Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 12

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Vers cette époque, des ambassadeurs de Charles le Bel étaient arrivés en Flandre pour y proposer de soumettre les griefs des communes contre le comte au jugement du roi. Ils assistèrent au triomphe de Robert de Cassel et apprirent que la commune d'Ypres avait appelé Zannequin. La puissance des bourgeois de Bruges n'avait jamais été si grande: ils exigeaient, avant de rendre la liberté à Louis de Nevers, que la ville de Gand et celle d'Ardenbourg, qui avait résisté aux efforts de Lambert Bouwin, renonçassent à leurs traités avec le comte de Flandre pour entrer dans leur alliance; c'était demander que toute la souveraineté fût placée entre leurs mains. Quelque dures que fussent ces conditions, les ambassadeurs français semblaient disposés à les accepter, car les Brugeois voulaient que la soumission des Gantois précédât la délivrance du comte; mais un grand nombre de bourgeois de Gand, parents et amis de ceux qui avaient succombé avec Guillaume Wenemare, au pont de Reckelinghe, refusèrent d'adhérer à toute négociation qui les sacrifierait à l'orgueil des vainqueurs.

Le comte de Namur était accouru à Gand pour y combattre sous les bannières de Louis de Nevers; sa présence, loin de fortifier le parti du comte, l'entraîna à de nouveaux désastres. Il se préparait à prendre possession de Grammont, où il espérait trouver un accueil favorable, quand les habitants de cette ville fermèrent tout à coup leurs portes. Ils avaient cru reconnaître le comte de Namur dans le sire de Gavre qui s'était avancé avec trois cents sergents, et s'étaient hâtés de l'immoler, tandis que les hommes d'armes du comte de Namur, restés hors de la ville, entendaient les cris de leurs compagnons sans pouvoir les secourir. Jean de Namur rentra furieux à Gand. Impatient d'exercer sa vengeance, il accusa les tisserands d'être contraires au parti du comte, en fit périr un grand nombre et en chassa trois mille qui se réfugièrent dans le camp de Robert de Cassel, où s'étaient déjà réunis Ratgheer, Janssone, Bouwin et Bockel.

Le roi de France avait chargé le bailli d'Amiens de citer Robert de Cassel à comparaître à Paris pour rendre compte de l'appui qu'il donnait à la commune de Bruges. Robert de Cassel se contenta de répondre que s'il avait accepté le soin de gouverner la Flandre, il l'avait fait par affection pour son neveu, et s'excusa de ne pouvoir se rendre à Paris pour obéir à la sommation du roi. Les communes insurgées avaient occupé le château d'Helchin et fait rompre les ponts-levis de l'Escaut et de la Lys; peut-être espéraient-elles l'alliance de l'Angleterre, dont elles favorisaient les marchands dans tous leurs ports.

Dès que Charles le Bel sut que cette dernière tentative avait échoué, il déclara qu'à la prière des Gantois il avait créé Jean de Namur _rewaert_ de Flandre; puis il requit, le 4 novembre, l'évêque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis de mettre la Flandre en interdit, et la sentence d'excommunication fut proclamée à Tournay et à Arras. Le peuple apprit avec douleur la publication de censures ecclésiastiques; sa terreur s'accrut lorsque peu de jours après les Gantois, commandés par Sohier de Courtray et Hector Vilain, attaquèrent près d'Assenede l'armée de Bockel et de Ratgheer, qui furent complètement défaits et périrent dans le combat. L'hiver avait forcé les Brugeois à lever le siége de Gand, et ils se montraient plus disposés à la paix. On annonçait aussi que le roi, prêt à exécuter ses menaces, avait ordonné à Alphonse d'Espagne, à Matthieu de Trie et à Miles de Noyers, d'assembler une armée en Artois et d'envahir la Flandre.

Il semblait à un grand nombre de bourgeois qu'il valait mieux rendre Louis de Nevers à la liberté que de livrer la Flandre au double fléau de la guerre civile et de la guerre étrangère. De nouvelles négociations s'ouvrirent, et le 18 février 1325 (v. st.), le comte de Flandre quitta sa prison pour se rendre à la chapelle de Saint-Basile, où il jura solennellement, sur la relique du Saint-Sang, qu'il pardonnait à ceux qui l'avaient retenu à Bruges, et qu'il ferait tous ses efforts près des princes étrangers afin que la paix fût rétablie.

Le lendemain Louis de Nevers partit pour Gand et de là pour Paris, où le roi le reçut avec bonté et l'assura que, tant qu'il suivrait ses conseils, il pourrait compter sur son appui pour subjuguer son peuple. Louis de Nevers oublia bientôt le serment qu'il avait prêté; mais Charles le Bel ne jugeait point encore le moment favorable pour réunir toutes les forces de la monarchie dans les plaines de la Flandre. La reine d'Angleterre, sa sœur, était venue à Paris réclamer son secours contre la faction de Hugues Spencer, et il ne songeait en ce moment qu'à favoriser l'expédition qui, peu de mois plus tard, porta Wulfart de Ghistelles, Michel de Ligne, Hector Vilain, Jean de Rodes, Guillaume de Straten, Goswin Van der Moere, les sires de Brugdam, d'Antoing, de Bousies, d'Aubrecicourt et d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, des côtes de la Zélande au port d'Orwell.

Le comte de Flandre, fidèle aux instructions secrètes de Charles le Bel, s'était rendu à Saint-Omer pour interposer sa médiation entre les ambassadeurs français et les députés des communes flamandes, qui ne désiraient pas moins la levée de l'interdit que le rétablissement des relations commerciales. Alphonse d'Espagne et ses collègues, Miles de Noyers, Matthieu de Trie et Robert Bertrand de Briquebec, se plaignaient de ce que les communes de Flandre avaient violé les anciens traités en ne démolissant point leurs forteresses, en ne payant point les amendes auxquelles elles avaient été condamnées et surtout en formant une confédération pour combattre le roi de France. La réponse des ambassadeurs flamands nous a été conservée; ils demandaient de nombreux délais pour l'exécution des traités précédents, et protestaient qu'ils n'avaient jamais eu l'intention «d'enfreindre la pais, ne de offendre sa Roial Majesté à laquele il veulent tous jours porter révérence.» Les députés d'Ypres insistaient surtout vivement pour que les bourgeois de leur ville «pussent avoir gouverneurs en leurs mestiers, c'est assavoir de chascun mestier en son mesme mestier, lequel seront esleu par les gens du mestier chascun ou sien.»

Enfin, après de longs pourparlers qui eurent lieu à Arques, près de Saint-Omer, un traité de paix fut conclu. Les Flamands s'engagèrent à fonder près de Courtray une chartreuse qui porterait le nom de Sainte-Croix, en mémoire de la passion de Notre-Seigneur, et à faire reconstruire les églises détruites pendant les troubles. Les députés flamands promirent aussi, en expiation de l'attentat dirigé contre le comte, d'envoyer cent pèlerins à Saint-Jacques en Galice, cent à Saint-Gilles et à Notre-Dame de Vauvert, et cent à Notre-Dame de Rochemadour, et, de plus, de payer au roi et au comte les sommes qui leur étaient dues. Il fut résolu que tous les deux ans, des commissaires royaux seraient chargés de se rendre en Flandre pour vérifier les comptes des receveurs «qui auroient l'argent pour paier le roi,» en même temps qu'ils feraient relire le traité d'Arques, «de point en point, en françois et en flamand, devant les bonnes gens à ce commis.» Louis de Nevers devait recevoir de nouveau le serment de fidélité des bourgeois, mais il était également tenu de jurer une seconde fois qu'il respecterait leurs franchises. A ces conditions, une amnistie générale était proclamée; le comte de Namur et les Brugeois oubliaient leurs anciens démêlés; enfin, le roi de France rétablissait la liberté des relations commerciales et se chargeait du soin de mettre un terme à l'interdit. Charles le Bel ratifia cette convention le 19 avril 1326, et l'excommunication fut levée le 26 du même mois.

Il était aisé de le prévoir, cette paix ne fut point observée; les communes conservaient leurs anciens capitaines; les tisserands expulsés de Gand ne pouvaient se résoudre à renoncer à la généreuse hospitalité des corps de métiers de Bruges; le comte lui-même hésitait à se réconcilier avec les communes qui lui avaient été si hostiles. Pour rentrer en prince dans son palais de Bruges, ne devait-il point passer devant les halles où il avait vécu huit mois prisonnier?

Du moins, pendant ces deux années d'agitation et d'incertitude, qui séparent la paix d'Arques de la mort de Charles le Bel, la Flandre conserva une neutralité honorable vis-à-vis de l'Angleterre, troublée par les discordes civiles. Elle se souvenait qu'elle était «une terre commune à tous,» et refusait de chasser les marchands écossais comme l'exigeait Edouard II. Des vaisseaux anglais reçurent bientôt l'ordre d'arrêter les navires qui sortaient du Zwyn et de les retenir jusqu'à ce que les Flamands eussent cédé aux menaces du roi. Quelques navires vénitiens étaient déjà tombés en leur pouvoir, quand une flotte flamande s'avança pour les délivrer. Les Anglais résistèrent à peine: on leur prit dix vaisseaux, et la flotte flamande se dirigea vers les côtes de Norfolk et de Suffolk, où elle s'empara de la plupart des barques chargées d'approvisionnements pour l'armée anglaise en Ecosse. Mais cette guerre, à peine commencée, fut suspendue par des trêves favorables aux marchands flamands, qu'Edouard III s'empressa de confirmer.

Edouard III n'avait que quinze ans lorsque Charles le Bel mourut, le 1er février 1327 (v. st.), laissant après lui deux filles, dont l'une ne naquit que deux mois après sa mort. Le roi d'Angleterre réclama la régence pendant l'intervalle qui s'écoula avant la délivrance de la reine; mais il ne paraît point avoir formé d'autres prétentions. Les barons français s'étaient réunis; un vague espoir de reconstituer la féodalité, telle qu'elle avait existé dans des siècles de désordre et d'anarchie, engageait la plupart à soutenir le comte de Valois, petit-fils de Philippe le Hardi. Par une étrange coïncidence, celui qui contribua le plus à faire triompher leurs desseins était l'ancien chef des _alliés_, Robert d'Artois, qui ne voyait, dans l'exclusion des femmes de la succession royale, qu'un moyen de recouvrer lui-même l'héritage de son aïeul usurpé par Mahaut d'Artois.

En présence de ces intrigues renfermées dans le palais de Paris et dans un petit nombre de châteaux, une agitation secrète annonçait de toutes parts d'autres mouvements non moins graves. Les communes, qui avaient cru trouver le jugement de Dieu dans l'extinction de la dynastie de Philippe le Bel, appelaient de tous leurs vœux le moment où elles cesseraient de voir leurs priviléges méconnus, leurs juridictions violées, leur prospérité chaque jour menacée par les tailles et les exactions royales. L'avénement de Philippe de Valois, sous de si funestes auspices, anéantissait toutes leurs espérances; mais elles attendaient que le signal d'une protestation unanime partît de la Flandre, où le sang coulait depuis trente années pour la défense des libertés et des franchises. Une vaste ligue s'organisait depuis les campagnes marécageuses du Fleanderland jusqu'aux collines de la Meuse, prête à s'étendre jusqu'à la Seine, comme aux jours où les troupes des Franks et des Saxons s'élançaient triomphantes dans les provinces livrées au joug romain. Les communes du Brabant s'étaient confédérées pour défendre leurs lois et leurs usages, et déjà les amis du nouveau roi lui représentaient que si les communes de Flandre passaient leurs frontières, elles rallieraient à leur drapeau les communes de France.

Philippe de Valois fut sacré à Reims le 29 mai 1328: le comte de Flandre s'y était rendu suivi de quatre-vingt-six chevaliers, et c'était à lui qu'appartenait le droit de porter l'épée du royaume. Cependant les hérauts d'armes avaient répété par trois fois: «Comte de Flandre, si vous êtes céans, venez faire votre devoir.» Au grand étonnement de toute l'assemblée, il n'obéissait point; enfin, comme le roi lui ordonnait de s'expliquer, il répondit: «Monseigneur, si je ne me suis point avancé, veuillez ne pas en être surpris, car l'on a appelé le comte de Flandre et non Louis de Nevers.»--«Quoi, repartit le roi, n'êtes-vous pas le comte de Flandre?»--«Sire, reprit Louis de Nevers, il est vrai que j'en porte le nom, mais je n'en possède point l'autorité. Les bourgeois de Bruges, d'Ypres, de Poperinghe et de Cassel, m'ont chassé de ma terre et il n'y a guère que la ville de Gand où j'ose me montrer.» Philippe de Valois éleva alors la voix. «Beau cousin, lui dit-il, nous vous jurons par l'huile sainte qui a coulé aujourd'hui sur notre front que nous ne rentrerons point à Paris avant de vous avoir rétabli dans la paisible possession du comté de Flandre.»

En vain quelques barons représentèrent-ils que rien n'était préparé pour cette expédition et que vouloir envahir la Flandre pendant l'automne, c'était s'exposer à rencontrer des obstacles semblables à ceux qui avaient arrêté en 1315 l'armée de Louis le Hutin: Philippe de Valois avait résolu de tenir sa promesse, parce qu'il avait compris combien il était important d'ouvrir lui-même la guerre. Il consulta Gauthier de Châtillon, qui avait servi sept rois dans leurs guerres contre la Flandre. «Qui bon cœur a à batailler, répondit le connétable, toujours trouve-t-il le temps convenable.»--«Eh bien! s'écria le roi plein de joie en l'embrassant, qui m'aimera si me suive!» Il fut aussitôt décidé qu'au lieu de se diriger vers les plaines de la Lys, théâtre de tant de désastres, on chercherait à envahir la Flandre par la route qui avait conduit Robert d'Artois à la victoire de Bulscamp, et tous les feudataires furent convoqués à Arras le 22 juillet.

Le 10 juillet, le comte de Flandre avait scellé dans la maison de l'évêque de Paris, et avec le sceau du roi, un testament sans doute dicté par son influence, où il déclarait appeler l'excommunication sur ceux qui le violeraient et même léguer, en ce cas, la moitié de ses revenus à Philippe de Valois. Aussitôt après, et tandis que le mandement du roi était proclamé dans toutes les provinces, il se chargea du soin de garder avec ses chevaliers les passages de la Lys. Robert de Cassel lui-même avait trahi la cause qu'il avait embrassée avec tant de zèle, et la promesse de quelques nouveaux domaines, qu'il n'obtint jamais, l'avait aisément engagé à accepter, sous les ordres de Philippe de Valois, le commandement de deux cents hommes d'armes chargés de défendre Saint-Omer.

Cependant le roi était allé prendre à Saint-Dénis l'oriflamme «de vermeil samit à guise de gonfanon à trois queues,» ornée de «houppes de soie verte.» De là il partit pour Arras, où se trouvait assemblé «tout le povoir du royaume de France.» On y comptait cent soixante et seize bannières, le ban et l'arrière-ban de la féodalité: les Provençaux et les Languedociens s'y mêlaient aux milices de Hollande et de Hainaut. Des hommes d'armes envoyés par le roi de Bohême s'y confondaient avec les archers génois. Là brillaient les ducs de Bourgogne, d'Autriche, de Bretagne, de Lorraine, de Bourbon, le roi de Navarre, le grand maître des Hospitaliers, le dauphin de Viennois, les comtes d'Alençon, de Bar, de Savoie, de Hainaut. Jamais plus formidable armée n'avait quitté les remparts d'Arras, qui avaient été les témoins des armements de Philippe IV et de Louis X.

Pour mieux cacher ses projets, Philippe de Valois ordonna en s'éloignant d'Arras de marcher droit vers la Lys, afin que les Flamands ne pussent point réunir leurs forces sur un seul point. Dès qu'il eut appris que les milices d'Ypres et de Bruges s'avançaient vers Courtray, il fit exécuter un mouvement rapide vers l'aile gauche, et franchit le Neuf-Fossé, près de Boezeghem, le samedi 20 août 1328: toutes les bannières se portèrent aussitôt en avant vers l'abbaye de la Woestyne.

Nicolas Zannequin occupait Cassel avec dix mille hommes accourus des contrées maritimes du Fleanderland; Sohier Janssone lui avait amené un renfort de six mille hommes, et bien qu'il eût fait prévenir les milices de Bruges de l'invasion des Français, il se croyait assez fort pour ne partager avec personne l'honneur de sauver la patrie. Ces mêmes plaines avaient vu, en 1071, le triomphe des communes flamandes: allaient-elles être de nouveau le théâtre de leur victoire?

Pendant trois jours le roi de France resta devant Cassel, attendant la retraite de ses ennemis. Les chevaliers ne pouvaient gravir avec leurs destriers bardés de fer les pentes escarpées qui s'élevaient devant eux, et se trouvaient réduits à être témoins des escarmouches qui se succédaient sans relâche. Les _bidauds_ (tel était le nom que l'on donnait aux sergents à pied) multiplièrent vainement leurs efforts: ils furent repoussés de toutes parts. Le roi, irrité de cette résistance, changea de projet; il ordonna le 23 août au matin que l'on portât son camp aux bords de la Peene, sur la route de Watten: de là il menaçait Bergues, Wormhout et Bourbourg; et comme s'il eût voulu rompre à jamais les liens qui unissaient les fils de Robert de Béthune à leur peuple, il chargea Robert de Cassel de livrer à l'incendie et au pillage les fertiles vallées qui s'étendaient au nord et à l'ouest. Il espérait que les Flamands, émus par le spectacle de ces dévastations, quitteraient leur position inaccessible pour accourir au secours de leurs frères. Pendant toute la nuit, les tristes lueurs des incendies qui s'allumaient de toutes parts sillonnèrent le ciel. Aux premières clartés du jour, de nouvelles scènes d'horreur vinrent frapper les regards des milices flamandes réunies sur la montagne de Cassel. Les plaintes des femmes, les cris des vieillards, les gémissements des enfants, ne cessaient de retentir à leurs oreilles; mais elles restaient immobiles, et la plupart des Français, fatigués de carnage et de butin, rentrèrent dans leur camp sans que le moindre mouvement eût été remarqué parmi les défenseurs de la Flandre.

Il était trois heures après midi, les chevaliers français s'étaient désarmés. Tandis qu'ils jouaient aux échecs ou aux dés, les chefs flamands délibéraient: les plus sages voulaient laisser aux Brugeois le temps de les rejoindre; d'autres étaient d'avis d'aller pendant la nuit surprendre les Français dans leurs tentes; mais Zannequin rejeta ces conseils comme trop pusillanimes. «Quoi, s'écria-t-il, le roi de France est devant nous et nous ne le combattrions point, ou nous attendrions pour le faire le retour de la nuit? Nous qui ne redoutons personne, craindrions-nous donc ses regards? Grâce à Dieu, voilà enfin ces ennemis que nous étions si impatients de rencontrer: profitons de leur confusion pour les attaquer.» Mille clameurs enthousiastes saluèrent le discours de Zannequin, et les Flamands, divisés en trois corps, se précipitèrent du haut de la montagne; car, hommes courageux et libres, ils n'hésitaient point, dit Villani, à assaillir l'armée la plus redoutable.

La fureur des Flamands était surtout grande contre les hommes d'armes du comte de Hainaut; ils les haïssaient comme les constants auxiliaires de leurs ennemis, et plutôt comme des traîtres que comme des étrangers. Des trois _batailles_ formées par Zannequin, il y en eut deux qui se dirigèrent vers les tentes du comte de Hainaut et celles de son frère Jean de Beaumont, qui avait sous ses ordres les chevaliers envoyés par le roi de Bohême. Cependant, quatre cents sergents de Tournay, vêtus de tuniques rouges ornées de châtelets d'argent, avaient pris les premiers les armes à la voix de leur chef, Gauthier de Calonne, et leurs cris annoncèrent l'approche des ennemis qu'ils se préparaient à repousser.

Déjà la troisième _bataille_, guidée par Zannequin, n'était plus éloignée de la tente de Philippe de Valois. Tous les Flamands marchaient en silence, et avant qu'on les eût aperçus, ils se trouvèrent au milieu des barons, «qui aloient, dit la chronique de Saint-Denis, d'une tente en l'autre pour eux déduire en leurs belles robes.» En ce moment, un chevalier champenois, nommé Renaud de Loire, s'offrit à eux les prenant pour quelque troupe revenue un peu tard du pillage de la vallée de Bergues, et prêt à leur reprocher de troubler les seigneurs dans leurs joyeux devis: il périt sous leurs coups. Plusieurs chevaliers, qui se hâtaient d'arriver à son secours, partagèrent son sort. Les plus illustres barons de France s'élançaient précipitamment sur leurs armes; mais les Flamands, loin de s'arrêter, continuaient leur marche rapide, couverts de poussière et de sueur. Là furent plus ou moins grièvement blessés les ducs de Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Bar, de Boulogne, de Savoie, Bouchard de Montmorency et d'autres nobles chevaliers. Le roi sommeillait, après un long festin, lorsqu'un religieux, qui ne le quittait jamais (c'était son confesseur), aperçut de loin le désordre de la lutte et s'écria que les Flamands attaquaient le camp. «Propos de clerc qui a peur,» répondit Philippe avec un sourire incrédule; mais Miles de Noyers accourait déjà près de lui, agitant l'oriflamme, pour appeler tous les chevaliers à la défense du roi. La plupart fuyaient, et le roi, saisissant un casque et une cotte d'armes, s'avançait presque seul pour combattre les Flamands, quand Miles de Noyers, le suppliant de sauver sa vie, l'entraîna hors de sa tente. Selon un autre récit, Zannequin levait déjà sa massue sur la tête du roi au moment où il parvint, grâce au courage du sire de Noyers, à se dérober au danger qui le menaçait.

Dès ce moment la bataille fut perdue. Le comte de Hainaut poursuivait ceux qui l'avaient assailli, et Robert de Cassel, qui, après avoir partagé les malheurs de la Flandre au Mont-en-Pévèle, devait à la journée de Cassel se signaler parmi les vainqueurs, se hâta de le rejoindre. Leurs efforts permirent à toute l'armée française de se déployer en bon ordre autour du roi, impatient de venger sa honte.

Zannequin avait ordonné à ses frères et à ses amis de se ranger en cercle et d'opposer leurs épieux ferrés au poitrail des chevaux. Ils résistèrent longtemps: entourés d'ennemis innombrables, ils combattaient à l'ombre de leurs traits, comme les trois cents Spartiates des Thermopyles, et le dernier soupir de Zannequin se confondit dans le chant des chapelains du roi, qui entonnaient l'antiphone de saint Denis. «Oncques des seize mille Flamands qui morts y demeurèrent, dit Froissart, n'en recula un seul que tous ne fussent morts et tués en trois monceaux, l'un sur l'autre, sans issir de la place là où chacune bataille commença.» (23 août 1328.)

Le roi rentra le même soir à Cassel où il fit mettre le feu; puis, la nuit étant venue, il regagna son camp, éclairé par l'incendie de la ville et la lueur lugubre des torches que ses serviteurs portaient autour de lui, de peur qu'il ne heurtât des cadavres. Pendant quatre jours, disent les chroniqueurs, il resta enfermé dans sa tente, plein de terreur quoique victorieux, et rempli d'admiration pour ces champions des communes qui en étaient à la fois les héros et les martyrs.