Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 29

Chapter 293,717 wordsPublic domain

Il semble que Philippe d'Artevelde ait conservé assez longtemps, après la bataille de Beverhoutsveld, l'espoir de voir le roi de France céder aux plaintes des communes françaises et à l'avis de plusieurs de ses conseillers qui s'efforçaient de le dissuader de toute expédition en Flandre. Lorsque les tentatives des ambassadeurs arrivés à Tournay l'eurent convaincu qu'ils ne cherchaient qu'à exciter des troubles pour affaiblir la Flandre, il n'hésita plus à traiter avec les Anglais. Les lettres de sauf-conduit accordées par le roi Richard II portent la date du 7 octobre 1382, et ce ne fut que deux jours avant l'arrivée des messagers français dans les bonnes villes de Flandre que les communes envoyèrent des députés à Londres, parmi lesquels il faut citer François Ackerman et Rasse Van de Voorde, et au premier rang un savant théologien nommé Jean de West, qui, après avoir été tour à tour chapelain de Saint-Donat de Bruges, et doyen de Cambray et de Tournay, avait été élu, lors du schisme, évêque de Tournay par les partisans du pape Urbain VI, tandis que le siége de cette ville restait occupé par un prélat favorable à Clément VII. Les députés des communes flamandes se dirigèrent de Bourbourg vers Gravelines et de là vers Calais, où le gouverneur anglais, messire Jean d'Evereux, l'un des ancêtres du comte d'Essex, si fameux sous le règne d'Elisabeth, leur fit grand accueil. Un vent favorable favorisa leur débarquement à Douvres, et ils poursuivirent aussitôt leur voyage vers Londres. Une audience solennelle leur fut accordée au palais de Westminster: ils y exposèrent leur mission en présence du duc de Lancastre, des comtes de Buckingham, de Kent et de Salisbury, «et partout, dit Froissart, estoient bien venus espécialement du commun d'Angleterre, quand ils dirent qu'ils estoient de Gand, et disoient que les Gantois estoient bonnes gens.»

Cependant tout se préparait en France pour une lutte complète et décisive; mais ce n'est point dans quelques séditions et au milieu de quelques tentatives anarchiques qu'il faut en chercher le véritable caractère. Certes, parmi les laboureurs de France et d'Angleterre, chez les fils de Jacques Bonhomme, de même que chez les compagnons de Wat-Tyler et de Jack Straw, il y avait une excitation violente provoquée par les malheurs de tout genre qui s'étaient appesantis sur les pauvres cultivateurs, pillés par les gens de guerre: leurs passions grossières et brutales les portaient à d'horribles excès; mais dans les classes éclairées, parmi tous les bourgeois et même chez un grand nombre de nobles, on retrouvait un sincère enthousiasme pour les traditions des libertés communales. Le vénérable Jean Desmarets était l'un de ces hommes qui avaient appris par une longue expérience, comme Charles V dans ses dernières années, à placer le salut des peuples dans une paix stable que garantiraient le respect de leurs droits et la régularité de leurs institutions. Leurs adversaires étaient au contraire des princes cruels et jaloux qui ne voulaient rendre la royauté absolue que pour être seuls à s'en disputer la tutelle, des barons qu'effrayait le mouvement communal, parce que leurs rigueurs dans leurs domaines avaient contribué à le faire naître, ou des chevaliers de noblesse douteuse dont les ancêtres étaient les courtisans de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois. Ce fut ainsi que l'on vit les comtes de Foix et d'Armagnac, si redoutés dans le Midi, oublier leurs querelles et se diriger vers la Flandre en même temps qu'un sire de Revel, qui s'appelait Antoine Flotte. Jusque dans les montagnes de la Savoie et de l'Auvergne, jusque dans les plaines de la Lorraine et de la Gascogne, les feudataires de Charles VI s'empressaient de déployer leur pennon et d'obéir au mandement du roi qui était allé lui-même prendre l'oriflamme à Saint-Denis.

Tandis que Philippe d'Artevelde exhortait les bourgeois d'Ypres et de Courtray à se bien défendre, le roi de France recevait, à l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois, l'hommage de Louis de Male; mais le dessein d'envahir la Flandre paraissait si périlleux que son frère avait été laissé à Péronne, afin qu'un désastre commun ne détruisît point toute la postérité de Charles V. Lorsque Charles VI arriva le 4 novembre à Arras, rien n'était encore décidé sur la route que suivrait l'armée, et l'on commençait à croire que si les passages de la Lys étaient bien gardés, il serait impossible d'entrer en Flandre. Les uns proposaient de remonter jusqu'aux sources de la Lys; mais la saison était si avancée que l'on devait craindre de trouver des chemins impraticables dans les terres argileuses des pays de Cassel, de Bourbourg et de Furnes. Les autres jugeaient préférable de se diriger vers Tournay et d'y traverser l'Escaut pour aller attaquer les Gantois au pied des murailles d'Audenarde. Le connétable de France, Olivier de Clisson, soutint au contraire qu'il fallait sans hésiter marcher droit aux Flamands, afin de les combattre avant l'arrivée des Anglais. On savait que Philippe d'Artevelde avait annoncé à Ypres la conclusion d'une étroite fédération avec Richard II, et qu'il s'applaudissait de voir régner dans le ciel les vents d'ouest qui devaient favoriser la navigation de ses alliés: on ajoutait qu'une flotte était prête à aborder à Calais. L'avis d'Olivier de Clisson prévalut, et l'on ne songea plus qu'à régler l'ordre de marche de l'armée. Un chevalier flamand, Josse d'Halewyn, qui, de même que Guillaume de Mosschere en 1302, conduisait les étrangers dans le domaine de ses pères avant de concourir à leurs efforts pour ruiner sa patrie, guidait dix-huit cents ouvriers chargés d'élargir les routes, de couper les haies, de combler les ruisseaux. A l'avant-garde paraissaient les maréchaux de l'armée avec six mille quatre cents hommes d'armes, quatorze mille arbalétriers et cinq mille gens de pied recrutés en Artois. Le corps de bataille où se trouvait le roi comptait douze mille hommes d'armes et dix-huit mille arbalétriers. Le comte de Flandre avait prodigué tous ses trésors pour réunir seize mille hommes sous sa bannière dans ce camp où l'on rêvait la dévastation de ses Etats. A son exemple, le duc de Bourgogne avait fait fondre à Malines une partie de la vaisselle et des joyaux de Marguerite de Male, pour entretenir à ses frais un grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on remarquait les comtes d'Eu et de la Marche, l'amiral de France, Jean de Vienne, les sires de Châlons, de Vergy, d'Antoing, de Charny, de Montaigu. A ces corps principaux se joignaient un grand nombre de troupes indisciplinées, composées principalement d'aventuriers bretons qui conservaient le nom si redouté de grandes compagnies. Les oncles du roi avaient jugé utile de réclamer leur concours depuis que, dans un conseil tenu à Montargis, ils avaient résolu que l'on n'associerait à cette expédition aucun corps de milices communales. Suivant les données les plus exactes, l'armée de Charles VI ne comptait pas moins de quatre-vingt mille hommes.

D'Arras le roi s'était dirigé vers Lens et de là vers Lille, où l'on avait préparé un hôtel pour le recevoir; mais des espions flamands y mirent le feu, et les Français s'avancèrent de Seclin jusqu'à l'abbaye de Marquette. C'était à Commines qu'ils se proposaient de franchir la Lys; mais lorsque les maréchaux s'approchèrent, ils trouvèrent le pont rompu et remarquèrent sur l'autre rive Pierre Van den Bossche, qui s'était placé, une hache à la main, devant neuf ou dix mille hommes rangés en bon ordre. On ne pouvait plus songer à tenter en cet endroit le passage de la rivière; les valets que l'on avait envoyés pour reconnaître le pays n'avaient point aperçu de gués, et le connétable lui-même se voyait, à son grand regret, réduit à déclarer qu'il ne restait d'autre ressource que de se retirer vers Aire où existait un pont sur la Lys.

La folle témérité de quelques jeunes bannerets devait déjouer toutes les prévisions des conseillers les plus sages de Charles VI et renverser les espérances des Flamands. Trois nacelles avaient été portées de Lille; on les lança secrètement dans la Lys à quelque distance du pont de Commines. Les sires de Saimpy, d'Enghien, de Vertaing et d'autres chevaliers s'y précipitèrent aussitôt, et à mesure qu'ils atteignaient la rive opposée, ils se cachaient dans un petit bois d'aunes pour attendre leurs compagnons. Le maréchal de Sancerre les avait rejoints avec quatre cents hommes d'armes, et un si grand enthousiasme les animait que le sire de Rieux, envoyé vers eux par le connétable, oublia sa mission pour s'associer à leur entreprise. Olivier de Clisson ne s'en alarma que davantage: cependant, voyant qu'il était trop tard pour faire entendre ses conseils et qu'il ne lui restait plus qu'à employer tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour aider ses compagnons d'armes, il donna aux arbalétriers l'ordre de s'avancer vers le pont de Commines. Ils avaient amené avec eux de nombreuses bombardes qu'ils placèrent vis-à-vis des ennemis, et multiplièrent leurs efforts pour s'emparer du passage de la Lys. Quoique toutes leurs attaques eussent été repoussées, ils avaient réussi à attirer sur un seul point, pendant toute la journée, l'attention des milices communales de Flandre.

L'étonnement de Pierre Van den Bossche fut extrême quand il vit vers le soir la petite armée du sire de Saimpy qui venait bravement lui présenter bataille: quelques-uns de ses amis l'engageaient à l'attaquer sans délai; mais il rejeta leur avis, soit qu'il subît cette influence fatale qui désarme le courage à l'approche des revers, soit que, par une prudence mal justifiée, il se crût plus assuré de la vaincre le lendemain. Les Flamands, dociles à sa voix, restaient immobiles dans leur position; autant leur attitude était calme et silencieuse, autant l'agitation était grande parmi les Français, qui, sur l'autre rive de la Lys, se voyaient condamnés à être les témoins d'une lutte inégale dans laquelle ils ne pourraient secourir leurs amis et leurs frères. Olivier de Clisson était surtout en proie à une vive anxiété, et on l'entendait répéter à haute voix: «Pourquoi suis-je connétable de France?»

Déjà le jour finissait et la nuit approchait froide et longue comme elle l'est toujours en Flandre au mois de novembre, surtout dans un pays couvert de prairies et de marais. Tandis que les hommes d'armes du connétable s'efforçaient de rétablir le pont de Commines, en jetant sur les piliers à demi détruits des planches et des débris de boucliers, le sire de Saimpy et ses compagnons campaient au milieu de la boue, n'ayant point de provisions pour réparer leurs forces, et glacés par la pluie qui ne cessait de tomber à torrents; tous se montraient toutefois pleins de courage et d'espoir: ils comprenaient que de leur succès dépendait l'issue de l'expédition de Charles VI, et chacun d'eux faisait entendre tour à tour les cris d'armes de tous les barons français, afin d'exagérer leur nombre aux yeux des défenseurs de Commines.

Lorsqu'au lever de l'aurore les Flamands s'avancèrent en silence pour surprendre les Français, ceux-ci trouvèrent dans la supériorité des armes un avantage propre à balancer celui que les Flamands plaçaient dans la force du nombre. Les chevaliers arrêtaient de loin les hommes des communes avec leurs longues lances, et déchiraient aisément leurs cottes de mailles, grâce à leurs glaives de Bordeaux. Le désordre se mit bientôt dans les rangs des assaillants: une devineresse leur avait annoncé qu'elle ferait la première couler le sang français et que ce serait le signal de la victoire: mais elle fut tuée dès le commencement du combat. Au même moment, Pierre Van den Bossche reçut deux blessures, l'une à l'épaule, l'autre à la tête; son frère, qui était capitaine du château de Gavre, périt en voulant le défendre, et ce fut à grand'peine que ses compagnons parvinrent à le porter hors de la mêlée. Privés de leur chef, les Flamands reculaient, mais ils étaient prêts à se rallier, et le tocsin qui retentissait dans les campagnes appelait tous les laboureurs à leur aide, lorsqu'un cri effroyable retentit des remparts de Commines. Le pont avait été rétabli, et le connétable venait de passer la Lys avec l'avant-garde de l'armée française qu'appuyaient les hommes d'armes du comte de Flandre. Louis de Male introduisait lui-même le successeur de Philippe le Bel dans l'héritage de Gui de Dampierre.

La résistance avait cessé. La ville de Commines fut saccagée et l'on égorgea tous les habitants, qui s'étaient réfugiés dans les églises, et bientôt les flammes, qui s'élevaient de ces ruines vers le ciel, se reflétèrent dans un autre incendie: c'était celui du bourg de Wervicq, fameux par ses richesses et l'industrie des tisserands: les Bretons du sire de Laval y avaient trouvé tant d'or et tant d'argent qu'ils avaient abandonné les draps les plus précieux aux sergents d'armes.

Charles VI avait quitté l'abbaye de Marquette: il crut avoir sa part dans le triomphe des siens en passant la nuit au milieu des cendres fumantes de Commines; le lendemain, il poursuivit sa marche et campa sur le mont Saint-Eloi; il n'était plus qu'à une lieue d'Ypres.

Ce fut au mont Saint-Eloi que les princes français reçurent d'importantes nouvelles de Paris. Pendant quelque temps, les Parisiens avaient été calmés par les pompeuses promesses du duc de Bourgogne; mais un secret pressentiment leur annonçait que l'armement du roi Charles VI menaçait autant leurs priviléges que ceux des cités flamandes. Ils n'hésitèrent plus et arrêtèrent les chariots destinés à l'expédition. Ils eussent même renversé le château du Louvre et les autres forteresses qui entouraient Paris, si un de leurs chefs n'eût réussi à leur faire entendre le langage de la prudence et de la modération. «Attendez, leur disait-il, que nous ayons appris le triomphe des Gantois.» Le bourgeois, respecté de tous, qui parlait ainsi, était un vieillard qui avait autrefois été l'ami de Marcel. Son nom expliquait peut-être aussi bien son influence que ses sympathies: il s'appelait Nicolas le Flamand.

Ce mouvement des Parisiens inquiétait d'autant plus les oncles du roi que, bien qu'ils eussent obtenu un éclatant succès au pont de Commines, ils n'avaient encore soumis aucune ville importante de la Flandre. Une tentative dirigée la veille contre Ypres avait été repoussée, et le bruit courait que toutes les communes des châtellenies d'Ypres, de Cassel et de Bergues s'armaient pour les attaquer en leur rendant toute retraite impossible; il arriva même, dans la soirée du 19 novembre, que les Français prirent le bruit que faisaient quelques valets en se disputant, pour une agression imprévue. On alluma à la hâte des flambeaux. Les chevaliers s'armèrent et rangèrent leurs gens sous leurs pennons, et la nuit s'était presque entièrement écoulée lorsqu'ils se crurent assez rassurés pour rentrer dans leurs tentes.

Il était trop tard pour reculer: c'était dans les campagnes de la Flandre, théâtre de tant de sanglants combats, que devait se dénouer cette lutte mémorable où derrière les milices flamandes combattaient toutes les communes de France. Du sommet du mont Saint-Eloi Charles VI pouvait apercevoir les hauteurs de Cassel et les prairies de Courtray: devant lui s'ouvrait l'avenir, c'est-à-dire le triomphe ou le revers, sombre mystère caché dans les desseins de la Providence.

Cependant Charles VI se sentait plus faible: il défendit aux hommes d'armes de piller les biens de ceux qui se soumettraient, et offrit des conditions si avantageuses à la ville d'Ypres qu'elle livra son capitaine, Pierre Van den Broucke. Les Français avaient promis aux bourgeois d'Ypres que tous leurs biens seraient respectés et que personne ne pénétrerait dans leurs remparts. En effet, Charles VI avait porté son camp près des étangs de Zillebeke, et un grand nombre de membres des métiers avaient pu se retirer à Courtray, quand le sire de Neuillac et d'autres chevaliers français, se proposant d'aller attaquer la partie occidentale de la Flandre, jugèrent que pour atteindre leur but ils devaient traverser Ypres. Ils y laissèrent même quelques-uns de leurs hommes d'armes qu'on empêcha à grand'peine de piller. Ceux qui accompagnaient le sire de Neuillac se dédommagèrent à Poperinghe où ils égorgèrent les habitants et saccagèrent tout ce qu'ils possédaient. Cassel, Bergues, Bourbourg, Dunkerque, Bailleul, Messines, redoutant une semblable dévastation, se soumirent. Toutes ces villes, imitant l'exemple des habitants d'Ypres, avaient aussi livré leurs capitaines qui furent immédiatement décapités.

Les hommes d'armes français continuaient à recueillir un immense butin. Depuis plusieurs mois, les fermiers du sud de la Lys, prévoyant leur arrivée, avaient conduit tout leur bétail dans les riantes prairies de la West-Flandre. C'était aussi dans ce pays que l'on fabriquait des étoffes précieuses qui étaient recherchées dans toutes les contrées de l'Europe. Un vaste marché s'était établi au camp de Charles VI: on y offrait à vil prix ce qui, peu de jours auparavant, formait le trésor du laboureur ou la laborieuse récompense des efforts de l'ouvrier; enfin, les Bretons trouvèrent que leurs pillages encombraient trop le marché: ils réunirent des chariots et les chargèrent des dépouilles de la Flandre. Plusieurs jours s'écoulèrent dans ces scènes d'épouvante et de désolation. Les chefs de l'armée ne pouvaient retenir leurs hommes d'armes sous les drapeaux: Louis de Male lui-même n'osait se plaindre de ce dont il était chaque jour le témoin. De plus en plus méprisé par ceux-là mêmes qui s'étaient armés à sa prière, il n'était plus appelé au conseil du roi, et les maréchaux avaient ordonné à ses hommes d'armes de crier: «Montjoie Saint-Denis!» et de ne plus porter l'antique massue armée du _scharmsax_, énergique emblème de leur nationalité, que les historiens du quatorzième siècle appellent le bâton à viroles. Il leur avait été également défendu de parler la langue flamande, désormais condamnée comme le peuple dont elle rappelait l'existence. Antoine Flotte, compagnon d'armes de Charles VI, se souvenait sans doute que ce n'était point en français que Breydel et Coning avaient prononcé à Bruges et à Courtray le _væ victis_!

Dès que Philippe d'Artevelde avait connu le passage de la Lys, il s'était rendu à Gand où dix mille bourgeois s'éloignèrent aussitôt de leurs foyers pour le suivre à Bruges. Pierre Van den Bossche, à peine guéri de ses blessures, et Pierre de Wintere, que les mêmes revers avaient chassé de Warneton, exhortèrent également les bourgeois à résister vaillamment aux Français, leur disant que si Charles VI s'était avancé jusqu'à Ypres, ils ne pouvaient oublier que l'armée de Philippe le Bel avait aussi pénétré jusqu'aux remparts de Courtray. A Damme, à Ardenbourg, à l'Ecluse et dans le pays des Quatre-Métiers, les communes armèrent de nouvelles milices. Philippe d'Artevelde avait déjà choisi vingt mille combattants parmi ceux qui assiégeaient Audenarde, de sorte que toutes ses forces réunies comprenaient environ cinquante ou soixante mille hommes.

Il a paru à quelques historiens que Philippe d'Artevelde avait fait une grande faute en quittant le siége d'Audenarde, car les pluies et le mauvais temps n'eussent peut-être pas permis d'aller l'y combattre; selon une autre opinion, il eût agi plus habilement s'il était resté à Courtray, placé sur le flanc de l'armée ennemie, prêt à la surprendre au premier moment favorable, et ne pouvant être lui-même attaqué qu'en la forçant de tenter de nouveau le passage de la Lys, qu'aurait défendu cette fois une armée plus nombreuse que celle de Pierre Van den Bossche. N'y avait-il pas d'ailleurs, dans les souvenirs des plaines de Courtray, une source éternelle d'enthousiasme et presque un gage de victoire? Cependant, en étudiant la situation des choses, on reconnaît bientôt qu'il ne dépendit de Philippe d'Artevelde de livrer bataille aux Français ni devant Audenarde, ni à Courtray. C'eût été assurément un immense avantage que de temporiser jusqu'à l'arrivée des Anglais, dont les ambassadeurs étaient venus chercher à Calais la ratification du _rewaert_ et renouveler eux-mêmes leurs promesses d'alliance, et surtout de pouvoir attendre un secours bien plus prochain, bien plus certain que celui des Anglais, l'approche de l'hiver, qui devait inévitablement dissoudre tout l'armement de Charles VI; mais après la perte d'Ypres, il était un devoir auquel le _rewaert_ de Flandre ne pouvait se dérober: il fallait défendre Bruges dont il avait lui-même fait démanteler les murailles, et il était d'autant plus urgent de protéger cette ville qu'il était à craindre que les _Leliaerts_, qui s'y trouvaient en grand nombre, ne s'empressassent d'imiter ce qui avait eu lieu à Ypres en livrant leurs portes aux Français.

A ce point de vue, la position que Philippe d'Artevelde occupa le 25 novembre à Roosebeke était admirablement choisie: elle commandait la route d'Ypres à Bruges et s'appuyait à la fois sur Dixmude, sur Roulers et sur Thourout. Son camp, placé sur une colline parsemée de broussailles, au pied de laquelle coulait un ruisseau, était à peu près inabordable pour la chevalerie française. En conservant cette position, il pouvait troubler les ennemis dans leur mouvement s'ils se dirigeaient vers la forteresse d'Audenarde, dont le siége n'avait point été levé; il les obligeait, s'ils voulaient l'attaquer, à accepter pour champ de bataille le terrain où il avait élevé ses retranchements.

Dès que l'on eut appris à Zillebeke la marche des Flamands de Courtray vers Boulers, l'armée française, que le duc de Berri venait de rejoindre avec des renforts considérables, se porta en avant; mais les maréchaux ne tardèrent point à annoncer que Philippe d'Artevelde s'était avancé jusqu'à Roosebeke pour couvrir la route de Bruges, et les Français s'arrêtèrent sur les hauteurs de Passchendale. Les conseillers de Charles VI avaient jugé utile de prendre des précautions extraordinaires pour mettre le jeune prince à l'abri de tout péril: on voulut même enlever le commandement de l'armée au sire de Clisson pour le charger de ce soin; mais le connétable maintint sa prérogative, et l'on se contenta de placer près du roi huit braves chevaliers qui ne devaient point le quitter un instant. Lorsque toutes ces dispositions eurent été approuvées, un dernier message fut adressé à Philippe d'Artevelde: on lui offrait la paix si ses compagnons voulaient demander merci au comte et s'engager à payer six mois de solde aux hommes d'armes français; mais les capitaines des communes flamandes répondirent unanimement qu'ils ne déposeraient point les armes tant que le comte ne leur aurait pas rendu les priviléges qu'ils avaient reçus de Robert de Béthune après la bataille de Courtray.

Cependant Philippe d'Artevelde ne comprenait point le péril qui le menaçait, et la prudence eût pu donner de meilleurs conseils à son audace. Il se souvenait de son triomphe du Beverhoutsveld, où, avec cinq mille Gantois résolus à mourir, il avait vaincu une multitude confuse et tumultueuse, et, par un vain désir de gloire, il se persuadait qu'il pourrait, avec ses milices réunies à la hâte, disperser aussi aisément la grande ligue de la royauté absolue et de la noblesse féodale. En vain plusieurs des chefs gantois l'avaient-ils conjuré de ne pas compromettre dans une lutte douteuse les destinées de la Flandre et peut-être celle de l'Europe. En vain lui représentait-on que déjà des chevaliers anglais avaient abordé à Calais pour le rejoindre. Le 26 novembre au soir, il réunit tous les capitaines dans un pompeux banquet et leur annonça la bataille pour le lendemain, en les exhortant à montrer pour la légitime défense de leurs franchises tout le courage qu'attendaient d'eux les communes de France.