Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 18

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Philippe de Valois se prêtait volontiers à ces démarches: Edouard III les eût peut-être rejetées plus vivement, si, après un siége infructueux de soixante et quatorze jours, il n'avait vu s'approcher la fin de l'automne; il avait d'ailleurs épuisé tous ses trésors, et sa présence était devenue nécessaire dans ses Etats. Les communes de Flandre, fatiguées de leur oisiveté plutôt que découragées par la stérilité de leurs efforts, étaient également disposées à une trêve; mais elles exigeaient qu'elle ne fût faite qu'à des conditions telles qu'on eût pu les imposer à Philippe de Valois après une défaite, et les comptes des trois bonnes villes de Flandre, en 1340, rappellent l'envoi de leurs députés «pour régler les conditions de la trêve entre les deux rois.»

Les conférences eurent lieu dans l'église d'Esplechin. Le roi de France avait désigné comme ses plénipotentiaires le roi de Bohême, le duc de Lorraine, l'évêque de Liége, les comtes de Savoie et d'Armagnac; mais ils trouvèrent les députés des communes flamandes inébranlables dans leurs prétentions, et, quelle que fût leur habileté, ils se virent réduits à les subir.

La trêve qui fut signée le 25 septembre dans l'église d'Esplechin devait durer jusqu'au 24 juin 1341; elle suspendait aussi les hostilités des Ecossais contre l'Angleterre, et il y était convenu que, s'ils repoussaient une négociation à laquelle ils étaient restés étrangers, le roi de France les abandonnerait sans pouvoir désormais les secourir de quelque manière que ce fût. Enfin, Philippe de Valois y prenait l'engagement de ne point augmenter les fortifications ni les approvisionnements des forteresses que les Anglais assiégeaient en Guyenne.

Ce que la trêve d'Esplechin nous offre de plus intéressant, c'est la grande place qu'y occupe la Flandre. Les Crespinois et les autres usuriers d'Arras ne pourront plus se prévaloir de leurs créances, et aucun des chevaliers flamands qui ont suivi le comte au camp de Bouvines ne pourra rentrer dans ses foyers, sous peine d'y être jugé et de perdre tous ses biens avec l'assentiment du roi de France. De plus, Philippe de Valois y renonçait au pouvoir de faire excommunier les Flamands, que ses prédécesseurs tenaient de plusieurs papes, et cet article de la trêve fut reproduit dans une déclaration solennelle qui fut adressée aux communes de Flandre.

Jacques d'Artevelde, rentré à Gand, parut sur la place du Marché pour y rendre compte à tous les bourgeois assemblés de sa conduite au siége de Tournay; et peu de jours après, le 7 octobre, les échevins déchirèrent publiquement à l'hôtel de ville les bulles et les sentences d'excommunication que le roi de France avait remises à leurs députés. Le même jour, Louis de Nevers, qui avait quitté le camp français pour accompagner Jacques d'Artevelde en Flandre, fit publier une déclaration par laquelle il abjurait tous ses griefs, approuvait tout ce qui avait eu lieu, et promettait de gouverner dorénavant en écoutant les conseils des trois bonnes villes.

Tandis que Louis de Nevers se voyait réduit à dissimuler vis-à-vis des communes victorieuses, Philippe de Valois se hâtait d'étouffer dans ses Etats les sympathies qu'y trouvaient les communes de Flandre et les tendances qui s'y manifestaient pour parvenir au but qu'elles avaient déjà atteint. «Beaucoup de personnes s'étonnaient, dit Gilles li Muisis, de ce que le roi de France eût consenti à tout ce qui était exprimé dans la trêve; mais elles ne pouvaient prévoir ce qui suivit, parce qu'il n'y en avait point d'exemple: le roi de France fit saisir dans tout son royaume les biens et les revenus des barons, des chevaliers et de tous ceux qui lui étaient contraires.»

D'autres soins préoccupaient le roi d'Angleterre. Mécontent d'avoir dû renoncer à la conquête de Tournay, et surtout d'avoir été si près de l'armée de son adversaire sans pouvoir la combattre, il était revenu en Flandre, chargé de dettes énormes. En vain adressait-il les lettres les plus pressantes à l'archevêque de Canterbury et à ses autres ministres: ils ne lui envoyaient point d'argent, et se contentaient de chercher à se justifier par de pompeuses protestations ou de frivoles excuses. Enfin Edouard III appela près de lui Jacques d'Artevelde et les autres échevins et capitaines des villes de Flandre, qu'il nomme, dans une de ses lettres «ses fidèles amis, les compagnons de son expédition et de ses tribulations.» Il leur exposa la coupable négligence de ses conseillers, et peut-être ne leur cacha-t-il point les rumeurs qui les montraient associés à un complot. Leur avis unanime fut que le retour du roi en Angleterre était devenu indispensable. Il se rendit aussitôt secrètement à l'Ecluse, où il s'embarqua pour Londres. Il y arriva lorsqu'on ne l'y attendait point et au milieu de la nuit. Ses ministres furent aussitôt conduits à la tour de Londres, et un long manifeste apprit à la nation les méfaits de l'archevêque de Canterbury et la volonté du roi de n'employer sa puissance qu'à gouverner ses sujets avec justice et douceur. Tout ce document, où les pensées les plus généreuses sont exprimées dans un noble langage, semble un écho de la déclaration adressée le 8 février 1339 aux bonnes villes de France par le conseil de Jacques d'Artevelde.

Edouard III avait consenti à proroger jusqu'au 29 août le terme de la trêve qui devait expirer le 24 juin. En priant les communes de Flandre d'y donner leur adhésion, il leur avait annoncé que des conférences allaient s'ouvrir à Antoing et qu'il espérait qu'on pourrait y atteindre le but pacifique qu'elles se proposaient. En effet l'archevêque de Reims, le comte d'Eu, le duc de Brabant et plusieurs chevaliers d'Angleterre et de Flandre, se réunirent à Antoing le 1er août; mais comme il leur paraissait impossible de s'accorder sur les prétentions d'Edouard III, ils se séparèrent presque aussitôt; cependant, ils s'assemblèrent de nouveau dix jours après pour prolonger les trêves, et il fut bientôt convenu qu'elles dureraient jusqu'aux fêtes de la Saint-Jean 1342.

Le roi d'Angleterre, en subissant ces retards, ne pouvait ignorer combien ils lui étaient funestes. Il voyait se perdre tous les fruits de la merveilleuse activité qu'il avait déployée en 1338; car l'empereur, cédant aux démarches du roi de France, venait de révoquer, par une déclaration solennelle du 13 juin, les pouvoirs du vicariat qu'il avait accordé à Edouard III. Le roi d'Angleterre cherchait du moins à s'assurer de plus en plus l'appui de la Flandre, et par une charte du 18 août, il promulgua le règlement de l'étape de laines de Bruges qui devait être gouvernée par un maire et des connétables librement élus par les marchands anglais, et être moins soumise à l'autorité du droit strict qu'aux principes équitables de la juridiction commerciale.

Il n'était point douteux toutefois que les hostilités ne tarderaient pas à recommencer. Les députés de tous les alliés se trouvèrent dans les derniers jours du mois de mai à Malines; il s'agissait d'y décider de quel côté on porterait la guerre, et il paraît qu'à la prière des Flamands il y fut résolu que la première expédition aurait pour objet la conquête de l'Artois. Au mois de juillet, tout annonçait de plus en plus la reprise prochaine des hostilités. Edouard III terminait ses armements, et venait de nommer le comte de Northampton son lieutenant en France. Le 2 août, les milices des communes de Flandre se mirent en marche: elles s'avancèrent vers Cassel et de là jusqu'auprès de Gravelines, où elles campèrent vis-à-vis de l'armée française que commandaient le comte d'Eu et le comte de Valois. Cependant les Anglais ne paraissaient point. Une femme reçut la mission d'aller en Angleterre se plaindre de ces retards près d'Edouard III. La commune de Gand l'avait investie du mandat le plus étendu, et c'était à elle que les députés des autres communes flamandes devaient adresser leurs messages: fille de Sohier de Courtray, épouse de Jacques d'Artevelde, elle était à ce double titre digne de représenter la Flandre dans ces négociations importantes; et l'on ne peut douter qu'on ne lui ait fait l'accueil le plus honorable en Angleterre, car le roi venait d'ordonner que des sergents royaux se rendissent au devant des ambassadeurs flamands et que chaque jour à leur lever, ses ménestrels jouassent de leurs instruments «en l'honneur de la terre de Flandre.»

Si Edouard III remet à Catherine de Courtray cinq cents livres pour payer les sergents des milices communales, il lui est devenu impossible d'exécuter son projet d'aborder en Artois. D'autres motifs exigent impérieusement sa présence au nord de la Loire. Le duc de Bretagne est mort, laissant son héritage contesté par son frère Jean de Montfort et son neveu Charles de Blois. Le premier soutient les Anglais; le second, le parti de Philippe de Valois; mais l'héroïne de la Bretagne est une sœur du comte de Flandre, Jeanne de Montfort. Héritière de la valeur et de l'énergie de ses aïeux, elle lutte contre tous les obstacles, et sa fermeté domine tous les revers. C'est dans les récits de Froissart qu'il faut suivre les exploits de cette princesse «qui bien avoit courage d'homme et cœur de lion.» C'est là qu'il faut la voir chevauchant dans les rues d'Hennebon, pour ranimer le zèle de ses amis, s'élançant bientôt dans le camp français qu'elle livre aux flammes, puis, lorsqu'on la croit perdue, reparaissant tout à coup, «à grand son de trompettes et de nacaires,» pour saluer au loin sur les flots les renforts que lui amènent Gauthier de Mauny et ses compagnons. Plus d'un chevalier de Flandre passa sans doute la mer pour tirer l'épée en faveur de la petite-fille de Gui de Dampierre et s'associer à ces luttes au milieu desquelles grandissait Duguesclin. Peu d'années après le siége du château d'Hennebon, plusieurs hommes d'armes flamands prirent part, sur la lande de Mivoie, à ce célèbre duel des Trente, où les combattants montrèrent autant de courage que «si tous fussent Rolands ou Oliviers.»

Cependant la comtesse de Montfort s'était rendue elle-même en Angleterre, pour y réclamer un secours immédiat. Robert d'Artois fut chargé du commandement des hommes d'armes qui devaient la seconder; mais à peine avait-il abordé en Bretagne, qu'il y fut mortellement blessé à la défense de Vannes. Edouard III n'hésita plus, et dans les premiers jours d'octobre, il fit voile avec tous les vaisseaux réunis au port de Sandwich, pour aller venger la mort du comte d'Artois; mais aussitôt arrêté dans son expédition par les forces supérieures du roi de France et du duc de Normandie, il se vit réduit à se soumettre à la médiation des légats du pape, et une trêve, qui devait durer jusqu'à la Saint-Michel 1346, fut conclue à Malestroit, le 19 janvier 1342 (v. st.). Les dispositions qui y sont relatives à la Flandre reproduisent les stipulations de la trêve d'Esplechin du 25 septembre 1340, sur les fugitifs et les bannis, et à l'égard des créances des Crespinois; mais il y est dit de plus que le comte de Flandre pourra, «comme seigneur sans moyen quoique non souverain,» résider dans ses Etats en gouvernant de concert avec les communes de Flandre. Les cardinaux délégués par le pape s'y engagent aussi à travailler diligemment à ce que les Flamands puissent obtenir une bonne et valable sentence d'absolution, qui efface tous les interdits prononcés contre eux.

Dans les derniers jours de juillet 1342, c'est-à-dire au moment même où les milices des communes flamandes s'assemblaient pour combattre, le comte de Flandre était arrivé inopinément près de Menin: les députés des magistratures communales, qui n'avaient jamais cessé de l'honorer comme leur prince, s'étaient rendus au devant de lui, et le 4 août il était venu habiter son château de Male. Il voulait profiter du moment où les communes, voyant s'évanouir le projet de la conquête de l'Artois, semblaient devoir être plus accessibles à ses brigues et à ses démarches. L'appui que lui prêtait le roi de France n'était point douteux, et il avait récemment conclu une alliance avec le duc de Bourgogne. Enfin, le pape Clément VI, près de qui Philippe de Valois, malgré les promesses les plus formelles, n'avait rien fait pour la suppression des bulles pontificales, menaçait de nouveau la Flandre. Invoquant une déclaration de Benoît XII, qui avait refusé d'approuver la renonciation du roi de France, il annonçait, par une bulle du 21 octobre 1342, que si les Flamands n'obéissaient point immédiatement aux ordres de Philippe de Valois, il les ferait excommunier par l'évêque de Bologne.

Il ne paraît point que ces tentatives pour séparer la Flandre de l'Angleterre soient restées inconnues d'Edouard III. Le 4 octobre, prêt à s'embarquer pour la Bretagne, il avait chargé Guillaume Trussell d'aller en Flandre pour y réveiller le zèle des communes. C'était précisément vers cette époque que Louis de Nevers, rassuré par l'absence du roi d'Angleterre retenu au siége de Vannes, avait résolu de tenter les plus grands efforts pour rompre l'alliance de son peuple avec les Anglais. Tous les députés des bonnes villes de Flandre se réunirent en parlement le 9 novembre à Damme, et le comte de Flandre crut pouvoir s'y expliquer plus ouvertement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors; mais ses propositions furent mal accueillies, et Guillaume Trussell, qui assistait à cette assemblée, put lui-même s'assurer que la Flandre ne songeait point à trahir ses engagements. Dans une lettre adressée peu après au roi d'Angleterre, les députés des trois bonnes villes, réunis à Gand, réitérèrent les mêmes protestations de fidélité et de dévouement.

Selon un récit dont l'exactitude est fort douteuse, le comte de Flandre avait fait préparer un certain nombre de bannières, sous lesquelles devaient se rallier tous ses partisans. L'un des chefs de cette conjuration était un noble d'Ardenbourg, nommé Pierre Lammens; mais Jacques d'Artevelde, instruit de ce qui se passait, se hâta de se diriger vers Ardenbourg, où il frappa le chevalier _leliaert_ sur le seuil même de sa maison: peu d'instants après, on retrouvait cachée dans sa demeure la bannière qui était le signe d'une trahison déjà sévèrement punie. Si ce fait semble peu digne de foi, il n'en est pas moins certain que les complots du comte devaient éclater au mois de décembre 1342, et que l'énergique activité de Jacques d'Artevelde les fit échouer dans toutes les parties de la Flandre. Nous savons d'ailleurs que Louis de Nevers, mécontent de cet échec et de plus en plus méprisé des communes, quitta la Flandre le 2 janvier pour se retirer en France.

A peine Jacques d'Artevelde est-il rentré à Gand, qu'un riche bourgeois, nommé Jean de Steenbeke, ose l'accuser de vouloir soumettre toute la Flandre aux lois de sa dictature militaire. Artevelde se défend et se justifie; mais Steenbeke appelle ses amis aux armes et le sang est prêt à couler, quand les bannières de seize métiers viennent se ranger autour du capitaine de Saint-Jean. Au premier bruit de ce qui avait eu lieu, les bourgeois de Bruges, d'Ypres et de Courtray accoururent aussi à Gand pour soutenir le héros des communes: la paix était déjà rétablie, et les magistrats avaient ordonné aux deux adversaires d'habiter, l'un le château du comte, l'autre l'hôtel de Gérard le Diable, jusqu'à ce qu'une sentence légale eût été prononcée sur leur différend.

Cette fameuse querelle de Jacques d'Artevelde et de Jean de Steenbeke atteignit-elle les dimensions d'une lutte politique? ne faut-il point y reconnaître plutôt les tristes conséquences d'une inimitié toute personnelle? On ne peut guère en douter, car dès la fin du douzième siècle, selon le témoignage de Gilbert de Mons, on ne cessait de voir à Gand les hommes les plus puissants, secondés par de nombreux amis et protégés par les tours crénelées qui couronnaient leurs habitations, se livrer des combats où le nombre des morts était souvent considérable.

En 1306, c'est-à-dire quatre années après la bataille de Courtray, Jean Borluut, vainqueur des armées de Philippe le Bel, avait été menacé dans ses foyers par des querelles domestiques, et l'intervention des magistrats avait été nécessaire pour que les bourgeois de Gand ne vissent pas une héroïque famille répandre sur leurs places publiques les dernières gouttes du sang qu'avaient respecté les ennemis de la Flandre.

En 1342, la situation semble la même. Jean de Steenbeke était favorable à l'alliance d'Edouard III, car tour à tour échevin et doyen des métiers, il avait été l'un de ceux qui allèrent les premiers chercher les laines anglaises à l'étape de Dordrecht: des haines privées étaient l'unique cause de ses complots.

Plusieurs jours s'étaient écoulés, lorsque les magistrats de Gand ordonnèrent que Jacques d'Artevelde recouvrât la liberté, tandis qu'ils condamnaient Jean de Steenbeke et ses principaux amis à un exil de cinquante années.

Jacques d'Artevelde, triomphant des accusations de ses ennemis, n'en était que plus grand. La Flandre prospérait grâce à ses efforts. On recreusait le canal de la Lieve pour rendre plus faciles les communications de la ville de Gand et de la mer, une monnaie de bon aloi était frappée, et en même temps, afin que l'abondance ne cessât point de régner, un règlement obligea tous les marchands dont les navires arrivaient en Flandre avec du sel, des vins ou d'autres produits des pays étrangers, à prendre l'engagement d'y porter aussi des blés. Ces progrès ne sont pas les résultats d'une dictature, quelque glorieuse qu'elle puisse être, exercée par Jacques d'Artevelde; il n'y a pris part que par l'influence que lui assurent sa sagesse et son génie. Ils n'émanent point de réformes politiques que rêvent tous les ambitieux et tous les novateurs, mais de l'exécution complète et régulière des lois qu'ont depuis longtemps sanctionnées le respect du peuple et l'expérience des siècles. Nous n'apercevons aucune modification dans les institutions, aucune mention d'une autorité illégale en quelque lieu que ce soit. Les seuls faits qui frappent notre attention sont le rétablissement de ce qui existait à une époque antérieure: la reconstitution de tout ce que les comtes avaient aboli ou ébranlé. Ainsi à Gand, le métier des tisserands, dans lequel étaient inscrits les plus nobles bourgeois, tels que les Artevelde, les Wenemare, les Vaernewyck, les Borluut, les Goethals, les Uutenhove, avait toujours été placé au-dessus des foulons et des petits métiers; mais à l'époque où Louis de Nevers combattait la commune de Bruges, il avait redouté l'inimitié des bourgeois de Gand et avait relégué au dernier rang les membres du métier des tisserands, en les privant de leur doyen. En 1340, ils ont repris la position que leur assignent leurs richesses et leurs lumières, et les foulons qui, dans les rapports de l'industrie, ne sont en quelque sorte que leurs ouvriers privilégiés, redeviennent le troisième membre, c'est-à-dire la troisième classe de la cité. Les réformes de Louis de Nevers devaient engendrer l'anarchie: c'est à Jacques d'Artevelde, chargé du gouvernement supérieur de la ville, qu'appartient l'honneur de faire triompher le parti des hommes sages.

C'était aussi une loi ancienne que celle qui, laissant aux habitants des campagnes les soins de l'agriculture, réservait à quelques cités le monopole de la fabrication des draps. A Gand, le comte Gui de Dampierre l'avait formellement reconnue en 1296, et, depuis la fin du treizième siècle, les échevins de Gand avaient fait de fréquentes chevauchées pour la faire respecter. A Ypres, les mêmes règlements avaient été établis peu après la mort de Robert de Béthune. En 1337, une expédition avait eu lieu pour obliger les habitants de Poperinghe à s'y soumettre, et le comte de Flandre lui-même les avait confirmés au mois de mai 1342. Cependant, dès que Louis de Nevers se fut convaincu que toutes ses démarches auprès des bourgeois des bonnes villes n'atteindraient point leur but, il adopta une politique toute différente, et tandis que le récit partial de quelques historiens accuse Jacques d'Artevelde d'avoir cherché un appui dans les mauvaises passions, nous voyons le comte exciter les habitants des campagnes à contester le privilége légal des villes, et les foulons à renverser l'autorité des tisserands. Au mois de mai 1344 selon les uns, au mois de septembre selon les autres, les habitants de Poperinghe déclarèrent ne plus reconnaître les priviléges des Yprois et se donnèrent un chef nommé Jacques Beyts. Les bourgeois d'Ypres prirent aussitôt les armes et sortirent de leurs remparts sous les ordres de messire Jean de Hautekerke. Une longue et terrible mêlée s'engagea: Jacques Beyts y périt avec le plus grand nombre de ses amis, et les Yprois, poursuivant leur triomphe, allèrent détruire tous les métiers à tisser les draps qu'ils trouvèrent à Bailleul, à Langemarck et à Reninghelst.

A Gand, l'émeute fut plus terrible: la lutte y éclata entre les tisserands et les foulons. Ceux-ci réclamaient une augmentation de salaire: ce fut le prétexte de la sédition. En vain les prêtres apportèrent-ils sur la place publique l'ostensoir et les hosties consacrées: rien ne put modérer la fureur des combattants. Jean Bake, doyen des foulons, succomba avec cinq cents des siens; mais leur mort devait engendrer de tristes souvenirs: c'était non-seulement un symptôme de désorganisation publique, mais aussi une source de haines et de vengeances. Le lundi 2 mai 1345 fut un jour néfaste: il annonçait d'autres malheurs, et nos chroniqueurs ne se sont point trompés en le nommant _den quaden maendag_, c'est-à-dire le mauvais lundi.

Le comte ne dissimulait plus: il abordait sans hésiter cette affreuse ressource des guerres civiles qui présentent dans leurs péripéties tant d'éléments d'intrigues et de trahisons. Dès les derniers jours d'octobre 1344, il avait essayé de surprendre la forteresse d'Audenarde, si importante dans les guerres du quatorzième siècle, mais il n'y avait point réussi. Quelques mois plus tard, il conclut un traité avec le duc de Brabant; nous avons déjà raconté comment ce prince, mécontent de la confédération des communes de son duché avec celles de Flandre, avait arrêté en 1340 les succès des alliés sur les bords de l'Escaut; au siége de Tournay, la sincérité de ses engagements avait de nouveau paru douteuse. Il osait enfin lever le voile et se prononcer ouvertement en faveur de Louis de Nevers, qui lui faisait espérer le mariage de son fils Louis de Male avec l'une de ses filles. Grâce à l'appui du duc Jean, le comte de Flandre parvint à s'emparer de Termonde, et ce fut là qu'il invita tous ses partisans à le rejoindre.

Il semble que Louis de Nevers, en recourant inopinément à la force des armes, ait agi à l'instigation de Philippe de Valois: la trêve de Malestroit avait été rompue par la trahison dont le sire de Clisson et ses amis avaient été les victimes, et Edouard III venait d'adresser aux communes de France un nouveau manifeste pour leur annoncer que son unique but était de rétablir les institutions et les libertés du règne de saint Louis. Un grand armement avait été réuni au port de Sandwich et le roi d'Angleterre était prêt à passer la mer, quand des messagers envoyés de Flandre réclamèrent sa présence, comme le seul moyen d'y maintenir son autorité et de protéger ses alliés.