Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 13

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Une profonde consternation s'était répandue dans toute la Flandre. Les milices de Bruges, qui se dirigeaient vers Cassel, s'arrêtèrent près de Dixmude en apprenant la mort de Zannequin. Si les bourgeois d'Ypres, les plus voisins de l'ennemi, eussent fermé leurs portes et imité le courage des laboureurs du Fleanderland, la Flandre eût pu réparer ses revers; mais la crainte d'une extermination complète les engagea à envoyer au camp français des députés qui implorèrent la clémence du roi. A Bruges, l'effroi était si grand que les femmes arborèrent la bannière fleurdelisée et forcèrent leurs maris à livrer les clefs de la ville. Déjà l'armée française traversait Poperinghe; cependant les tisserands d'Ypres se soulevaient contre leurs magistrats et refusaient de s'associer à ce qu'ils considéraient sans doute comme une trahison. Un prêtre, le curé de la paroisse de Saint-Michel, avait appelé, du haut de la chaire, tous ceux qui voulaient sauver la patrie à prendre les armes; mais il était trop tard: Miles de Noyers entra avec de nombreux hommes d'armes dans les remparts d'Ypres. Le curé de Saint-Michel s'était réfugié avec quatorze de ses amis dans une maison fortifiée, on y mit le feu et il périt dans les flammes.

Peu de jours après, Philippe VI ordonna la retraite: il était impatient de retourner en France après sa victoire de Cassel, comme Charles VI le fut depuis après son triomphe de Roosebeke, pour reparaître dans toute sa puissance aux yeux des communes françaises. Il ramenait avec lui quinze cents otages choisis parmi les bourgeois d'Ypres et de Bruges, qui devaient répondre de la soumission des communes flamandes. Prêt à s'éloigner, le roi fit appeler le comte de Flandre et lui adressa, en présence des barons, ces paroles altières: «Comte, j'ai travaillé pour vous, au mien et aux despens de mes barons; je vous rends votre terre acquise et en pais; or, faites tant que justice y soit gardée, et que, par vostre deffaut, il ne faille pas que plus reviègne; car si je y revenoie plus, ce seroit à mon profit et à vostre dommage.» Puis il retourna en France, déposa l'oriflamme à Saint-Denis, et entra à cheval, revêtu des armes qu'il portait à la bataille de Cassel, dans la basilique de Notre-Dame de Paris, «et très-dévotement la mercia, et lui présenta ledit cheval où il estoit monté et toutes ses armeures.»

«Le comte se souvint des paroles du roi, dit le continuateur de Guillaume de Nangis; il rechercha si activement les conspirateurs qu'en moins de trois mois il en fit périr dix mille.» A Bruges, on divisa la ville en six quartiers et l'on soumit successivement tous leurs habitants à une enquête rigoureuse. Dès qu'ils avaient été condamnés, on les conduisait à Damme, où l'on avait élevé de nombreux instruments de supplices et de tortures; à Ypres, tous les corps de métiers furent décimés: Lambert Bouwin, capitaine du Franc, Jean de Dudzeele, qui avait été chargé de la garde du comte pendant sa captivité, Goswin d'Oedeghem, qui avait, comme capitaine de Deynze, arrêté pendant deux années les approvisionnements des Gantois, expirèrent sur la roue. Guillaume Dedeken, ancien bourgmestre de Bruges, s'était retiré en Brabant; mais les communes de ce pays n'osèrent le protéger, et le duc de Brabant le livra au roi de France. Il fut conduit à Paris; là on l'attacha au pilori après lui avoir tranché les deux mains, puis on le fixa sur la roue d'où on le détacha sanglant et mutilé, parce que l'on craignait que sa mort ne fût trop prompte; le lendemain on le fit déchirer par des chevaux, et ses restes furent suspendus à la grande potence de Montfaucon, afin que ce hideux spectacle apprît aux bourgeois de la capitale du royaume que Philippe de Valois ne pardonnait point aux communes rebelles.

«Le comte de Flandre, écrit l'abbé de Saint-Martin de Tournay, multipliait d'autant plus les supplices des coupables que son avidité l'engageait à s'emparer de leurs biens.» Une sentence du roi avait prononcé la confiscation générale des biens de tous ceux qui avaient combattu à Cassel; deux tiers étaient réservés au trésor royal. Le dernier tiers était accordé à Louis de Nevers et à Robert de Cassel, pour les domaines sur lesquels ils avaient droit de haute justice. Bruges, Ypres, Courtray, Dixmude, Furnes, Ostende, Ardenbourg, Ysendyke, Termonde et Grammont furent condamnées à des amendes si considérables, que les trésors amassés par ces villes pendant des années de paix et de prospérité ne purent point y suffire. Toutes ces dépouilles d'un peuple vaincu étaient promises aux courtisans et aux serviteurs du comte, et l'on retrouve, parmi les actes publics de cette époque, des chartes par lesquelles il donne des maisons de Bruges, dont il avait chassé d'honorables bourgeois, à son barbier, à ses palefreniers et à ses valets.

C'était peu que la haine du roi et du comte couvrît toute la Flandre de sang et de deuil: sa liberté ne devait point survivre au dévouement de ses défenseurs. Les priviléges de toutes les villes, celle de Gand seulement exceptée, furent annulés ou modifiés dans leurs garanties les plus essentielles. A Bruges, les bourgeois furent contraints de se rendre au devant du comte jusqu'à mi-chemin du château de Male, et de s'y jeter à genoux en implorant sa miséricorde: à Ypres, la cloche du beffroi fut brisée. Enfin, par des lettres datées du 20 décembre 1328, le roi de France ordonna que l'on détruisît les fortifications de Bruges, d'Ypres et de Courtray, et le soin de présider à leur démolition fut confié à Miles de Noyers et à Thomas de Morfontaine, anciens serviteurs de Philippe le Bel, qui avait formé les mêmes projets, sans qu'il lui eût été donné de les accomplir.

Le silence de l'oppression s'était étendu sur toute la Flandre, quand on apprit tout à coup que Sohier Janssone, le seul peut-être des compagnons de Zannequin qui lui eût survécu, avait abordé près d'Ostende avec deux cents bannis qu'il avait réunis en Zélande. Ostende, Breedene, Oudenbourg répondirent à son appel, et de toutes parts les populations agricoles du Fleanderland s'armaient pour venir le rejoindre. On lui avait annoncé que le bailli de Bruges rassemblait une armée pour le combattre. «Tant mieux, avait-il répondu, plus cette armée sera nombreuse, plus nous y compterons d'amis et d'alliés.» Et, plein de confiance dans sa fortune, il se porta en avant vers Bruges avec sa petite troupe, espérant que la défection des milices communales qu'on lui opposerait entraînerait l'insurrection des Brugeois.

Cependant le bailli de Bruges, plus prudent et plus sage, avait laissé à l'écoutète le soin de contenir pendant quelques heures la commune mécontente et inquiète, et il s'était précipité au galop vers Oudenbourg, suivi d'une nombreuse escorte de chevaliers. Janssone pâlit en n'apercevant aucun de ses amis sous la bannière du comte. Trop faible pour soutenir une lutte en pleine campagne, il se replia vers Oudenbourg et s'y retrancha derrière un pont voisin de l'abbaye fondée par saint Arnould. Il s'y défendit longtemps; enfin, il tomba au pouvoir de ses ennemis avec son fils et vingt des siens. Ce fut un grand triomphe pour les _Leliaerts_; ils firent construire une potence d'une hauteur extraordinaire, mais Janssone et ses compagnons n'y furent attachés qu'après avoir été promenés nus dans toute la ville de Bruges, brûlés d'un fer rouge à chaque carrefour, brisés sur la roue et décapités. Parmi les compagnons de Janssone se trouvaient Guillaume de Cockelaere et Jacques Breydel.

Louis de Nevers ne fut pas le témoin de ces supplices: il s'était rendu à Paris pour y chercher la comtesse de Flandre, Marguerite de France, qu'il avait épousée huit années auparavant, mais qui, dès les premiers jours de son mariage, avait fui ses mauvais traitements. Le 18 octobre 1327, il avait pris l'engagement solennel de se conduire vis-à-vis d'elle avec respect et avec courtoisie. Il est toutefois douteux qu'il y ait eu une réconciliation dès cette époque: une princesse orgueilleuse et altière comme Marguerite ne pardonna sans doute à Louis de Nevers que lorsque la victoire de Cassel lui eut soumis toute la Flandre. Les chroniqueurs placent au mois de septembre 1329 son arrivée au château de Male, et ce fut là qu'elle donna le jour, le 25 novembre de l'année suivante, à un fils qui reçut le nom de Louis.

La domination de Louis de Nevers était rétablie depuis trois années, quand des discussions sérieuses éclatèrent entre le comte de Flandre et le duc de Brabant relativement aux frontières de leurs Etats. Déjà, en 1327, on avait proposé de déférer ces contestations à des arbitres choisis parmi les chevaliers flamands et brabançons, mais ce projet n'avait point été exécuté. Enfin, il fut convenu, le 11 janvier 1331 (v. st.), qu'un envoyé du comte de Flandre se rendrait sur l'Escaut et marquerait les limites des deux pays en jetant aussi loin qu'il le pourrait une pesante hache de fer: il la lança jusqu'au pied des murs d'Anvers.

A peine ces discordes avaient-elles été apaisées qu'elles se renouvelèrent avec plus de gravité. En 1327, l'évêque de Liége avait emprunté vingt mille florins au comte de Flandre, et il avait été entendu que la ville de Malines formerait la garantie du payement de cette dette. Il ne paraît point qu'il ait rempli ses engagements, et nous le voyons, en 1332, ayant de nouveau besoin d'argent, offrir à son créancier la cession définitive de la ville de Malines, moyennant la somme de cent mille livres tournois noirs. Pour faire réussir ces négociations, Louis de Nevers acquit tous les droits héréditaires de la comtesse de Gueldre, fille de Berthout de Malines, et dans les derniers jours de l'année 1333, ayant complété le payement qui représentait le prix de la seigneurie de Malines, il en fut investi par des chartes authentiques.

L'un des principaux conseillers de Louis de Nevers, Guillaume d'Auxonne, qui était à la fois l'un des descendants de la maison d'Avesnes et l'émissaire de Philippe de Valois, l'avait vivement engagé à cette négociation; mais l'ambition du comte de Flandre fut trompée. La commune de Malines, qui n'ignorait point les malheurs des communes de Flandre, repoussa leur oppresseur et se donna au duc de Brabant. C'était en vain que Louis de Nevers, prévoyant peut-être cette résistance, avait formé, dès le 11 mai 1332, une alliance fédérative avec le roi de Bohême, l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liége, les comtes de Gueldre, de Namur, de Juliers et de Looz, à laquelle avait adhéré le comte d'Eu, connétable de France: le duc de Brabant fut assez habile pour enlever à ses adversaires l'appui sur lequel ils comptaient le plus, car il conclut le 8 juillet, à Crèvecœur en Brie, un traité avec le roi de France, et s'engagea à faire épouser à l'aîné de ses fils une fille de Philippe de Valois. Dès ce moment, le roi se réserva le rôle de médiateur, et il fut aisé de reconnaître qu'il était devenu plus favorable au duc Jean III qu'à Louis de Nevers; aussi, lorsqu'au mois de janvier 1333 (v. st.), le comte de Flandre, irrité de voir le duc de Brabant planter sa bannière dans la cité de Malines, voulut renouveler contre lui la ligue du 11 mai 1332, il s'y opposa énergiquement, et ses hommes d'armes, commandés par le roi de Navarre et les comtes d'Alençon, d'Etampes et de Bar, expulsèrent du Brabant les chevaliers de Flandre qui s'étaient avancés jusqu'aux portes de Bruxelles. Il ne restait plus au comte de Flandre qu'à se soumettre à la bulle du pape Jean XXII, qui lui fut remise par les évêques de Troyes et de Marseille, et à sacrifier ses prétentions au projet chimérique d'une croisade en Orient. Le roi n'avait pas renoncé à son arbitrage, et le 27 août 1334, il déclara retenir en sa garde la cité de Malines, tant que le litige durerait: c'était le moyen le plus sûr de le terminer, et après de longues négociations, les deux princes résolurent de conserver en commun la possession de la cité de Malines, comme l'évêque de Liége et Berthout de Malines en avaient joui autrefois. Tel n'était point le résultat qu'avait rêvé Louis de Nevers: il avait payé des sommes énormes pour acquérir peu de chose, si ce n'est rien.

Un prince français avait été le témoin de tous les débats soulevés dans le Brabant: c'était Robert d'Artois; irrité de l'ingratitude de Philippe de Valois, qui se hâtait peu de lui restituer le comté d'Artois, il avait, pour l'obtenir plus aisément, fait écrire une fausse charte par une dame de la châtellenie de Béthune, la fille du seigneur de Divion, qui avait hérité de sa mère, Sara Louchard, un esprit fécond en ruses et en intrigues; mais la fraude avait été découverte, et Robert d'Artois, cité devant la cour du roi, s'était vu réduit à fuir en Brabant. Il y avait passé près d'une année, quand le traité de Crèvecœur l'obligea à chercher une autre retraite dans les Etats du comte de Namur. Enfin, lorsque l'intervention armée du roi dans les querelles du duc Jean et de Louis de Nevers sembla le menacer sur les bords de la Meuse, il s'était retiré en Angleterre, où il ne cessait de représenter à Edouard III qu'il était le légitime héritier de Charles le Bel, et que rien n'était plus aisé que de renverser le trône chancelant du roi de France.

Philippe de Valois, près de qui Jean de Marigny occupait la place qu'avait laissée vide le supplice d'Enguerrand de Marigny, continuait à marcher sur les traces de Philippe le Bel. Il dépouillait les marchands italiens comme à une autre époque on avait dépouillé les juifs, et faisait fabriquer de mauvais _pavillons_, des _lions_ et des _agnelets_ de bas aloi, exigeant de ses officiers qu'ils jurassent sur les saints Evangiles de cacher la falsification des monnaies. Ces mesures odieuses, en accroissant l'agitation populaire, propageaient de plus en plus un vague sentiment de regret et d'enthousiasme pour les institutions protectrices du treizième siècle. Robert d'Artois avait seulement oublié qu'il n'appartenait point à un prince étranger de faire triompher une pensée toute nationale.

La Flandre, également impatiente de recouvrer sa liberté, semblait plus disposée à la recevoir des mains des Anglais. Toutes les relations de son commerce l'attachaient à l'Angleterre: c'est de là qu'elle tirait la matière première de son industrie. Edouard Ier avait porté à Bruges l'étape des laines: après la bataille de Courtray, la commune de Bruges fit de nombreuses démarches pour la conserver. Elle ne tarda point à être transférée à Anvers, et, en 1314, Philippe le Bel voulut l'établir à Saint-Omer. Cependant, vers la même époque, les Brugeois multipliaient leurs efforts pour qu'elle leur fût rendue, et vers 1323, elle était déjà de nouveau fixée à Bruges. En 1332, Edouard III avait fait saisir les marchandises flamandes; mais dès l'année suivante tous les griefs qui existaient entre les communes de Flandre et le roi d'Angleterre avaient été redressés, et il avait été décidé qu'à l'avenir quatre arbitres, dont deux de chaque nation, s'assembleraient à York, pour juger les plaintes des marchands anglais et flamands. Ces immenses expéditions de laine n'enrichissaient pas moins les propriétaires d'Angleterre que les manufacturiers de Flandre, et rien n'explique mieux pourquoi toutes les guerres entre ces deux pays étaient presque immédiatement suspendues par des trêves: Edouard III, plus sage que ses prédécesseurs, comprit le premier que ce commerce mériterait surtout sa protection, s'il devait contribuer à fixer dans ses Etats, dans le pays même qui produisait les laines, l'industrie qui en réglait l'emploi. Il nous reste un privilége octroyé au tisserand flamand Jean Kempe, par le roi Edouard III, qui se termine en ces termes: «Nous permettons à tous les autres tisserands, teinturiers et foulons de Flandre qui voudraient quitter leur pays, de s'établir dans notre royaume et nous leur ferons donner de semblables lettres de protection.» On annonçait aux ouvriers de Flandre qu'ils trouveraient en Angleterre une vie opulente et de riches mariages. Ces promesses séduisirent sans doute plus d'un habitant d'Ypres ou de Warneton; des hommes de métier bannis par Louis de Nevers vinrent aussi se fixer aux bords de la Tamise, et ce fut ainsi qu'Edouard III, qui fut quelques années plus tard le fidèle allié des communes flamandes, prépara à la fois dès ce moment la ruine de la Flandre et la grandeur de l'Angleterre.

Les rigueurs qui avaient suivi la bataille de Cassel n'avaient pas atteint leur terme. Au mois de juillet 1330, Louis de Nevers fait prononcer à Gand de nombreuses sentences de bannissement, et au même moment il mutile l'organisation légale du Franc et réforme ses anciens priviléges. Trois ans plus tard, Jean des Prez et Gauthier de Quevaucamp font exécuter, en vertu d'un ordre royal, les sentences de confiscation qui remontent à près de cinq années. Non-seulement les bourgeois de Gand et de Bruges sont en butte à de vives persécutions, mais l'on voit aussi de nobles chevaliers, comme le châtelain de Bergues, Jean de Morbecque, Jean de Rely et Gauthier d'Hontschoote, inquiétés tour à tour comme suspects d'avoir favorisé Zannequin. Cependant, à mesure que se fermaient les plaies causées par une guerre désastreuse, la Flandre cherchait à se relever de l'état d'abaissement où elle avait langui pendant quelques années. Les trois bonnes villes avaient été choisies par les magistrats de Hambourg et l'abbé de Staveren comme arbitres de leurs contestations. A Gand, l'évêque de Tournay avait interposé sa médiation entre le comte et les magistrats, et par ses soins une convention qui faisait droit à leurs griefs avait été conclue à Courtray le 3 novembre 1335. A Bruges, les Breydel avaient reparu dans la direction des affaires de la cité, et les échevins avaient même osé accorder un secours public à la veuve de Pierre Coning, que ses services n'avaient point enrichi. La réhabilitation des héros de Courtray était la plus énergique des protestations contre les vainqueurs de Cassel.

Telle était la situation des choses, quand, au refroidissement qui existait entre Philippe de Valois et Edouard III, succédèrent tout à coup des hostilités ouvertes sur les frontières de la Guyenne. Louis de Nevers était absent en ce moment: il s'était rendu à Avignon pour se concilier l'appui du pape dans l'affaire de Malines, qui était depuis deux années soumise à l'arbitrage des légats pontificaux. Philippe de Valois, qui craignait que le comte de Flandre ne fût entraîné par ses communes dans l'alliance d'Edouard III, avait engagé lui-même le pape Benoît XII à rejeter ses prétentions; mais Louis de Nevers vit, à son retour, le roi de France à Paris, et réussit à le convaincre de la sincérité de ses serments. En effet, à peine était-il rentré dans ses Etats, qu'il manda à ses officiers de retenir prisonniers tous les Anglais qui se trouveraient en Flandre, mesure imprudente qui devait appeler de terribles représailles. Le 5 octobre 1336, Edouard III ordonna, à son exemple, que tous les marchands flamands fussent arrêtés dans son royaume et que l'on saisît leurs biens; il défendit en même temps l'exportation des laines. La Flandre fut livrée à la désolation: tous ses métiers cessèrent de battre le même jour, et les rues de ses cités, naguère remplies d'ouvriers riches et industrieux, se couvrirent de mendiants qui demandaient en vain du travail pour échapper à la misère et à la faim.

Edouard III, qui écoutait de plus en plus les conseils de Robert d'Artois, cherchait à ne point s'aliéner les sympathies des communes flamandes: dès le 18 octobre, il écrivit au comte de Flandre et aux échevins des bonnes villes, pour leur témoigner son désir de voir la paix rétablie; et l'on vit bientôt les communes, s'élevant unanimement contre le système politique qui les isolait des marchands anglais et des populations voisines de Brabant, de Hainaut et de Hollande, contraindre Louis de Nevers à y renoncer. Le 31 mars 1336 (v. st.), Henri de Flandre, comte de Lodi, dont le père avait quitté la cour avilie de Robert de Béthune pour suivre Philippe de Thiette en Italie, Sohier de Courtray, Gauthier d'Harlebeke, Jean de la Gruuthuse, Jean d'Axel, Jean de Rodes, Roland de Poucke, et d'autres chevaliers et échevins des bonnes villes, signèrent, au nom du comte et des communes de Flandre, un traité d'alliance qui fut également approuvé par les nobles et les échevins des bonnes villes de Brabant. Le lendemain, une convention plus importante fut ratifiée au nom de Jean, duc de Brabant, de Guillaume, comte de Hainaut, de Hollande et de Frise, et de Louis, comte de Flandre, par les députés des bonnes villes de leurs Etats. Il y était dit qu'à l'avenir la Flandre, le Brabant et le Hainaut ne feraient plus la guerre que d'un commun accord, et que tous les différends qui s'élèveraient entre leurs habitants seraient soumis au jugement d'un conseil d'arbitres choisis au sein des bonnes villes des trois pays.

Les communes flamandes avaient également annoncé leur intention de renouer leurs anciennes relations de commerce avec l'Angleterre, et le 15 avril, Edouard III chargea l'évêque de Lincoln, et les comtes de Salisbury et de Huntingdon, de se rendre en Flandre pour y conclure un traité. Les ambassadeurs anglais débarquèrent à Dunkerque et de là ils se dirigèrent vers Gand; les bourgeois de cette ville, si longtemps dévoués au comte de Flandre, avaient ressenti vivement les déplorables résultats des mesures qui les frappaient dans leur industrie; Sohier de Courtray lui-même, qui avait été pendant plusieurs années le défenseur de Louis de Nevers dans ses guerres contre les Brugeois, avait osé déclarer que l'alliance du roi d'Angleterre était le premier besoin du pays, et c'était dans son hôtel que Bernard d'Albret, l'un des ambassadeurs d'Edouard III, avait reçu l'hospitalité. Peu de détails nous ont été conservés sur cette assemblée de Gand, mais nous savons que le roi d'Angleterre proposait le rétablissement de l'étape des laines en Flandre, et il avait récemment ordonné, dans un parlement tenu à Norwich, qu'on protégeât dans ses Etats tous les tisserands flamands. Il paraît aussi que l'une des garanties adoptées pour le maintien de la paix fut un projet de mariage entre le fils du comte de Flandre et la fille du roi d'Angleterre.

L'évêque de Lincoln s'était rendu dans le Hainaut: il avait une mission plus importante à y remplir; il ne s'agissait de rien moins que de consulter le comte Guillaume, qui était le père de la reine d'Angleterre, sur les prétentions qu'avait réveillées l'ambition de Robert d'Artois. Le comte de Hainaut protesta de son zèle, mais sa puissance était peu de chose en comparaison de celle de Philippe de Valois, et il engagea vivement Edouard III à s'assurer l'appui des princes voisins et surtout celui des communes flamandes. En effet, la générosité du roi d'Angleterre attacha successivement à sa cause l'archevêque de Cologne, le sire de Fauquemont, le marquis de Juliers, le comte de Gueldre; le duc de Brabant lui-même avait cédé soit aux volontés de ses communes, soit à ses rancunes contre Philippe de Valois, qui avait préféré à son appui celui du comte de Flandre; depuis que la mort de son fils avait rompu les liens qui l'unissaient à la France, il semblait ne plus se souvenir que de ceux qui existaient entre la maison des rois d'Angleterre et la sienne.