Part 3
Une extrême agitation régnait à Gand. On y avait appris qu'une bataille décisive était engagée près de Courtray, et les deux partis en attendaient le dénoûment avec anxiété. Dès qu'il fut connu, les _Leliaerts_ se cachèrent et la bannière de Flandre fut publiquement arborée. Le 15 juillet, Guillaume de Juliers et Gui de Namur arrivèrent à Gand suivis de toute l'armée victorieuse, que précédaient les sept cents Gantois de Jean Borluut. Jean de Namur, qui accourait pour prendre part à la lutte contre les Français, les rejoignit à Gand presque aussitôt: ils y passèrent sept jours. Les magistrats et les capitaines des corporations de Bruges, accompagnés d'un grand nombre de bourgeois, s'étaient rendus au devant d'eux pour les recevoir. Les comptes de la ville de Bruges renferment des détails intéressants sur les honneurs qui y attendaient les défenseurs de la Flandre. Ils indiquent même quels furent, parmi tous les bourgeois empressés à leur donner l'hospitalité, ceux qui accueillirent dans leurs foyers les chevaliers flamands, allemands ou zélandais. On y voit qu'un banquet solennel leur fut donné à l'hôtel de Paul de Langemarck, et que de nombreuses récompenses couronnèrent leurs services. On offrit des vins de la Rochelle à Pierre Coning et à Jean Breydel, et le premier obtint de plus le tonlieu du port de Damme, accordé en 1273 par Gui de Dampierre à Jaquemon Louchard, et récemment confisqué par la commune de Bruges.
Sohier de Gand s'était rendu sur le rivage de la mer pour s'opposer à tout débarquement qu'y pourraient tenter les Français. En effet, les vaisseaux flamands qui se trouvaient au port de Lammensvliet, déjà plus connu sous le nom de l'Ecluse, ne tardèrent point à voir la mer se couvrir d'une flotte qu'un historien contemporain évalue à neuf mille navires. Elles apportait d'immenses approvisionnements à l'armée du comte d'Artois dont elle ignorait la mort. Après un combat, qui ne paraît pas avoir été sanglant, tout ce butin tomba au pouvoir des Flamands. Une autre tentative d'une flotte hollandaise fut également repoussée.
Tandis que Gui de Namur et Guillaume de Juliers s'arrêtaient à Bruges pour y donner quelque repos à leurs compagnons d'armes, en même temps qu'ils se tenaient prêts à seconder la défense de Sohier de Gand, Jean de Namur se plaçait à la tête des Yprois et des Gantois pour aller assiéger Lille. L'attaque fut si vive que la garnison française, qu'effrayaient les sympathies des habitants pour les assiégeants, offrit immédiatement de capituler, si elle n'était secourue par le roi de France dans le délai de quinze jours (6 août 1302). Les chevaliers français qui occupaient Douay proposèrent les mêmes conditions, et elles furent aussi acceptées. Jean de Namur savait fort bien que Philippe le Bel ne pouvait point faire lever le siége; et, au jour fixé, la bannière de Flandre remplaça celle des lis dans ces deux riches cités. Béthune suivit leur exemple, et toute la Flandre était délivrée, lorsque Jean de Namur, qu'avaient rejoint son frère Gui et Guillaume de Juliers, établit son camp à Évin, à deux milles environ de Douay, près du Neuf-Fossé qui sépare la Flandre de l'Artois. Quoique son dessein fût de ne point franchir les frontières de Flandre, il ne put empêcher les milices des communes d'aller piller les villages d'Artois, notamment le bourg de Hennin-Liétard. La plupart se soumettaient avec peine aux règles sévères de la discipline des camps; et pour éviter de semblables désordres, Jean de Namur jugea utile d'en renvoyer la plus grande partie dans leurs foyers. Les hommes d'armes et les bourgeois qu'il gardait avec lui étaient assez nombreux pour assurer la défense de la ville de Douay et de tout le pays.
Lorsque Philippe le Bel apprit que toute la chevalerie française avait péri avec le comte d'Artois, le connétable et le chancelier, dans un ruisseau inconnu, sous les coups de quelques hommes dont, la veille encore, il méprisait les efforts, sa fureur fut extrême: il manda le vieux comte de Flandre devant lui et l'accabla de reproches; puis il ordonna que Robert de Béthune, qu'il considérait comme le premier auteur de l'opposition des Flamands, fût conduit dans l'un des plus sombres cachots du château de Chinon, où il resta pendant six semaines. Le roi de France n'avait plus d'armée; de plus son trésor était vide. Pour subvenir aux frais de l'expédition, il avait, par le conseil de deux usuriers florentins, Biccio Borno et Musciato Franzesi, fait falsifier les monnaies, de sorte qu'elles ne représentaient plus que les deux tiers de leur valeur précédente, qui était déjà beaucoup au-dessous de leur cours légal. Pour en réparer les désastres, il étend sa falsification des monnaies d'argent aux monnaies d'or et de cuivre.
Si, dans ces calamités, quelque chose a pu consoler l'esprit jaloux de Philippe le Bel, c'est que parmi les comtes et les barons qui ont succombé sous les murailles de Courtray, il en était qui ne semblaient pas avoir été étrangers aux alliances de la noblesse de Bourgogne avec Edouard Ier. Hostile à la chevalerie dont il redoutait la puissance, il aurait vu son affaiblissement avec joie si ses revers ne lui eussent été communs. Lorsque, dans les derniers jours de juillet 1302, il convoqua le ban et l'arrière-ban du royaume, la levée des hommes d'armes, dont les bannerets avaient toujours été chargés, fut confiée aux baillis et aux sénéchaux du roi. L'expédition du comte d'Artois comprenait tous les noms illustres de la noblesse française: l'armée qui doit la venger ne se compose que des milices des communes.
Le roi de France arriva le 29 août à Arras et se porta immédiatement jusqu'à Vitry, à deux lieues de Douay. Il avait avec lui vingt mille chevaux et un nombre si considérable de sergents à pied qu'un historien anglais le compare à celui des grains de sable qui couvrent le rivage de la mer, de la Propontide à l'Océan, mais il n'osa pas s'avancer plus loin et eut recours aux négociations, soit qu'il craignît que l'armée flamande ne quittât Évin pour l'assaillir en flanc dans les terrains bas et humides qui rappelaient la plaine de Groeninghe, soit qu'il eût peu de confiance dans les milices communales, que le souvenir récent de la bataille de Courtray livrait à un profond sentiment de terreur. Les plénipotentiaires du roi, Gauthier de Châtillon, créé depuis peu connétable, et Jean de Châlons se réunirent, dans une église ruinée, aux députés flamands, qui étaient Jean de Renesse, Jean d'Escornay et Baudouin de Poperode. Ceux-ci, se préoccupant avant tout de la délivrance de Gui de Dampierre, proposèrent un pèlerinage outre-mer que les fils du comte feraient pendant un an avec cinq cents chevaliers et mille bourgeois, et la fondation d'un monastère sur le champ de bataille de Courtray. Jean de Châlons demandait davantage: il exigeait que le roi fût rétabli dans tous ses domaines et reconnu comme seigneur par toute la Flandre; de plus, qu'il lui fût permis de punir l'insurrection de Bruges, promettant toutefois vie sauve à tous ceux qui y avaient pris part. «Quoi! interrompit Baudouin de Poperode, on nous laisserait la vie, mais ce ne serait qu'après avoir pillé nos biens et livré nos membres à toutes les tortures!--Sire châtelain, répliqua Jean de Châlons, pourquoi parlez-vous ainsi? Il faut choisir, car le roi est résolu à perdre sa couronne, plutôt que de ne point se venger.» Jean de Renesse, appuyé sur l'autel, avait gardé jusqu'à ce moment le silence. «Puisqu'il en est ainsi, s'écria-t-il, que l'on réponde au roi que nous sommes venus ici pour le combattre, et non pour lui livrer nos concitoyens.» Et il se retira avec les sires d'Escornay et de Poperode.
Le roi de France n'avait jamais songé sérieusement à traiter: il espérait qu'en multipliant les délais qui retenaient les bourgeois flamands dans leur camp, il lasserait leur ardeur jusqu'à ce qu'ils lui abandonnassent leurs frontières sans défense pour rentrer dans leurs foyers. Cependant l'armée flamande, se portant de l'autre côté de Douay, à l'abbaye de Flines, d'où elle n'était pas plus éloignée des ennemis, y avait trouvé des fourrages et des approvisionnements plus abondants. Philippe le Bel souffrait seul de cette inertie, où il n'avait vu qu'une ruse. Sa nombreuse cavalerie avait épuisé toutes les ressources que lui offrait la contrée voisine, et tout annonçait qu'il allait être réduit à choisir entre un combat qu'il redoutait et une retraite aussi honteuse qu'une défaite même.
Guillaume de Juliers était d'avis d'aller attaquer les Français dans leur camp de Vitry, puisqu'ils n'osaient point en sortir. Il avait malgré l'opposition de Jean et de Gui de Namur, fait construire un pont de bateaux pour traverser la Scarpe, lorsque le 20 septembre, on apprit avec étonnement que le roi de France, abandonnant dans son camp d'immenses approvisionnements en vins et en vivres, se retirait vers Arras avec une précipitation extrême. Quelques historiens ne voient dans sa fuite que le résultat d'une terreur panique; d'autres assurent que Philippe le Bel avait été instruit qu'une armée flamande se préparait à surprendre Arras pour l'entourer de toutes parts; enfin, selon un autre récit, le roi Edouard avait feint de confier un vaste complot ourdi par les barons français à la reine d'Angleterre, sœur de Philippe le Bel, et celle-ci, trompée par cet aveu mensonger, s'était hâtée d'avertir son frère des périls qu'elle craignait pour lui. C'est ce que les chroniques de Saint-Denis appellent «la tricherie angloisienne.» Quoi qu'il en soit, il est certain que des négociations suivies avaient lieu à cette époque entre le roi d'Angleterre et les villes de Flandre, dont l'envoyé à Londres était Gérard de Sotteghem. Le duc de Brabant se déclarait également en faveur de la Flandre, et venait de conclure un traité avec Jean Breydel.
L'armée flamande avait brûlé, le 1er octobre, la ville de Saint-Amand en Pévèle, et elle ne se sépara qu'après avoir tenté une attaque contre la cité de Tournay. Dès ce moment, il y eut un gouvernement régulier en Flandre. Jean de Namur, l'aîné des fils issus du second mariage de Gui de Dampierre, exerça l'autorité suprême, et son frère Gui fut élu capitaine de Bruges. Cependant Guillaume de Juliers n'avait point oublié le dissentiment qui s'était élevé lorsqu'il avait voulu assaillir le camp de Vitry; les communes semblaient s'éloigner de lui, et il se montrait moins digne de leur confiance. Il s'abandonnait à de coupables désordres: toutes ses études étaient consacrées à la nécromancie, et les exactions les plus accablantes suffisaient à peine aux dépenses les plus frivoles. Dans les derniers jours de novembre, il s'était retiré dans le pays de Waes et s'y fortifiait dans le château de Rupelmonde, d'où il allait piller les campagnes environnantes. On prétendait que, par haine contre les Brugeois, qui lui avaient préféré Gui de Namur, il était entré dans le complot pour favoriser le parti des _Leliaerts_. Une lettre écrite par le châtelain de Beveren, Gauthier de Vinckt, pour réclamer le secours de Jean de Namur et de la commune de Bruges, nous apprend que dans les premiers jours du mois de décembre, il se préparait à assiéger le château de Beveren. Néanmoins Guillaume de Juliers se réconcilia peu à peu avec les fils de Gui de Dampierre. Il jura de rester toujours fidèle à leur cause, et observa ce serment avec plus de loyauté que de prudence.
Tandis que le roi de France laissait de nombreuses garnisons dans les forteresses situées sur les frontières de Flandre, une expédition flamande était dirigée contre le comte de Hainaut, qui depuis longtemps secondait Philippe le Bel dans toutes ses entreprises contre la Flandre. On assiégea le château de Lessines, dont la garnison allemande s'était rendue redoutable par ses pillages. Moins de vingt jours suffirent pour s'emparer de ce donjon que l'on considérait comme imprenable. Ses portes et ses murailles furent démolies, puis on livra ses ruines à l'incendie, sans que Jean sans Merci, possesseur de deux vastes comtés et soutenu par le roi de France, osât s'y opposer.
Les fils de Gui de Dampierre ne se contentaient point d'avoir ravagé les Etats héréditaires du comte de Hainaut: ils avaient résolu d'aller le combattre dans ces provinces, dont il ne devait, assurait-on, la possession qu'à un crime. Les îles de la Zélande avaient toujours été un fief relevant du comté de Flandre; il est vrai qu'elles avaient formé la dot de Béatrice de Dampierre; mais, par suite de l'extinction de la postérité de Florent V, elles avaient fait retour à la Flandre, et Gui de Namur en avait reçu l'investiture de son père avant que celui-ci se fût rendu à Paris avec Charles de Valois. Gui et Jean de Namur, laissant à Guillaume de Juliers le soin de défendre la Flandre, réunirent une nombreuse armée, à laquelle se joignirent ces intrépides chevaliers zélandais qui avaient pris une part si glorieuse à la bataille de Courtray. Leur flotte quitta le port de Bruges le 22 avril 1303, et trois jours après, malgré les efforts de deux flottes ennemies, elle abordait à Ten Vere, dans l'île de Walcheren. Le domaine de Ten Vere avait appartenu à Wulfart de Borssele, et ses fils, qui accompagnaient les princes flamands, y furent accueillis avec de grandes démonstrations de joie. Le jour même de leur débarquement, on annonça aux Flamands que deux armées s'approchaient pour les combattre. Gui de Namur vainquit la plus considérable; l'autre, qui comptait deux mille hommes, fut mise en déroute, sur une digue étroite, par une troupe de Zélandais qui s'étaient ralliés à vingt-cinq Brugeois. On forma aussitôt le siége de Middelbourg, où Guillaume de Hainaut, fils aîné de Jean sans Merci, s'était enfermé avec les débris de son armée: dix jours s'étaient à peine écoulés, lorsqu'il demanda à pouvoir se retirer en Hollande et livra les portes de Middelbourg. L'île de Schouwen fut également soumise, à l'exception de la ville de Zierikzee. Les amis de Florent de Borssele et de Jean de Renesse étaient rentrés dans toutes leurs possessions, et bientôt après, le comte de Hainaut proposa une trêve qui assurait à Gui, premier comte de Zélande de la maison de Dampierre, la jouissance paisible de sa conquête.
On ne saurait trop le remarquer, la Flandre avait entrepris l'invasion du Hainaut et de la Hollande, au moment où Philippe le Bel sacrifiait la Guyenne aux Anglais, afin d'envoyer tous ses hommes d'armes vers les frontières flamandes. Il avait choisi pour venger Robert d'Artois le comte Othon de Bourgogne, qui avait épousé sa fille; mais avant que cette armée l'eût reçu pour chef, il trouva la mort dans les mêmes luttes. Sorti de Saint-Omer pour attaquer l'église fortifiée de Buyschuere, il avait surpris un corps de troupes flamandes sur les hauteurs de Ballemberghe, et les poursuivait vers Watten, lorsqu'il fut atteint d'une blessure mortelle.
Guillaume de Juliers, qui se tenait à Ypres pendant l'expédition de Zélande, s'empressa de réunir une nombreuse armée. Il était arrivé à Cassel, quand, le 4 avril, jour de la solennité du jeudi-saint, il résolut de se porter vers Saint-Omer et d'enlever le bourg d'Arques qui avait été fortifié avec soin. Les Yprois de la gilde de Sainte-Barbe, qui composaient l'avant-garde, s'élancèrent sur les retranchements défendus par les Français avec une impétuosité si grande qu'ils les forcèrent à les leur abandonner. Cependant il advint, par une négligence coupable des chefs de l'armée, que le corps de bataille, qui marchait en désordre, fut attaqué tout à coup, près des viviers de Schauwbrouk, par huit cents chevaliers français qui s'étaient cachés dans la forêt de Ruholt. Mille hommes avaient déjà péri, lorsque Guillaume de Juliers, suivi d'un grand nombre de chevaliers et d'hommes d'armes, arriva en toute hâte à leur secours. Tous avaient mis pied à terre, et, s'enlaçant les uns aux autres en croisant les bras, ils formaient un triangle hérissé de fers de lances et de _goedendags_. En vain les chevaliers français essayaient-ils de provoquer à des combats singuliers leurs ennemis rangés en bon ordre, ils ne pouvaient résister à cette formidable phalange qui s'avançait lentement avec une force irrésistible. Les Yprois avaient aussi quitté le bourg d'Arques pour attaquer par derrière les chevaliers français. Guillaume de Juliers, soutenu par leur troupe victorieuse, poursuivit les Français jusqu'aux portes de Saint-Omer, et ne se retira que le lendemain.
Les désastres de Ballemberghe et de Schauwbrouk, et un autre échec près de Tournay, où Sohier de Courtray fut fait prisonnier, furent réparés presque immédiatement. Les sires de Beaujeu, de Beaufremont, de Walcourt et d'autres chevaliers français se dirigeaient vers l'église de la Bassée occupée par les Flamands, lorsque, parvenus près de Pont-à-Wendin, ils se virent entourés de toutes parts: il y en eut peu qui échappèrent.
Quoique l'été approchât, Philippe le Bel ne prenait pas les armes. Sa grande préoccupation était de réunir beaucoup d'or pour payer des mercenaires. Vers la Toussaint 1302, les impôts levés à cause des guerres de Flandre avaient été augmentés. Aux fêtes de l'Annonciation (25 mars 1302) (v. st.), on les élève de nouveau, et le roi écrit aux évêques «pour qu'ils soient avisez de parler au peuple par douces paroles et desmontrer les grands désobéissances, rébellions et domages des Flamands.» Le 29 mai suivant, il impose l'obligation du service militaire à tous ceux qui possèdent vingt livres de revenu, ou une valeur de cinquante livres en meubles, «pour écraser l'orgueilleuse rébellion des Flamands dont l'audace croît constamment.»
Pour faire accepter au peuple un joug si accablant et des exactions si fréquentes, il fallait renoncer un instant à cette usurpation de tous les droits et de toutes les coutumes qu'avait tentée Philippe le Bel. Il le feignit du moins; et avec une dissimulation perfide, en même temps qu'il étendait au loin l'intervention de ses baillis, de ses prévôts et de ses sergents, il faisait proclamer publiquement les principes de la constitution politique de la France, tels que Louis IX les avait sanctionnés. Ce fut l'objet de la célèbre ordonnance du 23 mars 1302 (v. st.), pour le bien, l'utilité et la réformation du royaume, où Philippe le Bel s'engagea solennellement à rétablir toutes les libertés et toutes les franchises qui existaient sous le règne de son aïeul.
Si le roi de France s'efforçait de donner à son administration une apparence de loyauté et de magnanimité, c'est qu'il redoutait l'effet produit par une bulle récente de Boniface VIII, la bulle _Unam sanctam_, où le pape rappelait au roi que s'il existait deux pouvoirs, la royauté, quoique placée dans l'ordre temporel par les intérêts qu'elle embrassait, était toutefois soumise aux règles éternelles de justice que Dieu a tracées, et que le pouvoir spirituel doit maintenir. Or, Philippe le Bel méconnaissait tous les devoirs de la royauté en accablant le clergé de vexations, en persécutant les pairs et les barons, en opprimant les communes et le peuple.
A peu près vers l'époque où la bulle _Unam sanctam_ fut promulguée, un jeune prince quittait Rome pour combattre les adversaires de Boniface VIII. C'était Philippe de Thiette, l'un des fils de Gui de Dampierre et de Mathilde de Béthune. Après avoir pris une part active aux guerres de l'Italie et avoir même été longtemps retenu dans les prisons de Jacques d'Aragon, il avait cédé au roi de Naples, Charles d'Anjou, les comtés de Thieti, de Lanciano et de Guardia dans les Abruzzes, qui formaient la dot de sa femme Mathilde de Courtenay, pour recruter en Italie des _condottieri_, qu'il voulait opposer à ceux que Musciatto Franzesi avait levés pour le roi de France dans la Lombardie, la Toscane et la Romagne. Le comte de Thiette aimait mieux, dit Villani, être un pauvre chevalier sans domaines pour secourir sa patrie et maintenir son honneur que rester un riche seigneur en Pouille.
Le comte de Thiette fut reçu à Bruges par les acclamations les plus vives, au bruit des cloches et des chansons des ménestrels. Dans les derniers jours du mois de juin 1303, il se rendit, avec ses frères et Guillaume de Juliers, à Cassel où se réunirent toutes les milices des communes. La chronique de Flandre, dont le récit est évidemment exagéré, porte leur nombre à douze cents hommes d'armes et deux cent mille hommes de pied, sans compter les varlets. Mais Villani ne l'évalue qu'à cinquante mille combattants. Le connétable Gauthier de Châtillon était accouru à la défense de Saint-Omer avec une nombreuse armée; deux cordeliers ne tardèrent point à lui remettre des lettres de défi ainsi conçues: «En cognoissance de vérité qu'il soit ainsi que vous venez en nostre païs pour ardoir les pauvres gens, en tant que nous n'y sommes mie, si, vous mandons, si vous voulez les besognes acourcir brièvement, que vous venez en nostre terre et nous vous livrerons place: ou nous viendrons en la vostre.» Le connétable fit bon accueil aux deux religieux, mais il se contenta de leur dire pour toute réponse que chacun suivrait les inspirations qu'il recevrait de Dieu. Trois jours après les Flamands franchirent le Neuf-Fossé, et la commune de Gand poursuivit quelques chevaliers français jusqu'à la Maladrerie de Saint-Omer. Ce succès avait donné aux Gantois une confiance funeste dans leurs propres forces: ils croyaient n'avoir rien à craindre, quand Miles de Noyers et Pierre de Courtisot sortirent de Saint-Omer avec huit cents chevaliers, et les assaillirent impétueusement. Les Gantois, surpris, prirent la fuite vers le pont d'Arques, et comme il était fort étroit, la plupart se précipitèrent dans les eaux de l'Aa, où les uns périrent entraînés par le courant, les autres sous les traits des arbalétriers ennemis. Le nombre de ceux qui y trouvèrent la mort fut si considérable que les cadavres formèrent, dit-on, une digue qui arrêta le cours de l'Aa, dont les eaux furent rougies de sang jusqu'à une grande distance du pont. Pierre de Courtisot s'était déjà avancé sur la route de Cassel; mais, presque aussitôt entouré par les Flamands qui se ralliaient, il succomba sous leurs coups, ainsi que son fils et un autre chevalier. Le lendemain, toute l'armée flamande traversa l'Aa et se rangea en ordre de bataille devant le bourg d'Arques. Le connétable quitta aussi Saint-Omer avec ses troupes divisées en six corps principaux, qui comptaient cinq mille hommes d'armes et trente mille hommes de pied; on voyait également, sous les mêmes bannières, les _condottieri_ lombards, sous les ordres de Castruccio Castracani, qui fut depuis le chef du parti gibelin en Italie. Leurs lances étaient, assure-t-on, longues de trente-deux pieds, et elles effrayaient fort les Flamands qui étaient frappés de loin sans pouvoir se défendre.
Cependant le comte de Thiette avait pris toutes ses mesures pour livrer une bataille décisive; mais Gauthier de Châtillon ne voulut point l'accepter, car depuis la bataille de Courtray les Français n'osaient plus attaquer les Flamands, combattant à pied et en rangs serrés; craignant d'être assiégé à Saint-Omer et se méfiant des dispositions des bourgeois, il feignit de vouloir établir son camp hors de la ville, afin qu'on en laissât sortir ses bagages; puis tout à coup, il se retira précipitamment avec toute sa cavalerie vers Térouane, comme s'il avait été vaincu. Indignés de tant de pusillanimité, les sires de Fiennes, de Marteul, de Brissac et d'Haveskerke rentrèrent dans les remparts de Saint-Omer et se placèrent aux barrières avec leurs hommes d'armes. Leur courage se soutint dans toutes les escarmouches, et après neuf jours de siége, les Flamands, ayant mis le feu à leurs logements, se dirigèrent à la poursuite de l'armée française, tandis que leur arrière-garde s'arrêtait sur la montagne d'Helfaut pour protéger leur marche.