Part 19
Edouard III quitta, le 3 juillet, le port de Sandwich, suivi de cent trente navires, et le surlendemain il entrait dans le Zwyn. Le 7 juillet, Jacques d'Artevelde arriva à l'Ecluse pour le féliciter sur sa venue et le conduire à Gand. Cependant les partisans du comte enfermés à Termonde ne faisaient point de progrès, et Jacques d'Artevelde apaisa si complètement les craintes du roi d'Angleterre, que celui-ci jugea inutile de poursuivre son voyage jusqu'à Grand. Il demanda seulement que les députés des bonnes villes se rendissent près de lui à l'Ecluse, et dès le 11 juillet ils obtempérèrent à son désir. Nous remarquons Thomas de Vaernewyck, Jean Uutenhove, Liévin de Waes, parmi les députés de Gand; Jean de Cockelaere, Jean d'Harlebeke, Gilles Hooft, parmi ceux de Bruges.
Si nous acceptions le récit de Froissart et de Villani, nous placerions à l'Ecluse cette célèbre conférence où Jacques d'Artevelde, en voulant élever le prince de Galles au comté de Flandre, se sépara de ses amis et prépara la révolution qui devait le perdre. Mais tous les documents officiels s'accordent à le démentir: il n'est fait mention de ces négociations ni dans la lettre qu'Edouard III adressa vers cette époque à tous les vicomtes d'Angleterre, ni dans les comptes des bonnes villes de Flandre. On s'occupa, il est vrai, de Louis de Nevers, de ses intrigues, de ses complots: c'était la grande question du moment, celle qui agitait toutes les communes et qui avait amené Edouard III à l'Ecluse. Peut-être quelques bourgeois, instruits que le comte se proposait de marier son fils à une princesse de Brabant, insistèrent-ils aussi dès ce moment pour que l'on reprît l'ancien projet de lui faire épouser plutôt une fille d'Edouard III. Hors de ces données positives, de ces conjectures probables, il n'y a de place que pour les calomnies des _Leliaerts_ qui, prêts à tenter un dernier effort contre Jacques d'Artevelde, cherchaient à lui aliéner les sympathies du peuple en ne cessant d'accuser son ambition. Ils redoutaient son influence plus que son autorité et voulaient le désarmer avant de le combattre. Cinq siècles se sont écoulés: il est temps que, dégagée des rumeurs des factions et des mensonges de l'envie, l'histoire redevienne impartiale et juste.
Les communes de Flandre, loin de songer à reconnaître pour comte le prince de Galles, avaient seulement déclaré que l'absence et l'hostilité de Louis de Nevers rendaient nécessaire de créer de nouveau un _rewaert_, c'est-à-dire un dictateur investi de la puissance suprême; après plusieurs entrevues avec Edouard à l'Ecluse, et une assemblée tenue à Bruges, le 16 juillet, leur élection unanime désigna Sohier de Courtray, héritier d'un nom illustre et uni étroitement par les liens du sang à Jacques d'Artevelde. Son premier soin fut de se rendre à Alost pour s'opposer aux entreprises des _Leliaerts_, commandés par Florent de Brugdam, tandis que les milices communales des bonnes villes de Flandre, soutenues par Jean de Mautravers et une troupe d'archers anglais qui avaient débarqué à l'Ecluse, se préparaient à former le siége de Termonde.
Grâce à ces mesures, Edouard III put se féliciter de s'être assuré l'alliance de la Flandre plus fermement que jamais. Ne jugeant pas nécessaire de s'arrêter plus longtemps à l'Ecluse, il donna à sa flotte l'ordre d'appareiller le 24 juillet, soit vers les côtes de Bretagne, où le comte de Montfort et ses partisans, harcelés de toutes parts par les garnisons françaises, réclamaient instamment son appui; soit vers celles de la Gascogne, où le comte de Lancastre venait d'aborder. Mais ce projet ne devait point s'exécuter: à peine était-il sorti du havre de l'Ecluse, qu'une horrible tempête s'éleva, et, après deux jours de périls, le roi d'Angleterre fut jeté, le 26 juillet, sur les rivages de son royaume. Les nouvelles qu'il ne tarda point à y recevoir de Flandre l'obligèrent à modifier complètement ses projets.
Le 22 juillet, une dernière conférence avait eu lieu entre Edouard III et les députés des communes. Il n'est point douteux que Jacques d'Artevelde y ait assisté, et le même jour il s'arrêta à Bruges pour annoncer au peuple les mesures qui avaient été prises pour maintenir la paix; le lendemain, il arrive à Ypres pour y remplir la même mission, et l'enthousiasme avec lequel sont accueillies ses paroles est une nouvelle preuve de l'affection que lui conservent les bourgeois. Cependant lorsqu'il rentre à Gand, le dimanche 24 juillet, il aperçoit sur son passage quelques hommes aux traits sinistres qui semblent le menacer, et vers le soir il entend tout à coup résonner des clameurs furieuses autour de sa demeure: c'est en vain que ses valets se hâtent de fermer les portes; les cris redoublent: Artevelde a reconnu la voix de ses ennemis, car les uns l'accusent de vouloir faire piller Gand par les Anglais, les autres répètent qu'il a profité de son autorité pour rassembler d'immenses richesses et que déjà il a envoyé son trésor à Londres. Cependant il n'hésite pas et paraît à une fenêtre: «Seigneurs, leur dit-il, tel que je suis vous m'avez fait, et me jurâtes jadis que contre tous hommes vous me défendriez et garderiez: et maintenant vous me voulez occire et sans raison. Faire le pouvez, si vous voulez, car je ne suis qu'un seul homme contre vous tous, à point de défense. Avisez, pour Dieu, et retournez au temps passé. Si considérez les grâces et les grands courtoisies que jadis vous ai faites. Vous me voulez rendre petit guerdon des grands biens que au temps passé je vous ai faits. Ne savez-vous comment toute marchandise estoit périe en ce pays? Je la vous recouvrai. En après, je vous ai gouvernés en si grand'paix que tous avez eu, du temps de mon gouvernement, toutes choses à volonté, blés, laines, avoir et toutes marchandises dont vous êtes recouvrés et en bon point.» L'éloquence de Jacques d'Artevelde, la justice de sa défense, le souvenir de ses services, ne purent le sauver. Les hommes qui le menaçaient étaient bien résolus à ne point l'écouter. Les querelles politiques n'étaient pour eux qu'un prétexte, et leurs haines personnelles étaient impatientes de frapper le capitaine de Saint-Jean. On remarquait parmi eux un bourgeois, nommé Jean Panneberch, qui était excité par des rancunes semblables à celles qui avaient naguère fait naître le complot de Jean de Steenbeke, et avec lui ses parents Gauthier de Mey, Jean van Meerlaer, Jean Pauwels, Paul et Simon de Westhuc. De ceux qui les suivaient, les uns étaient les débris du parti des foulons, qui aspiraient à venger Jean Bake; les autres, les membres des petits métiers, des tuiliers, des corroyeurs, factieux vulgaires qui avaient été soudoyés par le duc de Brabant et le comte de Flandre.
Jacques d'Artevelde comprit qu'il était inutile de chercher plus longtemps à se justifier; cédant aux prières de ses serviteurs, qui lui exposaient que toutes les portes allaient être brisées, il se retirait dans la cour de sa maison pour gagner une église voisine et y trouver un asile au pied des autels, quand ses ennemis, triomphant dans leurs efforts, se précipitèrent vers lui en poussant des cris de mort. Un savetier les précédait, et tel fut l'instrument du complot détestable qui termina prématurément une vie à laquelle étaient attachées la grandeur et la gloire de la Flandre.
Les ennemis de Jacques d'Artevelde (les principaux étaient Gérard Denys et Simon Parys) dominèrent pendant quelques jours; mais bientôt l'indignation publique s'éleva contre les auteurs du crime, et les députés des communes flamandes traversèrent la mer pour se rendre à Westminster, près d'Edouard III. «Là s'excusèrent-ils de la mort d'Artevelde, dit Froissart, et jurèrent solennellement que nulle chose n'en savoient, et s'ils l'eussent sçu, défendu et gardé l'eussent à leur pouvoir, mais estoient de la mort de lui durement courroucés et désolés, et le plaignoient et regrettoient grandement; car ils reconnaissoient bien qu'il leur avoit esté moult propice et nécessaire à tous leurs besoins, et avoit régi et gouverné le pays de Flandre bellement et sagement.....» La mort de Jacques d'Artevelde avait été toutefois un événement d'une si haute importance, qu'Edouard III remit à l'année suivante l'expédition qu'il était prêt à conduire en France.
Déjà les magistrats de Grand avaient ordonné une enquête sur ce qui avait eu lieu. Les coupables, fidèles à l'usage du _wehrgeld_, qui s'était maintenu dans les lois et dans les mœurs, offrirent aussitôt le prix de l'homicide, mais ils furent de plus condamnés à une expiation solennelle. En 1375, malgré trente années d'émeutes, malgré la restauration de Louis de Male, la sentence des magistrats continuait à être exécutée et une lampe expiatoire brûlait encore dans le cloître de Notre-Dame de la Biloke, où les bourgeois de Gand s'étaient réunis la première fois autour de Jacques d'Artevelde.
La puissance de Jacques d'Artevelde a duré moins de dix années, et cependant elle semble remplir dans nos souvenirs toute l'histoire du moyen-âge: c'est que son génie a remué plus d'idées, excité plus d'espérances, conçu plus de profonds desseins, que les hommes qui l'ont précédé pendant plusieurs siècles. Après avoir osé rêver la réconciliation de l'Europe par la paix et l'industrie, après avoir réussi à unir dans une même fédération toutes les provinces voisines de la Flandre, il meurt frappé par les armes qu'il voulait briser, par les haines envieuses et jalouses qu'il avait voulu étouffer. Si Jacques d'Artevelde avait vécu quelques années de plus, s'il avait pu, par ses conseils, rétablir sur une base nationale l'autorité du jeune prince qui était né à Male, quelle n'eût pas été son influence dans le vaste mouvement qui éclata sous le roi Jean? N'y avait-il point déjà un remarquable symptôme d'une union pacifique et industrielle dans la manifestation de ces communes sympathies pour les traditions du règne de Louis IX?
L'Angleterre du moins conserva quelques vestiges des liens qui existèrent entre l'un de ses princes et «le sage bourgeois de Gand.» Edouard III, en devenant son allié, avait soumis sa grandeur et sa renommée à l'autorité de sa prudence; c'est à l'époque de Jacques d'Artevelde qu'appartient la fondation du régime constitutionnel tel qu'il existe encore aujourd'hui en Angleterre, avec la triple direction du gouvernement par le roi, les pairs et les communes.
A peine les Gantois avaient-ils appris que Louis de Nevers, s'applaudissant du succès de la plus odieuse trahison, envoyait ses chevaliers occuper Hulst et Axel, qu'ils coururent aux armes pour les repousser. Axel, où s'étaient enfermés le sire de Brugdam et François Vilain, fut aussitôt enlevé d'assaut, et Hulst partagea le même sort. Les milices de Gand, soutenues par celles de Bruges et d'Ypres, résolurent de poursuivre leur expédition vers Termonde. Leur nombre et leur courage, l'enthousiasme qui les animait, leur ardeur à venger la mort de Jacques d'Artevelde sur les hommes qu'elles accusaient de l'avoir préparée, rendaient leur puissance irrésistible. Le comte de Flandre se hâta de fuir en France, tandis que le duc de Brabant accourait au camp des communes flamandes pour renouveler ses serments d'alliance et interposer sa médiation en faveur des chevaliers qui n'avaient pu s'éloigner. Termonde entra dans l'alliance des communes et ne conserva ses remparts qu'en s'engageant à laisser ouvertes du côté de Gand trois brèches de quarante pieds.
Louis de Nevers, plus irrité que jamais, s'efforçait d'exciter de sa retraite quelque autre complot. Les haines publiques et les haines privées qui avaient frappé Jacques d'Artevelde armèrent des meurtriers contre Simon de Mirabel, qui avait été élu _rewaert_ en 1340, et, le 9 mai 1346, il tomba victime d'une nouvelle trahison. Cependant l'indignation populaire n'en devint que plus vive, et, le 24 juin, les députés de toutes les villes de Flandre réunis à Gand déclarèrent qu'ils seraient toujours fidèles au roi Edouard III. Une année ne s'était pas écoulée depuis la mort de Jacques d'Artevelde.
Tandis que la paix renaissait en Flandre, Edouard III pressait en Angleterre les préparatifs d'un vaste armement, afin d'atteindre le but qu'il se proposait depuis plusieurs années; et, dans les premiers jours du mois de juillet 1346, seize cents navires, que montaient trente mille hommes, quittèrent l'île de Wight: cette flotte portait Edouard III en France. Le prince de Galles, les comtes d'Arundel, de Suffolk, de Warwick, d'Herefort, de Northampton, d'Oxford, d'Huntingdon l'accompagnaient, ainsi qu'un grand nombre de braves chevaliers, parmi lesquels on remarquait Wulfart de Ghistelles. Godefroi d'Harcourt avait pris au conseil du roi d'Angleterre la place de Robert d'Artois, et ce fut par son avis que le pilote reçut du roi lui-même l'ordre de cingler vers la Normandie.
Edouard III aborda près de la Hogue, lieu toujours néfaste pour la France dans ses luttes avec l'Angleterre, et sa première parole fut également un présage de victoire. Edouard III tomba sur le sable comme le dictateur romain en Afrique ou le conquérant normand sur la plage d'Hastings, et prononça à peu près les mêmes paroles: «C'est un très-bon signe pour moi, cette terre me désire.» La Normandie semblait abandonnée sans défense à cette invasion. Tout le Cotentin, la riche cité de Caen, Lisieux, Louviers, Mantes et Vernon furent pillés ou livrés aux flammes, et les Anglais s'avancèrent au centre de la France en suivant la rive gauche de la Seine jusqu'aux portes de Paris. L'on put croire un instant qu'une lutte décisive allait s'engager sous les murs de la capitale, qui devait être le prix de la victoire. Edouard III avait établi son camp à Poissy, berceau de Louis IX, afin de placer ses droits sous la protection du pieux monarque dont il avait souvent allégué l'exemple. Philippe de Valois s'était rendu à l'abbaye de Saint-Denis, comme s'il voulait invoquer contre les étrangers l'appui des ombres royales endormies dans leurs tombeaux; mais la position des deux rois n'était point la même. Autant Philippe de Valois cherchait à éloigner le combat, afin de permettre à tous ses sergents de le rejoindre, autant Edouard III montrait d'ardeur à le provoquer. Un grand nombre de ses hommes d'armes, entraînés par le pillage, avaient quitté ses bannières, et une insurrection des barons normands avait interrompu ses communications avec la mer; mais il comptait sur un mouvement des communes flamandes.
Le 16 juillet, Hugues d'Hastings avait abordé en Flandre avec vingt navires que montaient six cents archers. Il venait, comme lieutenant d'Edouard III, inviter les bourgeois de Flandre à remplir les engagements que leurs députés avaient pris à Gand le 24 juin. Toutes les milices s'armèrent aussitôt, et, le 2 août, elles s'éloignèrent de leurs foyers, sous les ordres de Henri de Flandre, pour envahir l'Artois. Repoussées par la garnison française qui gardait le pont d'Estaire, elles franchirent la Lys à Merville, et, le 14 août, elles mirent le siége devant Béthune. Les sergents français, auxquels avait été confiée la défense de Béthune, étaient nombreux. Un chevalier de la châtellenie de Lille, nommé Godefroi d'Annequin, les commandait, et dès le commencement du siége il se distingua par son courage. Il s'était caché dans un bois près de la ville, tandis que les Flamands s'approchaient, et avait même fait incendier les faubourgs de Béthune pour augmenter leur confiance. En effet, il arriva que les chefs de l'armée flamande pensèrent que c'était leur avant-garde qui les avait précédés pour brûler les faubourgs, et ils s'avançaient imprudemment, croyant n'avoir rien à redouter, quand les Français parurent tout à coup et s'élancèrent dans les rangs de leurs adversaires surpris, qui ne se rallièrent qu'après avoir éprouvé des pertes importantes. Deux jours après, les Flamands voulurent se venger en escaladant les remparts de la ville, mais leurs efforts ne furent pas couronnés de succès. L'assaut dura du matin jusqu'au soir, et lorsqu'ils se virent réduits à cesser de combattre, plusieurs chevaliers flamands avaient été blessés: Henri de Flandre lui-même avait été atteint d'un trait en cherchant à donner aux siens l'exemple du courage.
Une expédition dirigée vers Lillers ne fut pas plus heureuse: les Flamands y perdirent cent chariots et cinq cents hommes. De graves dissensions avaient éclaté entre les milices de Bruges et celles du Franc, et Godefroi d'Annequin parvint, grâce au désordre qui régnait dans leur camp, à brûler leurs tentes. Ce dernier échec acheva de décourager les assistants; ils détruisirent leurs machines de guerre, et se replièrent vers Merville.
Cependant Edouard III avait appris que l'armée flamande avait franchi la Lys et avait pris immédiatement toutes ses mesures pour aller réunir ses forces à celles que lui amenait Henri de Flandre. Le 16 août il envoya ses chevaucheurs piller Arpajon, comme si son intention était de poursuivre sa marche vers la Guyenne; mais dès qu'il eût été instruit que le roi de France, trompé par son mouvement, avait traversé la Seine à Paris avec toute son armée pour se porter vers Bourg-la-Reine, il fit rétablir en grande hâte le pont de Poissy, et le lendemain il passa l'Oise à Beaumont. Les Anglais n'avaient point de chariots; ils avaient chargé tous leurs approvisionnements sur les chevaux qu'ils avaient enlevés dans les prairies de la Normandie, et s'empressaient de profiter de l'éloignement de leurs ennemis pour se dérober aux dangers qui les menaçaient.
Au premier bruit du mouvement du roi d'Angleterre, Philippe de Valois avait ordonné à ses maréchaux de s'avancer vers l'Oise; il espérait encore atteindre les Anglais dans leur retraite, à travers un pays couvert de villes et de châteaux depuis Poissy jusqu'à Béthune. Les chevaliers français poussaient si vivement leur marche qu'ils faisaient dix lieues chaque jour, et dès le 20 août Philippe de Valois les avait précédés à Amiens.
La position d'Edouard III devenait critique. Arrêté à Pont-Rémy par les hommes d'armes du roi de Bohême, il se trouvait rejeté vers Saint-Valéry entre la mer et l'embouchure de la Somme. Tous les ponts étaient gardés, et Godemar du Fay, qui s'était signalé en 1340 par la défense de Tournay, occupait, avec mille hommes d'armes et cinq mille fantassins génois, le gué de la Blanche-Taque, vis-à-vis du bourg de Noyelles. Ce fut de ce côté qu'Edouard III se dirigea, après avoir confié à Wulfart de Ghistelles le soin de protéger son mouvement en s'emparant d'Argies. Il n'ignorait point que les Français s'approchaient, et ordonna aussitôt à son avant-garde de forcer le passage. Tous ses chevaliers rivalisaient de courage et d'ardeur; ils attaquèrent si vaillamment les compagnons de Godemar du Fay qu'ils vengèrent leurs revers au siége de Tournay et les forcèrent à leur abandonner le rivage. Le combat avait été long toutefois, et les Anglais avaient à peine réussi à traverser la Somme lorsque la marée qui montait rapidement les sépara de l'armée française qui se montrait déjà sur la rive opposée du fleuve.
Cependant Edouard III venait d'entrer dans le Ponthieu. Peut-être quelque doute secret sur la justice de ses prétentions l'avait-il empêché de livrer bataille entre la Seine et l'Oise; il n'hésita plus dès qu'il eut atteint une province qui était le légitime héritage de sa mère, et plaça son camp près de la forêt de Crécy en annonçant qu'il attendrait les Français. Les trois corps que formait son armée dans sa retraite s'étaient réunis; mais épuisés par de fréquentes escarmouches et leur longue marche depuis le Cotentin jusqu'à la Picardie, ils ne présentaient qu'un nombre peu considérable de combattants: car l'on y comptait à peine sept cents hommes d'armes et deux mille archers.
Le roi de France avait passé la Somme à Abbeville et s'était hâté de se porter vers Saint-Riquier. L'oriflamme avait été déployée et il s'avançait précipitamment entouré de ses plus illustres barons: on distinguait près de lui le duc de Lorraine, les comtes d'Alençon, de Flandre, de Namur, de Blois, d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, d'Aumale, d'Harcourt, de Sarrebruck, le roi de Bohême, «qui n'avoit mie oublié les chemins de France,» et le noble sire de Beaumont, Jean de Hainaut, qui, cédant aux prières de son gendre Louis de Blois, avait renoncé à l'amitié d'Edouard III pour servir la cause française avec le même dévouement. Toutes les routes étaient couvertes d'écuyers et de sergents qui faisaient retentir leurs cris de guerre. Ce fut le samedi 26 août 1346, vers midi, que cette innombrable armée parut à l'extrémité de la gorge étroite où les Anglais s'étaient retranchés devant la forêt de Crécy.
D'un côté, l'on apercevait une multitude de chevaliers qui galopaient en désordre afin de combattre tous au premier rang, et derrière eux cent mille hommes de milices communales; de l'autre, une faible troupe de bannerets anglais, attendant avec sang-froid le signal du combat au milieu de leurs archers couchés sur le gazon. Ici, l'agitation et le tumulte révélaient une confiance aveugle dans la victoire; plus loin, le silence cachait, sous les dehors d'une patiente résignation, une ardeur belliqueuse qu'encourageaient la parole et l'exemple d'Edouard III.
En vain quelques chevaliers, instruits par une longue expérience, engagèrent-ils Philippe de Valois à donner à ses hommes d'armes le temps de se ranger en bon ordre et le repos dont ils avaient besoin. Impatient de recueillir l'honneur d'un triomphe dont il se croyait assuré, il rejeta leurs conseils et ordonna aux arbalétriers génois de se porter en avant.
De nombreuses troupes de corbeaux, planant dans les airs, semblaient déjà par leurs croassements sinistres appeler l'heure du carnage, et le ciel s'était couvert de nuées épaisses qui interceptaient les rayons du soleil. Soudain un effroyable coup de tonnerre les entr'ouvrit et des torrents de pluie en descendirent sur les deux armées. Les Gallois s'étaient prudemment hâtés d'envelopper leurs arcs, mais les mercenaires génois qui s'étaient déjà avancés dans la plaine n'avaient pu prendre le même soin de leurs armes et la plupart ne réussissaient point à bander les cordes humides de leurs arbalètes. Les traits qu'on leur lançait augmentaient leur désordre. Lorsque les barons français virent que l'avant-garde hésitait dans son mouvement et semblait prête à reculer, ils ne purent retenir un cri d'indignation, et Philippe de Valois s'écria lui-même à haute voix: «Or tôt, tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.» A ces mots, tous les chevaliers lancèrent leurs chevaux au milieu des Italiens, qu'ils frappaient de leurs épées, mais ils se voyaient eux-mêmes décimés par leurs ennemis cachés derrière leurs retranchements. «Et toujours traioient les Anglais, dit Froissart, en la plus grande presse, qui rien ne perdoient de leur trait; car ils empalloient et féroient parmi le corps ou parmi les membres, gens et chevaux qui là chéoient et trébuchoient à grand meschef.» Villani a soin de remarquer que la même faute avait, quarante-quatre années auparavant, causé la destruction d'une autre armée française sous les murs de Courtray.