Part 21
Quelque repos succéda à ces longues guerres. Une trêve, due aux efforts persévérants des légats du pape, fut conclue le 28 septembre 1347: elle devait durer jusqu'aux premiers jours de juillet de l'année suivante. Cette trêve s'étendait à tous les alliés d'Edouard III, et plusieurs articles y concernent spécialement la Flandre. Elle porte notamment que «le counte de Flaundres soit liés en especial par serment de tenir les trewes et toutz les points de ycelles, et qu'il ne ferra guerre, ne grevaunce par luy, ou par ses alliés, ne aultre de par luy en païs de Flaundres ne as Flemmynges durantz les triewes.» La même défense s'appliquait à tous les partisans de Louis de Male qui l'avaient suivi en France. Philippe de Valois promettait également de ne pas recourir à des négociations, soit publiques, soit secrètes, «afyn de eaux attraire à sa part, ne pour rien faire ou procurer au contraire de l'aliance fait entre le roi d'Engleterre.» Toutes les relations commerciales devaient reprendre leur cours, et il était expressément entendu que les bourgeois des communes flamandes, même ceux qui avaient été autrefois proscrits par Louis de Nevers, pourraient librement circuler en France, «saunz moleste ou empêchement du counte de Flaundres.» De même que, pendant les trêves d'Esplechin et de Malestroit, toutes les poursuites relatives aux créances des Crespinois étaient défendues; les cardinaux s'engageaient aussi à suspendre la lecture des sentences d'excommunication prononcées contre la Flandre, qui avait lieu régulièrement chaque semaine dans les diocèses de Cambray, de Tournay, de Térouane et d'Arras, et à faire tous leurs efforts près du pape pour que ces sentences fussent définitivement révoquées.
Il semblait toutefois que le rétablissement de la paix dût être moins favorable à la Flandre que la guerre même, puisque les intrigues qui se cachent sous le voile des négociations lui avaient été fatales à toutes les époques. Le roi de France avait fait publier solennellement à Saint-Omer une défense de recommencer les hostilités; mais ce n'était qu'une ruse pour tromper les communes flamandes. Le 23 août, les hommes d'armes de la garnison de Saint-Omer, soutenus par ceux de la ville d'Aire, s'avancèrent tout à coup, sous les ordres de Charles d'Espagne, dans la vallée de Cassel, abandonnée sans défense à l'invasion: ils y livrèrent aux flammes toutes les habitations qui se trouvaient sur leur passage. Plusieurs villages furent détruits, d'immenses troupeaux de bœufs, de vaches et de brebis furent enlevés dans les prairies ou dans les fermes des laboureurs. Au bruit de ces dévastations, douze députés des communes de Flandre se rendirent en Angleterre pour y réclamer le secours d'Edouard III. Le roi d'Angleterre leur fit bon accueil; mais ses trésors étaient épuisés par dix années de guerres, et, tout en protestant de son zèle pour leurs intérêts, il leur exposa que s'il avait autrefois payé les frais de leurs grandes expéditions, à l'époque où il avait eu recours à leur appui pour envahir la France, il était devenu également nécessaire que les Flamands lui fournissent à leur tour des subsides pour assurer la défense de leurs frontières. Cette réponse paraît avoir vivement mécontenté les communes flamandes, et lorsque, peu de jours après, le roi d'Angleterre, aimant mieux rétablir la paix que de venger par les armes le pillage de la vallée de Cassel, leur annonça la prorogation de ses trêves avec Philippe de Valois, l'irritation s'accrut et les bourgeois favorables à Louis de Male, répétèrent tout haut: «Nous sommes trompés par le roi d'Angleterre!»
En 1338, le signal du mouvement des _Leliaerts_ avait été donné à Dixmude; en 1348, il partit de la ville d'Alost, qu'ils avaient sans doute préférée parce qu'elle était plus voisine du Brabant. Bien que Louis de Male en adhérant à la trêve eût formellement promis de ne point chercher à rentrer en Flandre, il s'empressa de se rendre à l'appel de ses amis et de planter aux bords de la Dendre la bannière qui devait les rallier autour de lui. Les échevins de Gand, se plaçant à la tête de la commune, s'étaient aussitôt dirigés vers Alost; mais le comte de Flandre ne se croyait pas encore assez fort pour les attaquer ouvertement: recourant de nouveau aux négociations, il leur fit proposer le 14 septembre une conférence. «Mes bons amis, leur dit-il, vous savez que je suis le légitime héritier du comté de Flandre: je ne l'ai point acheté, je ne m'en suis point emparé par violence; c'est de mes ancêtres que je tiens tous les droits que je possède. Je n'ai jamais fait tort à aucun de vous et je suis prêt à jurer d'observer toutes les bonnes coutumes qui ont existé du temps du comte Robert et de ses prédécesseurs. Je veux vous pardonner tous mes griefs, suivre désormais tous vos conseils, et faire en toutes choses ce qui appartient à un bon seigneur pour rétablir la concorde, l'union et la paix.»
Lorsque les chefs de l'armée gantoise eurent rapporté les paroles de Louis de Male aux bourgeois et aux gens de métiers assemblés, un grand tumulte éclata; les bouchers, les pêcheurs et les autres membres des petits métiers voulaient recevoir le comte comme leur seigneur; mais les tisserands répliquaient qu'ils ne violeraient point les serments qui les liaient au roi d'Angleterre, et cette délibération se changea bientôt en une lutte sanglante dans laquelle les tisserands triomphèrent.
Les Gantois avaient invité les Brugeois à venir les rejoindre au siége d'Alost; mais ceux-ci, plus portés à la paix, semblaient disposés à accepter les propositions du comte, qui venait de confirmer tous leurs priviléges (18 septembre 1348): l'ancienne jalousie qui séparait les villes de Bruges et de Gand avait contribué puissamment à ce résultat, et les Brugeois s'applaudissaient surtout de pouvoir concourir à l'humiliation de leurs rivaux. Termonde, Grammont, Audenarde et Courtray avaient suivi leur exemple; mais les bourgeois de Gand et d'Ypres persistaient dans leur résolution.
Le comte de Flandre s'était rendu d'Alost à Courtray, et de là au château de Male. Ses fidèles compagnons, Roland de Poucke et Louis Van de Walle, avaient fait en son nom les plus brillantes promesses: il avait même consenti, pour plaire aux communes, à congédier tous les chevaliers français qui l'accompagnaient. Cependant une extrême agitation régnait dans les villes qui avaient reconnu son autorité; c'était surtout dans le métier des tisserands que l'inquiétude était la plus vive; leur puissance avait été si grande au temps de Jacques d'Artevelde qu'ils comprenaient bien que le comte ne la leur pardonnerait jamais. A Bruges, Gilles de Coudebrouck, qui a été longtemps bourgmestre de la ville, se place à la tête des mécontents. Louis de Male croit éviter une sédition en le faisant conduire captif à Audenarde ainsi que plusieurs de ses amis; leur arrestation ne fait que hâter l'explosion de l'irritation populaire: les tisserands et les foulons se réunissent sur la place publique en réclamant à grands cris leur délivrance; mais les partisans du comte accourent pour les disperser; les tisserands, privés de leurs chefs, sont vaincus après un combat acharné, et on leur ordonne, sous peine de mort, de porter aux halles toutes leurs armes.
Ce succès encourage Louis de Male dans sa lutte contre ses adversaires. Jusqu'à ce jour il s'est contenté d'adresser aux bourgeois d'Ypres et de Gand de belles lettres où il leur promet de les gouverner loyalement, et de se conformer à leurs lois et à leurs coutumes. Ses exhortations ont produit peu de résultats, lorsqu'il se décide à régner par la force à Gand et à Ypres comme à Bruges. Il assemble ses chevaliers et presse les armements de ses alliés. Le 1er novembre 1348, le duc de Brabant et le duc de Limbourg arrivent à Termonde avec un grand nombre d'hommes d'armes et envahissent la Flandre. Tous les moyens sont employés dès ce moment pour amener la soumission des cités rebelles: on arrête les convois de vivres qui leur sont destinés; on détruit dans les campagnes environnantes les moissons qui auraient pu suppléer à l'insuffisance des blés étrangers. Louis de Male se propose de les affamer, en même temps qu'il ruine leur commerce. Ce fut alors qu'on vit au sein de ces villes livrées à la misère, mais fidèles à la cause des libertés nationales, les plus nobles bourgeois s'empresser de porter dans le trésor de la commune ce qu'ils avaient recueilli dans l'héritage paternel, ou ce qu'ils avaient acquis eux-mêmes par d'utiles travaux. Si Jacques d'Artevelde ne vivait plus pour les éclairer de ses conseils, il n'était du moins dans sa famille personne qui ne fût resté digne de porter son nom: Marie de Cocquelberghe, femme de Guillaume d'Artevelde, concourut par sa générosité à la défense de Gand, comme Baudouin Goethals qui avait épousé Catherine d'Artevelde, et de tous les dons il n'y en eut point de plus considérables que ceux que la veuve même de Jacques d'Artevelde était venue offrir, vêtue de deuil, et entourée de trois fils orphelins.
Ces exemples de zèle et de patriotisme n'étaient point stériles: les bourgeois de Gand et d'Ypres persévéraient chaque jour de plus en plus dans leur résolution de ne point ouvrir leurs portes à Louis de Male, qui s'y présentait suivi de mercenaires étrangers, et parfois ils sortaient de leurs remparts pour les repousser. Quelques Anglais qui n'avaient pas quitté la Flandre soutenaient les Gantois tour à tour victorieux et vaincus, et l'approche de l'hiver leur permettait d'espérer que les chevaliers du Brabant et du Limbourg ne tarderaient point à s'éloigner.
Louis de Male reconnut bientôt qu'il lui serait plus difficile de désarmer les tisserands de Gand et d'Ypres que ceux de Bruges; plus il se voyait près d'être abandonné par ses alliés à ses propres forces, plus il sentait le besoin de se réfugier de nouveau dans un système de fraudes et de déceptions pacifiques: tristes alternatives de guerres sanglantes et de négociations désastreuses qui semblent, pendant deux siècles, remplir toute l'histoire de la Flandre dans ses relations politiques, non-seulement avec les rois étrangers, mais même avec ses propres princes. Si les historiens du quatorzième siècle n'avaient soin d'observer combien était naïve et crédule la bonne foi des communes flamandes toutes les fois qu'on leur offrait des conditions avantageuses pour leur industrie et leurs libertés, nous ne comprendrions point un aveuglement aussi étrange, une confiance si funeste dans ce qui était évidemment une ruse et un mensonge. Louis de Male affectait un changement complet dans ses relations privées et dans ses alliances publiques. Il déclarait hautement qu'il se proposait de se séparer de Philippe de Valois et de reconquérir les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune qui avaient été injustement enlevées à la Flandre: il voulait, disait-il, se réconcilier avec Edouard III en l'acceptant pour médiateur dans toutes ses discordes avec les communes insurgées. Le comte de Lodi, qui était comme lui issu de Gui de Dampierre, mais qui s'était du moins constamment montré fidèle à la cause de la Flandre, se chargea avec joie de porter ce message aux comtes de Lancastre et de Suffolk qui se trouvaient à Boulogne pour y traiter de la paix avec Philippe de Valois, et peu de jours après le roi d'Angleterre adressa à ses ambassadeurs de nouveaux pouvoirs «pour transiger et s'accorder avec les députés de ses fidèles sujets de Flandre et le comte de Flandre lui-même sur tous les débats et différends qui pouvaient exister entre eux, et pour conclure la paix définitive et tous traités de ligue, de confédération et d'amitié perpétuelle.» Le comte de Lancastre, qui avait été nommé dans les derniers jours d'octobre son lieutenant «ès parties de Calais et de Flandre et en son royaume de France,» conduisit activement ces négociations; dans la trêve conclue entre les rois de France et d'Angleterre, le 17 novembre 1348, il plaçait déjà les Flamands au nombre des alliés d'Edouard III, et désignait le _rewaert_ de Flandre avec le capitaine de Calais comme gardiens des trêves en Flandre et en Picardie. Les conditions proposées par Henri de Flandre et Sohier d'Enghien, comme députés de Louis de Male, et par Jacques Metteneye, comme représentant de la commune de Bruges, furent approuvées par le comte de Lancastre, et le 10 décembre Edouard III les ratifia. Elles portaient que le comte pardonnait aux bourgeois de Gand, de Bruges et d'Ypres, et confirmait leurs franchises; qu'il exécuterait tous les traités conclus entre le roi d'Angleterre et les communes flamandes, et qu'il obligerait les chevaliers qui l'avaient accompagné en France à adhérer aux engagements que les communes flamandes avaient pris vis-à-vis du roi d'Angleterre.
Il ne restait plus qu'à recevoir la ratification du comte de Flandre, et ce fut dans ce but que Louis de Male se rendit à Dunkerque où il jura, le 13 décembre, en présence des comtes de Lancastre et de Suffolk et de l'évêque de Norwich, d'observer les conventions arrêtées avec le roi d'Angleterre. C'était également à Dunkerque que, moins de deux années auparavant, Louis de Male avait promis «de fiancer loyaument Ysabel d'Engleterre pour l'amour et le bien du pays de Flandres.»
Le traité de Dunkerque fut accueilli en Flandre avec une grande joie. Les bourgeois qui avaient cru pendant longtemps que les conventions conclues avec le roi d'Angleterre ne leur permettaient point de recevoir un prince intimement allié à Philippe de Valois, n'osaient plus le repousser depuis que Edouard III lui-même interposait sa médiation en sa faveur. Ce fut ainsi qu'à Gand les habitants du bourg qui entourait le monastère de Saint-Pierre se soumirent à l'autorité de Louis de Male, et plusieurs hommes sages sortirent de la ville, croyant qu'au lieu de perpétuer les guerres civiles, il valait mieux profiter de la pacification de Dunkerque: la même opinion prévalut bientôt chez beaucoup de bourgeois qui chargèrent des députés d'aller en leur nom traiter de la paix avec le comte de Flandre: des otages lui avaient déjà été remis quand six cents membres du métier des tisserands, qui s'étaient assemblés sur la place du marché, protestèrent qu'ils ne se confieraient jamais dans les serments de Louis de Male et refusèrent d'approuver ces négociations: leur capitaine, Jean Van de Velde, était l'un des otages réclamés par le comte; mais il avait refusé d'obéir parce qu'il craignait qu'on ne le livrât au supplice, et déclarait que s'il devait mourir il ne voulait d'autre tombeau que la place du marché. Dans ces circonstances Louis de Male crut urgent de profiter des bonnes dispositions de la plus grande partie des bourgeois, et il ordonna à Louis Van de Walle et au sire de Steenhuyze d'entrer à Gand pour y attaquer les tisserands (13 janvier 1348, v. st.). Ceux-ci, décimés par les guerres et privés sans doute de l'appui des membres les plus considérables de leur métier, étaient trop faibles pour résister longtemps: les uns se noyèrent dans la Lys, les autres furent impitoyablement massacrés. Jean Van de Velde s'était réfugié dans la boutique d'un boulanger: on l'y découvrit et on l'en arracha aussitôt pour le traîner vers la place du marché qu'il avait lui-même désignée comme son tombeau. Avec lui périt l'ancien doyen des tisserands, Gérard Denys, qui expiait ainsi par sa mort la part qu'il avait prise à celle de Jacques d'Artevelde.
Ypres avait déjà ouvert ses portes, et le sire d'Halewyn s'y était aussitôt rendu avec des hommes d'armes pour en prendre possession au nom du comte: là comme à Gand, les tisserands succombèrent après avoir tenté un dernier effort. Sept de leurs chefs furent décapités sur la place publique, et ceux qui réussirent à se dérober aux mêmes supplices allèrent chercher dans d'autres villes de la Flandre un asile qu'ils ne devaient point y trouver.
Au milieu de ces longues guerres et de ces sanglantes divisions, la main de Dieu s'appesantit tout à coup sur les princes et sur les peuples pour leur rappeler, par d'effroyables désastres, tout ce que sa colère renferme de grandes leçons et de châtiments terribles. La peste noire avait paru en Europe: on racontait qu'elle avait commencé dans les régions éloignées du Cathay et des Indes; puis elle avait visité l'Egypte, l'Arménie et la Grèce; des navires l'avaient portée à Pise en 1348, et, bientôt après, elle avait franchi les Alpes pour s'arrêter à Avignon et à Montpellier: c'était de là que, prenant un immense essor, elle avait envahi rapidement l'Espagne, l'Allemagne, le Brabant, la Flandre, l'Angleterre, d'où elle s'était étendue jusqu'à l'Islande, enlevant dans plusieurs pays les deux tiers des populations. Ici, les maisons restaient sans habitants et tombaient en ruine; plus loin, les troupeaux erraient, privés de leurs pasteurs, dans les champs abandonnés sans culture: la désolation était générale. Un léger gonflement sous les aisselles était un signe fatal qui précédait à peine la mort de deux ou trois jours, et la violence de l'épidémie était si grande que, pour en être atteint, il suffisait d'apercevoir de loin un malade. Tous les liens de la famille, tous ceux de l'affection et de la reconnaissance étaient méconnus, et rien n'eût retracé les devoirs de l'humanité si le zèle courageux de quelques prêtres n'eût fait revivre, au milieu de ces scènes d'égoïsme et de douleur, les plus beaux exemples de la charité chrétienne.
En Flandre, la peste éclata d'abord au port de l'Ecluse; de là, elle se répandit dans tout le pays. A Tournay le son des cloches qui annonçaient de nombreuses funérailles révéla l'apparition du fléau, et les magistrats firent aussitôt publier une proclamation par laquelle ils conjuraient tous les bourgeois de mettre un terme aux désordres qui appelaient le courroux du ciel. Ils défendirent en même temps aux marchands d'ouvrir leurs boutiques le dimanche et ordonnèrent que dorénavant on n'attestât plus par serment le nom de Dieu ni celui des saints; ils prohibèrent aussi les jeux de hasard, et l'on se hâta de toutes parts de tailler les dés en grains de chapelet. Aucun repas de plus de dix convives ne pouvait avoir lieu, et l'on ne devait plus à l'avenir porter le deuil pour personne, pas même pour un père, un fils ou un mari. Les magistrats avaient également décidé qu'on inhumerait immédiatement les corps des pestiférés, et que des fosses creusées à une profondeur de six pieds seraient sans cesse prêtes à les recevoir. Deux nouveaux cimetières avaient été établis hors de la ville; mais les malades demandèrent comme une dernière consolation que si la mort les devait séparer de leurs enfants, il leur fût du moins permis d'aller rejoindre sous la pierre de la tombe leurs frères et leurs aïeux. Bien que l'épidémie se développât presque toujours dans les rues les plus étroites, et quoique l'usage du vin fût considéré comme l'un des moyens les plus efficaces pour se préserver de la peste, elle parut se jouer de tous les calculs de la prudence humaine en frappant les riches plutôt que les pauvres, et les hommes robustes plutôt que les enfants et les vieillards. L'abbé de Saint-Martin de Tournay, Gilles li Muisis, évalue à vingt-cinq mille le nombre de ceux qui périrent dans la seule cité de Tournay, et il n'est point douteux que les mêmes ravages n'aient attristé toutes les autres villes de Flandre.
Une terreur profonde s'était répandue dans le peuple, toutes les églises étaient remplies de familles désolées qui venaient y porter leurs prières. On avait renoncé aux fêtes, aux danses et aux chansons; les maisons, qui avaient été jusque-là l'asile des rixes et des désordres, s'étaient fermées, et il n'y avait personne qui n'eût juré de pardonner à ses ennemis toutes leurs injures. Ce fut alors que se forma la secte bizarre des flagellants. Elle avait pris naissance en Hongrie, de là elle s'était propagée dans l'Allemagne. Mais c'était surtout en Flandre et dans les contrées voisines que ces confréries avaient atteint la plus grande extension. Les flagellants prétendaient être guidés par la volonté divine, et racontaient qu'un ange était descendu du ciel sur l'autel de Saint-Pierre à Jérusalem devant le patriarche et tout le peuple, qui, prosternés à terre, saluèrent son éclatante apparition en chantant: _Kyrie eleïson_; c'était là, disaient-ils, qu'il avait déposé une table de pierre semblable à celles qu'avait jadis reçues Moïse, où le doigt de Dieu avait tracé une nouvelle loi, celle de l'expiation.
Si les confréries des flagellants croyaient, en présence des châtiments de Dieu, devoir recourir à une pénitence aussi publique que les vices qui l'avaient offensé, elles mêlaient à ce zèle religieux une exaltation mystique qui leur en exagérait le mérite en leur faisant croire que leur sang se mêlait à celui que Jésus-Christ avait répandu dans sa passion. Tous s'appelaient du nom de frère, distribuaient d'abondantes aumônes, observaient un silence rigoureux et s'abstenaient de coucher dans un lit; tous avaient juré de ne prendre part à aucune guerre, si ce n'est à celles auxquelles ils seraient tenus de se rendre pour obéir à leur légitime seigneur. Ils étaient vêtus de longues robes qui descendaient jusqu'aux pieds, et leurs capuces étaient marqués d'une croix rouge. Chaque jour, ils devaient se flageller trente-trois fois; ils s'agenouillaient cinq fois avant leur repas et récitaient à plusieurs reprises des prières.
Souvent ils parcouraient les campagnes en marchant la nuit à la clarté des flambeaux. Leurs chefs portaient le crucifix et tous ceux qui les suivaient entonnaient des litanies et des hymnes. On les voyait aussi parfois traverser les villes pour aller exécuter quelque vœu de pèlerinage. Des flagellants arrivés d'Allemagne avaient paru au mois de juin 1349 à Gand; le 15 août, d'autres flagellants venant de Bruges entrèrent à Tournay. Ils se rendirent aussitôt sur l'une des places de la ville, et là, saisissant leurs fouets armés d'aiguilles d'acier, ils accomplirent publiquement ce qu'ils nommaient eux-mêmes leur pénitence. Rangés en cercle autour de quelques moines appartenant aux ordres mendiants, ils se précipitaient le visage contre terre, les bras étendus en croix, et se relevaient trois fois pour se flageller. Les bourgeois de Tournay, qui n'avaient jamais assisté à un semblable spectacle, les accueillirent avec admiration. A Tournay comme à Bruges, les hommes les plus puissants et les plus nobles dames se soumirent à cette règle sévère, et les flagellants y eurent pour chefs deux chevaliers, nommés Jean de Léaucourt et Jacques de Maulde, et un chanoine de Saint-Nicolas des Prés.
Aux flagellants de Bruges succédèrent bientôt ceux de Gand, de l'Ecluse, de Damme, de Nieuport, d'Eecloo, de Cassel, de Deynze, de Dixmude, d'Audenarde, de Lille, de Maubeuge et de Bailleul, qui venaient successivement prier dans l'église de Notre-Dame de Tournay.
D'autres pèlerins se rendaient en grand nombre à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons où était déposé le corps de saint Sébastien, vénéré comme le patron des pestiférés. On vit même s'embarquer dans les ports de Flandre des flagellants de Hollande et de Zélande, qui traversaient la mer pour aller visiter l'église de Saint-Paul à Londres.
Tant que la peste exerça ses ravages, les flagellants conservèrent l'austérité de leur vie, les rigueurs de leur pénitence, et la ferveur d'une imagination si vivement émue qu'elle brisait le joug de l'obéissance et de l'orthodoxie; cependant à mesure que l'épidémie s'éteignit, leur zèle devint moins sincère, et les désordres du vieux monde reparurent au milieu et parfois même sous le voile des pieuses cérémonies qui devaient en être l'expiation.
Quelque repos avait succédé aux discordes politiques et au fléau des épidémies, quand on apprit en Flandre la mort du roi de France. Il laissait à son fils le soin de continuer la dynastie des Valois et de lutter contre le mécontentement des communes qu'il avait lui-même réussi à comprimer pendant toute sa vie.