Part 11
«Nous, échevins, conseillers et tous ceux de la commune de Gand, et nous, bourgmestre, échevins et conseillers et tous ceux de la commune de Bruges, faisons savoir à ceux qui ces présentes verront, que nous avons fait une alliance, tant pour nous que pour nos successeurs, au nom desdites villes, dans l'intérêt commun du pays de Flandre, afin de nous aider mutuellement, tant de notre vie que de nos biens, à défendre nos libertés, nos usages, nos lois et nos priviléges, et aussi pour maintenir les libres relations du commerce sur lesquelles repose l'industrie flamande. S'il arrivait donc que quelqu'un voulût attenter à nos libertés, à nos coutumes, à nos usages, à nos lois ou à nos priviléges, ou entraver la liberté des relations commerciales dans le pays de Flandre, les deux villes ci-dessus nommées uniraient leurs efforts; de plus, afin que cette convention conserve toute sa vigueur, nous avons choisi, à Gand et à Bruges, cinq personnes qui seront chargées de veiller à son exécution, savoir: à Gand, Jean Depape, Baudouin Uutendale, Ghelnot Damman, Henri de Coutervoorde et Jacques Relme; et à Bruges, Gauthier Derudder, Gilles d'Aertrike, Chrétien de la Potterie, Jean Breydel et Nicolas Bonin.» Le bourgmestre de Bruges se nomme à cette époque Jean Schynckele. Les premiers échevins de Gand sont Gilbert Rynvisch et Thomas de Vaernewyck: parmi les députés qui les représentent en 1321 dans ces négociations se trouvent deux riches bourgeois, Salomon Borluut et Jean d'Artevelde. Ces noms, par une heureuse association, représentent tout ce que la Flandre a de plus glorieux dans les souvenirs du passé et dans les espérances de l'avenir.
Les grandes villes avaient peu de sympathies pour Robert de Cassel; elles savaient que l'ambition était une passion qui dominait dans son cœur, et l'accusaient d'y avoir sacrifié tour à tour la liberté et la vie de son frère. Sans attendre la décision du roi, elles appelèrent au milieu d'elles le petit-fils de Robert de Béthune, et lui rendirent hommage.
Cependant Charles le Bel se montra d'autant plus irrité de ce qui avait eu lieu, qu'il avait chargé Michel de Mauconduit et Miles de Noyers de gouverner la Flandre pendant l'intervalle qui devait s'écouler jusqu'à la sentence définitive. Louis de Nevers fut sommé de se justifier: il refusa quelque temps d'obéir, enfin il parut à Paris dans les premiers jours de novembre; mais à peine y était-il arrivé qu'il fut enfermé à la tour du Louvre, où il resta jusqu'aux fêtes de la Noël. Déjà la cour des pairs avait abordé la question de la succession du comté de Flandre. Louis de Nevers invoquait la renonciation de Robert de Cassel, mais celui-ci en contestait la validité; enfin, une sœur de Robert de Béthune, Mathilde, femme de Matthieu de Lorraine, prétendait être la plus proche héritière du dernier comte, puisqu'on ne pouvait lui opposer la renonciation dont Louis de Nevers s'appuyait contre Robert de Cassel. Au milieu de ces discussions, les communes flamandes annoncèrent au roi que s'il n'admettait point l'hommage de Louis, elles ne reconnaîtraient point d'autre comte et exerceraient elles-mêmes l'autorité dans les bonnes villes. Peu de jours après, le 29 janvier, un arrêt solennel de la cour des pairs proclama la légitimité des droits du petit-fils de Robert de Béthune.
Charles le Bel céda à la manifestation des communes flamandes, mais il imposa au jeune prince les conditions les plus sévères, et tandis que la Flandre le soutenait avec plus de zèle parce qu'il était orphelin, il ne voyait dans son âge qu'une garantie de faiblesse et de soumission. Cinq jours après l'arrêt de la cour des pairs, Louis de Nevers rendit hommage au roi, en s'engageant par serment à respecter tous les traités imposés à la Flandre par Philippe le Bel et ses fils; puis, il s'excusa humblement d'avoir voulu prendre possession du comté de Flandre sans la permission du roi, et lui promit d'en confier le gouvernement aux conseillers qui lui seraient désignés. En exécution de cette convention secrète, Charles le Bel choisit, le 11 mars, les ministres du nouveau comte de Flandre. L'un était l'évêque d'Arras; l'autre, l'abbé de Vézelay, Guillaume Flotte, dont le nom reparaissait après vingt années comme une dernière menace de représailles et de vengeances.
Le roi suspendit toutefois, jusqu'à la fin du mois de septembre, le départ de l'évêque d'Arras et de l'abbé de Vézelay; il était nécessaire que le jeune prince affermît son autorité avant de la remettre entre leurs mains. La première mesure adoptée par Louis de Nevers, pour rester fidèle à ses engagements vis-à-vis du roi de France, avait été fort impopulaire; car, rompant le traité commercial conclu le 1er octobre 1320, par son aïeul avec Edouard II, il avait envoyé des navires piller les côtes de l'Angleterre, en même temps qu'il faisait arrêter tous les marchands anglais dans ses Etats. Les communes murmurèrent hautement. Afin de les apaiser, le roi de France fit sceller une convention qui rétablissait toutes les relations commerciales entre la Flandre, le Hainaut et la Hollande. Le comte de Hainaut y renonça à toutes ses prétentions sur le comté d'Alost et le pays des Quatre-Métiers, et paya au comte de Flandre trente mille livres parisis; de son côté, Louis de Nevers abandonna tous ses droits sur la Zélande.
Louis de Nevers crut avoir assez fait pour se réconcilier avec les bourgeois auxquels il devait son avénement. Il ne s'appliqua plus qu'à s'attacher ses ennemis les plus redoutables. Il reçut l'hommage de Robert de Cassel, lui assura la possession des seigneuries de Cassel, de Bourbourg, de Bergues, de Gravelines, de Warneton et de Bornhem, et y ajouta d'autres bienfaits.
Jean de Namur, aussi hostile aux communes en 1323 qu'en 1308, obtint le fief des forfaitures et des amendes qui seraient recueillies par le comte, et de plus le bailliage des eaux de l'Ecluse, qui jusqu'alors avait appartenu aux habitants de Damme et de Bruges. Les Brugeois n'avaient point oublié que Jean de Namur avait été récemment l'un de leurs plus redoutables adversaires dans les dissensions relatives à la succession du comté. En apprenant qu'il réunissait des sergents à l'Ecluse, ils soupçonnèrent quelque mauvais dessein; peut-être Jean Breydel et ses quatre collègues leur dénoncèrent-ils les dangers qui menaçaient leurs relations commerciales dans le Zwyn. Tous les bourgeois de Bruges avaient pris les armes. «Si nous nous montrons trop patients, se disaient-ils les uns aux autres, nous nous laisserons subjuguer et ruiner: il vaut mieux que nous allions conquérir la ville de l'Ecluse et que nous maintenions nos droits et nos priviléges.»
Le comte de Flandre, instruit de ce mouvement, accourut pendant la nuit de Courtray à Bruges; il essaya vainement de dissuader les bourgeois de leur projet. Dès le lever de l'aurore, ils s'élancèrent en grand nombre hors de la ville. Le comte les accompagnait, espérant encore pouvoir les engager à rentrer dans leurs foyers: ils ne l'écoutèrent pas. Il fut le témoin d'une sanglante escarmouche qui arrêta un moment les Brugeois, mais qui ne les empêcha point d'entrer à l'Ecluse et d'y poursuivre leurs ennemis, dont plusieurs, dans leur terreur, se précipitèrent dans les flots. Le comte de Namur ne dut la vie qu'aux prières du comte Louis, et la commune triomphante le conduisit avec elle à Bruges, où il fut enfermé au Steen (juillet 1323). La comtesse de Namur, Marie d'Artois, implora aussitôt l'intervention du roi de France en faveur de son mari; mais les Brugeois exigeaient avant toute autre condition qu'on approuvât les priviléges de leur ancienne juridiction sur le port de l'Ecluse, et les négociations se prolongeaient sans amener aucun résultat. Le comte de Flandre lui-même, voyant son autorité méconnue, s'était retiré en France.
Le comte de Namur commença à s'attrister de ce que les efforts de ses amis étaient si lents pour lui rendre la liberté. Il avait demandé qu'il lui fût permis d'assister aux offices de l'église de Saint-Donat, affirmant sur sa parole de chevalier qu'il ne chercherait point à fuir: on repoussa sa prière en même temps que ses plaintes sur l'ennui de sa captivité. C'était toutefois une joyeuse demeure que le Steen, malgré ses grilles et ses geôliers. On y donnait de bons lits aux prisonniers; aux grandes fêtes, on ornait leurs salles de fleurs et de verdure, et on ne leur défendait point d'y recevoir leurs amis. On y chantait tout le jour, on y jouait aux dés toute la nuit, et ce fut grâce à ce désordre que le comte de Namur parvint, le 9 octobre, à gagner la porte de la Bouverie, où des chevaux l'attendaient.
Au bruit de cette évasion, une extrême agitation éclata à Bruges; les discordes y étaient si vives que les magistrats de Gand envoyèrent des députés au comte pour le prier de rentrer en Flandre. Louis de Nevers y consentit, et vers les premiers jours de décembre il revint à Bruges; il avait obtenu que le comte de Namur déclarât publiquement pardonner aux Brugeois leur attaque et son arrestation; mais il avait cette fois amené avec lui l'abbé de Vézelay, et l'on remarquait avec indignation en Flandre qu'il repoussait les conseils de tous les habitants du pays pour rechercher ceux d'un homme dont le père s'était associé à toutes les vengeances de Philippe le Bel.
Louis de Nevers n'était plus ce noble orphelin que l'appui des communes avait protégé contre les intrigues qui le menaçaient. Dévoué désormais aux intérêts du roi de France, il aimait à se retirer dans le comté de Nevers où ses vices frappaient moins les regards, et s'il s'arrêtait en Flandre, il y donnait le spectacle d'un prince égaré par ses courtisans et dégradé par ses honteuses prodigalités. Tantôt il se plaisait au milieu des frivoles ébats de ses baladins, tantôt il enrichissait son nain Johannot en lui octroyant des priviléges sur les maisons où l'on jouait aux échecs et aux dés. Il accordait toute sa faveur à l'un de ses valets d'écurie nommé Jean Gheylinc, qu'il appelle dans ses chartes son ami et son conseiller, et il voulut même plus tard lui faire épouser sa fille.
Vers le mois de juillet 1324, le comte de Flandre s'était rendu dans le Nivernais; il avait laissé le gouvernement de la Flandre au sire d'Aspremont, chevalier français. Son départ fut le signal des exactions les plus odieuses. Les bourgeois étaient accablés de tailles et d'impôts: on les dépouillait de leurs biens pour enrichir quelques favoris et quelques étrangers. Si le mécontentement des communes retenait quelquefois l'avidité des conseillers du comte dans les grandes cités de Gand et de Bruges, elle s'exerçait librement dans les campagnes. Là dominaient les sires d'Haveskerke, de Moerkerke, de Praet, de Lichtervelde, d'Halewyn, de Ghistelles et tant d'autres chevaliers qui depuis longtemps avaient accepté des pensions des rois de France; ils se souvenaient qu'à Courtray plusieurs d'entre eux avaient péri sous les coups de ces libres laboureurs de race saxonne qui s'y pressaient autour d'Eustache Sporkin, et ne songeaient qu'à se venger. Ils sortaient de leurs châteaux pour rançonner ceux qu'ils craignaient le plus, et s'ils résistaient, ils les mettaient à mort.
«Cruelles sont les mœurs des karls: la barbe en désordre, les vêtements déchirés, leurs chaussures en lambeaux, ils veulent dompter les chevaliers; armés de leurs massues noueuses, laissant entrevoir sous leurs ceintures leurs longs couteaux, ils sont aussi orgueilleux qu'un comte et rêvent que l'univers leur appartient. Puisse le ciel les maudire à jamais!
«Nous saurons châtier les karls: nous lancerons nos chevaux dans leurs campagnes; nous les traînerons sur la claie; nous les suspendrons aux gibets. Il faut qu'ils ploient devant nous!»
Deux siècles se sont écoulés depuis les complots des amis de Bertulf et de Burchard, lorsque l'insurrection ranime les passions tumultueuses des Flamings dans toute l'étendue du Fleanderland. Lambert Baldwin ou Bouwin, si l'on suit l'orthographe adoptée par les chroniqueurs du quatorzième siècle, était leur chef près d'Ardenbourg; c'était Sohier Janssone dans le pays de Ghistelles; dans le territoire des Quatre-Métiers, les insurgés obéissaient à Walter Ratgheer et à Lambert Bockel; mais celui de leurs capitaines dans lequel revivaient le plus énergiquement les fureurs impies des Saxons se nommait Jacques Peyt: il conduisait les siens à l'assaut des châteaux en les engageant à égorger tous les chevaliers du parti du comte, et n'épargnait point les prêtres; il n'entrait jamais, disait-on, dans les églises pour y prier, et peut-être le sang qu'il répandait n'était-il à ses yeux qu'un holocauste expiatoire aux divinités proscrites de ses aïeux.
Le sire d'Aspremont, ne pouvant arrêter ce mouvement, se hâta d'appeler le comte qui revint en Flandre dans les premiers jours de février 1324 (v. st.), accompagné de l'abbé de Vézelay. Il n'avait point d'armée pour soumettre les insurgés et traita avec eux; ils lui payèrent une amende, promirent de dissoudre leurs associations et conservèrent toute leur puissance. Louis de Nevers, prévoyant de nouvelles émeutes, paraît avoir cherché, dès cette époque, à s'attacher les Gantois; car il leur accorda le droit de pouvoir seuls lever des taxes dans les châtellenies qui relevaient de leur ville, et lorsqu'il retourna au mois de juin dans le comté de Nevers, il donna pour successeur au sire d'Aspremont, dans le gouvernement de la Flandre, un noble bourgeois de Gand nommé Philippe d'Axel.
Cependant les troubles ne s'apaisaient point; Janssone et Bouwin continuaient à démolir les châteaux des chevaliers dont ils redoutaient la vengeance, et, dès les fêtes de Noël, Louis de Nevers se vit réduit à rentrer en Flandre. De nouvelles conférences eurent lieu; mais l'irritation qui régnait parmi les courtisans du comte était si grande qu'elles ne produisirent aucun résultat. Les insurgés, remarquant que le comte n'avait point amené d'hommes d'armes avec lui, se montraient de plus en plus audacieux. En vain quelques chevaliers, retranchés à Ghistelles et à Ardenbourg, faisaient-ils de fréquentes sorties dans lesquelles ils brûlaient les habitations des laboureurs, faisant périr les uns par le glaive, livrant les autres au supplice de la roue. Toutes les populations des campagnes s'armaient pour résister à leurs attaques; elles comprenaient que le même sort les menaçait, et étaient résolues à s'opposer de toutes leurs forces et de tout leur courage à de si cruelles dévastations.
Parmi les chefs des insurgés qui avaient jugé prudent, après la pacification du mois de mars 1323 (v. st.), de chercher un asile au sein de la commune de Bruges, se trouvait le chef des rebelles de Furnes, Nicolas Zannequin, l'homme le plus riche et le plus puissant de cette partie de la Flandre, qui représentait pour ses amis les anciennes traditions de la noblesse des karls saxons, mais qui n'était, aux yeux des chevaliers, qu'un serf obscur comme les fils d'Erembald. Il s'assura bientôt, parmi ceux qui lui avaient donné l'hospitalité, une influence égale à celle qu'il avait exercée sur ses concitoyens, car il ne cessait de rappeler les droits et les devoirs qu'imposait aux communes la défense de la liberté nationale, menacée par des tailles odieuses et des impôts illégaux. Tous les bourgeois se soulevèrent à sa voix, quand Janssone, qui s'était emparé du château de Ghistelles, parut devant Bruges, amenant à sa suite de nombreux prisonniers.
Zannequin rallia bientôt sous sa bannière toutes les communes voisines. Thourout, Roulers, Poperinghe, Nieuport, Furnes, Dunkerque, Cassel, Bailleul lui ouvrirent leurs portes. L'enthousiasme des populations du Fleanderland était extrême. «Les habitants du territoire de Furnes, dit un chroniqueur contemporain, le reçurent comme l'ange du Seigneur; ils lui montraient plus de soumission qu'à toute autre personne, et l'honoraient plus que s'il eût été le comte ou le roi.» Robert de Cassel, qui avait réuni quelques hommes d'armes pour le combattre, se retira presque aussitôt. Zannequin le craignait peu, car il savait que toutes les communes lui étaient favorables, et l'on assurait que Robert de Cassel lui-même n'était pas hostile à l'insurrection.
Louis de Nevers résidait à Courtray; de là il allait quelquefois à Ypres, plus souvent à Gand. Les bourgeois de cette ville, qu'il flattait sans cesse en leur promettant de nouveaux priviléges, oublièrent bientôt la confédération du 8 mars 1321 (v. st.); et, après être d'abord intervenus comme médiateurs, ils ne tardèrent pas à combattre les Brugeois et leurs alliés. Louis de Nevers, de plus en plus irrité, avait fait publier à Audenarde, le 13 mars 1324 (v. st.), une déclaration signée de Jean de Nesle, de Jean de Verrières et d'autres chevaliers du parti _leliaert_, par laquelle il confisquait toutes les libertés et tous les priviléges de la ville de Bruges. Mais ces menaces restèrent impuissantes, et bientôt après le comte, réduit à reconnaître la stérilité de ses efforts, proposa un traité qui portait que tous les dommages causés par la guerre seraient réparés selon l'arbitrage des magistrats de Gand, de ceux d'Ypres et de Robert de Cassel, sans que l'on pût toutefois prononcer aucune sentence de mort, de mutilation ou d'exil (mars 1324, v. st.).
Cependant l'ordre et la tranquillité ne furent point complètement rétablis, et la mort d'un laboureur du pays de Furnes, tué par un chevalier, suffit pour renouveler l'agitation. Les arbitres avaient convoqué le 11 juin, à l'abbaye des Dunes, tous ceux qui auraient le dessein de se constituer accusateurs. Zannequin et Janssone y accoururent avec tous leurs amis armés: les arbitres seuls n'osèrent point y paraître.
Louis de Nevers n'était pas mieux disposé à observer la paix; il redoutait surtout la rivalité ambitieuse de son oncle, Robert de Cassel, qui semblait vouloir profiter de ces troubles pour se placer à la tête de la commune de Bruges qu'il avait autrefois combattue. Déjà le roi de France avait, à la prière du comte de Flandre, chargé son conseiller, Pierre de Cugnières, d'exhorter Robert de Cassel à ne pas soutenir les rebelles. Le sire de Cassel ne répondit pas à ce message. Le comte s'alarma de son silence comme d'un défi. De plus en plus inquiet, il écrivit au bailli de Warneton d'épier la première excursion que son oncle ferait de son château de Nieppe pour le faire décapiter; mais cet ordre ne s'exécuta point. Le chancelier du comte de Flandre en avait donné lui-même avis à Robert de Cassel; il avait voulu, répondit-il à Louis de Nevers qui le lui reprochait, sauver l'honneur du comte de Flandre du mépris des hommes et son âme du jugement de Dieu.
Cette odieuse tentative accrut la haine dont Louis de Nevers était l'objet. Déçu de toutes parts dans ses espérances, et instruit que les Brugeois faisaient occuper par leurs milices les principaux bourgs de la Flandre occidentale, il réunit à Ypres quatre cents hommes d'armes, et y fit publier une charte par laquelle il désignait pour ses conseillers Jean de Nesle, Guillaume d'Auxonne et Jean de Verrières; puis il se dirigea vers Courtray pour recommencer les hostilités. Six bourgeois de Bruges étaient arrivés dans cette ville; Louis les fit aussitôt arrêter: c'était le signal de la guerre.
Lorsque les Brugeois apprirent que plusieurs de leurs concitoyens avaient été retenus dans les prisons du comte, ils coururent précipitamment aux armes, et l'on ne tarda point à annoncer à Louis de Nevers que cinq mille combattants, choisis dans les rangs de la commune de Bruges, avaient quitté leurs foyers pour délivrer leurs amis. Une grande terreur se répandit aussitôt parmi les conseillers du comte: ils jugèrent qu'il fallait couper tous les ponts de la Lys et incendier les faubourgs qui se trouvaient au delà de la rivière, afin que les ennemis ne pussent point s'y établir. Cependant la flamme, poussée par le vent, lançait d'innombrables étincelles jusque sur les toits des maisons situées au sud de la Lys. Les palissades et les chaumes séchés par un soleil ardent s'embrasaient rapidement, et l'incendie s'étendait sur toute la ville.
Au premier bruit du danger qui le menaçait, le comte de Flandre était monté à cheval et s'était rendu avec ses chevaliers sur la place du Marché, où il avait fait conduire les six prisonniers de Bruges, soit pour leur faire trancher la tête sans délai, soit pour les amener à Lille avec lui. L'aspect de ce jeune prince, séduit par de si perfides conseils et déjà prêt à fuir loin des remparts qu'il vouait à la destruction, excita l'indignation des bourgeois de Courtray: ils oublièrent leurs demeures en feu et leurs familles éplorées pour ne songer qu'à se venger; les femmes elles-mêmes prenaient part au combat, que leurs sanglots et leurs cris excitaient plus violemment que les sons lugubres du tocsin. Jean de Namur et d'autres chevaliers ne réussirent à sortir de la ville qu'après avoir vu tomber d'illustres barons, notamment Jean de Nesle, de la maison de Flandre. Le comte lui-même était exposé à un péril imminent, quand les bourgeois de Courtray le séparèrent de ses conseillers les plus dévoués et les plus braves qui étaient restés près de lui.
Le lendemain, les Brugeois arrivèrent aux bords de la Lys. Ils croyaient accourir à une bataille, mais de bruyantes acclamations leur annoncèrent un triomphe auquel se mêlaient de tristes images de désolation et de ruine. Le comte leur fut livré: ils le placèrent sur un petit cheval et le contraignirent à les suivre. Ses conseillers l'accompagnaient chargés de chaînes, et les échevins de Bruges se réunirent immédiatement pour les juger. On reprochait aux uns le massacre des laboureurs de Furnes et de Ghistelles, aux autres l'incendie à peine éteint de Courtray; aussitôt condamnés et précipités par les fenêtres de leur prison au milieu d'un peuple furieux, ils furent les victimes des haines qui avaient dicté la sentence. Ainsi périrent Roger de Saemslacht, qui avait pris soin du comte pendant son enfance, Jean de Verrières, Jacques de Bergues, Baudouin de Zegherscappelle, Gauthier de Boldeghem, et avec eux quelques chevaliers étrangers, parmi lesquels on nomme Jean de Lambres, Odet de Mézières et Jean de Polignac (21 juin 1325).
Les Brugeois retenaient le comte prisonnier aux halles. Ils avaient élu Robert de Cassel _rewaert_ de Flandre, et le premier acte de sa puissance avait été de se placer à la tête d'une expédition dirigée contre les Gantois. Le château de Peteghem, qui avait été autrefois la résidence des empereurs franks de la dynastie de Karl le Grand, fut livré aux flammes, puis il menaça Audenarde, mais cette ville était bien fortifiée et il fallut se résoudre à en lever le siége. Déjà l'avant-garde des Brugeois se trouvait à Deynze, lorsqu'on y apprit que les Gantois occupaient le bourg de Nevele et se préparaient à les attaquer. Les Brugeois, quoique inférieurs en nombre, se portèrent aussitôt en avant jusqu'au pont de Reckelinghe, où ils rencontrèrent leurs adversaires, divisés en trois bataillons et guidés par Guillaume Wenemare, dont la haute stature égalait le courage. En vain essayèrent-ils de les disperser. Ils se virent eux-mêmes repoussés jusqu'à Deynze, et leur défaite eût été complète si l'armée qui avait assiégé Audenarde ne fût accourue à leur secours. Dès ce moment, les chances du combat changèrent; les Gantois virent tomber Guillaume Wenemare au milieu de la mêlée et sa mort sema le désordre dans leurs rangs: ils se replièrent précipitamment, et Robert de Cassel les poursuivit jusqu'au pied des remparts de Gand (15 juillet 1325).