Part 23
Des députés choisis «pour la réformation du royaume» se conformeront aux ordonnances approuvées par les états généraux. Tout ce qu'ils ordonneront sera observé irrévocablement.
Tous les subsides seront employés à la défense des frontières.
Toutes les taxes autres que celles consenties par les états seront immédiatement supprimées.
Les offices de justice ne seront plus vendus, mais confiés à des juges impartiaux qui réprimeront sévèrement les criminels. Tous les procès seront terminés dans l'ordre de leur inscription au rôle des présentations, et les gens du parlement et de la chambre des enquêtes, aussi bien que ceux du grand conseil et de la chambre des comptes, auront soin de se réunir «à l'heure de soleil levant,» pour expédier promptement les affaires.
On frappera dorénavant bonne monnaie d'or et d'argent.
Toutes les haines privées seront suspendues tant que durera la guerre. Les hommes d'armes qui pilleront le pays seront punis de mort.
Aucune trêve ne pourra être conclue si ce n'est avec l'adhésion des trois états.
Le tableau de la taille de Paris en 1313 nous a appris combien de bourgeois flamands s'étaient fixés sur les bords de la Seine et quelle position leur y avaient assurée leur industrie et leurs richesses. Nous pouvons nous demander si, persécutés par Philippe le Bel comme coupables de représenter au sein de son royaume les tendances généreuses du pays dans lequel ils étaient nés, ils ne travaillèrent point activement en France au triomphe des franchises communales et s'ils n'eurent point quelque part à ces mémorables ordonnances presque semblables aux conventions qu'avaient conclues, le 3 décembre 1339, les bonnes villes de Flandre et de Brabant. Les chroniqueurs français de cette époque nous ont eux-mêmes conservé quelques traces de leurs efforts; car parmi vingt et un bourgeois qu'ils désignent comme amis de Marcel, ils citent Colin le Flament, Hannequin le Flament, Pasquet le Flament, Jacques le Flament, trésorier des guerres, et Jacques le Flament, maître de la chambre des comptes. A ces noms, il faut ajouter celui de Geoffroi le Flament, du porche Saint-Jacques.
Ces six bourgeois, dont les noms sont parvenus jusqu'à nous, voyaient dans les réformes récemment proclamées une règle commune qui devait, par l'unité des lois, de la justice et des monnaies, s'étendre jusqu'à leur ancienne patrie; et ce fut sans doute par leur avis que les états ordonnèrent au comte de Flandre de comparaître dans leur prochaine assemblée, en lui rappelant qu'il était tenu de leur obéir. Ces naïves espérances, qui portaient les hommes du quatorzième siècle vers un temps meilleur, ces illusions et ces rêves dans lesquels ils se représentaient les destinées de leur pays consolidées et agrandies par leur zèle, ne devaient point tarder à s'évanouir. Dès le 5 avril on publia à Paris des lettres royales qui établissaient une trêve sans que les états eussent été consultés, et qui annulaient le subside qu'ils avaient voté, en leur défendant de se réunir de nouveau, comme cela avait été convenu, dans la quinzaine de Pâques. Si le duc de Normandie les révoqua presque aussitôt pour ne pas combattre ouvertement l'autorité si populaire des trois états, il chercha par tous les moyens à l'affaiblir et à la ruiner, et, au mois d'août, il se crut assez fort pour déclarer «que il vouloit dès or en avant gouverner et ne vouloit plus avoir curateurs; et leur défendit qu'il ne se meslassent plus du gouvernement.» Le Dauphin avait réussi à s'attacher l'archevêque de Reims et une partie du clergé, et parmi les chevaliers qui l'entouraient, la plupart se montraient impatients de faire éprouver aux communes, dont ils étaient méprisés depuis la bataille de Poitiers, le courage qui leur avait fait défaut en présence des Anglais. «Toute la France, dit le continuateur de Guillaume de Nangis, fut livrée à l'anarchie et à la désolation, parce qu'elle ne trouvait plus personne qui la protégeât.»
Le 8 novembre, l'un des chevaliers que le régent a naguère chassés de Paris, Jean de Pecguigny, a délivré Charles le Mauvais de sa prison au château d'Arleux, afin d'opposer au duc de Normandie un adversaire d'autant plus dangereux qu'il cachera son ambition sous les dehors d'un grand dévouement au bien public. En effet, le roi de Navarre est à peine redevenu libre qu'il paraît à Amiens, y fait assembler la commune et s'y inscrit au nombre des bourgeois. Peu de jours après, il rentre solennellement à Paris où le parti des états a retrouvé son influence et harangue le peuple du haut d'un échafaud dressé au Pré-aux-Clercs.
Le duc de Normandie a recours aux mêmes ruses, à la même dissimulation. Il se rend aux halles le 11 janvier 1357 (v. st.), et déclare aux bourgeois qu'il veut vivre ou mourir avec eux. Le lendemain il renouvelle les mêmes protestations au monastère de Saint-Jacques de l'Hôpital, et continue à réunir aux portes de Paris des hommes d'armes qu'il veut, assure-t-il, conduire contre les Anglais. Il quitte même bientôt Paris pour les rejoindre, mais au lieu de les employer à repousser les ennemis qui pillent les rives de la Seine, il les établit dans les forteresses de Meaux et de Montereau, où il leur sera aisé d'intercepter les vivres qui arrivent par la Marne et l'Yonne aux bourgeois de Paris: il les attaque bientôt ouvertement, et le 11 juillet 1358, le prévôt des marchands, les échevins et les maîtres des métiers de la capitale du royaume adressent aux communes de Flandre un long et important manifeste, où ils réclament leur appui dans la grande lutte qu'ils soutiennent peur la défense de leurs franchises. Vingt jours après, Etienne Marcel périssait assassiné à la porte Saint-Antoine.
Au moment où la cause des communes succombait, le duc de Normandie resserrait son alliance avec le comte de Flandre. Un mois après la soumission des Parisiens, se croyant assez puissant pour démembrer les provinces que les Anglais ne lui avaient pas encore enlevées, il déclara lui abandonner, comme compensation des dix mille livres promises en 1351, les villes de Péronne, de Crèvecœur, d'Arleux et de Château-Chinon. Louis de Male méritait ces bienfaits par son dévouement. Tandis que Henri de Flandre allait en Normandie combattre sous les drapeaux du duc de Lancastre, il faisait décapiter ou exilait les marchands anglais résidant dans ses Etats et étouffait à Bruges une sédition à laquelle cette mesure n'était pas étrangère: il se ligua même avec quelques nobles picards et normands pour aller en Angleterre délivrer le roi Jean; mais cette tentative ne réussit point. L'étape des laines n'existait déjà plus en Flandre depuis plusieurs années: elle avait été rétablie, le 2 août 1353, par l'ordre d'Edouard III, à Westminster et dans les autres villes d'Angleterre. Les liens politiques qui avaient uni autrefois l'Angleterre et la Flandre se trouvaient complètement rompus, et l'une des conditions auxquelles Edouard III consentit à accepter dans la paix de Brétigny la rançon du roi Jean, portait que le roi de France abandonnerait les Ecossais et que le roi d'Angleterre renoncerait également à ses alliances avec les Flamands. Le comte de Flandre avait été compris dans ces négociations, et lorsque Edouard III reconduisit son illustre captif jusqu'à Calais, il y arriva inopinément et salua les deux rois en ne s'agenouillant toutefois que devant le roi de France. Ceci se passait le 12 octobre 1360: neuf jours après, c'est-à-dire quatre jours avant la délivrance du roi Jean, Edouard III obtint de Louis de Male des lettres de rappel de ban en faveur de Jean et de Jacques d'Artevelde. Cet hommage rendu par le roi d'Angleterre, alors même qu'il se séparait de la Flandre, à des proscrits dont le nom était la gloire, semblait recevoir des lieux et des circonstances quelque chose de plus mémorable et de plus solennel.
Louis de Male restait dévoué aux intérêts du roi de France, et au mois de juillet 1361, le jeune duc de Bourgogne épousa, à Audenarde, Marguerite de Flandre. Bien qu'elle n'eût que onze ans, il l'emmena avec lui dans ses Etats; mais elle n'y fit point un long séjour, car Philippe de Bourgogne mourut quatre mois après au château de Rouvre; en lui s'éteignait la seconde maison des ducs de Bourgogne issus du roi Robert et de Constance de Provence.
De tristes présages avaient marqué des fêtes auxquelles devait succéder si promptement la pompe des funérailles. Les pestes, les inondations, les incendies se succédaient sans relâche en Flandre. L'épidémie de 1360 avait à peine cessé ses ravages quand, dans un même mois, la flamme consuma le quartier de la Biloke à Gand et plus de quatre mille maisons à Bruges. Les mêmes désastres se reproduisirent à Alost, à l'Ecluse, à Furnes. Rien ne fut plus terrible toutefois que la grande tempête du 12 décembre 1367. Elle s'éleva vers le soir portée du nord au sud et s'étendit rapidement sur toute la Flandre, et de là jusqu'en Brabant et jusqu'en Picardie. Les arbres des forêts et des vergers furent jetés à terre. Les tours des châteaux, les beffrois des cités, les clochers des églises ne résistèrent pas mieux à l'ouragan; la mer même avait de toutes parts rompu les dunes, et elle ne se retira qu'en laissant sur le rivage de nombreux cadavres et les débris de tous les vaisseaux qui avaient sillonné, pendant cette nuit funeste, les flots de l'Océan. Dix ans plus tard, une autre inondation engloutit dix-sept villages.
Les discordes civiles étaient une autre source de malheurs. Les bourgeois de Bruges et les habitants du Franc s'agitaient. A Ypres, ce fut une véritable rébellion; mais elle fut sévèrement réprimée. Quinze cents tisserands furent arrêtés et décapités sans jugement: jamais, racontent les chroniques, on ne vit plus de victimes livrées aux supplices. Cependant le comte parut tout à coup s'apaiser: il pardonna aux habitants d'Ypres et de Bruges, et adressa aux communes du Franc des lettres où il protestait de son zèle pour leurs franchises.
Louis de Male avait voulu assurer la tranquillité de la Flandre avant de se rendre à Anvers pour y veiller de plus près à ce qu'exigeait le soin de ses intérêts en Brabant. Wenceslas, son ancien adversaire, avait formé le siége de Louvain pour mettre un terme aux émeutes qui y avaient éclaté. Or c'était dans cette ville, antique résidence des ducs de Brabant, qu'étaient conservés les diplômes impériaux qui admettaient les filles au droit de succession au duché, à défaut d'hoirs mâles, et Louis de Male ajoutait d'autant plus de prix à leur conservation que Wenceslas n'ayant pas de postérité, la comtesse de Flandre Marguerite se trouvait appelée à recueillir son héritage, et il prenait déjà lui-même le titre de duc de Brabant. Il semble, par la réponse que lui adressa Wenceslas, que ses intentions étaient en effet assez douteuses; mais Louis de Male eut recours à des menaces, et Louis de Namur, issu comme lui de Gui de Dampierre, qui avait amené au siége de Louvain de puissants renforts, le seconda en annonçant l'intention de se retirer. Wenceslas céda. Il protesta qu'il n'avait jamais songé à faire porter ces chartes à Luxembourg, et elles furent, après la reddition de Louvain, déposées par son ordre au château de Genappe.
Au moment où la paix paraissait rétablie en Flandre, un événement fortuit la troubla de nouveau. Parmi les bourgeois les plus riches de la ville d'Ypres, on citait Florent Malghewaert qui, l'année précédente, avait été nommé par le comte l'un des commissaires chargés de diriger les enquêtes criminelles dans la ville de Gand: compromis dans l'émeute d'Ypres, il s'était retiré à Tournay et s'y croyait à l'abri de tout péril, quand Olivier de Steelant, chevalier du parti _leliaert_, traversant les faubourgs de cette ville pour se rendre à Mons, y reconnut par hasard Florent Malghewaert à la porte de la maison d'un prêtre; il se précipita aussitôt sur lui et, saisissant en même temps le prêtre qui lui avait donné l'hospitalité, il les fit placer, l'un sur le cheval de son page, l'autre sur celui de son valet, et se hâta de reprendre le chemin de Courtray. Ceci se passait le jour de la fête de la Chandeleur; plusieurs processions étaient sorties de la ville: l'une d'elles aperçut le sire de Steenlant qui fuyait avec ses prisonniers; elle entendit les cris que poussait le prêtre et accourut à son secours. Le prêtre recouvra presque immédiatement la liberté, et l'on s'empara du valet du chevalier _leliaert_ qui fut pendu le lendemain.
Cependant le sire de Steelant a disparu avec son page, emmenant avec lui l'infortuné bourgeois d'Ypres; il ne tarde point à le livrer à Louis de Male, mais il lui demande pour prix de ce service qu'il lui soit permis de tirer vengeance du supplice que les bourgeois de Tournay ont fait subir à l'un de ses serviteurs. Le comte autorise tout, et Olivier de Steelant assemble soixante hommes bien armés avec lesquels il ravage les environs de Tournay; il ose même aller briser la potence de la ville et en détacher le corps de son valet. A peine les bourgeois l'ont-ils appris qu'ils sortent de leurs portes pour l'attaquer. Le sire de Steelant feint de fuir, mais arrivé à une lieue de la ville, il attend que la troupe des bourgeois de Tournay se presse en désordre sur un pont étroit, et s'élance inopinément au milieu d'eux. Quarante-trois bourgeois y perdent la vie; les autres cherchent leur salut dans la fuite.
Le sire de Steelant ne s'éloignait plus de Tournay: c'étaient chaque jour de nouveaux combats. Il fallut non-seulement l'intervention du comte de Flandre, mais celle du roi de France lui-même pour les faire cesser. La ville de Tournay fut condamnée à payer une amende au sire de Steelant et à élever une chapelle pour le repos de l'âme de son valet; trente-six de ses principaux bourgeois devaient aller se remettre entre les mains du comte et accepter les pèlerinages qu'il leur imposerait; mais la commune de Tournay aima mieux payer une amende de douze mille francs.
Au milieu de ces déchirements et de ces désordres, le pape Urbain réunissait à Avignon, à la prière du roi de Chypre, le roi Jean de France et le roi Waldemar de Danemark qui y prirent la croix. Le roi de Chypre se dirigea bientôt vers la Flandre où le roi Waldemar l'avait déjà devancé, et le comte Louis de Male leur fit grand accueil; mais le roi de Chypre se trompait s'il espérait retrouver dans la Flandre le berceau des héros des anciennes croisades. La brillante intrépidité de Robert, le zélé pieux de Thierri ne devaient plus renaître dans leurs héritiers: ils avaient emporté dans leur tombeau l'épée qui délivra et protégea tour à tour Jérusalem. Dans les autres contrées de l'Europe, l'ardeur des guerres lointaines s'était également calmée. Le roi d'Angleterre, qui avait pendant longtemps rêvé une expédition en Orient, était devenu vieux; et le roi Jean lui-même, malgré son vœu récent à Avignon, songeait peu à l'accomplir, quand il retourna en Angleterre soit pour réparer la déloyauté d'un de ses otages, soit pour y chercher la vie joyeuse de Londres, où deux mois de fêtes et de banquets hâtèrent sa mort. Son successeur fut ce duc de Normandie qui avait trahi les états à Paris après avoir abandonné son père à Poitiers. C'étaient de tristes auspices pour la royauté de Charles V. Le trône chancelait, les finances étaient épuisées, les communes se montraient agitées. Les Anglais ne se contentaient plus des concessions qui leur avaient été faites dans le traité de Brétigny; ils voulaient recommencer la guerre, et loin d'abjurer désormais l'alliance de la Flandre, ils s'efforçaient de se l'assurer en opposant à l'autorité de Louis de Male, privé de l'appui du roi Jean, les sympathies des communes flamandes, qui, depuis Jacques d'Artevelde, considéraient une union étroite avec l'Angleterre comme la condition la plus indispensable de leur industrie.
Bien que le roi d'Angleterre eût promis aux ambassadeurs français de renoncer à ses anciens traités avec la Flandre, il n'avait jamais interrompu les relations qu'il entretenait depuis longtemps avec ses bourgeois les plus influents et les plus riches. Ce fut à un marchand de Bruges, nommé Jean Walewayn, qu'il confia le soin de recevoir en son nom les sommes stipulées pour la délivrance du roi d'Ecosse, David Bruce. Ce même Jean Walewayn se trouva de nouveau chargé, quelques mois plus tard, de se faire payer deux cent mille écus d'or offerts par le duc de Bourgogne pour que les Anglais ne pillassent pas ses Etats. Edouard III regretta même bientôt les conditions qu'il avait acceptées, et cinq mois s'étaient à peine écoulés depuis la paix de Brétigny, quand il déclara, le 24 octobre 1360, que tant que les lettres de cession qui y étaient mentionnées n'auraient pas été remises à ses envoyés dans l'église des Augustins de Bruges, lieu convenu pour cette formalité, il ne se croirait pas tenu d'observer les clauses du traité par lesquelles il s'était engagé à abandonner l'alliance des Flamands. Enfin, en 1363, il manifesta plus ouvertement son affection pour les communes flamandes en fixant à Calais, près de leurs frontières, l'étape des laines anglaises.
Dès que le roi d'Angleterre avait appris la fin prématurée du jeune duc de Bourgogne, il avait résolu de chercher, quelques difficultés que dût rencontrer ce projet, à faire épouser l'héritière de Flandre à l'un des princes de sa maison, et son choix s'était arrêté sur le cinquième de ses fils, Edmond, comte de Cambridge: il n'avait pas tardé à envoyer en Flandre l'évêque de Winchester et le comte de Suffolk pour qu'ils négociassent ce mariage. Leurs propositions furent sans doute rejetées avec dédain par Louis de Male: cependant, après la mort du roi Jean, d'autres ambassadeurs anglais traversèrent la mer et s'arrêtèrent à Audenarde. Ce fut dans cette ville, où avait été célébré le premier mariage de Marguerite de Flandre avec un prince français, que l'on en conclut pour elle un second avec l'un des fils d'Edouard III. Louis de Male, se confiant moins dans l'appui de Charles V, n'osait plus résister aux désirs des communes, et leurs députés se rendirent avec les siens au château de Douvres, où une convention fut définitivement scellée le 19 octobre 1364, par le duc de Lancastre, les comtes d'Arundel, d'Hereford, d'Oxford, de Suffolk, Henri de Flandre, Louis de Namur, Roland de Poucke et Gérard de Rasseghem. Par cette convention, Louis de Male déclarait qu'afin d'assurer le repos, le bien et le profit de ses sujets, il avait, de l'avis et du consentement des prélats, des nobles et de tous ses conseillers, résolu de donner sa fille au comte de Cambridge. Ce mariage devait être célébré à Bruges le mardi après la Chandeleur, et il avait été arrêté que la jeune princesse serait aussitôt après remise à son époux. Edouard III promettait à son fils six mille francs de rentes assises en terres, et de plus il lui cédait tout le comté de Ponthieu, le comté de Guines, la terre de Marcq et le château de Calais, ainsi que tous les droits que pouvait posséder la reine d'Angleterre sur les comtés de Hainaut, de Hollande, de Zélande et la seigneurie de Frise. Louis de Male, toujours avide de l'or que dévorait rapidement sa vie fastueuse et dissolue, devait recevoir cent mille francs.
Des dispenses pontificales, pour cause de consanguinité, étaient nécessaires pour la célébration de ce mariage. Edouard III s'était chargé de les obtenir. Plusieurs mois s'écoulèrent toutefois sans qu'il réussît dans ses démarches, et il se vit réduit à autoriser, par des lettres du 18 décembre, Henri Scrop, gouverneur de Calais, à retarder, de concert avec Louis de Male, l'époque qui avait été fixée pour les noces de la princesse flamande. Charles V s'était hâté d'envoyer des ambassadeurs à Avignon pour supplier le pape de ne point accorder les dispenses qu'on lui demandait. Ils lui remontraient que si la Flandre s'alliait étroitement à l'Angleterre, il en résulterait un trop grand dommage pour le roi de France, et ajoutaient que puisque les Flamands étaient tenus de lui obéir, ils ne pouvaient pas traiter avec ses ennemis. Ces observations furent favorablement accueillies, et les dispenses ecclésiastiques furent refusées au roi d'Angleterre par Urbain V. Le mariage du comte de Cambridge n'eut pas lieu: Marguerite de Flandre ne devait point fonder la maison d'York, dont une princesse épousa, au quinzième siècle, son arrière-petit-fils, Charles le Hardi: il appartenait à une fille de Pierre le Cruel d'être l'aïeule de Richard III.
De nouveaux traités de confédération entre la Flandre et l'Angleterre avaient été conclus en 1367, lorsque Charles V forma lui-même le dessein de donner la Flandre à son frère le duc de Bourgogne, en lui faisant obtenir la main de Marguerite de Male; mais il reconnut aisément que pour réussir dans ce projet il devait s'assurer l'adhésion des communes, et ne négligea aucun moyen de se la concilier. Il commença par prendre sous sa protection les tisserands flamands qui se rendaient à Tournay: puis il envoya des ambassadeurs chargés d'offrir la restitution des trois châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, pour qu'elles tinssent lieu des dix mille livres de rentes héritables promises à Louis de Male en 1351, et des villes de Péronne, de Crèvecœur, d'Arleux et de Château-Chinon qui lui avaient été assignées en 1358. Ces propositions, qui exauçaient, sans luttes et sans guerres, des vœux si fréquemment renouvelés, en reconstituant dans toute sa puissance sinon l'héritage de Baudouin de Constantinople, du moins celui de Gui de Dampierre, furent acceptées avec joie par les communes, et le 27 mars, jour du mardi saint, Marguerite de Male jura solennellement qu'elle ne consentirait jamais à ce que ces châtellenies fussent séparées de la Flandre.
Ce fut le 12 avril 1369 que fut scellée à Gand la convention où l'évêque d'Auxerre et Gauthier de Châtillon déclarèrent que le roi, afin de satisfaire aux réclamations du comte relatives aux dix mille livres qui lui étaient dues, lui cédait à perpétuité, pour lui et ses successeurs, les villes et les châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, en se réservant seulement le droit de rachat dans le cas où viendrait à s'éteindre la postérité mâle qui naîtrait du mariage du duc de Bourgogne avec Marguerite de Male. Douze jours après, le roi de France confirma cette charte, «en bonne foy et loyalté et parolle de roy, sans fraude.» Quelque solennelle que fût cette promesse et malgré cet appel à la bonne foi et à la loyauté de la parole royale, la fraude existait, car, dès le mois de septembre 1368, Charles V avait exigé que son frère s'engageât, par des lettres secrètes, à lui restituer les châtellenies de Lille et de Douay aussitôt après la mort de Louis de Male. Par ces mêmes lettres, le duc de Bourgogne avait consenti au rétablissement des censures ecclésiastiques à peine révoquées depuis quelques années par le roi Jean, en maintenant dans leurs fonctions si redoutées d'exécuteurs l'évêque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis.