Part 20
Le roi de France était le témoin des revers de son armée. Il demanda conseil à Jean de Hainaut sur ce qu'il fallait faire, et bien que celui-ci, jugeant la bataille perdue, l'engageât à se retirer, il résolut de s'élancer dans la mêlée afin de rétablir, s'il en était temps encore, les chances du combat. Il venait d'apercevoir, au sommet d'une colline, les bannières du comte d'Alençon et du comte de Flandre, qui avaient tourné la position occupée par les archers anglais et assaillaient impétueusement les hommes d'armes commandés par le prince de Galles. Le comte de Flandre se signalait surtout par son courage: il pressait de plus en plus vivement les Anglais, qui n'étaient plus protégés par leurs palissades. Un historien raconte même qu'il parvint un instant à s'emparer du prince de Galles, mais les comtes de Northampton et d'Arundel se précipitèrent aussitôt à son secours et le délivrèrent. La lutte était opiniâtre et le succès semblait douteux. Un chevalier nommé Thomas de Norwich courut prévenir Edouard III du péril qui menaçait son fils. «Messire Thomas, répliqua le roi d'Angleterre, retournez vers ceux qui vous ont envoyé, et dites-leur que je leur mande qu'ils laissent l'enfant gagner ses éperons.» Ces paroles ranimèrent le courage des Anglais, et comme Edouard III l'avait annoncé, l'honneur de la journée resta au prince de Galles.
Philippe de Valois avait vu s'abaisser les bannières des comtes de Flandre et d'Alençon sans avoir réussi à les rejoindre. Le désordre de la mêlée s'accroissait rapidement autour de lui. Des sergents, recrutés dans le pays de Cornouailles, pénétraient au milieu des chevaliers français avec de grands sabres dont ils frappaient tous ceux qui étaient renversés. Le coursier du roi de France fut percé de traits, mais Jean de Hainaut releva Philippe de Valois, et, l'ayant placé sur un autre cheval qu'il saisit par le frein, il l'emmena «comme par force» du champ de bataille, pour aller chercher un refuge au château de Broie.
Parmi les plus illustres chevaliers qui secondèrent le comte de Flandre dans son attaque, se trouvait le roi de Bohême. Il avait été en 1337 chargé de plusieurs missions importantes en faveur de Louis de Nevers. Devenu vieux et aveugle, il n'avait point hésité à soutenir, les armes à la main, cette cause qu'il avait déjà servie de ses conseils, et on le trouva le lendemain gisant au milieu de ses compagnons, tous les chevaux liés par le frein, celui du roi un peu plus avant, parce qu'il avait voulu être le premier «à férir un coup d'épée, voire trois, voire quatre.»
Près de là, on retrouva aussi le corps sanglant du comte de Flandre. Sa mort avait été le signal de la défaite des Français, dans cette triste journée où ils perdirent quatre-vingts bannerets, douze cents chevaliers et trente mille sergents, et bien qu'il eût pénétré plus avant que personne au milieu des Anglais, on racontait que, loin d'avoir succombé sous leurs coups, il avait été la victime d'une trahison.
Le comte de Flandre et le roi de Bohême descendaient tous les deux de Marguerite de Constantinople: le premier, par Gui de Dampierre; le second, par Baudouin d'Avesnes. Oubliant les démêlés qui avaient divisé leurs aïeux sous le règne de Philippe-Auguste, ils ne s'étaient réunis sous Philippe de Valois que pour partager les mêmes malheurs et le même trépas.
LIVRE TREIZIÈME.
1346-1383.
Louis de Male.--Continuation des guerres. Mouvements des communes en France et en Flandre. Bataille de Roosebeke.
Tandis que le roi d'Angleterre poursuivait sa marche triomphante vers Calais, Philippe de Valois, prêt à se rendre à Paris pour assembler une nouvelle armée, recevait précipitamment à Amiens l'hommage du jeune comte de Flandre. Louis de Male n'avait pas seize ans: il était fort beau, disent les historiens, et avait été armé chevalier à la bataille de Crécy; quelques chroniques ajoutent qu'il y avait été blessé en combattant vaillamment près de son père.
Les milices flamandes n'avaient point quitté l'Artois. Elles assiégeaient depuis trois semaines la ville de Béthune que défendaient Geoffroi de Charny et Eustache de Ribeaumont, lorsque le bruit se répandit que les Anglais vaincus fuyaient devant les Français; elles levèrent aussitôt le siége de Béthune afin de protéger la retraite d'Edouard III, mais elles ne tardèrent point à apprendre que le roi d'Angleterre n'avait plus d'ennemis à redouter, et, dans les derniers jours d'octobre, elles rentrèrent dans leurs foyers, après avoir brûlé Térouane.
Dès qu'une fausse rumeur avait porté à Gand la nouvelle de la défaite d'Edouard III, les magistrats s'étaient hâtés de faire publier une ordonnance pour inviter tous les bourgeois, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, à se diriger immédiatement vers l'Artois. Si cette prise d'armes devint inutile, le zèle généreux qu'avaient montré les communes flamandes pour rester fidèles à leurs promesses mérita du moins la reconnaissance du roi d'Angleterre; il quitta pendant quelques jours le siége de Calais et vint lui-même les remercier de leurs bonnes intentions. Le 17 octobre, il se trouvait à Ypres avec la reine Philippine qui y rencontra sa sœur Marguerite, épouse de l'empereur Louis de Bavière, devenue depuis peu l'héritière du comté de Hainaut. De là Edouard III se rendit à Gand, et, pendant toute la durée de son séjour en Flandre, il eut de fréquentes entrevues avec les échevins des bonnes villes: ils protestèrent unanimement de leur désir d'observer les alliances qui avaient été conclues autrefois, et peu de jours après le roi d'Angleterre et les deux princesses poursuivirent leur voyage vers Ath, où les députés de la Flandre, du Brabant et du Hainaut renouvelèrent solennellement leur serment de maintenir la confédération fondée par Jacques d'Artevelde.
Cependant les communes flamandes continuaient à concilier le respect dû aux traités et celui qu'elles n'avaient cessé de conserver pour les droits héréditaires de leurs princes. Louis de Male leur avait fait connaître son avénement, et immédiatement après l'assemblée d'Ath s'ouvrirent à Halewyn des conférences où l'on discuta les conditions auxquelles pourrait avoir lieu sa rentrée en Flandre. Il paraît que Louis de Male accepta sans hésitation toutes celles qui lui furent proposées, car dès le 7 novembre, il arriva à Courtray d'où il se rendit successivement à Ypres, à Bruges et à Gand. Les chevaliers qui avaient accompagné son père dans son long exil (parmi ceux-ci il faut nommer Roland de Poucke et Louis Van de Walle) étaient revenus en Flandre avec lui, et loin d'écouter les conseils de l'expérience et les graves enseignements de l'histoire, il ne suivait que l'avis des flatteurs qui l'excitaient chaque jour à renverser l'influence légitime des communes au moment même où elles l'accueillaient avec honneur. A cette pensée se liait intimement, dans l'esprit de Louis de Male, celle de séparer la Flandre de l'Angleterre pour y rétablir la suzeraineté de Philippe de Valois, dont la protection lui était assurée. Il ne cachait point ses espérances à cet égard, et engageait publiquement les échevins des bonnes villes à se réconcilier avec le roi de France.
Le dissentiment qui existait entre le comte et les communes se manifesta à l'occasion d'un double projet de mariage. Les négociations qui avaient été entamées, lors de la surprise de Termonde, entre le comte de Flandre et le duc de Brabant, n'avaient point été abandonnées. Au mois de novembre 1345, Philippe d'Arbois, doyen de Bruges et Josse de Hemsrode avaient été chargés de les renouer; et peu après, le 3 février, ils avaient scellé à Binche une convention qui portait que Louis de Male épouserait Marguerite de Brabant, et renoncerait, en faveur de ce mariage, à toutes ses prétentions sur la ville de Malines. Si la guerre avait fait suspendre la conclusion de ce projet, Louis de Male n'y avait du moins pas renoncé; d'un autre côté, les communes flamandes avaient conçu l'espoir de voir l'héritier des comtes de Flandre s'unir à l'une des filles d'Edouard III; à leurs yeux, cette alliance devait affirmer à jamais les relations commerciales qu'elles entretenaient avec l'Angleterre, et quelle que fût l'opposition du comte qui déclarait qu'il n'épouserait jamais la fille de celui qui avait tué son père, elles insistaient vivement pour que ce mariage eût lieu. Des ambassadeurs anglais (c'étaient les comtes de Northampton et d'Arundel et le sire de Cobham) arrivèrent en Flandre pour en régler les conditions avec leurs députés, et elles avaient, de concert avec Edouard III, désigné le marquis de Juliers, beau-frère du roi d'Angleterre, pour gouverneur de leur jeune prince, qu'elles faisaient garder avec le plus grand soin, de peur qu'il n'allât rejoindre le roi de France. Cependant Louis de Male supportait impatiemment ce que Froissart nomme «sa prison courtoise:» il feignit de céder aux prières des communes, et consentit à se rendre le 14 mars à Bergues, à l'abbaye de Saint-Winoc, où le roi et la reine d'Angleterre se trouvaient déjà avec leur fille Isabelle. Les échevins des villes de Flandre s'y étaient également réunis avec toute la pompe qui convenait à l'éclat de cette cérémonie. Dès qu'Edouard aperçut le jeune comte de Flandre, il le prit doucement par la main, l'assurant dans les termes les plus affectueux qu'il était tout à fait étranger à la mort de son père. Louis de Male parut satisfait de ces protestations, et ce fut une grande joie pour les magistrats de Flandre de le voir jurer au pied des autels qu'il épouserait une princesse anglaise. Edouard III, s'associant à leurs sentiments, promit de fonder un hôpital pour les pauvres et une église avec une chartreuse destinée à treize religieux dans l'île de Cadzand, où avait eu lieu le combat du 9 novembre 1337, afin que le souvenir de toutes les discordes qui avaient existé entre les deux peuples fût complètement effacé.
Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis les fiançailles de Bergues; les communes flamandes s'applaudissaient de ce que leur jeune comte s'était montré si docile à leurs vœux, et dans leur enthousiasme, elles l'exhortaient déjà à rompre tous les liens qui l'unissaient au roi de France en rendant solennellement hommage au roi d'Angleterre. Le 27 mars, c'est-à-dire quinze jours environ avant l'époque fixée pour son mariage avec la fille d'Edouard III, des ambassadeurs anglais l'avaient invité à prendre le commandement de l'armée flamande qui se préparait à rentrer en Artois pour combattre le roi de France. Leurs instances hâtèrent sa détermination, et dès le lendemain, prétextant une partie de chasse dans son domaine de Male, il frappa son cheval de l'éperon, aussitôt que ses veneurs eurent lancé le faucon à la poursuite des oiseaux, et ne s'arrêta que lorsqu'il fut parvenu, avec Roland de Poucke et Louis Van de Walle, aux portes de Lille.
Le roi d'Angleterre fut vivement offensé de cette violation des serments les plus solennels. Isabelle d'Angleterre se montrait surtout affligée: triste victime, trahie le lendemain de ses fiançailles, elle ne pensait pas qu'il suffît à Louis de Male de fuir en France pour être dégagé de sa promesse. Elle disait qu'elle était bien réellement comtesse de Flandre et continuait à en porter les armes sur sa robe.
Les communes de Flandre protestaient également contre un parjure dont elles n'étaient point complices. Avant que Louis de Male fût arrivé à la cour de Philippe de Valois, leurs milices prirent les armes et se dirigèrent vers Saint-Omer. Mais elles furent repoussées aux bords de l'Aa par les hommes d'armes de Morel de Fiennes et de Gui de Nesle. On attribua depuis ce revers à la trahison d'un chevalier français nommé Oudart de Renty qui, après s'être présenté aux Flamands comme un transfuge et avoir pris part à leur expédition, ne tarda point à rentrer en France pour combattre sous les bannières de Philippe de Valois. Les Flamands s'étaient repliés vers leurs frontières. Edouard III leur avait promis de leur annoncer plus tard le moment où il réclamerait le concours de leurs nombreuses milices.
Le roi de France était arrivé à Arras dans les premiers jours de mai 1347, suivi de trente-cinq mille chevaux et de cent mille hommes de pied: il espérait que cette grande armée assurerait la destruction de tous ses ennemis. Cependant, craignant un mouvement offensif des communes flamandes, qui pouvaient plus aisément secourir Edouard III sous les murs de Calais qu'au bourg de Poissy ou sur les bords de la Somme, il avait résolu de tenter un dernier effort pour obtenir leur neutralité. Le 13 mai, l'évêque de Tusculum, exécutant une bulle de Clément VI, publia solennellement, dans l'église de Notre-Dame de Tournay, en présence de l'évêque et de tout le clergé, la sentence pontificale qui frappait la Flandre d'interdit. Un complot avait été organisé à Gand, afin de profiter des premiers moments de la stupeur publique pour y rétablir l'autorité du comte, mais il fut découvert, grâce au zèle des magistrats. Il ne restait au roi de France qu'à négocier avec les communes flamandes. Les propositions qu'il leur adressa par ses ambassadeurs étaient si brillantes qu'il semblait qu'elles ne pussent être rejetées. Il voulait non-seulement, disait-il, oublier toutes les violations des traités conclus entre la France et la Flandre, mais il leur offrait aussi de faire lever l'interdit et de fournir aux Flamands, pendant six années consécutives, au prix de quatre sous, la mesure de blé, qui à cette époque en valait douze; il promettait de faire porter dans leur pays toutes les laines de France, et de leur reconnaître le droit de fixer à la fois le prix auquel ils les achèteraient et celui auquel ils jugeraient convenable de vendre leurs draps, qui devaient être les seuls que l'on pût présenter aux marchés de France; Philippe de Valois ajoutait qu'il leur restituerait les villes de Lille, de Douay et de Béthune avec leurs châtellenies, qu'il les défendrait en même temps contre tous leurs ennemis, et qu'il donnerait des biens et une position avantageuse aux jeunes gens les moins riches qui étaient robustes et courageux. Des sommes considérables auraient été remises aux Flamands pour garantir l'exécution de ces promesses. Les communes de Flandre avaient été trop souvent trompées par les discours fallacieux de Philippe de Valois pour ajouter foi aux bienfaits dont il leur étalait complaisamment le pompeux tableau, et elles répondirent unanimement qu'il n'était rien qui pût les engager à ne pas rester fidèles à leurs serments vis-à-vis d'Edouard III.
Dès que Philippe de Valois apprend l'altier refus des communes flamandes, il ordonne à ses chevaucheurs d'aller livrer aux flammes Arleux, Hazebrouck et d'autres villes situées au sud et au nord de la Lys. Ces dévastations révèlent à la Flandre le péril qui la menace et rappellent toutes les communes sous leurs bannières. Tandis que les bourgeois de Bruges se dirigent vers Bergues et vers Bourbourg, les milices de Gand, commandées par le _rewaert_ Sohier de Courtray, se sont hâtées d'accourir à Cassel, où elles établissent de nouveaux retranchements, garnis de tours et de barbacanes. Cassel est l'une des portes de Flandre: l'autre est à Courtray. C'est vers Cassel que se dirige le 8 juin une armée de quarante mille hommes, sous les ordres du duc de Normandie, fils aîné du roi. Les Français semblent résolus à ne reculer devant aucun sacrifice pour réussir dans leur tentative, puisque leur victoire doit préparer la délivrance de la garnison de Calais. Un premier assaut est repoussé, mais ils en tentent immédiatement un second; cette fois il dure pendant deux jours, et les Français ne se retirent que pour recommencer de nouveau le combat le lendemain. Quoi qu'il en soit, les défenseurs de Cassel résistent à toutes les attaques: tantôt ils renversent les assaillants en les perçant de leurs piques, tantôt ils précipitent sur eux des troncs d'arbres, suspendus par des chaînes à leurs remparts. Lorsque les Français se retirèrent, ils emmenaient avec eux deux cent quatre-vingt chariots chargés de leurs morts et de leurs blessés. Les assiégés, qui, d'après le témoignage assez douteux de Robert d'Avesbury, n'avaient point perdu un seul homme, les poursuivirent jusqu'aux portes de Saint-Omer.
Une autre armée française, qui, selon le récit toujours hyperbolique de nos chroniqueurs, comptait soixante et dix mille combattants, fut chargée de venger cet échec. Ayant pour chefs Jacques de Bourbon, le duc d'Athènes et le sire de Saint-Venant qu'avaient rejoint Charles d'Espagne, les sires de Montmorency et de Beaujeu et beaucoup d'autres chevaliers accourus de Lille et de Saint-Omer, elle devait, en se portant rapidement de Béthune vers Ypres, tourner la position des milices communales, et envahir la Flandre abandonnée sans défense. Toute la contrée qu'elle traversa fut dévastée, et la capitulation de Merville et d'Estaire lui livra le passage de la Lys. De là, continuant sa marche, elle s'avançait vers Messines et vers Bailleul par des chemins bordés de larges fossés, lorsque tout à coup on entendit retentir le tocsin dans tous les villages. Les laboureurs saisissaient leurs épieux et leurs faux, tandis que le sire d'Hautekerke, qui commandait à Ypres, se hâtait de faire prendre les armes à tous les bourgeois pour partager leurs périls. Le sire d'Hautekerke, repoussé d'abord par les Français, leur disputait pas à pas le sol de la Flandre, et bientôt, grâce aux difficultés d'un terrain argileux et humide où les chariots et les chevaux de l'armée française s'enfonçaient profondément, il la réduisit à une seconde retraite non moins désastreuse que celle de Cassel.
Le siége de Calais durait encore. Cette ville, qu'un comte de Boulogne allié aux Anglais avait fortifiée au treizième siècle en l'entourant d'un rempart et d'un fossé et en y faisant construire un château, n'avait jamais été plus importante pour la France. Le courage de sa garnison, commandée par Jean de Vienne, et le dévouement de ses habitants à la cause française, paraissaient devoir permettre à Philippe de Valois de venger, sur les rivages de cette mer qui baigne l'Angleterre, l'injure qui avait été faite à son honneur au milieu de son propre royaume.
Philippe de Valois s'était avancé jusqu'à Hesdin pour profiter de l'une ou de l'autre des expéditions dirigées contre la Flandre en attaquant l'armée du roi d'Angleterre dès que celle des communes flamandes aurait été détruite. La funeste issue du siége de Cassel et la malheureuse retraite de Jacques de Bourbon avaient trompé tous ses projets, et il passa un mois dans son camp, inquiet et plein d'incertitude.
Ce fut pendant ce repos si fatal à ses intérêts, au moment où les braves habitants de Calais expiraient de faim et de misère, qu'on célébra le 1er juillet, à Tervueren, les fiançailles de Marguerite de Brabant et de Louis de Male. Le chancelier de France, Guillaume Flotte, avait remis au duc Jean III une charte par laquelle le roi, considérant que ce mariage était fait à sa demande afin de maintenir la paix et la tranquillité du royaume, promettait de donner à Louis de Male une somme de dix mille livres parisis et cinq mille livres de rentes en terres, dont une partie provenait de la confiscation de la dot de Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort. Peu de jours après, le fils aîné du duc de Brabant épousa à Vincennes une petite-fille de Philippe de Valois, afin qu'aucun doute ne pût plus subsister sur la confédération du roi de France avec le duc de Brabant et le comte de Flandre.
Cependant la position des défenseurs de Calais devenait d'heure en heure plus précaire, et, dans les derniers jours de juin, on intercepta une lettre où Jean de Vienne écrivait à Philippe de Valois qu'après avoir mangé les chevaux et les chiens, il ne leur restait qu'à se dévorer les uns les autres, mais qu'ils étaient résolus à chercher la mort sous les coups des Anglais.
Philippe de Valois, cédant aux reproches qui s'élevaient autour de lui, s'avança jusqu'à Sandgate le 27 juillet. Tout semblait annoncer une lutte prochaine, et les deux armées se trouvaient à peine éloignées d'une demi-lieue l'une de l'autre, quand le roi de France apprit que les milices communales de Flandre avaient quitté Bergues et Bourbourg, et qu'elles accouraient au nombre de soixante mille hommes, sous les ordres du marquis de Juliers, pour seconder le roi d'Angleterre et venger la part que les marins de Calais avaient prise quarante-trois années auparavant à la bataille de Zierikzee. Peut-être n'était-ce qu'un motif de plus pour hâter l'heure du combat; mais le roi de France craignait qu'après un assaut aussi malheureux que celui de Cassel, il ne fût exposé à être attaqué simultanément par les Flamands et par les Anglais. Son effroi s'accrut lorsqu'on lui annonça le 1er août que l'avant-garde de l'armée flamande, composée de dix-sept mille hommes, avait rejoint dans la soirée de la veille les troupes d'Edouard III; et, par une résolution qui devait le couvrir de plus de honte que la défaite de Crécy, il se retira précipitamment pendant la nuit du 1er au 2 août, abandonnant tous ses bagages et ayant à peine eu le temps de brûler ses tentes.
La fuite du roi de France entraîna immédiatement la reddition de Calais. Autant les courageux défenseurs de cette ville s'étaient réjouis en voyant paraître les bannières fleurdelisées sur les hauteurs de Sandgate, autant ils s'affligèrent d'apprendre que Philippe de Valois s'était éloigné sans combattre. Il ne leur restait plus aucun moyen de défense, aucun espoir de secours; le roi Edouard était d'ailleurs si irrité d'avoir été retenu onze mois au siége de Calais, qu'il avait formé le dessein d'en exterminer toute la population. Cependant, grâce aux instances de Gauthier de Mauny, il se contenta d'exiger que six des plus notables bourgeois de Calais vinssent se livrer à lui, nu tête et nu pieds, la hart au cou, les clefs de la ville dans leurs mains, pour qu'il en fît sa volonté. L'un d'eux fut Eustache de Saint-Pierre, dont le généreux dévouement a inspiré à Froissart l'une de ses plus belles pages. Calais était une ville flamande. Eustache de Saint-Pierre nous rappelle ces bourgeois de nos communes dont l'héroïsme s'alliait à une si noble simplicité. Quelle que soit la bannière sous laquelle ils aient combattu, on retrouve toujours dans leur courage des caractères communs qui les rapprochent et révèlent la même patrie.
L'armée flamande s'était jointe aux hommes d'armes anglais pour envahir l'Artois. La première expédition fut dirigée vers Fauquemberghe, d'où Philippe de Valois s'éloigna à leur approche. Un autre corps flamand s'était avancé jusqu'aux portes d'Aire; enfin, dans les premiers jours de septembre, toutes les milices communales se replièrent vers Cassel: le roi de France avait déjà licencié son armée.