Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 22

Chapter 223,842 wordsPublic domain

Les premiers événements qui signalèrent le règne du roi Jean furent le supplice du comte d'Eu et la conclusion d'une alliance avec Pierre le Cruel, roi de Castille. Une flotte nombreuse avait quitté les ports de l'Espagne pour aller attaquer les navires des marchands anglais dans la Gironde et jusque sur les côtes de l'Angleterre. Bientôt après, emmenant avec elle vingt navires qu'elle avait capturés, elle jeta l'ancre dans le port de l'Ecluse, et il semble que Louis de Male, impatient de violer le traité conclu moins de deux années auparavant avec Edouard, se soit dès ce moment associé secrètement à tout ce que cette expédition présentait d'hostile et de menaçant. En 1350, comme depuis en 1386, un armement considérable, sortant inopinément du havre du Zwyn, devait envahir l'Angleterre, brûler ses villes maritimes et piller ses rivages. Edouard III s'était rendu avec ses plus braves chevaliers à bord des vaisseaux qu'il avait réunis au port de Sandwich, et croisait devant Winchelsea: ses ménestrels faisaient entendre autour de lui des chants joyeux comme s'ils voulaient célébrer son triomphe, même avant la combat, quand on signala à l'horizon un grand nombre de voiles. La lutte commença vers le soir: Edouard III et le prince de Galles faillirent y périr, mais ils restèrent victorieux; quatorze navires espagnols étaient tombés au pouvoir des Anglais; les autres poursuivirent leur navigation vers l'Espagne ou rentrèrent dans les ports de Flandre (29 août 1350.)

Les communes flamandes apprirent avec joie le triomphe des Anglais; elles proclamèrent de nouveau, sans que rien pût les intimider, leurs sympathies pour l'alliance d'Edouard III. Ce fut la patrie de Jacques d'Artevelde qui donna le signal de ce mouvement, comme nous l'apprend une lettre adressée le 20 mai 1351, par le roi d'Angleterre aux bourgeois de Gand, par laquelle il leur annonce qu'en souvenir de leur ancienne affection et du zèle qu'ils montrèrent autrefois pour soutenir ses droits à la couronne de France, il leur pardonne tout qu'ils ont fait contre lui par le conseil de ses ennemis, et les reçoit dans son amitié comme ceux de ses sujets qu'il honore le plus, _ut fideles præcipuos, consideratione gestus laudabilis in futurum_.

Un prince anglais qui jouissait de toute la confiance d'Edouard III, Henri de Derby, récemment créé duc de Lancastre, fut chargé de profiter de ces circonstances pour former dans toute l'Europe et jusqu'au sein de la France une ligue formidable contre le successeur de Philippe de Valois. Il devait se rendre d'abord en Flandre, et les instructions qui lui furent remises le 27 juin à la Tour de Londres, portaient qu'il proposerait à Louis de Male le mariage de sa fille unique Marguerite, née le 15 avril 1350, avec l'un des fils d'Edouard III, et qu'il réclamerait en même temps un subside au nom du roi d'Angleterre pour la guerre qu'il se proposait de porter en France de concert avec les communes flamandes.

A ces pourparlers se mêlait une autre négociation dont nous ne connaissons point exactement tous les détails. En 1350, un valet nommé Taillevent, accusé d'avoir voulu attenter aux jours du comte et de la comtesse de Flandre pendant un voyage qu'ils firent à Aspre, protesta dans les tortures qu'il n'avait agi qu'à l'instigation de Sohier d'Enghien; mais Gilles Tollenaere, autre valet arrêté comme son complice, jura au contraire jusqu'à sa dernière heure «sur la dampnacion de son ame, que le dit Seigneur d'Enghien et lui estoient sanz coulpe des choses susdites.» Sohier d'Enghien voulait se justifier: il n'avait pu toutefois obtenir de sauf-conduit du comte de Flandre qui lui reprochait peut-être d'avoir été l'un des négociateurs de l'alliance de 1348, et vers le mois de septembre il s'était rendu à Londres; annonçant qu'il y attendrait jusqu'aux fêtes de la Noël quiconque oserait répéter une accusation offensante pour son honneur; personne ne s'était présenté, et Edouard III, ayant aussi proposé inutilement une conférence pour y entendre les allégations des conseillers du comte et la défense de l'accusé, avait proclamé solennellement que le sire d'Enghien, ayant offert «tout ce que chivaler poet resonablement offrir,» devait être tenu «pur excusez devers totes gentz.» Bien que selon les usages de la chevalerie il arrivât souvent aux princes de présider au champ clos des champions qui les acceptaient pour juges, l'intervention du roi d'Angleterre dans ce démêlé avait bien plus le caractère d'un acte de suzeraineté: sous ce rapport, il était important de la faire accepter au comte de Flandre, surtout s'il consentait en même temps à concourir par un subside à une nouvelle invasion de la France. Ces tentatives échouèrent, et le duc de Lancastre ne comptait sans doute que peu sur leur succès: sa véritable mission s'adressait aux communes flamandes dont il cherchait à réveiller l'indépendance et le courage, parce qu'il espérait que leur exemple ne serait point sans influence sur les communes françaises.

Le roi de France continuait à imiter le fondateur de sa dynastie dans les actes les plus déplorables de son règne. Dès le mois de mars 1350 (v. st.), il avait recommandé à ses officiers de cacher le véritable aloi de la monnaie, et de ne point reculer, s'il le fallait, devant un mensonge: il avait même osé déclarer coupable de trahison quiconque exécuterait maladroitement ces falsifications, «afin que les marchands ne puissent apercevoir l'abaissement.» Cependant ces ressources avaient été presque aussitôt épuisées par la frivolité de ses goûts et de ses dépenses, et en 1351 il se vit réduit à convoquer les états des provinces pour leur demander des subsides. Les réclamations y furent nombreuses, les murmures parfois menaçants. Les états annonçaient en 1351 ce qu'ils devaient être en 1355. Les barons et les hommes des communes n'attendaient qu'un chef pour se réunir de nouveau dans une même ligue. Ce fut, comme en 1314, un prince issu de la maison de France; il se nommait Charles de Navarre et se souvenait peut-être que, si Edouard III descendait de Philippe le Bel, il était lui-même, par sa mère, le petit-fils de Louis le Hutin. A peine âgé de vingt ans, mais déjà dépouillé d'une partie de ses domaines par Charles d'Espagne, il était courageux, affable, éloquent, et jamais prince n'affecta plus de qualités et de vertus pour cacher plus de vices. Robert d'Artois était mort depuis neuf ans lorsque Charles le Mauvais arriva à Ypres, accompagné des sires de Pecquigny, qui avaient été naguère les chefs des _alliés_ en Artois. Il venait y négocier une alliance étroite avec les communes flamandes et les ambassadeurs d'Edouard III, et il est probable que ce fut à Ypres qu'il conclut, le 1er août 1351, avec Etienne de Kensington, cette célèbre convention par laquelle Edouard III lui céda les comtés de Champagne et de Brie et la ville d'Amiens, en se réservant «la couronne et le seurplus du royaume de France.»

Peu après, le duc de Lancastre se rendit à Mons, près de la comtesse de Hainaut, qui était sœur de la reine d'Angleterre: elle consentit volontiers à tout ce qui lui fut demandé, et le bruit se répandit bientôt qu'elle avait résolu de livrer ses Etats aux Anglais.

Tandis que le duc de Lancastre allait poursuivre de semblables négociations en Allemagne, des ambassadeurs du roi Jean se hâtaient d'accourir en Flandre afin de persuader à Louis de Male de se déclarer solennellement en faveur du roi de France. Par un traité conclu à Fontainebleau le 24 juillet 1351, et destiné probablement à rester secret, le roi Jean promettait au comte dix mille livres de rente en terres héritables, assises dans le comté de Flandre. Il s'engageait aussi à le soutenir contre le roi d'Angleterre en lui envoyant une armée pour défendre ses frontières, une garnison de deux cents hommes d'armes pour garder Gravelines, et l'argent nécessaire pour qu'il pût solder lui-même mille hommes d'armes. Enfin le roi annonçait que si le comte avait recours à des moyens de rigueur contre les communes, il lui abandonnerait toutes les confiscations prononcées pour délit de rébellion, et que si, au contraire, Louis de Male jugeait plus utile de se les attacher en réclamant, comme il s'y était engagé autrefois, la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, il ne s'y opposerait point. Si rien ne devait justifier cette prévision d'un rapprochement des communes flamandes avec le roi, ce traité assura du moins définitivement son alliance avec le comte de Flandre.

Louis de Male rompit bientôt toute négociation avec Edouard III: se croyant désormais assez fort pour ne plus ménager les communes, il fit proclamer à Bruges, le 4 octobre 1351, une sentence de bannissement perpétuel contre trois cent quatre-vingts bourgeois, qu'il accusait d'avoir traité avec les ambassadeurs anglais. Ils n'étaient pas moins coupables à ses yeux d'être l'objet du respect de la commune ou de porter un nom qu'elle vénérait: on remarquait parmi eux, Guillaume, Jacques, Lampsin et Gilles Coning, Jean Zannequin, Guillaume et Gilles Lam, Martin Koopman, Jean de Lisseweghe, Jean de Biervliet, Sohier de Poelvoorde, Nicolas de Cruninghe, Jean de Rodes. Peu de jours après, le comte de Flandre partit pour Paris avec quelques échevins des bonnes villes, pour y renouveler son acte d'hommage et de vassalité entre les mains du second monarque de la maison de Valois.

Si les dernières vengeances du comte avaient accru le mécontentement des communes, son départ les encouragea dans leur résistance. Elles résolurent d'opposer à l'autorité oppressive de Louis de Male une manifestation légale qui devait frapper ceux qui en avaient été les instruments les plus odieux: c'étaient Josse d'Halewyn, seigneur d'Espierres, et son frère Gauthier d'Halewyn. Au mois de juin 1347, au moment où les bourgeois de Flandre se signalaient par leur héroïque défense à Cassel, le sire d'Espierres avait abandonné leurs bannières pour fuir dans le camp du roi de France. Les habitants de Courtray, dans leur indignation, avaient brûlé aussitôt le château d'Espierres afin que rien ne rappelât sur le sol de la patrie le séjour d'un traître, mais Josse d'Halewyn s'était vengé en venant à son tour des frontières françaises dévaster les biens des habitants de Courtray. C'était Gauthier d'Halewyn qui, l'année suivante, avait inauguré la restauration de la puissance de Louis de Male dans la cité d'Ypres par l'extermination de ses tisserands. Depuis cette époque l'orgueil des sires d'Halewyn n'avait plus connu de limites, et ils croyaient qu'il n'était point de crime dont l'impunité ne leur fût assurée. Souvent ils sortaient de leurs domaines pour aller enlever sur les grandes routes des marchands ou de paisibles voyageurs qu'ils forçaient par une cruelle captivité à leur payer rançon: un jour le bailli de Courtray faillit périr sous leurs coups, et ils ne respectaient pas même les prêtres qui tombaient en leur pouvoir.

L'absence de Louis de Male devait rétablir le règne de la justice et des lois: il s'était à peine éloigné de ses Etats, lorsqu'un pauvre laboureur de Menin vint se plaindre aux magistrats de Courtray d'un nouvel attentat du sire d'Espierres: Josse d'Halewyn avait fait briser, pendant la nuit, à coups de hache et d'épée, la porte et les fenêtres de sa maison; saisi par ses ordres au moment où il se précipitait demi-nu au milieu des glaçons que charriait la Lys, il avait été couvert de blessures et retenu prisonnier jusqu'à ce qu'il eût pu remettre à ses geôliers le prix de sa liberté. Ce fut dans ces circonstances que les magistrats des trois bonnes villes de Flandre, «considérant qu'aucune justice n'était faite des grands crimes et que les pauvres n'avaient aucun moyen de maintenir leurs droits contre les hommes puissants,» jugèrent convenable d'ordonner une enquête. Une citation légale fut immédiatement adressée au sire d'Espierres et à son frère, au nom des communes de Gand, de Bruges et d'Ypres; mais ils maltraitèrent leur messager et lui firent avaler les lettres dont il était porteur. Peu de jours après, les deux chevaliers, arrêtés dans leurs domaines, puis condamnés par les magistrats, en vertu des règles du droit commun, malgré leur rang et leur pouvoir, furent décapités sur la place publique de Courtray.

La sentence avait été prononcée par les échevins des trois bonnes villes assemblés à Courtray. Ceux de la ville de Gand se disposaient à rentrer dans leurs foyers et étaient arrivés à Vyve-Saint-Bavon, lorsque des _Leliaerts_, conduits par Gérard de Steenhuyze, les attaquèrent et vengèrent par leur mort celle de leurs chefs. On éleva plus tard, dans ce pauvre village où Louis de Male avait traversé l'Escaut en 1347 pour fuir en France, une chapelle expiatoire qui rappelait l'assassinat des juges qui avaient condamné le sire d'Espierres et son frère.

Ces événements hâtèrent le retour de Louis de Male. Il se rendit immédiatement à Gand où il se présenta, précédé de sa bannière et entouré de ses serviteurs, aux tisserands réunis sur la place publique. Ceux-ci demandaient à haute voix que l'on supprimât les impôts auxquels ils avaient été soumis. On ne répondit à leurs murmures que par des supplices, et leur sang coula au pied de ces murailles qu'avait déjà rougies celui des compagnons de Jean Van de Velde.

Cependant Edouard III fit une nouvelle tentative auprès de Louis de Male. Le duc de Lancastre, qui dirigeait en ce moment d'autres négociations avec les envoyés du roi de France, vint de Calais en Flandre, et peu après le chancelier du roi de Navarre se rendit à Damme, après s'être arrêté à Bruges pour emprunter les sommes dont il avait besoin, en y laissant pour gage les joyaux de son maître. Ce fut à Damme qu'il remit au duc de Lancastre les lettres du roi de Navarre qui appelaient les Anglais en France, et là aussi dans l'embrasure d'une fenêtre, eut lieu, selon les documents de cette époque, une longue conférence dont les détails sont restés secrets.

Les nombreuses possessions de Charles le Mauvais en Normandie pouvaient ouvrir de nouveau aux Anglais la route qu'ils avaient suivie en 1346, depuis la Hogue jusqu'à la plaine de Crécy. Le roi Jean s'effraya et feignit de pardonner à ses ennemis. Il n'avait pas toutefois abandonné ses projets, et tandis que le roi de Navarre et le duc de Lancastre s'assemblaient à Avignon afin d'y poursuivre leurs complots, il pressait lui-même activement le cours des négociations qui devaient faire échouer leurs efforts: il ne s'agissait de rien moins que d'unir la Flandre à la France par le mariage de Marguerite de Male avec le jeune duc de Bourgogne, dont le roi Jean avait épousé la mère.

Une année s'écoula: le roi Jean avait adressé aux communes flamandes une déclaration par laquelle il renonçait pour lui et ses successeurs à tout droit de les faire excommunier; comme elles se souvenaient que Philippe de Valois, après avoir pris le même engagement, l'avait fait annuler par le pape, elles avaient exigé que cette promesse fût sanctionnée par l'autorité pontificale, et l'on avait, conformément à leurs désirs, publié dans toutes les villes de Flandre une bulle d'innocent VI, qui révoquait les pouvoirs de requérir l'interdit conférés aux rois de France par Honorius III, Clément V et Jean XXII. Grâce à ces démarches conciliatrices, les ambassadeurs français terminèrent heureusement leur mission en Flandre vers les premiers jours du mois de novembre 1355, et déjà des dispenses nécessitées par un degré rapproché de parenté avaient été demandées, quand de nouveaux périls vinrent menacer la royauté de Jean de Valois: la médiation du pape n'avait point réussi à faire cesser les guerres, et deux grandes expéditions avaient quitté l'Angleterre; l'une, placée sous les ordres du prince de Galles, abordait en Guyenne; Edouard III avait conduit l'autre à Calais et s'avançait rapidement vers Hesdin. Le roi de France avait également convoqué son armée à Amiens, et tout annonçait que la guerre allait se rallumer sur les frontières de Flandre et d'Artois; mais une invasion des Ecossais ne tarda point à rappeler le roi d'Angleterre dans ses Etats.

Les états généraux de la Langue-d'oïl avaient été convoqués le 30 novembre pour suppléer par de nouvelles taxes à l'insuffisance du trésor royal. Témoins de la misère qui régnait de toutes parts, ils exprimèrent le vœu qu'elles fussent désormais uniquement appliquées aux frais de la guerre, et que leur levée, aussi bien que leur emploi, fût soumise à la surveillance des députés que désigneraient les trois états: le roi accéda à leur prière pour obtenir la gabelle sur le sel et une aide de huit deniers par livre sur chaque objet qui serait exposé en vente; mais impatient de punir les intrigues du roi de Navarre, il le fit inviter par son fils aîné, le duc de Normandie, à un banquet au château de Rouen, où on l'arrêta avec le comte d'Harcourt et d'autres chevaliers, à qui le roi des ribauds trancha la tête.

Il était plus aisé de s'emparer par trahison du roi de Navarre que de vaincre le prince de Galles, qui se dirigeait vers la Loire en pillant toutes les provinces qui se trouvaient sur son passage. Le roi Jean osa toutefois l'attaquer au milieu des vignes et des haies de Maupertuis, près de Poitiers: quoique les Français fussent sept contre un, les archers anglais décidèrent la victoire comme à Crécy. Geoffroi de Charny, imitant l'exemple d'Anselme de Chevreuse, tomba en tenant dans ses bras la bannière de France, et le roi, abandonné par le duc de Normandie, rendit son épée au sire de Morbecque. Philippe, le plus jeune de ses fils, plusieurs comtes, un grand nombre de chevaliers et deux mille hommes d'armes partagèrent sa captivité.

Denis de Morbecque appartenait à l'illustre maison de Saint-Omer, qui avait donné à l'ordre du Temple l'un de ses fondateurs, et aux possessions chrétiennes d'Asie des princes de Tabarie et des comtes de Tripoli: avec lui avaient combattu près du prince de Galles deux autres chevaliers de Flandre, le sire de Pamele et Jean de Ghistelles, qui brillèrent également par leur courage. Le Hainaut comptait aussi à cette grande journée, dans l'une ou l'autre armée, un sire de Lalaing, dont l'obituaire des Frères mineurs de Poitiers nous a conservé le nom, Eustache d'Aubrecicourt, qui engagea le combat pour les Anglais, Jean de Landas, qui était gouverneur du duc de Normandie, et ne le suivit pas dans sa fuite.

Tandis que les Français succombaient à Poitiers, la Flandre voyait éclater la guerre entre le duc de Brabant et Louis de Male. Selon les uns, d'anciennes discussions relatives à la possession de Malines en étaient la cause; selon d'autres, elle avait été le résultat du refus du duc Wenceslas de payer la dot promise à sa fille; les rumeurs populaires toutefois en expliquaient autrement l'origine, et aujourd'hui encore l'on montre au château de Male l'horrible cachot où le comte de Flandre avait, dit-on, fait enfermer Marguerite de Brabant, coupable d'avoir donné un libre cours à sa cruelle, mais trop légitime jalousie. Le duc de Brabant et le comte de Flandre se montraient animés des dispositions les plus hostiles. Si Louis de Male semblait avoir perdu la mémoire de tout ce que le vieux duc Jean III avait fait en 1347 pour le remettre en possession de son autorité, les communes flamandes n'avaient point oublié que c'étaient les chevaliers brabançons qui avaient à cette époque assiégé et réduit à la famine et à la misère les bourgeois d'Ypres et de Gand; quelle que fût l'énergie du sentiment qui les séparait de Louis de Male, la guerre contre les chevaliers du Brabant excitait toutes leurs sympathies, enflammait tout leur zèle. Mathieu Villani raconte qu'elles réunirent cent cinquante mille combattants. Il ajoute que les chevaliers brabançons étaient plus redoutables que ceux de Flandre, mais que les milices flamandes n'étaient pas moins supérieures par leur courage à celles du Brabant. Ce fut inutilement que des conférences s'ouvrirent à Assche. Malines avait déjà capitulé, et Louis de Male en profita pour s'avancer jusqu'à Scheut, aux portes de Bruxelles. Ce fut là qu'il rencontra l'armée du duc de Brabant. Dès que les Flamands l'aperçurent, ils se précipitèrent en avant en poussant, selon leur coutume, de grands cris qui remplirent leurs ennemis de terreur et qui s'élevèrent, dit Villani, jusqu'au ciel pour y lutter avec le bruit du tonnerre. Les Brabançons se dispersèrent aussitôt qu'ils eurent vu tomber la bannière du sire d'Assche, et le duc de Brabant, réduit à fuir en Allemagne, abandonna au comte de Flandre Bruxelles, Louvain et toutes les villes les plus importantes de ses Etats. Un triomphe si rapide accrut la renommée et la gloire des armes flamandes; cependant Louis de Male était à peine revenu dans ses Etats quand l'un des plus braves chevaliers brabançons, Everard T'Serclaes, qui n'avait point assisté à la bataille de Scheut, rallia un grand nombre de ses parents et de ses amis, et escalada pendant la nuit les remparts de Bruxelles. Son premier soin fut d'aller arracher de l'hôtel de ville la bannière de Flandre pour la remplacer par celle du duc Wenceslas. A ce signal, tous les bourgeois le rejoignirent, et la garnison flamande, surprise par l'insurrection et trop faible pour la combattre, se hâta d'évacuer Bruxelles.

Ce fut en ce moment que le comte Guillaume de Hainaut interposa sa médiation: elle fut acceptée, et le 4 juin 1357, le comte de Hainaut, considérant que les bonnes villes de Brabant avaient déjà fait acte de foi et d'hommage au comte de Flandre, déclara comme arbitre que tant qu'il vivrait elles seraient tenues de le servir dans ses expéditions pendant six semaines, chacune avec vingt-cinq hommes d'armes, et que la noblesse du Brabant devrait également lui envoyer en ce cas deux chevaliers et deux bannières. Il confirma aussi ses prétentions sur Malines et lui accorda la ville d'Anvers pour lui tenir lieu de la dot promise à la comtesse de Flandre.

Il était temps que les communes flamandes cessassent de combattre en Brabant: elles allaient entrer dans cette période du moyen-âge où elles devaient s'unir aux communes françaises pour opposer le respect des institutions et des lois aux désordres propagés tour à tour par l'orgueil ou la faiblesse des princes. Plus les malheurs et les désastres qui accablaient les communes avaient été longs et terribles, plus il importait d'en prévenir le retour. Les états du royaume se réunirent de nouveau, et ils offrirent au Dauphin des subsides qui eussent permis d'équiper trente mille hommes d'armes, mais le duc de Normandie s'effraya des remontrances et des réformes qui s'y associaient; il congédia les membres des états et partit pour la Lorraine, abandonnant aux Anglais toutes les provinces situées à l'ouest du royaume.

Si la France était réduite à chercher en elle-même tout ce que réclamait le soin de sa sécurité et de sa paix intérieure, les communes se montrèrent dignes de leur tâche: à Paris, le prévôt des marchands, Etienne Marcel, fit creuser des fossés, construire des tours, élever des remparts garnis de balistes et de canons, et Paris sauva la France.

Plusieurs mois s'étaient écoulés quand le Dauphin rentra à Paris où il avait essayé vainement de faire émettre, pendant son absence, de nouvelles monnaies de mauvais aloi. La situation était restée la même, et quelle que fût l'influence qu'exerçassent sur lui les anciens conseillers de son père, la pénurie du trésor royal l'obligea bientôt à rappeler les députés des trois états; on vit alors, et c'est peut-être le plus mémorable événement de l'histoire politique de la France au moyen-âge, les communes, qui luttaient depuis si longtemps pour recouvrer leurs bonnes coutumes du règne de saint Louis, devenues tout à coup dépositaires de l'autorité suprême et investies légitimement du soin d'amender tous les griefs, de corriger tous les abus. Tel fut le but de l'ordonnance du mois de mars 1356 (v. st.).