Part 28
Cependant les hommes d'armes que le comte avait mandés à Bruges, et les bourgeois dévoués à sa cause qu'y avait attirés la procession du Saint Sang, s'élançaient précipitamment hors des portes de la ville. Les métiers, qui avaient vaincu en 1380 les bourgeois de Gand sur le marché du Vendredi (c'étaient les tailleurs, les bouchers, les poissonniers et les vairiers), se montraient surtout pleins d'ardeur pour les combattre, et se vantaient de pouvoir en moins d'une heure exterminer tous les Gantois. En vain un sage chevalier, nommé Alard de Poucke, représenta-t-il qu'il était imprudent d'aller, avec des hommes marchant en désordre et la plupart pris de vin, attaquer des ennemis intrépides: ses conseils ne furent point écoutés, et le comte se vit réduit à se joindre, avec huit cents chevaliers et écuyers, à cette multitude armée, qui ne comptait pas moins de quarante mille hommes.
La lutte s'était déjà engagée; les partisans du comte, arrivés aux limites de Beverhoutsveld, s'étaient séparés pour faire le tour du marais, qui les empêchait d'assaillir les Gantois de front: en ce moment, les rayons du soleil les frappaient directement au visage; ils s'avançaient au hasard, par petites troupes, lorsqu'on entendit la détonation de toute l'artillerie gantoise, et sans hésiter plus longtemps, les Gantois sortirent de leurs retranchements en poussant leur cri de guerre. Une confusion inexprimable régnait parmi les _Leliaerts_. Atteints par les balles des canons et les pierres que lançaient les espringales, poursuivis en même temps le fer dans les reins par des ennemis qu'animait l'énergie du désespoir, ils se culbutaient les uns les autres et cherchaient inutilement à reformer leurs rangs. Un instant seulement Alard de Poucke réussit à rallier les fuyards près de l'église d'Assebrouck: sa mort mit fin à toute résistance. Les Gantois s'avançaient si rapidement qu'ils arrivèrent mêlés aux vaincus jusqu'au pied des remparts de Bruges, et l'un d'eux, jetant sa pique entre les battants de la porte qu'on se hâtait de fermer à leur approche, assura à ses amis la conquête de la ville.
Louis de Male avait pris part à la bataille du Beverhoutsveld. Il y avait même été renversé, mais il était aussitôt remonté à cheval et s'était dirigé vers Bruges, suivi de trente ou quarante chevaliers. Tandis que les gardiens des portes recevaient l'ordre de les fermer (le temps leur manqua pour l'exécuter), il rentrait précipitamment dans son hôtel et envoyait ses hérauts publier dans les rues que tous les bourgeois devaient se rendre immédiatement sur la place du marché sous peine de mort. Il espérait encore pouvoir réunir ses partisans et se venger des Gantois.
Il était trop tard. Les clercs des doyens des métiers parcouraient les divers quartiers de la ville pour convoquer les nombreuses corporations qu'on comptait à cette époque à Bruges lorsqu'un chevalier, qui avait épousé l'une des filles illégitimes du comte (il se nommait Robert Maerschalck), accourut annonçant que les Gantois avaient pénétré dans la ville; Louis de Male ne voulut rien entendre, tant il était impatient de tirer une seconde fois l'épée pour réparer l'outrage fait à son honneur. Déjà la nuit était venue; ses serviteurs le précédaient avec des torches et criaient autour de lui: «_Flandre au Lion au comte!_» Mais à peine s'approchait-il de la place du marché qu'il y aperçut la bannière de Gand.
Philippe d'Artevelde avait été instruit des projets des _Leliaerts_; divisant son armée en deux corps, il avait envoyé l'un attaquer près de l'église de Saint-Jacques et au delà de l'ancienne enceinte de la ville les bouchers, les poissonniers et les autres corporations qui se préparaient à tenter un dernier effort en faveur du comte: il avait conduit lui-même le reste de son armée sur la place du marché, où les tisserands et les foulons se rangèrent sous ses bannières. En voyant de loin les flambeaux que portaient les serviteurs de Louis de Male, il le croyait déjà son prisonnier; cependant le comte avait compris de quel péril il était menacé: il avait fait éteindre toutes les torches et se disposait à regagner son hôtel quand il entendit derrière lui le métier des maréchaux qui avaient quitté leur quartier, sous le commandement de leur doyen, Simon Cockermoes, pour rejoindre les Gantois. Il n'eut que le temps de s'écrier: «_Chacun se sauve qui peut!_» et se jeta aussitôt derrière une petite chapelle consacrée à saint Amand. Ce fut là qu'il échangea sa brillante armure contre la houppelande d'un de ses valets.
Louis de Male était resté seul. Il était près de minuit et il avait à peine osé faire quelques pas lorsqu'il vit passer près de lui un Gantois nommé Regnier Campioen qui le reconnut. C'était un bourgeois accoutumé à recevoir dans sa maison les bateliers de la Lys, et, bien qu'il eût combattu au Beverhoutsveld, il partageait peut-être toutes les sympathies de leur ancien doyen, Gilbert Mahieu. Il eut pitié d'une si grande infortune, et, jugeant qu'il ne fallait point perdre un instant pour sauver le comte, il l'entraîna dans une maison dont la porte était entr'ouverte.
Qu'on se représente une pauvre habitation où il n'y avait qu'une chambre qui servait de cuisine. Dans une large cheminée, dont quelques lambeaux de toile ornaient le manteau, brûlait un feu de tourbes, et la fumée qui sortait de l'âtre était si noire et si épaisse qu'elle permettait à peine d'apercevoir une échelle qui conduisait au grenier. Une femme était assise près du foyer: elle s'effraya en voyant deux hommes paraître sur le seuil de sa demeure. «Femme, sauve-moi, lui dit Louis de Male vivement ému, je suis ton seigneur, le comte de Flandre.» Cette femme avait reçu quelquefois l'aumône aux portes de l'hôtel du comte; elle n'hésita point à se montrer digne de ses bienfaits et le fit monter sans retard sous le toit, en lui recommandant de se cacher dans la paille d'un méchant grabat. «Or regardez, vous qui oez cette histoire, s'écrie Froissart, les merveilleuses adventures ou fortunes qui arrivent par le plaisir de Dieu: au matin, le comte de Flandre se véoit l'un des plus grands princes de la terre des crestiens, et au vespre il le convint muchier en celle povre maison de povre femme.»
Regnier Campioen s'était à peine éloigné lorsqu'il rencontra des Gantois qui allaient de maison en maison chercher le comte de Flandre. Il les rejoignit pour les accompagner dans leurs investigations et pénétra avec eux dans l'humble asile du prince fugitif. La pauvre femme berçait son plus jeune enfant: elle répondit avec calme à toutes les questions qui lui furent adressées. Campioen feignit même de vouloir visiter son grenier, mais il déclara bientôt qu'il n'y avait rien découvert, et ses compagnons, persuadés par ses paroles, allèrent continuer ailleurs leurs recherches désormais inutiles.
Combien dut paraître longue au comte de Flandre, poursuivi par ses ennemis, cette triste nuit du 3 mai 1382! Des clameurs lamentables s'élevaient de toutes parts vers le ciel, car les Gantois frappaient sans merci les magistrats et les membres des métiers qui avaient accompagné, la veille, Louis de Male au Beverhoutsveld. Cependant Philippe d'Artevelde et Pierre Van den Bossche avaient, vers les premières heures du jour, fait défendre, sous peine de mort, que l'on pillât les maisons ou qu'on se livrât à des actes de violence. Les mesures les plus énergiques avaient été prises pour protéger les marchands étrangers, surtout les marchands anglais, et les bourgeois de Bruges avaient été convoqués sur la place du marché. «Voulez-vous, leur dit Philippe d'Artevelde, vivre désormais comme nos frères et nos alliés?» Toutes les mains se levèrent en signe d'assentiment. Au milieu de cette assemblée, on vint annoncer à Philippe d'Artevelde que l'un de ses compagnons, qui n'était même point étranger à sa famille, avait méprisé ses ordres et poursuivait le cours de ses vengeances. Il le manda près de lui, et sans lui laisser le temps de se justifier: «Vous eussiez dû, lui dit-il, donner l'exemple de l'obéissance et vous avez été le premier à la violer.» Aussitôt après, plaçant les devoirs publics du _rewaert_ au-dessus de l'affection privée, il fit précipiter le coupable du haut d'une fenêtre au milieu de ses frères d'armes. Dès ce moment, l'ordre et la paix furent complètement rétablis, toutes les relations commerciales reprirent leur cours, et les bourgeois de Bruges s'écrièrent: «En Philippe a bon justichier: il est bien taillés d'estre capitaine de Flandre.»
Les chefs des Gantois s'étaient empressés de faire porter à leurs concitoyens, exténués par la famine, les nombreux approvisionnements, déposés à Damme et à l'Ecluse, de sorte qu'en peu d'heures la désolation fit place à l'allégresse la plus vire; car l'on vit comme par prodige les vivres abonder tout à coup à Gand, comme si l'on eût été à Valenciennes ou à Tournay. En même temps, voulant faire disparaître tout ce qui retraçait l'hostilité des Brugeois et la rendre désormais impossible, ils avaient résolu de démolir les portes de Sainte-Croix, de Sainte-Catherine et de Gand, et autour de chacune de ces trois portes trente pieds de murailles. De nombreux otages avaient été désignés dans le parti des _Leliaerts_, et deux capitaines avaient été chargés de rester à Bruges: l'un était Pierre Van den Bossche; l'autre, Pierre de Wintere, qui, proscrit autrefois de sa ville natale, y rentrait les armes à la main plus puissant que ceux qui l'avaient exilé.
Au milieu de ces soins, les capitaines gantois continuaient à ignorer ce qu'était devenu le comte. La plupart persistaient à croire qu'il avait réussi à sortir de Bruges le soir même de la mêlée du Beverhoutsveld. Le 4 mai il quitta son asile pendant la nuit pour se diriger, à travers le cimetière et le pré de Saint-Sauveur, vers le fossé de la ville, qu'il traversa dans une nacelle. Il ne connaissait point toutefois les chemins, et entendit bientôt qu'on s'approchait de lui; il s'était réfugié dans une haie, quand il reconnut la voix de Robert Maerschalck: ceci se passait à Saint-Michel, près du château de Craenenburg, nom de sinistre augure, qui devait rappeler à Maximilien d'Autriche les revers de Louis de Male.
Le comte de Flandre ne dédaignait plus les conseils de Robert Maerschalck. Il le pria de lui enseigner la route de Lille, et ne cessa point de marcher jusqu'à ce qu'il eût rencontré un laboureur à qui il acheta une jument, sur laquelle il se plaça «sans selle et sans pannel.» Ce fut dans ce modeste équipage que l'un des princes les plus illustres de l'Europe s'arrêta à Roulers chez un bourgeois qui tenait l'hôtellerie du _Cornet_, à qui il dit comme à la pauvre veuve de Bruges: «Sauve-moi, je suis ton sire le comte de Flandre.» Celui-ci, s'honorant par la même fidélité au malheur, lui donna le meilleur cheval de ses écuries, et ne le quitta que lorsqu'il l'eut conduit à Lille. Chaque jour de nombreux chevaliers, échappés aux mêmes désastres, venaient l'y rejoindre, et ce fut dans cette ville qu'il apprit la mort de sa mère qui lui laissait le comté d'Artois, au moment même où sa puissance paraissait plus faible et plus ébranlée que jamais.
Ypres, Courtray, Bergues, Cassel, Poperinghe et Bourbourg avaient embrassé successivement la cause des communes flamandes. A Ypres, Philippe d'Artevelde harangua le peuple du haut d'une tribune qui avait été élevée sur la place du marché; à Courtray, il présida à l'élection des nouveaux échevins. Lorsqu'il rentra à Gand, tous les bourgeois se rendirent au devant de lui en le saluant par de longues acclamations. Il était plus respecté dans toute la Flandre que s'il eût été le comte lui-même: il avait autant de valets et de coursiers qu'un grand prince, et chaque jour les trompettes sonnaient aux portes de l'hôtel, où, vêtu d'écarlate et de menu vair, il réunissait les dames et damoiselles dans de somptueux banquets.
L'écho de la bataille de Beverhoutsveld avait retenti, selon le témoignage de Froissart, depuis le Rhin jusqu'au delà des Pyrénées.
Les villes du Brabant et du pays de Liége se souvenaient de la confédération de 1339, et elles dissent de nouveau: «Nous serons tous un, eux avec nous et nous avec eux.»
En France, les états généraux, invités à faire connaître leur réponse aux intimations menaçantes des oncles de Charles VI, avaient déclaré que tous leurs commettants préféraient la mort au rétablissement des impôts. On avait vu, disait-on, une flamme brillante serpenter, par un temps serein, autour des remparts de Paris et se montrer successivement à tous les points de l'horizon: c'était le mouvement qui partait de la capitale du royaume pour se propager dans toutes ses cités et dans toutes ses provinces, à Reims comme à Orléans, à Rouen comme à Blois, dans le Beauvoisis comme dans la Champagne.
En Angleterre, le roi Richard II avait réussi à disperser les rassemblements tumultueux des hommes des communes qu'un grand nombre de Flamands avaient rejoints; mais la mort de Walter Tyler n'empêchait point le parlement de déclarer que si l'on voulait sauver le royaume, une réforme immédiate était devenue nécessaire, et qu'il fallait concilier la dignité royale avec les besoins et les droits des communes.
Louis de Male avait quitté Lille où il ne se croyait plus en sûreté, et s'était retiré d'abord à Hesdin, puis à Bapaume. Ce fut dans cette dernière ville qu'il fit décapiter les otages de Courtray, pour punir leurs concitoyens d'avoir accueilli les Gantois: vengeance qui rappelait ses revers sans pouvoir lui tenir lieu de victoire.
Cependant le parti _leliaert_ comptait encore des chevaliers aussi intrépides que ceux qui, sous Louis de Nevers, avaient combattu les communes flamandes alliées à Edouard III. Le 17 mai, Daniel d'Halewyn et ses frères, réunissant sous leur bannière les sires de Moorslede, d'Haveskerke, de Moerkerke, de la Hamaide, de Condé, de Meetkerke, de Wavrin, de Montigny, de Poucke, d'Hondschoote, de Rasseghem, de Rodes, de Masmines, de Liedekerke, de Calonne, et d'autres nobles des plus illustres maisons de Flandre, d'Artois et de Hainaut, s'enfermèrent précipitamment à Audenarde. Ils formaient à peine cent cinquante lances; mais Daniel d'Halewyn, avant de s'éloigner de Lille, avait juré au comte qu'il défendrait vaillamment les murailles d'Audenarde: jamais serment ne fut plus important ni mieux gardé.
Philippe d'Artevelde avait fait publier un mandement général, afin que toutes les communes de Flandre convoquassent leurs nombreuses milices. Elles se hâtèrent d'accourir à sa voix, et dans les premiers jours de juin, cent mille hommes campaient aux bords de l'Escaut. Philippe d'Artevelde voyait autour de lui les fils des compagnons de son père, Simon de Vaernewyck, Jean de Beer, Goswin Mulaert. Toute son armée demandait à grands cris le combat, et ce fut une faute irréparable de ne pas profiter de cet enthousiasme, puisqu'il s'agissait non-seulement de rétablir la paix de la Flandre, mais de la rétablir assez tôt pour que la Flandre pût, en secondant les efforts des communes françaises, rendre impossible l'exécution des desseins hostiles des oncles de Charles VI. On racontait dans toutes les contrées voisines, et cela n'était que trop vrai, que Philippe d'Artevelde avait résolu de s'emparer d'Audenarde sans livrer un seul assaut, espérant beaucoup de ses machines de guerre et encore plus de la famine, qui ne devait pas tarder à se faire sentir parmi les assiégés. On arrivait du Brabant et même de l'Allemagne pour visiter les tentes innombrables des milices communales; les uns admiraient les halles qu'elles avaient construites pour les marchands de draps et de pelleteries, le marché où les fermières, couvertes de riches joyaux, étalaient leur beurre, leur lait et leurs fromages, les vastes tavernes où coulaient sans cesse les vins les plus précieux du Rhin et de Malvoisie; d'autres passaient du quartier des Gantois, placé du côté du Hainaut, par un pont construit sur l'Escaut, au quartier des Brugeois, et de là ils reconnaissaient au nord d'Audenarde, à leurs pavillons variés, les communes d'Ypres, de Courtray, de Poperinghe, de Cassel et du Franc. Ce qui excitait surtout leur étonnement, c'étaient les balistes, les canons et les terribles engins des Flamands, parmi lesquels se voyait une grande bombarde dont on entendait la détonation à six lieues.
Le sire d'Halewyn continuait à opposer à la supériorité numérique des assiégeants la plus héroïque résistance. Par ses ordres, on avait détruit ou couvert de terre les maisons situées le plus près des remparts, et l'on avait même jugé prudent d'enfermer tous les habitants dans les églises, afin que les hommes d'armes n'eussent à redouter ni leurs plaintes, ni quelque émeute imprévue. Ce fut toutefois parmi les sergents eux-mêmes que le mécontentement se manifesta d'abord. Depuis plusieurs semaines, ils ne recevaient plus de solde; enfin un marchand consentit à leur avancer six mille francs pourvu que le comte fît déposer cette somme chez un changeur de Valenciennes, et un valet traversa pendant la nuit les eaux de l'Escaut et le retranchement des assiégeants pour aller annoncer à Louis de Male l'arrangement qui avait été conclu.
Le comte de Flandre se trouvait en ce moment à Hesdin, les lettres que lui adressait Daniel d'Halewyn lui apprirent la triste situation des défenseurs d'Audenarde, et, s'arrachant de son honteux repos, il se rendit sans délai près du duc de Bourgogne, afin de réclamer l'appui de son influence dans le conseil du roi. Le duc de Bourgogne, qui avait épousé l'héritière de la Flandre, était plus intéressé que personne à voir comprimer le mouvement des communes flamandes. Il s'empressa d'accourir à Senlis où était la cour, et y eut une longue conférence avec son frère le duc de Berri. Ils s'entretenaient des troubles de Flandre, lorsque Charles VI arriva tout à coup auprès d'eux en riant et un épervier sur le poing. Il s'écria aussitôt que son plus grand plaisir serait d'abattre l'orgueil des Flamands. L'héritier de Charles le Sage, pauvre enfant à l'esprit prématurément affaibli, ne voyait dans cette grande lutte qu'un champ clos chevaleresque où il pourrait, en brisant sans danger quelques lances, s'égaler aux preux dont les romans avaient charmé ses premiers loisirs. Il ne cessait d'en entretenir tous ceux qui l'entouraient, et les mêmes images le préoccupaient pendant son sommeil. Peu de jours après son entrevue avec ses oncles, il rêva qu'il se trouvait au milieu de tous les barons de son royaume: le comte de Flandre était venu lui offrir un beau faucon, et, dans son impatience de l'essayer, il le faisait lancer par le sire de Clisson; l'oiseau avait pris son essor vers la Flandre, et il l'avait suivi à cheval jusqu'à ce qu'il se vît arrêté par de vastes marais couverts de ronces et de broussailles, mais un cerf ailé vint s'offrir à lui et le porta à travers les airs: son faucon s'était emparé d'un si grand nombre de hérons qu'on ne saurait le dire. Ce songe plaisait beaucoup au jeune prince, qui ne tarda point à placer le cerf volant dans sa devise; et les oncles du roi, mettant à profit cette ardeur puérile, convoquèrent immédiatement à Arras le ban et l'arrière-ban du royaume.
Ce fut dans ces circonstances qu'un héraut de Philippe d'Artevelde arriva à Senlis avec une lettre «moult douce et moult amiable,» dans laquelle les communes flamandes priaient le roi de vouloir bien les réconcilier avec leur seigneur et de se contenter d'une médiation pacifique, lui promettant, s'il renonçait à soutenir le comte par la force des armes, de conserver elles-mêmes la neutralité dans les querelles de la France et de l'Angleterre. Les conseillers du roi ne répondirent rien au messager et le firent même mettre en prison; cependant quelques jours après il fut délivré: on s'était souvenu de la puissance de Jacques d'Artevelde et de son alliance avec Edouard III, et les oncles de Charles VI avaient résolu de chercher, comme Philippe de Valois, à détourner à la fois les communes flamandes de leurs projets hostiles et du respect qu'elles portaient au _rewaert_.
Les évêques de Laon, d'Auxerre et de Beauvais, Gui d'Honnecourt, Arnould de Corbie, le sire de Rayneval et d'autres chevaliers se rendirent à Tournay: mais les capitaines des milices flamandes avaient déclaré qu'ils n'entameraient aucune négociation pour la paix avant la reddition d'Audenarde et de Termonde, les seules villes qui n'eussent point reconnu leur autorité. Les ambassadeurs français n'étaient pas autorisés à céder à de si grandes exigences: le but de leur mission n'était pas de conclure la paix en livrant aux communes les forteresses du comte, mais de chercher à les sauver par leurs négociations. Ils insistèrent pour qu'on leur adressât des sauf-conduits, en se contentant d'exprimer le désir de traiter avec les magistrats des bonnes villes, et, dès le 16 octobre, ils signèrent des lettres qui, bien que le nom de Philippe d'Artevelde y fût inséré, furent toutefois adressées directement aux trois bonnes villes de Flandre.
Philippe d'Artevelde se trouvait à Gand lorsque ces lettres y furent portées: telles étaient la confiance et l'autorité dont il était investi, que s'il eût été absent personne n'eût osé les ouvrir. A Bruges et à Ypres on arrêta les messagers envoyés par les ambassadeurs français, et, le 20 octobre, Philippe d'Artevelde termina les négociations par un important manifeste où il justifiait toute la conduite des communes flamandes, en déclarant que si Charles VI refusait d'exercer la médiation pacifique qu'elles attendaient de lui comme de leur souverain seigneur, ses projets d'éveiller des discordes dans le pays ne réussiraient point, et que l'on ne redoutait pas davantage ses armées ni sa grande puissance.
Les oncles du roi se trouvaient à Péronne. Ils furent fort irrités de voir que Philippe d'Artevelde rejetait ainsi les propositions qu'ils lui adressaient. Le comte de Flandre était le seul qui s'applaudît de l'orgueil des Flamands, parce qu'il se flattait de pouvoir rentrer triomphant dans ses Etats, comme son père après la bataille de Cassel. «Comte, lui avait dit le roi au milieu de tous ses conseillers, vous retournerez en Artois et brièvement nous serons à Arras, car mieux ne pouvons-nous montrer que la querelle soit nôtre que de approcher nos ennemis.»