Part 25
Froissart raconte que Louis de Male, ayant montré aux députés des communes les lettres de Charles V, en reçut cette réponse: «Monseigneur, nous ne savons aujourd'hui quel qu'il soit, s'il vous vouloit faire guerre, que vous ne trouvissiez dedans votre comté deux cent mille hommes tout armés et bien à point pour eux défendre.» Mais Louis de Male ne voyait dans le zèle des bonnes villes qu'une occasion favorable pour lever de nouveaux impôts: il voulait, dit le religieux de Saint-Denis, comme un autre Roboam, faire peser sur ses sujets des tributs qu'ils n'avaient jamais connus. Ses favoris lui servaient de conseillers, et il passait ses journées tantôt à faire de la musique avec ses ménestrels, tantôt à s'occuper de ses oiseaux, de ses singes et de ses chiens.
Le funeste exemple du prince, qui sacrifiait à ses débauches et à ses fêtes les trésors réunis par l'industrieuse activité de son peuple, se répandait peu à peu dans toute la Flandre. La plupart des nobles oubliaient ce qu'ils devaient au nom qu'ils avaient reçu de leurs ancêtres; de semblables désordres avilissaient les dignitaires du clergé, et s'étendaient de la maison crénelée du bourgeois jusqu'au foyer rustique du laboureur. Les habitants des villes et des campagnes passaient leurs journées à s'enivrer ou à jouer aux dés: il n'en était point qui ne portassent des vêtements aussi somptueux que ceux des plus illustres seigneurs de France. Tandis que les hommes étalaient leurs manteaux de fourrures, leurs ceintures émaillées, leurs grands chapeaux de bièvre, leurs souliers à poulaines d'argent, les femmes se paraient de robes d'écarlate dont les boutons étaient de perles ou d'émeraudes, de voiles de soie, de failles de cendal rouge ou de samyt vert: au milieu de ce faste se multipliait le nombre des usuriers lombards, qui avaient payé à Louis de Male de fortes sommes afin de pouvoir se fixer dans ses Etats. C'est ainsi que, dès la fin du quatorzième siècle, on voit poindre dans toute la Flandre cette déplorable transformation des mœurs qui sera l'un des caractères du gouvernement des ducs de Bourgogne.
Un cordelier, dont on vantait la science en astrologie, avait fait de nombreuses prédictions sur l'année 1379. Vers les derniers jours du mois de mai de cette année, c'est-à-dire peu après l'affaire du sire de Bournazel et le départ du duc de Bretagne, le comte s'était rendu à Gand pour présider à une joute à laquelle avaient été invités les chevaliers du Brabant, de la Hollande, du Hainaut, de la Picardie et de l'Artois. Ce fut au milieu des préparatifs de ces fêtes qu'il fit proclamer la nouvelle taxe qu'il avait résolu d'établir; mais un bourgeois de Gand, nommé Goswin Mulaert, éleva la voix pour protester contre cette exaction illégale: «Il ne faut plus, s'écria-t-il, que les impôts payés par le peuple soient employés aux folies des princes et à l'entretien des histrions et des baladins;» et tous les autres bourgeois s'associèrent à son refus.
Le comte rentra fort irrité à Bruges où il réclama le même subside de la commune, ajoutant qu'il était lui-même prêt à accorder tout ce qu'on lui demanderait. Les Brugeois, guidés par la jalousie qui sépara presque constamment, pour le malheur de la Flandre, ses deux plus grandes cités, formèrent aussitôt le projet de la satisfaire en ruinant les Gantois. Il ne s'agissait de rien moins que de détourner la Lys par un canal qui la joindrait à la Reye, ce qui permettrait de fixer à Bruges l'étape des blés de l'Artois dont Gand avait joui sans interruption.
Ces concessions du comte ne restent pas longtemps secrètes. Une extrême agitation éclate dans la cité de Gand. Ses habitants se pressent sur les places publiques, pleins d'inquiétude et se communiquant les uns aux autres leurs craintes et leur indignation. Tout à coup une femme, les vêtements en désordre et les pieds couverts de poussière, paraît au milieu d'eux et s'assied près de la croix du marché. On l'interroge: elle répond qu'elle revient d'un pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne, et qu'elle a vu cinq cents pionniers brugeois qui, travaillant jour et nuit, ne tarderont pas à s'emparer du cours de la Lys. Ces paroles excitent un nouveau mouvement. Les Gantois s'écrient qu'ils ne le souffriront pas, et comme autrefois, sous le règne de Louis de Nevers, ils se hâtent d'aller réclamer les conseils d'un de leurs concitoyens dont ils honorent le patriotisme et le dévouement.
Le sage bourgeois de 1379 s'apppelait Jean Yoens. Son nom n'était point inconnu des Gantois, car Guillaume Yoens avait été en 1338 l'un des collègues de Jacques d'Artevelde dans le commandement de l'expédition de Biervliet. Jean Yoens avait siégé lui-même à deux reprises parmi les échevins de la keure. Froissart ajoute qu'il avait été aussi doyen des francs bateliers. Mais une de ces haines privées dont l'histoire de la Flandre offre de fréquents exemples, l'avait bientôt éloigné de l'exercice de toute magistrature et de toute autorité. D'après un récit qui n'a rien d'invraisemblable, il y avait eu autrefois au port de Damme «guerre mortelle de deux riches hommes et de leurs lignages.» Le premier se nommait sire Jean Piet; le second, sire Jean Baert. Au lignage de l'un appartiennent les Yoens; à celui de l'autre, les Mahieu. Vers 1330, Pierre Mahieu figure parmi les bourgeois les plus riches de Bruges: ses fils s'établissent à Gand, et dans le laps de vingt-deux ans, c'est-à-dire de 1358 à 1379, on remarque quinze fois leurs noms cités dans l'énumération des échevins. C'est à Gand qu'ils retrouvent les Yoens qui ont oublié leurs anciennes querelles. Ils se rencontrent, se parlent, s'asseient aux mêmes banquets; mais les Mahieu ne songent qu'à satisfaire ce que Froissart nomme «leurs haines couvertes.» L'un d'eux, Gilbert Mahieu, «subtil et entreprenant grandement, trop plus que nuls de ses frères,» court près du comte accuser Yoens. A l'entendre, Jean Yoens est le seul obstacle qui empêche Louis de Male d'établir un nouvel impôt de six ou sept mille florins sur le commerce de l'Escaut et de la Lys. «Le comte, qui ne véoit mie bien clair, car la convoitise de la chevance l'aveugloit,» donna Gilbert Mahieu pour successeur à Jean Yoens.
La popularité de Jean Yoens n'en fut que plus grande, et lorsque les Gantois apprirent le péril qui menaçait leur commerce et leur prospérité, ils se réunirent tous autour de lui et le supplièrent de les aider de ses conseils. «Seigneurs, leur répondit Yoens, il faut que en la ville de Gand un ancien usage qui jadis y fut, soit renouvelé, c'est que les blancs chaperons soient remis avant.--Nous le voulons, répondit toute la commune: or avant aux blancs chaperons!» En 1337, Jacques d'Artevelde avait donné aussi à ses amis ce signe de ralliement, et en 1357 les chaperons rouges et bleus avaient également été adoptés en France par tous les membres du parti des états.
Deux troupes de bourgeois revêtus du chaperon blanc, commandées par Arnould Declercq et Simon Colpaert, avaient immédiatement quitté Gand pour s'opposer aux travaux des Brugeois, qui voulaient réunir la Lys à la Reye par un canal qui devait se diriger de Deynze vers Saint-George-au-Chardon. Ils se trouvaient occupés à le creuser entre Aeltre et Knesselaere quand les Gantois arrivèrent. La plupart des ouvriers prirent la fuite: ceux qui résistèrent furent tués.
Cependant l'un des Gantois s'étant éloigné de ses compagnons avait été arrêté et conduit à Eecloo; peu de jours après, un sergent du comte osa, au milieu de la ville de Gand, mettre la main sur un habitant qui portait le chaperon blanc et criait: Bourgeoisie! Le lendemain, tous les bourgeois de Gand se rendaient près de Roger de Hauterive, bailli du comte, pour demander qu'il fût mis en liberté; mais celui-ci les repoussa rudement en leur disant qu'il châtierait de même désormais quiconque oserait prendre le chaperon blanc. Cette réponse accrut l'agitation. Les capitaines des chaperons blancs se réunirent, et le doyen des tisserands qui avaient vu renaître leur puissance, ordonna la suspension de tous les travaux tant que le bailli n'aurait point délivré les deux prisonniers. «Seigneurs, disaient les Gantois à leurs magistrats, on tient en la prison du comte un notre bourgeois, et avons sommé le baillif de monseigneur de Flandre; mais il dit que il ne le rendra point; ainsi se dérompent petit à petit et affoiblissent nos franchises, qui du temps passé ont été si hautes, si nobles et si prisées, et avecques ce si bien tenues et gardées, que nul ne les osoit prendre ni briser, non plus les nobles chevaliers que les autres; et s'en tenoient les plus nobles chevaliers de Flandre à bien parés quand ils estoient bourgeois de Gand.»
Les échevins de Gand partirent sans délai pour le château de Male. Le comte, instruit par Gilbert Mahieu de ce qui se passait, dissimulait sa colère: dans sa réponse aux députés de Gand, il se montra disposé à leur rendre leurs concitoyens captifs et à faire défendre aux Brugeois de continuer leur canal; mais il exigeait que les Gantois renonçassent à leurs chaperons. «Tels les portent maintenant, se disait Mahieu, devenu le confident du comte, qui temprement n'auront que faire de chaperons.»
Jean Yoens soupçonna la ruse de Louis de Male: «Ce sont les chaperons blancs qui vous ont sauvés, dit-il à l'assemblée de la commune: en les prenant vous êtes devenus libres; vous cesserez de l'être dès que vous les quitterez.» «Yoens, ajoute Froissart, parloit si belle rhétorique et par si grand art que ceux qui l'oyoient estoient tout réjouis de son langage.» Toute la commune approuva son avis, et les tisserands ne déposèrent plus les armes.
Il avait été décidé à Male, dans une assemblée des chefs du parti _leliaert_, que Roger de Hauterive réunirait deux cents chevaux et entrerait à Gand, la bannière du comte déployée, en se dirigeant vers le marché aux Grains où les amis de Gilbert Mahieu l'auraient rejoint. De là il se serait rendu immédiatement devant la maison de Jean Yoens qu'il aurait fait conduire avec le doyen des chaperons blancs et six ou sept de ses amis les plus influents au château de Gand où ils devaient être mis à mort.
Roger de Hauterive avait peut-être compté sur l'effet des promesses et des paroles pacifiques du comte; cependant, bien qu'on lui annonce que les tisserands ne se sont point séparés, il n'hésite pas: Gilbert Mahieu et ses frères le reçoivent au marché aux Grains; mais déjà un cri d'alarme a retenti dans toute la cité. «Trahison! trahison!» répètent les bourgeois qui accourent de toutes parts. Le sire de Hauterive, abandonné par les Mahieu, cherche en vain à se défendre: il devient la victime de l'exaspération populaire. Elle est si vive que les Gantois déchirent la bannière du comte (5 septembre 1376), et trois jours après ils vont brûler le château de Wondelghem, dont la construction, source de nombreuses exactions, avait coûté plus de deux cent mille francs. A leur retour, ils détruisent les ponts de la maison de la Poterne, résidence habituelle de Louis de Male, qui était placée à l'extrémité de leurs remparts du côté de la campagne, «afin que nul ne puest entrer dedans la ville sans leur congiet.»
Cependant des bourgeois de Grand étaient déjà arrivés à Male pour s'excuser de la mort du bailli et pour rétablir la paix. Quand le comte apprit l'incendie du château de Wondelghem, sa fureur ne connut plus de bornes. «Males gens, s'écria-t-il en s'adressant aux députés gantois, vous me priez de paix l'épée en la main. Je vous avois accordé toutes vos requêtes ainsi que vous vouliez, et vos gens m'ont ars l'hôtel au monde que je aimois le mieux. Ne leur sembloit-il que ils m'eussent fait des dépits assez, quand ils m'avoient occis mon baillif faisant son office, et desciré ma bannière et foulé aux pieds? Sachez que, si ce ne fût pour mon honneur et que je vous ai donné sauf-conduit, je vous fisse à tous trancher les têtes. Partez, et dites bien à vos males gens orgueilleux de Gand que jamais paix ils n'auront, ni à nul traité je n'entendrai, tant que j'en aurai des quels je voudrai; et tous les ferai decoller, ni nul ne sera pris à merci.» Et, sans vouloir leur permettre de se justifier, il ordonna qu'on les chassât de sa présence.
Tandis que Louis de Male se retirait à Lille et faisait renforcer la garnison d'Audenarde et celle de quelques autres châteaux, Jean Yoens, proclamé capitaine de Gand, visitait tour à tour Termonde, Alost, Deynze, Ninove, dont les communes le reçurent avec joie. Yoens comprenait toutefois aussi bien que Jacques d'Artevelde que ce mouvement ne serait point considéré en Flandre comme l'expression unanime du sentiment national tant que les bourgeois de Bruges ne s'y seraient point associés. Quelle que fût dans cette cité l'influence du parti _leliaert_, quels que fussent les priviléges que leur eût accordés le comte, il ne doutait point que leur ancien bourgmestre, Gilles de Coudebrouck, ne trouvât des vengeurs parmi eux. Plusieurs doyens des métiers se rendirent aux barrières de Bruges accompagnés par neuf ou dix mille Gantois. «Allez à Bruges, leur avait dit Jean Yoens, et que l'on sache que nous ne venons point pour combattre, mais pour savoir quels sont nos amis.» Pendant que l'on délibérait, Jean Yoens arriva lui-même près de la ville. Les échevins de Bruges firent aussitôt ouvrir le guichet et, après avoir parlementé un instant, ils laissèrent entrer les Gantois. «Et chevauchoit Jean Yoens delez le bourgmaistre, qui bien sembloit et se montroit être hardi et courageux hom; et toutes ses gens armés au clair le suivoient par derrière. Et fut adonc très-belle chose d'eux voir entrer par ordonnance en Bruges; et s'en vinrent ens ou marché. Ainsi comme ils venoient, ils s'ordonnoient et rangeoient sur la place, et tenoit Jean Yoens un blanc bâton en sa main. Entre ceux de Gand et de Bruges furent là faites alliances, qu'ils devoient toujours demeurer l'un de-lez l'autre, ainsi comme bons amis et voisins. Et furent en cel état ceux de Gand en la ville de Bruges moult amiablement.»
Jean Yoens se dirigea de Bruges vers Damme. Un mois lui avait suffi pour rétablir dans toute la Flandre l'autorité des communes. Ses rapides succès rappelaient ceux qui, quarante ans plus tôt, avaient illustré Jacques d'Artevelde; mais l'on ignorait encore si Jean Yoens montrerait le même génie en consolidant son triomphe. L'avenir ne devait point lui permettre de justifier les espérances qui le saluaient: à peine s'était-il arrêté dans la patrie de Jean Piet et de Jean Baert, où les Mahieu comptaient peut-être quelques parents et quelques complices, «que moul soudainemeni lui prit une maladie dont il fut tout enflé; et la propre nuit que la maladie le prit, il avoit soupé en grand revel avecques damoiselles de la ville, parquoi les aucuns veulent maintenir qu'il fut empoisonné.» On le mit aussitôt sur une litière pour le rapporter à Gand, mais il expira avant d'y arriver, à Ardenbourg, selon les uns; à Eecloo, selon les autres. Froissart, si fréquemment injuste pour les communes flamandes, nous a conservé le tableau des regrets que fit naître la triste fin de leur capitaine. «Quand les nouvelles de la mort furent venues à Gand, toutes gens furent durement courroucés; car moult y estoit aimé. Si vinrent les gens d'église à l'encontre du corps; et fut amené en la ville à aussi grand'solemnité que si ce fût le comte de Flandre; et fut enseveli moult révéremment en l'église de Saint-Nicolas.»
Si le comte et ses amis affectaient une grande joie de la mort d'Yoens, le deuil des Gantois n'avait rien qui pût encourager leurs espérances. Aucun symptôme d'anarchie ne révélait la faiblesse du parti des communes. Il avait déjà choisi de nouveaux chefs: c'étaient Pierre Van den Bossche, Jean Pruneel, Jean Bolle et Rasse d'Herzeele. Ils jurèrent tous de maintenir les franchises de Gand, et le peuple leur prêta serment d'obéissance. Pierre Van den Bossche fut appelé à poursuivre la tâche que Jean Yoens avait commencée: il sortit de Gand le 11 septembre avec douze mille hommes, pour se rendre à Deynze et de là à Courtray où il passa trois jours. Il s'agissait cette fois de compléter la restauration de l'autorité politique des communes en la faisant reconnaître dans la cité d'Ypres, autre métropole de la triade flamande. Malgré le sire d'Antoing et les chevaliers qui avaient été chargés de sa défense, les tisserands et les foulons avaient pris les armes, et mille voix répétaient le cri du doyen des métiers, Jacques Van der Beerst: «Flandre au lion et nos libertés!» A Ypres comme à Bruges, aucun désordre ne signala la victoire des Gantois, et l'alliance des communes flamandes y fut également proclamée.
Le comte de Flandre se trouvait en ce moment à Lille: «Si nous avons perdu Ypres cette fois, s'écria-t-il en apprenant le mouvement des Yprois, nous le recouvrerons une autre fois à leur male meschéance; car j'en ferai encore tant trancher de têtes, et là et ailleurs, que les autres s'en ébahiront.» Tous ses soins furent désormais employés à fortifier Audenarde, dont il voulait se faire une citadelle d'où il pût intercepter le commerce de l'Escaut et dominer toute la Flandre. La garnison était de plus de huit cents lances: on y remarquait Gauthier d'Enghien, Thierri de la Hamaide, Gui de Ghistelles, Gauthier d'Halewyn, Thierri Van der Gracht, François d'Haveskerke, Gérard d'Uytkerke, Roger de Lichtervelde, les sires de Moerkerke, de Moorslede, d'Iseghem, d'Avelin, d'Hontschoote, de Liedekerke, de Lembeke, de Rodes, de Masmines, de Poucke, de Meetkerke, et une foule d'autres illustres chevaliers. Audenarde était le dernier asile de l'autorité du comte et de la puissance des _Leliaerts_.
Les capitaines gantois connaissaient l'importance de la forteresse d'Audenarde. Peu de bourgeois s'étaient associés au sire d'Herzeele pour attaquer Termonde, où était arrivé Louis de Male; mais quand il fut décidé que l'on assiégerait Audenarde, toute la Flandre se leva, et dès le 15 octobre, cent mille hommes de milices communales dressèrent leurs tentes dans les belles prairies de l'Escaut.
La vieille comtesse de Flandre, Marguerite d'Artois, reprochait vivement à son fils de s'engager imprudemment dans une grande guerre contre les communes flamandes: petite-fille de Philippe le Bel, elle avait appris par une longue expérience qu'elles étaient redoutables dans les combats, et qu'elles n'avaient jamais été vaincues que par la ruse. Elle se hâta d'écrire au duc de Bourgogne pour lui exposer que s'il ne parvenait à calmer les Flamands, son héritage était en péril. Le duc de Bourgogne n'était ni moins habile, ni moins sage; il se conforma à ce conseil et accourut à Tournay. Son premier soin fut d'envoyer tour à tour l'abbé de Saint-Martin au camp flamand pour prêcher la paix, et le maréchal de Bourgogne à Audenarde pour s'assurer de la situation des assiégés. Leurs messages le convainquirent que la paix était nécessaire et qu'elle était possible: quoique les communes de Flandre se montrassent très-fières et bien résolues à maintenir leurs libertés, le duc de Bourgogne cherchait à les apaiser en leur promettant que le comte retournerait à Gand, et qu'il oublierait tous ses griefs. «Mais les Flamens, dit un chroniqueur anonyme, ne s'y volrent acorder se le conte ne les remettoit en leurs libertez et franchises que le conte Robert leur avoit jadis donné, et tant furent Flamens au siége que il convint par force que le conte leur accordast leur voulenté.»
Ce fut dans un banquet que le duc de Bourgogne, après avoir inutilement essayé de séduire les députés flamands par de vaines protestations, souscrivit à toutes leurs demandes et obtint que les communes lèveraient le siége d'Audenarde. La paix avait été conclue aux conditions suivantes:
Le comte pardonnera tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour.
Les communes conserveront les priviléges, usages, coutumes et libertés que le comte, lors de son avénement, leur a promis de maintenir, de telle manière que le comte soit un seigneur libre et son peuple un peuple libre.
Tous ceux qui se sont éloignés comme adversaires des communes pourront requérir enquête légale et jugement, afin que personne ne puisse dire qu'on procède arbitrairement et non selon la loi.
Tous les baillis seront changés; s'ils réclament une enquête, elle leur sera accordée; si elle leur est favorable, ils jouiront de toute protection; mais s'ils étaient jugés coupables, ils ne pourraient à l'avenir être appelés à d'autres fonctions.
L'enquête légale aura lieu dans toute la Flandre: le bailli du comte y sera assisté des délégués des trois bonnes villes, et il jurera de n'épargner personne: de plus, s'il manque à ce serment, il sera lui-même soumis à l'enquête, et à l'avenir chaque année de semblables enquêtes seront tenues par vingt-cinq personnes, dont neuf seront choisies par les échevins de Gand, huit par ceux de Bruges et huit par ceux d'Ypres, afin qu'elles punissent tous ceux qui se conduiraient déloyalement, et qu'elles maintiennent les priviléges et les libertés du pays.
Le comte confirma à Malines, le 1er décembre 1379, ces conventions importantes. Louis de Male avait aussi promis aux Gantois d'aller habiter leur ville, pour leur prouver «qu'il leur pardonnoit tout, dit Froissart, sans nulle réservation, exception ni dissimulation.--Mais depuis, ajoute un autre chroniqueur, ne volt le conte tenir l'ordonnanche que ses gens luy avoient fait sceller par force.» La paix de 1379 ne fut qu'une paix à deux visages, comme l'appelle Froissart. Un instant, les Gantois parurent soupçonner la mauvaise foi du comte; lorsqu'ils s'éloignèrent, le 4 décembre, ils regrettaient d'avoir renoncé à la démolition des murailles d'Audenarde, et voulaient les détruire avant de rentrer dans leurs foyers: mais on parvint à les en dissuader. Un de leurs capitaines, Jean Pruneel, avait déjà fait ratifier le traité par les échevins de Gand, et peu après il retourna à Tournay pour le faire sceller, «et là, dit Froissart, lui fit le duc de Bourgogne très-bonne chère.» Nous raconterons bientôt ce que présageait à Jean Pruneel ce généreux accueil.