Part 16
Edouard III n'avait point tardé à revenir à Anvers, où il présida, le 12 novembre, une assemblée à laquelle assistèrent ses principaux alliés. Nous en connaissons le résultat par des lettres portant la date du lendemain; Edouard III y autorise Guillaume de Montaigu, Henri Ferrers, Geoffroi Scrop et Maurice de Berkley, à poursuivre les négociations relatives aux fiançailles de sa fille Isabelle et de Louis de Male, et, de plus, «à traiter avec le comte et les communes de Flandre, conjointement et séparément, d'une alliance perpétuelle, à confirmer, en son nom, les libertés, les franchises et les priviléges dont ils jouirent sous le règne des rois de France, ses aïeux, et même à leur accorder de nouvelles libertés.» Les ambassadeurs anglais avaient également reçu le pouvoir «de restituer au comté de Flandre les châteaux, villes et terres qui en avaient dépendu autrefois, et d'annuler toutes les sentences qui avaient été prononcées par le siége apostolique, à la requête des rois de France.»
Au moment où ces négociations allaient se terminer, le duc de Brabant demanda à accompagner les ambassadeurs pour interposer sa médiation auprès du comte de Flandre: Edouard III lui avait même permis d'offrir une indemnité pécuniaire pour tous les dégâts causés par les Anglais dans l'île de Cadzand; mais Louis de Nevers persistait à se montrer fidèle à Philippe de Valois, et s'il ne put rien pour s'opposer au traité des communes avec le roi d'Angleterre, il y resta du moins complètement étranger.
Edouard III venait d'accorder à ses ambassadeurs de nouveaux pouvoirs pour recevoir sinon l'hommage des villes de Flandre, du moins leur déclaration en faveur de la légitimité de ses droits (_de recognitione nostræ superioritatis, in dicto regno Franciæ, per cos nobis, ut regi Franciæ, facienda_). Il crut devoir se rendre lui-même à Gand, et ce fut là que le 23 janvier 1339 (v. st.), abjurant toute hésitation, «il enchargea les armes de France et les équartela d'Angleterre, et en prit en avant le nom de roi de France.»--«Ceci eut lieu, ajoute l'historien anglais Knyghton, par le conseil de Jacques d'Artevelde.»
Dès le 26 janvier, le roi d'Angleterre avait ordonné que l'on mît en liberté tous les prisonniers flamands qui avaient été conduits dans ses Etats après le combat de Cadzand, notamment Gui de Flandre, frère de Louis de Nevers. Deux jours après, il chargea le comte de Gueldre de jurer en son nom, sur le salut de son âme, et la main sur les saints Evangiles, les conventions qui avaient été approuvées par ses ambassadeurs. Plaçant désormais sa royauté sous l'égide des communes flamandes, il reconnut leur zèle et l'appui qu'elles lui offraient par trois traités également importants.
Le premier porte que le roi d'Angleterre protégera les navires des marchands flamands; que leurs draps pourront librement circuler en Angleterre; que les conventions commerciales faites en Flandre sous le scel des bonnes villes seront obligatoires en Angleterre contre les marchands anglais, et que l'étape des laines sera perpétuellement établie en Flandre ou en Brabant. Edouard III promet de plus de faire part aux communes flamandes de toutes les négociations qui auraient lieu et de ne conclure aucun traité avec Philippe de Valois, si ce n'est d'un commun accord et en y comprenant le comte de Flandre, s'il adhère aux résolutions prises par les bonnes villes. Il s'engage de plus à secourir et à aider les communes flamandes dans le cas où leurs lois et leurs franchises se trouveraient exposées à quelque péril, et s'il meurt avant que la guerre soit achevée, son successeur se rendra en Flandre, «avec ses sujets, alliés, aidans et amis,» pour la poursuivre comme il convient «à tiel prinche.»
Par un second traité, le roi d'Angleterre annonce que des forces navales seront immédiatement réunies afin que les marchands, de quelque pays qu'ils soient, n'aient rien à craindre. Les deux tiers des hommes d'armes qu'elles porteront seront choisis en Flandre et en Brabant, mais tous les frais de ces armements seront payés par le roi d'Angleterre.
Le second traité porte de plus que le roi Edouard payera aux communes de Flandre, en quatre termes, une somme de cent quarante mille livres sterling, et fixe pour quinze années l'étape des laines anglaises à Bruges.
Au point de vue politique, le troisième traité est le plus remarquable. Edouard III, comme roi de France, y fait droit à toutes les réclamations que les communes de Flandre ont élevées depuis plus d'un siècle.
Toutes les clauses insérées dans les anciens traités qui frappent la Flandre d'interdit et d'excommunication sont annulées et révoquées; de telle sorte que le comte et les habitants du pays seront désormais «aussi franc comme leurs prédécesseurs de Flandres avant que les dites peines et servitudes furent faites.»
Les villes et les châtellenies de Lille, de Douay, de Béthune et d'Orchies sont rendues à la Flandre et ne pourront plus en être séparées, et il en sera de même du comté d'Artois et de la ville de Tournay, qui ne formeront plus qu'un même fief avec le comté de Flandre.
Tous les priviléges que les bonnes villes obtinrent de Robert de Béthune après la bataille de Courtray sont confirmés.
Aucune taille ne pourra être levée en Flandre, et l'on ne pourra soumettre à aucune taxe les marchandises que l'on porte de France en Flandre ou en Brabant.
Les habitants de la Flandre ne pourront point être distraits de leurs juges, ni assignés devant quelque cour que ce soit au royaume de France.
Une loyale, bonne et commune monnaie d'or et d'argent, de même poids et de même aloi, sera faite en France, en Flandre et en Brabant. Elle aura aussi cours en Angleterre, et on ne pourra ni la changer, ni l'affaiblir.
Ce langage est de nouveau dans l'histoire du moyen-âge. Après toutes les divisions féodales, après un si grand nombre de rivalités et de haines étroites et jalouses, quel homme, si ce n'est Artevelde, avait osé songer à proclamer la liberté du commerce, l'abolition des tailles, l'uniformité des monnaies? Il voulait, après tant de guerres désastreuses qui avaient décimé et ruiné les peuples, les rapprocher et les réunir par les liens du travail, en fondant sur leur réconciliation une ère de prospérité.
Jacques d'Artevelde avait déjà réussi à établir, entre les communes de Brabant et de Flandre, cette paix profonde qu'il avait rêvée entre la France et l'Angleterre. Un traité qui confirmait en le complétant celui du 1er avril 1336 (v. st.), avait été conclu, le 3 décembre 1339, entre les députés des communes de Brabant et de Flandre. «Cherchant à rendre de plus en plus étroite l'amitié et la concorde qui unissent les deux pays, considérant que leurs nombreuses populations ne peuvent subsister que par leurs métiers et leur industrie, dont la première condition est le maintien de la liberté et de la paix, et voulant désormais établir entre les deux pays une paix et une union perpétuelles, qui soient pour tous la garantie de leurs biens, de leurs vies, de leurs libertés et de leur industrie, en rendant désormais impossible toute discorde et toute effusion de sang, nous avons conclu et approuvé les conventions suivantes: La première, que nous nous soutiendrons mutuellement contre nos ennemis; la seconde, que le duc de Brabant et le comte de Flandre n'entreprendront plus dorénavant aucune guerre sans l'assentiment des deux pays; la troisième, que les marchands des deux pays pourront librement y circuler, vendre et acheter toute espèce de marchandises; la quatrième, que l'on frappera une monnaie commune pour les deux pays, qui ne pourra jamais être modifiée: la Flandre fera vérifier la monnaie frappée en Brabant et le Brabant réciproquement celle qui aura été frappée en Flandre; la cinquième, que si quelqu'un a des motifs de se plaindre d'un fait injuste, il s'adressera aux magistrats de la ville à laquelle appartient le coupable, et ils seront tenus de lui faire droit dans le délai de huit jours; s'ils ne le faisaient point, il s'adressera à un conseil formé de dix personnes, dont quatre désignées par le comte de Flandre et le duc de Brabant, et les six autres par les six bonnes villes de Brabant et de Flandre. Ce conseil s'assemblera dans le pays du plaignant dans la ville la plus voisine de celle à laquelle appartient l'inculpé et prononcera dans le délai de huit jours. Tous ceux qui le composeront jureront sur les saints Evangiles de juger impartialement toutes les discussions et de faire droit à toutes les plaintes qui seraient fondées. Ils seront même tenus de prononcer leur sentence sans pouvoir quitter la ville dans laquelle ils se sont assemblés et si l'un d'eux meurt, il sera remplacé dans le délai de trois jours par le prince ou la ville qui l'avait choisi. Nous promettons aussi qu'à l'avenir on suspendra toute guerre, toute vengeance et tout défi, afin que le commerce n'en souffre point. S'il arrivait que l'un des princes ou l'une des bonnes villes violât les conventions contenues dans ce présent traité, il n'en conservera pas moins toute sa force, mais toutes les autres parties qui y ont adhéré se réuniront pour le faire respecter sans délai et par tous les moyens qui seront en leur pouvoir. De plus, comme il est de l'intérêt des deux pays de ne point cesser de s'occuper attentivement de tous les événements qui pourraient se présenter à l'avenir, nous avons résolu que désormais les deux princes et les députés des six bonnes villes de Flandre et de Brabant se réuniront en parlement trois fois chaque année, savoir: le quatorzième jour après la Chandeleur, dans la ville de Gand; le quatorzième jour après la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste, dans la ville de Bruxelles; et le quatorzième jour après la Toussaint, dans la ville d'Alost. On s'occupera dans ces assemblées de toutes les questions qui s'accordent avec le présent traité et qui peuvent développer les richesses et l'industrie des deux pays.»
Les communes de Hainaut, d'accord avec le comte dont les hommes d'armes français ne respectaient plus les frontières, ne tardèrent point à adhérer à cette confédération. Et quels étaient ceux qui soutenaient Artevelde dans ces nobles entreprises? Etaient-ce, pour emprunter le langage de Froissart, «toute manière de gens huiseux, de bannis et de toute malvaise vie qu'il requelloit?» Leurs noms se trouvent dans le traité d'alliance des communes de Flandre et de Brabant; et sans nous arrêter aux députés des bonnes villes, nous nous contenterons de citer, parmi les chevaliers, Sohier de Courtray, beau-frère de Jacques d'Artevelde, Rasse d'Erpe, dont le neveu épousa plus tard la fille du capitaine de Saint-Jean, Philippe d'Axel, ancien _rewaert_ de Flandre, Simon de Mirabel, qui devait bientôt après être appelé à la même dignité, Gérard de Rasseghem, Arnould de Gavre, Jean de la Gruuthuse, Olivier de Poucke, Wulfart de Ghistelles, Guillaume de Straten, Jean de Poelvoorde, Gérard d'Oultre, Roger de Vaernewyck, Gérard de Moerkerke, Jean de Masmines, Roger de Lichtervelde, Gilbert de Leeuwerghem, Arnould Baronaige, Jean d'Herzeele, Jean d'Uytkerke, Simon de Malstede, Hugues de Steelant, Jean de Bailleul; tous avaient juré de l'observer «par leur chevalerie, loyalté, foy pleine et serment sollennellement et publiquement fait, touchiez par eux, pour faire che, les saintes Evangélies.»
Ce fut au milieu de ce mouvement qui, en peu de mois, avait élevé la Flandre au faîte de la puissance et de la prospérité, qu'on y reçut les lettres du pape Benoît XII, qui retraçaient ce que la position des communes avait eu de plus déplorable en ne leur proposant d'autre remède qu'une résignation complète aux volontés de Philippe de Valois. «C'est une opinion générale, leur écrivait le pape, que la Flandre qui possède tant de cités, une noblesse si illustre et des peuples si nombreux, ne peut se passer de la faveur et de la protection du roi de France: de là dépendent l'approvisionnement de ses habitants et l'activité de son commerce, principal élément de sa puissance. Quelle quantité innombrable d'hommes n'a-t-elle point vus périr dans ses guerres contre les rois de France? Combien ses richesses n'ont-elles point souffert de ses fréquentes rébellions? Le passé peut vous instruire pour l'avenir et vous apprendre tout ce que vous auriez à redouter pour vos personnes et vos biens, si, ce qu'à Dieu ne plaise, le roi de France se trouvait réduit à vous combattre.» Lorsque ces lettres arrivèrent en Flandre, les communes avaient déjà reconnu Edouard III pour roi de France, et leur réponse fut le départ de Baudouin de Lisseweghe, qu'elles envoyèrent à Avignon afin qu'il y réclamât l'annulation de toutes les clauses relatives à l'interdit insérées dans les traités; pour l'obtenir, il portait avec lui l'acte du roi d'Angleterre qui y avait renoncé comme roi de France; mais cet acte devait être de peu de valeur aux yeux du pape, qui s'empressa de consulter Philippe de Valois sur l'accueil qu'il convenait de faire aux députés des communes de Flandre. «Nous avons, disait-il, appris par des lettres venues d'Allemagne que les Flamands ont prêté serment de fidélité au roi d'Angleterre en le nommant expressément roi de France, et comme ils nous annoncent que leurs députés nous expliqueront plus complètement leurs intentions, nous ne savons point si, dans ce cas, nous devons leur accorder un sauf-conduit.»
Il ne paraît point que le pape ait reçu Baudouin de Lisseweghe et ses collègues. Dans une lettre qu'il adressa au roi d'Angleterre, il lui disait que, s'il s'appuyait sur l'allégation de ses droits, l'incapacité politique des femmes dans l'ordre héréditaire de la monarchie le condamnait; que s'il comptait sur la force des armes, la France n'était point un pays tel que l'on pût en prendre possession par conquête; puis il ajoutait: «Si ceux qui t'ont donné ces conseils se vantent d'avoir déjà soumis à ta domination la Flandre qui forme l'un des fiefs du royaume de France, considère quels sont les peuples sur lesquels reposent leurs espérances. La fidélité est une vertu qu'on n'a jamais louée chez eux. On sait combien de fois, violant leur serment, ils ont chassé leurs seigneurs naturels, et si ceux-là mêmes ont été victimes de leur inconstance et de leurs trahisons, que peux-tu, mon fils, attendre de leur part?... Il ne faut point se confier beaucoup aux Allemands ni aux Flamands; leur zèle s'éteindra dès qu'ils ne pourront plus s'enrichir de tes trésors. Si tu rappelles à ta mémoire l'histoire de tes prédécesseurs, tu y verras comment les Allemands et les Flamands se sont conduits à leur égard, et tu y apprendras quelle foi tu dois ajouter à leurs promesses.»
Edouard III avait, dès le 30 janvier, chargé Nicolas de Fiesque de porter sa justification à Benoît XII; mais elle avait été interceptée par les Français à quelques lieues d'Avignon. La réponse publique et solennelle du roi d'Angleterre aux accusations dirigées contre lui fut le manifeste publié à Gand le 8 février, où il déclara que, loin de songer à renouveler les exactions, maltôtes et changements de monnaie dont se plaignait le peuple, il voulait rétablir sa prospérité et ses franchises en faisant droit à tous et en revenant aux bonnes lois et aux coutumes qui avaient existé au temps de son aïeul saint Louis, roi de France.
On ne peut douter que Jacques d'Artevelde ne soit l'auteur de ce manifeste: il ne voyait dans Edouard III que le protecteur d'une confédération européenne des communes. Appelé à traiter avec l'un des princes les plus puissants du monde, il ne s'était pas contenté des engagements formels des ambassadeurs, et avait réclamé l'adhésion des communes anglaises, comme il avait obtenu celle des communes de Brabant et de Hainaut. Lorsque le roi d'Angleterre quitta la Flandre pour aller réunir ses hommes d'armes dans ses Etats, Guillaume de Steelant, Nicolas de Schotelaere et d'autres députés des communes flamandes s'embarquèrent avec lui. Un parlement fut convoqué à Westminster le mercredi après la mi-carême (29 mars 1339, v. st.), et ce fut là que le roi Edouard, après «boine deliberation, avis et meur quonseil avecques les archevesques, évesques, prélats, ducs, contes, barons, nobles, et tous autres procureurs des viscontées, villes et chastellenies de son royalme,» prêta solennellement serment sur les saints Evangiles d'observer les traités qu'il avait approuvés à Gand; et quand le même serment eut été prononcé par les évêques de Canterbury, de Durham, de Lincoln et de Londres, les comtes de Derby, de Northampton, de Warwick, de Glocester, de Huntingdon, d'Oxford et d'autres chevaliers, il fut répété par «les mayors et communités des cinq boines villes d'Engleterre, Londres, Warwick, Lincoln, Bristol et Norwich, les baillius, mayors et communités des cinq ports, Sandwich, Douvres, Winchelsea, Hastings et Rye, en signe de plus grande sûreté, et par le commun conseil, octroy, assent, quonsent et accord de tout le parlement.» La commune de Londres avait seule fait entendre quelques plaintes au sujet des priviléges accordés aux communes flamandes; mais Edouard III avait calmé son opposition en déclarant au maire et aux aldermen, réunis à Westminster, qu'il renoncerait à sa couronne et à sa famille plutôt que de manquer à ses engagements.
Edouard III avait promis de retourner en Flandre avant les fêtes de la Saint-Jean, et avait laissé pour otages les comtes de Derby et de Salisbury, que devaient rejoindre plus tard les comtes de Northampton et de Suffolk. La reine Philippine de Hainaut était aussi restée à Gand, à l'abbaye de Saint-Pierre, où elle était souvent «visitée et confortée d'Artevelde, des seigneurs, des dames et des damoiselles de Gand.» Ce fut là qu'au milieu des témoignages du respect et de l'affection des bourgeois naquit Jean, depuis duc de Lancastre. Peu de temps après, Catherine de Courtray devint également mère d'un fils, que la reine d'Angleterre tint sur les fonts du baptême et auquel elle donna, en souvenir d'elle, le nom de Philippe. Un petit-fils du duc de Lancastre devait venger à Azincourt la défaite de Philippe d'Artevelde à Roosebeke.
Les légats du pape étaient arrivés à Tournay au mois de janvier pour y publier les censures ecclésiastiques dont le roi d'Angleterre avait été menacé, à cause de son alliance avec l'empereur Louis de Bavière, alors frappé d'excommunication; mais le roi de France intervint pour obtenir un sursis, car il cherchait dès cette époque à réconcilier l'empereur avec le pape, pourvu qu'il révoquât le vicariat accordé à Edouard III. L'évêque de Carthagène et son collègue quittèrent Tournay: ils y furent remplacés par l'évêque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis, chargés par le roi de prononcer contre la Flandre, «un excommuniement si grand qu'il n'estoit prestre qui y osât célébrer le divin service.»
L'excommunication avait été fulminée le 4 avril; le même soir, Matthieu de Trie et Godemar du Fay rassemblèrent à Tournay environ mille hommes d'armes et trois cents arbalétriers, et ils se dirigèrent pendant la nuit vers les frontières de Flandre. Au point du jour, ils parurent devant les faubourgs de Courtray, puis, après y avoir escarmouché quelque temps, ils continuèrent à suivre la Lys jusque près de Warneton, pillant tout ce qu'ils rencontraient et faisant conduire à Tournay les troupeaux qui paissaient dans les prairies: encouragés par ce succès, ils avaient tenté à leur retour la même expédition sur les rives de l'Escaut, entre Tournay et Audenarde, lorsque, arrivés près de Berchem, ils se virent surpris par une nombreuse troupe de Gantois, commandée par Jacques d'Artevelde et leurs autres capitaines. A peine eurent-ils le temps de s'éloigner précipitamment, et le vendredi avant le dimanche des Rameaux, l'on aperçut, du haut des remparts de Tournay, les tentes des milices communales de Flandre, qui occupaient les villages de Chin et de Ramegnies.
Jacques d'Artevelde croyait que si les communes flamandes se réunissaient aux hommes d'armes anglais qui n'avaient point accompagné Edouard III, il ne serait point impossible de s'emparer de Tournay, refuge constant des garnisons françaises dont on redoutait les excursions dévastatrices, et, dans ce but, il avait envoyé un message à la commune d'Ypres et aux comtes de Salisbury et de Suffolk, qui se trouvaient dans cette ville, afin qu'ils le rejoignissent sans délai. Les bourgeois d'Ypres avaient montré le plus grand zèle pour cet armement: le châtelain Gérard d'Oultre, les échevins Jacques de Vroede et Nicolas de Dickebie, s'étaient placés à leur tête, et déjà ils s'étaient mis en marche quand ils supplièrent les chefs anglais de s'arrêter pour chasser d'Armentières quelques Génois qui ne cessaient de piller toutes les campagnes environnantes. Bien que les Génois fissent bonne défense, Armentières fut prise d'assaut et livrée aux flammes. Ce succès fut fatal aux vainqueurs, car il leur donna une confiance exagérée dans leurs propres forces. Au lieu de se diriger vers Courtray, en se tenant sur la rive gauche de la Lys, où ils n'avaient rien à craindre, ils se persuadèrent qu'ils pourraient prendre Lille comme ils avaient enlevé Armentières; ils étaient arrivés assez près de l'abbaye de Marquette et s'avançaient entre des haies épaisses qui dominaient la route, quand ils furent tout à coup attaqués de front par cinq cents hommes d'armes et assaillis de toutes parts par des arbalétriers. La retraite était impossible: des deux échevins d'Ypres, l'un périt, l'autre fut fait prisonnier. Le comte de Salisbury partagea le même sort et fut conduit au Châtelet de Paris.
Jacques d'Artevelde apprit avec consternation la déroute de Marquette: avant de s'éloigner il établit toutefois une garnison dans le château d'Helchin, afin de prévenir désormais les excursions de Matthieu de Trie et de Godemar du Fay, et il ne revint à Gand que pour faire rédiger, de concert avec les autres communes, l'acte d'appel de la sentence d'interdit prononcée par l'évêque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis.
Cependant, de même que Jacques d'Artevelde avait voulu enlever Tournay avant l'assemblée des hommes d'armes français, Philippe de Valois avait résolu de conquérir les Etats du comte de Hainaut tandis qu'Edouard III se trouvait encore en Angleterre. Il voulait punir sévèrement sa rébellion, afin que cet exemple effrayât le duc de Brabant et les autres princes qui avaient abandonné son alliance. Une armée considérable avait été réunie à Cambray: on y comptait six mille hommes d'armes et huit mille sergents à pied, brigands ou badauds, comme les nomme Froissart. Le duc de Bourgogne et le comte d'Alençon y conduisirent de nombreux renforts, et bientôt après elle reçut pour chef le duc de Normandie, fils aîné du roi de France.
Le 1er juin 1340, les Français investirent le château de Thun-l'Evêque, situé à la jonction de la Scarpe et de l'Escaut, et défendu par les deux frères de Gauthier de Mauny. Le duc de Normandie avait fait venir de Cambray et de Douay six grandes machines de guerre. Mais Jean et Thierri de Mauny espéraient qu'ils ne tarderaient point à être secourus. Ils ne s'étaient point trompés: le comte de Hainaut avait convoqué dans les prairies de Nave les communes et la noblesse de ses Etats, dans laquelle on remarquait les sires de Lalaing, d'Enghien, de Ligne, d'Antoing, de la Hamaide, de Roisin, de Trazegnies. Le duc de Brabant le suivait avec ses chevaliers et ses milices communales. Le comte de Gueldre lui avait également amené un grand nombre de chevaliers de Saxe et de Westphalie; le jeune comte de Namur était accouru lui-même avec deux cents lances; enfin, Jacques d'Artevelde, fidèle au traité qui unissait les communes de Flandre à celles du Hainaut, venait d'arriver à Condé avec une armée que Froissart évalue à plus de soixante mille hommes.