Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 14

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Louis de Nevers restait seul étroitement attaché à l'alliance française. Il oubliait les événements qui avaient précédé la bataille de Cassel, pour recourir aux mesures oppressives que Philippe de Valois n'avait osé lui conseiller en 1328 qu'après avoir vaincu Zannequin et ses seize mille compagnons. Sa vengeance menaçait surtout celui qu'il considérait comme le chef du parti anglais, ce chevalier banneret qui, pour parler le langage de Froissart, «estoit durement amé à Gand et tenu pour le plus preux chevalier de Flandre et le plus vaillant homme, et qui, le plus hardiment, avoit desservi ses seigneurs.» Sohier de Courtray avait été perfidement appelé le 6 juillet à Bruges, pour y assister à une assemblée générale des députés des communes: on l'arrêta aussitôt, et il fut conduit au château de Rupelmonde, comme coupable de trahison vis-à-vis du roi de France, parce qu'il avait accueilli un aïeul de Henri IV: son fils eut à peine le temps de chercher un refuge en Angleterre.

Edouard III résolut de tenter un dernier effort pour le maintien de la paix en chargeant l'évêque de Lincoln de proposer de nouveau le mariage de l'une de ses filles, nommée Jeanne, avec Louis de Male, fils du comte de Flandre; mais les ambassadeurs anglais ne purent rien obtenir, et s'ils intercédèrent en faveur de Sohier de Courtray, leurs prières mêmes ne lui furent que fatales. Ils paraissent du reste n'avoir pas tardé à retourner à la cour du comte de Hainaut, et ce fut là qu'ils apprirent que Louis de Nevers avait envoyé des vaisseaux aux bouches de l'Escaut pour s'emparer d'eux s'ils s'embarquaient à Anvers. La crainte de tomber en son pouvoir les obligea d'aller en Hollande chercher un navire à Dordrecht. Edouard III fut vivement ému par leurs plaintes et promit d'y porter remède. Cinq cents hommes d'armes et deux mille archers quittèrent le port de Gravesand: les comtes de Derby et de Suffolk, Renaud de Cobham et un jeune chevalier du Hainaut, nommé Gauthier de Mauny, déjà célèbre par ses exploits en Ecosse, avaient réclamé l'honneur de prendre part à cette expédition, qui allait ouvrir la plus grande guerre du quatorzième siècle.

Cinq mille hommes d'armes avaient été placés par le comte de Flandre dans l'île de Cadzand. Gui, frère bâtard de Louis de Nevers, y avait conduit avec lui les plus nobles chevaliers du parti _leliaert_, Pierre d'Ingelmunster, Jean de Moerkerke, Gilles de Watervliet, les sires de Meetkerke, de Brugdam, d'Halewyn. Tandis que les archers anglais les forçaient, en lançant une grêle de flèches, à abandonner les digues où ils avaient planté leurs bannières, Gauthier de Mauny et ses compagnons s'élançaient sur le rivage. Pas une parole n'avait été échangée et la lutte fut terrible. Un moment la fortune parut trahir les assaillants. Le comte de Derby avait été abattu, mais Gauthier de Mauny s'empressa de le relever en poussant son cri d'armes: «Lancastre au comte de Derby!» Enfin les Anglais triomphèrent: ils pillèrent toute l'île de Cadzand, et lorsque leur flotte rentra dans la Tamise, elle ramenait prisonniers les sires de Watervliet, de Rodes, d'Halewyn et de Brugdam, et Gui, frère du comte de Flandre, qui devait, après une captivité de deux années, jurer foi et hommage au roi d'Angleterre (9 novembre 1337).

Cependant le comte de Flandre, de plus en plus dévoué à Philippe de Valois, se rendait de ville en ville pour engager les communes à ne pas rompre la paix que le traité d'Arques avait rétablie et à rester les alliés de la France. Il recourait tour à tour aux mesures les plus rigoureuses, aux moyens les plus humbles de persuasion. Ainsi, ne jugeant point la captivité de Sohier de Courtray un châtiment assez sévère des négociations des Gantois avec Edouard III, il les obligea à lui payer une forte amende et à envoyer leurs députés implorer sa merci à ses pieds. Il semblait ne pas redouter le ressentiment de ses bourgeois qui l'avaient fidèlement soutenu dans ses malheurs, et ne s'éloigner d'eux que pour placer toute sa confiance dans les cités qui l'avaient proscrit autrefois.

Le roi de France, naguère si terrible dans ses vengeances contre les communes de Flandre, ne cherchait plus qu'à seconder les efforts du comte pour se concilier l'affection des bourgeois dans la plupart des villes. Le 15 août 1337 il remit aux communes flamandes quatre-vingt mille livres qu'elles lui devaient pour deux années de leur rente annuelle de quarante mille livres parisis, et réduisit de moitié le payement échu le 1er mai 1337, en leur accordant pour le surplus un nouveau délai. Il leur abandonna aussi une autre prétention de trente mille livres tournois, représentant les arrérages des dix mille livres de rente assignées dans les châtellenies de Lille et de Douay, qui n'avaient point été payées pendant les années 1310, 1311 et 1312; de plus, il leur promit qu'à l'avenir elles auraient le monopole de l'exportation de toutes les laines de France. Ces avantages ne leur étaient accordés toutefois qu'à cette condition que les ambassadeurs du roi les trouveraient «en bonne volenté vers le roy.» En conséquence, l'évêque de Tournay et Gérard de Bellay arrivèrent le 29 août à Ypres, et là, en présence du comte de Flandre, ils renouvelèrent ces concessions. Peu de temps après, le roi de France permit aux bourgeois de Bruges de recreuser leurs fossés entre la porte Sainte-Catherine et celle de Coolkerke, parce qu'ils se plaignaient de la mauvaise qualité de leurs eaux pour la fabrication de la bière. Enfin, lorsque la victoire des Anglais dans l'île de Cadzand l'engagea à se montrer de plus en plus prodigue de grâces et de priviléges, il autorisa les Brugeois, non-seulement à élargir tous leurs fossés, mais aussi à relever leurs remparts, sous le prétexte que ce travail était nécessaire pour résister aux ennemis du royaume. L'évêque de Tournay, Hugues Quiéret, Pierre de Cuignières et Nicolas Béhuchet se rendirent à Bruges, et y déclarèrent que le roi libérait les communes de Flandre du second payement de leur rente annuelle de quarante mille livres parisis, «pour ce que nous avons sceu, dit une charte du mois de janvier 1337 (v. st.), l'estat du pays de Flandres, le bon portement des bones gens et la boine volenté qu'ils ont de servir nostre seigneur.»

Si Louis de Nevers se réconciliait avec les bourgeois de Bruges, ceux de Gand lui devenaient de plus en plus hostiles. Qu'on se représente l'antique cité de saint Amand et de saint Bavon, devenue la plus vaste et la plus populeuse de l'Europe. Ses remparts offrent un développement de sept lieues, et à côté de sept ponts de marbre construits sur l'Escaut, on remarque sept églises fondées, selon de fabuleuses légendes, par sept rois qui l'ont vainement assiégée pendant sept ans. Moins d'un demi-siècle s'est écoulé depuis que ses bourgeois ont chassé toute une armée commandée par Edouard Ier, et Froissart, complétant le tableau qu'en a tracé Villani, l'appelle «la souveraine ville de Flandre de puissance, de conseil, de seigneurie, et de toutes choses appartenans à une bonne ville et noble que on pourrait recorder, assise et située en la croix du ciel.» Aussi dédaignée que sa rivale était comblée de bienfaits, elle était réduite à supplier le roi de France, le comte de Hainaut et le duc de Brabant, d'intercéder en faveur de Sohier de Courtray. C'était en vain que d'autres députés suivaient le comte, de Courtray à l'abbaye de Saint-Bernard, d'Audenarde à Ardenbourg, pour obtenir sa liberté: toutes les prières des bourgeois de Gand étaient repoussées, et leur humiliation égalait la misère à laquelle les condamnait l'interruption de leurs relations industrielles avec l'Angleterre.

«En ce temps, raconte Froissart, avoit ung bourgeois à Gand, lequel parloit bien sagement au gré de plusieurs. Si reprirent aucuns hommes ses paroles aux aultres, et dirent qu'il estoit un très sage homme, et dirent qu'il avoit dit que s'il estoit oys et creus, il cuideroit en brief temps avoir remis Flandres en bon estat et r'aroient tout leur gaignage, sans estre mal du roy de France, ne du roy d'Engleterre. Ces paroles multiplièrent tant que li quars ou la moitié de la ville en fu infourmés. Lors commencèrent à s'assembler et tant que, un jour de feste après disner, ils se mirent ensamble plus de mille, et appeloient l'un l'autre à leurs maisons, en disant: Alons, alons oyr le bon conseil du saige homme.--Et vinrent à la maison du dit bourgeois qu'ils trouvèrent appoiant à son huis. De si long qu'ils le percheurent, ils lui firent grant révérence et honneur, et dirent: Chier seigneur, veuilliés nous oyr. Nous venons à vous à conseil; car, on nous dist que les grans biens et sens de vous remettra le pays de Flandre en bon point: si, nous dites comment, et vous ferez ausmosne.--Lors s'avancha le dit bourgeois et dist: Seigneurs compaignons, je suis natif et bourgeois de cette ville; si y ai le mien. Sachiés que de tout mon pooir je vous vodroie aidier et tout le pays; et s'il estoit homme qui voulust en prendre le fais, je vodroie exposer mon corps et biens à estre dalez lui, ou si vous aultres, vous me voliés estre frères, amys et compaignons en toutes choses pour demourer dalez moy, je l'emprendrois volentiers.--Alors, dirent-ils tous d'un assens et d'une voix: Nous vous promettons léalment à demourer dalez vous en toutes choses et d'y aventurer corps et biens, car nous savons bien que en toute la conté de Flandres, n'y a homme, se non vous, qui soit digne de ce faire.--Adonc quand il se vit ainsy accueilli en l'amour du peuple, il fit grans consaux et grandes assemblées de gens et tant les mena de paroles, que toute la communalté et grant plenté de la bourgeoisie se tirèrent vers lui et le compaignoient à grant puissance.» Ce bourgeois de Gand, que ses concitoyens appelaient «le sage homme» se nommait Jacques d'Artevelde.

L'alliance des Artevelde et de l'illustre maison de Courtray est attestée par des preuves irrécusables. D'autres documents démontrent la position élevée qu'ils occupaient.

Selon quelques historiens, les Artevelde étaient issus de la famille des châtelains de Gand, qui remontaient aux comtes de Guines. Ils possédaient le fief d'Artevelde, et rien ne s'oppose à ce qu'à l'exemple de deux branches de cette illustre maison, qui prirent le nom des fiefs de Damme et de Mendonck, une autre se soit attribué dans les premières années du treizième siècle celui du fief d'Artevelde. Si cette origine était formellement démontrée, Jacques d'Artevelde compterait des aïeux parmi les princes et les rois. Lors même qu'elle ne le serait point, il lui resterait toujours «son écusson de sable à trois couronnes ou chapelets d'argent, ce qui fut, dit l'Espinoy, à la façon des vieux Romains, lesquels donnoyent semblables couronnes aux plus preux et valeureux de leurs soldats ou bourgeois.»

Quoi qu'il en soit, la famille de Jacques d'Artevelde, comme celle de Jean de Mendonck, était inscrite dans le registre des corporations industrielles à côté des noms les plus illustres de la cité. Jean d'Artevelde, échevin de Gand en 1319, en 1321, en 1325 et en 1328, appartenait au commerce des draps, cette grande industrie de la Flandre, aussi bien que le vaillant Guillaume Wenemare, qui périt en 1325, sous les murs de Deynze, à la tête des Gantois. Jacques d'Artevelde, inscrit dans le métier des tisserands, imita l'exemple que lui avait donné son père, et en 1344, c'est-à-dire à cette brillante époque où le plus noble prince de l'Europe le nommait son compère, il continuait, au milieu des projets les plus vastes qui aient jamais été conçus, à prendre une part active au mouvement de l'industrie nationale; les salles où se trouvaient déposés les merveilleux ouvrages des tisserands de Flandre touchaient à la chancellerie, où il scellait les chartes qui protégeaient leur travail et leur liberté, tant était respectée à Gand cette loi de la comtesse Mathilde: «si l'on découvre quelque bourgeois inutile à la ville et à la commune, qu'il soit banni par les échevins.»

Les Artevelde avaient donné plus d'une preuve de leur dévouement à la patrie. Philippe le Bel avait confisqué, en 1298, les biens de Guillaume d'Artevelde. Jean d'Artevelde, parent de Philippe d'Axel, a partagé un instant son autorité à Gand; mais tous ses fils se séparent de Louis de Nevers, quand ils le voient, par zèle pour les intérêts du roi de France, compromettre les progrès et l'essor que trois siècles d'efforts pénibles avaient imprimés à l'industrie flamande. En 1335, Guillaume d'Artevelde, qui paraît avoir été le fils du proscrit de 1298, est insulté par les sergents du comte; mais l'exaspération populaire éclate avec tant de force, qu'il doit intervenir lui-même pour leur sauver la vie. Cependant le bailli lui ordonne de le suivre à la prison de la ville: à peine a-t-il obéi, que la commune, courant aux armes, s'empresse de le délivrer. La lettre dans laquelle Gauthier de Bederwane, bailli de Gand, raconte cette émeute, ajoute que le peuple rendit à la liberté, en même temps que Guillaume d'Artevelde, deux de ses cousins inscrits au métier des tisserands. L'un de ceux-ci n'était-il point Jacques d'Artevelde qui, dès cette époque, aurait été le principal objet des sympathies populaires? Car les Gantois, comme le disait plus tard le comte de Hainaut, ne faisaient rien, «sans la faveur et la grâce de Jacques d'Artevelde.»

Tout annonce que lorsque Gui de Dampierre alla en 1300 avec ses fils et l'élite de la noblesse flamande se confier à la générosité de Philippe le Bel, Jacques d'Artevelde accompagna à Paris son oncle, Gauthier d'Artevelde, dizenier attaché au service de Robert de Béthune. Sa jeunesse dut être frappée du triste spectacle des malheurs de ce vieillard, dont le généreux dévouement devait être si cruellement puni. Charles de Valois, qui lui-même avait été trompé par son frère dans les conseils qu'il avait donnés au comte de Flandre, protestait contre cette trahison et suppliait le roi de rendre du moins la liberté à l'aîné de ses fils, dont il connaissait le courage et qu'il voulait associer à ses projets aventureux. Charles de Valois venait d'épouser une des nièces de Robert de Béthune, Catherine de Courtenay, qui lui avait apporté en dot ses prétentions à l'empire de Constantinople, usurpé par les Paléologues: il espérait que le vainqueur de Bénévent l'aiderait à le reconquérir, et repousserait les Turcs de Bithynie, aussi aisément qu'en Italie il avait dispersé les Sarrasins de Nocera. Cependant Philippe le Bel se montra inflexible, et le comte de Valois, privé de l'appui de l'héritier du comté de Flandre, fut réduit à n'amener avec lui dans sa croisade qu'un petit nombre des amis du prince captif. L'un de ceux-ci fut le neveu du dizenier Gauthier.

Le jeune bourgeois de Gand traversa la France et s'arrêta à Rome avec Charles de Valois, qui y obtint du pape la confirmation de ses droits au sceptre impérial d'Orient, en même temps que le titre de pacificateur de la Toscane et de capitaine du patrimoine de saint Pierre. Jacques d'Artevelde y salua la grande figure de Boniface VIII qui dominait les querelles des Guelfes et des Gibelins; peut-être accompagna-t-il les ambassadeurs que le comte de Valois envoyait à Florence aux chefs de la faction des Blancs, et y vit-il Dante Alighieri, qui bientôt, chassé par l'exil de sa patrie, allait chercher au delà des Alpes la route que Jacques d'Artevelde avait suivie, depuis les rives du Rhône jusqu'aux digues sablonneuses que les Flamands opposent à la mer entre Cadzand et Bruges:

Quale i Fiamminghi tra Cazzante e Bruggia Temendo 'l fiotto che inver lor s'avventa, Fanno lo schermo perchè 'l mar si fuggia.

Charles de Valois ne tarda point à conduire une expédition en Sicile, et ce fut de là, raconte-t-on, qu'il mit à la voile pour la Grèce. Sur ces rivages qui avaient vu passer, avant les hommes d'armes de Charles de Valois, l'armée de Robert de Jérusalem et la flotte de Baudouin de Constantinople, le fils de Jean d'Artevelde put retrouver les traces de la gloire de la Flandre. Plusieurs chevaliers y conservaient les domaines que leurs pères avaient conquis un siècle plus tôt. Engelbert de Liedekerke était grand connétable de la principauté d'Achaïe, et son frère capitaine du château de Corinthe; enfin, au milieu des Thermopyles, au bord du lac Copaïs, «le bail de Thessalie, monseigneur Antoine le Flamenc, qui estoit tenus un des plus sages hommes de Roumanie,» élevait une église en l'honneur de saint Georges, ce noble patron des chevaliers, que Robert II invoquait à Antioche et à Ascalon. Ce fut dans ces lointains climats, pleins des souvenirs des héros de Marathon et de Salamine, que Jacques d'Artevelde apprit la destruction, sous les murs de Courtray, de la plus puissante armée de l'Europe, vaincue par quelques bourgeois et quelques laboureurs.

On ignore ce que devint Jacques d'Artevelde pendant plus de vingt ans. Il s'occupait des affaires publiques et de l'éducation de ses enfants, d'industrie au milieu des foulons et des tisserands, et d'agriculture dans ses polders de Basserode, lorsque, cédant aux prières des bourgeois qui s'étaient rendus sur la place de la Calandre, il les engagea à se réunir dans le préau du monastère de la Biloke.

Le monastère de la Biloke avait reçu de nombreux bienfaits des aïeux de Sohier de Courtray, et son gendre y était sans doute accueilli avec reconnaissance et avec respect. Peut-être Jacques d'Artevelde se souvenait-il aussi qu'il avait été fondé par Foulques Uutenhove, ce pieux chanoine qui avait excité, dans les premières années du treizième siècle, les Flamands à s'opposer au joug de Philippe-Auguste. Sa parole y réveilla les mêmes échos de patriotisme et d'honneur, lorsqu'il exhorta les bourgeois à maintenir la puissance et la gloire de la Flandre. N'avaient-ils pas avec eux toutes les communes de Brabant, de Hainaut, de Hollande et de Zélande? en traitant avec l'Angleterre, sans rompre avec la France, ne verraient-ils point leur alliance également recherchée par les deux rois? L'éloquence d'Artevelde répandait dans toute la Flandre l'enthousiasme qui l'agitait.

La commune de Gand s'assembla aussitôt, et le 3 janvier elle rétablit les charges des capitaines de paroisse, qui avaient existé dans tous les temps où la ville était exposée à quelque péril imminent. Il fut, de plus, déclaré que l'un de ces capitaines aurait le gouvernement supérieur de la ville: ce que les actes publics des échevins nomment _'t beleet van der stede_. Cette prééminence, on pouvait le prévoir, fut attribuée à Jacques d'Artevelde, élu capitaine de la paroisse de Saint-Jean. Ses collègues étaient Guillaume de Vaernewyck, Gelnot de Lens, Guillaume Van Huse et Pierre Van den Hove.

Le 5 janvier, Thomas de Vaernewyck, premier échevin de la ville de Gand, fit publier diverses ordonnances pour assurer la paix et la tranquillité de la ville. On fixa les quantités de blé que chacun pouvait acheter, afin d'éviter la famine si le comte de Flandre revenait assiéger Gand: il n'était permis à personne de sortir après le couvre-feu; et tous ceux qui avaient été bannis par les échevins des bonnes villes reçurent l'ordre de quitter le pays dans le délai de trois jours. Toutes les anciennes _connétablies_ avaient été reconstituées, et l'on avait proclamé une trêve légale de cinquante jours, qui devait suspendre le cours de toutes les haines engendrées par la rivalité des factions.

Cependant Philippe de Valois avait été immédiatement instruit de ce qui s'était passé à Gand, et n'y voyant qu'un mouvement séditieux qu'il fallait arrêter par la force, il adressa dès le 12 janvier des lettres où il fixait à la mi-carême la convocation de ses hommes d'armes à Amiens. En même temps il ordonnait à Guillaume d'Auxonne, devenu évêque de Cambray, de partir sans retard pour Eecloo, où une assemblée générale des députés des communes de Flandre devait se réunir le 15 janvier, afin de gagner à ses intérêts ceux qui exerçaient le plus d'influence. Le comte de Flandre secondait de tout son pouvoir ces démarches; mais la misère faisait chaque jour de nouveaux progrès, et l'on répétait de toutes parts que si les relations industrielles avec l'Angleterre n'étaient point rétablies, la ruine du pays était imminente.

Tous les efforts de Louis de Nevers furent inutiles. Le 1er février, les échevins de Gand se rendirent à Louvain près du comte de Gueldre, plénipotentiaire d'Edouard III, pour y signer une convention qui devait assurer la réconciliation du roi d'Angleterre et des communes de Flandre; il leur fut permis d'aller chercher à Dordrecht des laines anglaises que l'on porta à Gand au milieu des acclamations de la multitude.

Louis de Nevers avait mandé auprès de lui Jacques d'Artevelde: il chercha à le gagner par ses bienfaits ou à l'effrayer par ses menaces. Ces tentatives ayant été inutiles, il se laissa persuader par ses conseillers qu'il était permis de le faire assassiner; mais l'affection que la commune portait à Jacques d'Artevelde déjoua ses projets, et ces attentats odieux, dirigés contre un homme que l'on considérait déjà unanimement comme le sauveur de la patrie, n'eurent d'autre résultat que d'exciter une vive indignation: tous les bourgeois prirent des chaperons blancs, c'est-à-dire l'insigne propre aux membres de la commune quand ils se rassemblaient sous leurs bannières; le comte lui-même se vit réduit à en accepter un, et il craignait qu'on ne le retînt captif à Gand comme il l'avait été autrefois à Bruges, quand, prétextant une partie de chasse au milieu d'une fête, il gagna en grande hâte le château de Male.

Dès que Louis de Nevers eut quitté Gand, il chercha à tenter un dernier effort pour s'assurer invariablement la fidélité des bourgeois de Bruges, en leur reconnaissant le droit de faire des remontrances en cas de violation de leurs priviléges, remontrances dont la sanction et la garantie se trouveront dans la suspension de l'autorité du comte dans la ville, «en tant comme il appartenra au prouffit du seigneur,» aussi longtemps qu'il n'y aura pas été fait droit.

En ce moment, le comte continuait à dissimuler vis-à-vis des Gantois: il parut même approuver, dans une assemblée qui eut lieu à Bruges, les négociations entamées avec le comte de Gueldre. En agissant ainsi, il ne suivait, on ne saurait en douter, que les conseils du roi de France. Philippe de Valois, dont les feudataires n'étaient point encore prêts à combattre, jugeait utile aux intérêts de sa politique de temporiser. Quelques paroles imprudentes du roi Jean de Bohême qu'il avait envoyé à Eecloo à une assemblée des communes, parurent toutefois assez menaçantes pour que les bourgeois de Gand chargeassent deux de leurs échevins, Jean Uutenhove et Simon Parys, d'aller les disculper près du roi de France de toutes les accusations que l'on dirigeait contre eux; mais rien ne vint justifier leurs craintes, car Philippe de Valois répondit à leurs députés «qu'il tenait la ville pour excusée et était disposé à la protéger toujours dans son industrie et dans ses libertés.»

Cependant l'époque à laquelle Philippe de Valois a fixé la réunion de ses hommes d'armes n'est plus éloignée. La Flandre, trompée par ses protestations mensongères, attend dans un profond repos le rétablissement prochain de sa prospérité. Les bourgeois de Gand eux-mêmes ont cessé d'être inquiets et agités. La grande foire, qui se tient dans leur ville le dimanche de _Lætare_, y a réuni un grand nombre de marchands étrangers, et la joie publique se manifeste de toutes parts, quand tout à coup de tristes nouvelles y répandent la consternation: le comte de Flandre, exécutant l'ordre du roi de France, a envoyé des bourreaux au château de Rupelmonde, où Sohier de Courtray est captif, et le vieux compagnon de Gui de Dampierre a été décapité dans le lit où le retenaient ses infirmités; le même jour, l'évêque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis sont arrivés à Tournay, et dès le lendemain ils y ont fait lire, sur la place du Marché, une sentence d'excommunication contre les Gantois.