ils à marcher vers les remparts de Gand pour y terminer la guerre de Flandre, ou bien à se diriger rapidement vers Calais, afin de reconquérir sur les Anglais surpris cette porte toujours ouverte aux invasions ennemies: leurs efforts furent inutiles. On lui avait raconté que l'on conservait à Courtray, dans l'église de Notre-Dame, cinq cents paires d'éperons, glorieux trophée de la journée de Groeninghe; on lui avait dit aussi que c'était au milieu des dépouilles des serviteurs de Philippe le Bel que l'on avait déposé les lettres secrètes d'alliance des communes de Flandre et de France. C'était assez pour qu'il crût devoir détruire cette ville dont les hommes d'armes du duc de Bourbon s'étaient emparés immédiatement après la bataille de Roosebeke. Depuis sa victoire, il se croyait l'Alexandre d'un autre combat d'Arbelles: il lui fallait l'incendie de Persépolis.

Cependant le comte de Flandre s'était jeté aux pieds du roi et l'avait supplié de renoncer à ses desseins. Charles VI ne voulut point l'écouter: il avait résolu de ne se rendre à Courtray que pour y prononcer une sentence d'extermination. A peine le duc de Bourgogne eut-il le temps de faire enlever de la tour des Halles une horloge qui passait pour l'une des merveilles de la chrétienté: toute la ville fut livrée aux flammes, et les habitants, femmes, enfants et jeunes filles, furent emmenés pour être vendus «par manière de servage.»

Les Bretons avaient renversé dans le château de Courtray les statues des aïeux de ce comte de Flandre dont les malheurs avaient été le prétexte de leur expédition; mais les dépouilles qu'ils avaient conquises ne les satisfaisaient point, et ils se préparèrent à quitter les campagnes désolées de la Flandre pour piller le Hainaut, afin de châtier, disaient-ils, la neutralité douteuse qu'Albert de Bavière avait observée pendant cette guerre. D'autres s'enrôlaient pour soutenir les querelles particulières du sire de Dixmude contre la ville de Valenciennes. Ce fut à grand'peine que le comte de Blois réussit à les détourner de leurs projets. On leur promettait cette fois qu'on leur abandonnerait le pillage de Gand. Les Français se tenaient chaque jour prêts à aller investir cette ville; il était trop tard. Les habitants de Gand n'avaient rien négligé pour assurer leur défense; après avoir recueilli au milieu d'eux le corps qui avait continué le siége d'Audenarde et les débris de l'armée qui avait combattu à Roosebeke, ils avaient ouvert leurs portes à tous les fugitifs et à tous les bannis, déclarant qu'ils considéraient comme jouissant du droit de cité dans leurs murs tous ceux à qui l'invasion étrangère enlèverait une patrie; c'était y appeler toute la Flandre.

La saison devenait d'ailleurs de plus en plus mauvaise. On était arrivé au mois de décembre. Les pluies se succédaient sans relâche et toutes les rivières débordaient. Après de longues délibérations, on jugea prudent que le roi allât se reposer à Tournay pour y célébrer les fêtes de Noël. On congédia en même temps les hommes d'armes des provinces les plus éloignées, tels que ceux de l'Auvergne, du Dauphiné ou de la Bourgogne. Les Bretons restèrent, et les désordres qui avaient signalé leur marche ne cessèrent point d'accabler les populations. Les oncles du roi, tour à tour prodigues et avares, les encourageaient peut-être dans leurs excès. On en vit un triste exemple à Tournay. Cette ville, qui avait été à plusieurs reprises le boulevard de la France, fut rançonnée comme les villes de Flandre et contrainte à payer la somme énorme de douze cent mille francs. On n'avait point de rébellion à lui reprocher, mais on l'accusait d'avoir refusé de reconnaître le pape d'Avignon.

Charles VI prolongea son séjour à Tournay, se flattant de recevoir la soumission des Gantois, auxquels il avait écrit de Thourout, trois jours après la bataille de Roosebeke, pour les engager à se soumettre, leur promettant «raison, justice et grâce.» Des conférences s'ouvrirent, mais ès parlements qui là furent ordonnés, dit Froissart, on les trouva aussi durs et aussi orgueilleux que si ils eussent tout conquêté et eu à Rosebecque la journée pour eux.» Pierre Van den Bossche exhortait constamment ses concitoyens à ne point perdre courage. Ackerman, revenu à Gand par la Zélande, leur faisait aussi espérer l'arrivée prochaine d'une armée anglaise. On ne put jamais obtenir de leurs députés qu'ils renonçassent à leurs franchises ou à l'obédience du pape de Rome, et les oncles du roi reconnurent bientôt qu'il fallait ajourner la guerre au printemps. Ils laissèrent Jean de Ghistelles avec deux cent cinquante lances à Bruges, le sire de Saimpy à Ypres, Jean de Jumont à Courtray, Gilbert de Leeuwerghem à Audenarde. Deux cents lances bretonnes occupèrent Ardenbourg pour interrompre toutes les communications des Gantois avec le port de l'Ecluse.

Peut-être les oncles du roi étaient-ils impatients de recueillir les résultats de leur victoire de Roosebeke en châtiant les communes de France. Charles VI traversa, entouré de toute son armée comme s'il se trouvait encore sur une terre étrangère, Arras, que pillèrent les Bretons, Péronne, où le quitta le comte de Flandre, Noyon, Compiègne, Senlis et Meaux: la terreur régnait dans toutes ces villes depuis longtemps favorables à la cause des libertés communales; elle se répandit bientôt jusque dans la capitale du royaume; car l'on assurait que les oncles du roi avaient promis aux Bretons de leur y payer la solde méritée par leurs services dans la guerre de Flandre. La commune de Paris s'arma tout entière par un vague sentiment d'inquiétude, et se rangea en ordre de bataille devant la colline de Montmartre, protestant qu'elle voulait seulement montrer de quel secours ses nombreuses milices pouvaient être au roi. Elle croyait qu'en étalant toutes ses forces elle se rendrait redoutable et obtiendrait de meilleures conditions; c'était une grave erreur; les vainqueurs s'intimident rarement, et plus la commune de Paris était puissante, plus il fallait l'affaiblir. Ne connaissait-on pas d'ailleurs son alliance avec les communes flamandes? Le roi de France avait résolu de la traiter en ennemie, afin de pouvoir user contre elle dans toute leur rigueur des droits de la victoire. Le connétable envoya ses hérauts demander un sauf-conduit aux Parisiens, puis il les somma de déposer les armes. Pour compléter ce menaçant simulacre d'hostilité, les barrières furent brisées, et le jeune prince passa à cheval, suivi de ses hommes d'armes, sur les portes de la première cité de son royaume arrachées de leurs gonds, sans vouloir écouter le prévôt des marchands qui venait avec les principaux bourgeois lui adresser une courte et humble harangue.

Les Bretons commencèrent aussitôt à piller les maisons, mais on les arrêta: les oncles du roi avaient d'autres desseins. Ils avaient d'abord fait enlever les chaînes des rues et fait porter à Vincennes toutes les armes des bourgeois, qui eussent suffi, selon le témoignage évidemment exagéré d'un historien contemporain, pour équiper huit cent mille hommes; on défendit en même temps toutes les confréries établies à l'instar des gildes flamandes. Enfin, aussitôt qu'on n'eut plus rien à craindre de Paris, on arrêta trois cents des plus riches bourgeois: parmi ceux-ci se trouvaient l'honneur de la magistrature française, le prudent ami de Charles V, Jean Desmarets, qui avait plus d'une fois, par l'autorité d'une haute vertu, réconcilié le roi et le peuple, et Nicolas le Flamand, coupable d'avoir exhorté la commune à s'abstenir de toute agitation pour espérer dans l'avenir. Ils montèrent sur le même échafaud, et avec eux des chevaliers, des notables bourgeois, des avocats au parlement. Le même jour, une ordonnance royale abolit tous les priviléges de la ville de Paris, et lui retira le droit d'élire le prévôt des marchands. Enfin, lorsque la hache du bourreau se fut émoussée, lorsque les eaux de la Seine eurent charrié assez de cadavres, une solennelle assemblée fut convoquée au palais, et là le chancelier, se plaçant au pied de la statue de Philippe le Bel, raconta la défaite des Flamands et les rébellions des Parisiens. Des femmes échevelées demandèrent grâce pour leurs pères et leurs époux, et quand les oncles du roi eurent pris part à cette scène réglée d'avance, Charles VI déclara pardonner à ses sujets de Paris et commuer la peine criminelle en peine civile, c'est-à-dire que, satisfait du sang des bourgeois qui avaient péri dans les supplices, il n'exigeait plus que l'or de ceux qui leur survivaient. Tous les habitants, quel que fût leur rang, se virent réduits à une affreuse misère, et leurs trésors ne servirent qu'à leur préparer de nouveaux malheurs. Deux tiers des amendes devaient couvrir les frais de l'expédition de Roosebeke; le dernier tiers était destiné à rétablir l'ordre dans les finances du royaume; mais les oncles du roi s'en emparèrent pour alimenter leurs complots et les intrigues que multipliait leur ambition jalouse et envieuse; le surplus de la somme resta aux mains des maréchaux et des capitaines, et les hommes d'armes, n'ayant rien reçu de ce qu'on leur avait promis, se répandirent dans les campagnes pour arrêter les marchands et piller les laboureurs.

A Rouen, à Reims, à Châlons, à Troyes, à Sens, à Orléans, les mêmes châtiments firent place à de semblables exactions.