Histoire de Flandre (T. 2/4)

Part 10

Chapter 103,916 wordsPublic domain

Le 10 mai, les trois religieux arrivèrent à Bruges. On les conduisit aussitôt à l'hôtel du comte où étaient réunis un grand nombre d'échevins, de conseillers et de députés de toutes les villes de Flandre. «Vous êtes chargés de sommer les communes d'exécuter la sentence du pape, leur dit Baudouin de Zonnebeke; voici leurs procureurs; vous pouvez leur expliquer votre message.» Ils réclamèrent un délai de deux jours; mais Baudouin de Zonnebeke prit la parole et demanda à Pierre de la Palu s'il était vrai qu'il eût comparé, à Paris, les bonnes gens de Flandre à des Sarrasins et à des chiens. Pierre de la Palu le nia fort énergiquement, et ajouta qu'il désirait au contraire que le pape admît l'appel des Flamands contre l'excommunication prononcée à la requête du roi de France. Si cette excommunication était injuste à ses yeux, pourquoi l'observait-il en quittant ses habits sacerdotaux dans les provinces flamandes? Telle fut la deuxième question de Baudouin de Zonnebeke: on eût voulu que les légats choisis par Jean XXII avec l'assentiment de Philippe le Long donnassent l'exemple de la désobéissance vis-à-vis du pape et vis-à-vis du roi. Cette fois, l'embarras de Pierre de la Palu fut visible; il allégua quatre raisons dans sa réponse: la première, que puisqu'il n'était pas Flamand, il n'était pas compris dans un acte d'appel qu'il comparait à un bouclier protecteur; la seconde, qu'il avait une connaissance plus exacte de l'excommunication qui avait été prononcée à Paris; la troisième, que la maxime du sage était de s'abstenir dans le doute; la quatrième, qu'étant Français, il devait se conformer à l'opinion adoptée par les Français. Aucune de ces raisons ne paraissait fort satisfaisante; on murmurait de toutes parts autour de lui, et le pauvre moine, l'esprit troublé par tous les récits qui se répandaient en France sur la cruauté des communes de Flandre, s'écria en tremblant: «Je suis entre vos mains, et ne puis mourir qu'une fois!» Ainsi se termina cette assemblée.

Le surlendemain, frère Guillaume de Gand fut chargé d'expliquer les bulles du pape, mais son discours ne fut qu'un long commentaire de quelques textes de l'Ecriture sainte. Puis, Pierre de la Palu chercha à remplir son message en le déguisant sous la forme d'un apologue. «Il y avait un homme ayant deux fils auxquels il ordonna de se rendre dans sa vigne. L'un promit de lui obéir et n'y alla pas; l'autre refusa, mais il y alla. Vous aviez promis au pape de suivre ses conseils et vous ne le faites point, tandis que le roi qui n'avait pas voulu s'y engager est prêt à le faire.»--«Jamais, interrompit le comte, nous n'avons pris l'engagement de nous conformer à l'avis du pape.»--Ceci se passait dans le réfectoire du couvent des Frères mineurs, où se trouvaient les députés de la commune de Bruges. Pierre de la Palu jugea prudent de changer aussitôt de langage. «Il me semble, poursuivit-il, qu'il existe un motif qui doit vous exciter fortement à maintenir la paix: tout le monde reconnaît que jusqu'à ce jour vous avez eu l'honneur de toutes les guerres, mais le roi vous reproche de ne pas vouloir de paix: conformez-vous donc au conseil du pape et il n'y aura personne qui ne vous estime et ne vous honore.» Cependant le comte promit de répondre aux bulles pontificales, et les trois frères mineurs partirent pour Ypres d'où ils se rendirent à Courtray, puis ils rentrèrent en France. Le comte de Savoie, Henri de Sully, et d'autres courtisans avaient déjà raconté à Philippe le Long que les légats du pape avaient célébré le courage des Flamands et avaient même approuvé leur acte d'appel; aussi Pierre de la Palu ne réussit-il point à se disculper de leurs attaques; il avait pris pour thème de sa justification: «Il est nécessaire qu'il y ait des scandales, mais malheur à celui qui les fait naître!«--«S'il vous arrive jamais, s'écria le seigneur de Sully, d'oser répéter de semblables choses en présence du pape, nous vous considérerons comme l'ennemi du roi.» Pierre de la Palu fut privé de ses fonctions de légat. Son successeur fut un autre frère mineur nommé Bernard Guy.

Il avait été toutefois convenu à Bruges que les députés des communes flamandes s'assembleraient à Compiègne, après les fêtes de l'Assomption, pour y conférer avec les conseillers du roi de France, en présence des légats pontificaux; mais Philippe le Long était tellement irrité de tout ce qui avait eu lieu que, sans attendre plus longtemps, et comme s'il était assuré d'avance de l'inutilité de toute négociation, il écrivit le 4 juin aux feudataires du royaume pour qu'ils se réunissent à Arras au commencement du mois de septembre. En même temps, apprenant que Louis de Nevers, retiré dans le comté de Réthel et toujours dominé par son caractère inquiet et remuant, avait conclu une alliance avec l'évêque de Verdun et le sire d'Aspremont contre le comte de Bar, il envoya Gauthier de Châtillon, l'un des arbitres désignés par le traité de Gisors, terminer ces différends par la force des armes, et allégua ce prétexte pour confisquer les comtés de Nevers et de Réthel.

Avant les derniers jours de juin, Louis de Nevers était rentré fugitif en Flandre avec ses enfants pour y chercher un asile contre la colère du roi de France: mais des ambassadeurs français l'y suivirent et le sommèrent de comparaître aussi aux conférences de Compiègne pour s'y justifier de tous les griefs qu'en lui reprochait. Ces menaces, les préparatifs belliqueux du roi, la nouvelle du procès instruit contre Pierre de la Palu, qui commença le 1er juillet, parurent aux communes comme à Louis de Nevers lui-même des motifs suffisants pour ne point envoyer leurs députés à l'assemblée de Compiègne, et des historiens de ce temps racontent que les conseillers du roi qui se trouvaient dans cette ville n'y virent arriver que deux jeunes bergers, qui répondirent à toutes leurs questions: «Quelques brebis manquent à notre troupeau: nous sommes venus ici pour les chercher.»

Cependant Jean XXII ne renonce point à sa mission apostolique de prêcher la paix au milieu de toutes les discordes: noble prérogative, reconnue par les peuples et par les rois, qui fut la gloire de la papauté au moyen-âge. Les légats qu'il a désignés en 1318, comme successeurs de Pierre de la Palu et de ses collègues, interposèrent de nouveau leur médiation, et après l'avoir fait accepter au roi de France, qui avait pu se convaincre qu'en ce moment une guerre contre la Flandre serait impopulaire, ils l'offrirent aux Flamands avec une nouvelle instance et obtinrent qu'une autre conférence eût lieu à Compiègne le 7 octobre 1318. Les députés des communes flamandes y reproduisirent toutes les demandes qu'ils avaient portées à Avignon. Ce fut en vain que l'évêque de Mende, l'un des conseillers du roi, attaqua dans un langage véhément des prétentions si exorbitantes et si étranges, disant que par la première ils se proposaient de soumettre le roi à l'autorité de ses sujets et de livrer ses Etats à l'anarchie; que par la seconde ils voulaient lui faire subir le jugement des pairs qui ne possèdent aucune juridiction et ne peuvent prononcer comme juges, bien que dans quelques cas déterminés le roi les convoque pour qu'ils l'assistent, et qu'enfin par la troisième ils cherchaient, ce dont il n'y avait pas d'exemple, à placer le roi, qui ne reconnaît la supériorité de personne sur la terre dans les choses temporelles, sous la dépendance d'une puissance étrangère, et il ajoutait que les Flamands étaient si évidemment guidés par leur malice et non par la raison, qu'ils déclaraient eux-mêmes être prêts à renoncer à toutes ces garanties, si on leur restituait les trois châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune. Les trois députés des communes se montraient inébranlables dans leur résolution.

Cependant le pape Jean XXII avait chargé son neveu le cardinal Gosselin de terminer les affaires de Flandre, soit par la douceur, soit par les moyens de rigueur, lui ordonnant de ne revenir auprès de lui que lorsqu'il y aurait réussi. A peine était-il arrivé à Paris, qu'il manda à l'évêque de Tournay de prononcer la sentence d'interdit et de se rendre en Flandre près de Robert de Béthune pour la lui signifier; mais l'évêque de Tournay, craignant que cette mission n'offrît quelque danger, la confia à deux clercs qui furent en effet retenus prisonniers par l'ordre du comte, de peur qu'ils n'excitassent quelque sédition dans les grandes villes du pays.

Le roi de France se préparait activement à la guerre qu'il prévoyait depuis longtemps: dès février, il avait défendu tous les tournois, par une lettre adressée au bailli de Vermandois, «quar, disait-il, si nous le souffririons à faire, nous ne pourrions pas avoir les nobles de nostre royaume si prestement pour nous aidier à nostre guerre.» Le connétable, Gauthier de Châtillon, avait reçu le commandement des hommes d'armes qui devaient envahir la Flandre.

Quelques jours avaient suffi pour modifier profondément la situation du pays. Louis de Nevers, qui exerçait sur les communes une influence d'autant plus grande qu'il s'était placé sans cesse à la tête des bourgeois mécontents pour les seconder dans leurs luttes et dans leurs plaintes contre le gouvernement si déplorable de Robert de Béthune, ne cherchait plus qu'à calmer leur courage. Séduit par les largesses de ceux qui naguère n'avaient que des fers pour lui, il avait changé de langage et glorifiait les ennemis contre lesquels il avait si énergiquement invoqué l'indignation des hommes et les vengeances de Dieu. Les communes de Flandre étaient prêtes à s'armer avec Louis de Nevers: sa trahison avait suffi pour ébranler leur zèle. Leurs milices suivirent à peine jusqu'à Cassel le comte de Flandre, qui leur montra vainement un vieux parchemin remontant à l'époque de Baudouin de Constantinople pour leur prouver ses droits à la possession des cités d'Aire et de Saint-Omer; les bourgeois ne l'écoutaient point. Lorsqu'il fut question de traverser la Lys, les Gantois s'écrièrent tout d'une voix qu'ils ne le feraient point. Le comte voulut les y contraindre; mais ils persistèrent dans leur refus, et Robert de Béthune fut réduit à renoncer à son projet de combattre l'invasion étrangère pour étouffer une guerre civile.

Le roi l'avait de nouveau cité, le 27 septembre, à comparaître à Paris: il résistait encore quand il apprit que l'aîné de ses fils entraînant avec lui les députés des communes, s'était rendu à Aire pour traiter de la paix avec Henri de Sully. Louis de Nevers y avait obtenu amnistie entière du roi pour son alliance avec Gobert d'Aspremont: il avait promis de faire exécuter le traité du 1er septembre 1316, et d'amener son père à Paris. Une autre convention était relative au mariage de Louis, fils du comte de Nevers. Il avait été fiancé en 1316 à la fille du comte d'Evreux; mais l'année suivante, le comte de Valois, devenu chef d'une ligue politique et n'écoutant que son ambition, voulut lui donner la main de l'une de ses filles. Les négociations avaient été conduites avec tant d'activité, que le jour du mariage était déjà fixé lorsque le roi annonça qu'il choisissait lui-même pour son gendre le petit-fils de Robert de Béthune, auquel son aïeul assura de nouveau la succession du comté de Flandre, quels que fussent les droits éventuels de Robert de Cassel.

Le cardinal Gosselin partit aussitôt pour Tournay, où le vieux comte de Flandre ne tarda pas à arriver. Leur entrevue eut lieu dans l'église de Saint-Léger: le vieux prince se jeta en pleurant aux genoux du légat; il protestait qu'il était disposé à faire tout ce qu'on lui demanderait, pourvu qu'on le dispensât du payement de deux cent mille livres stipulé par le traité du 1er septembre 1316, et promit de se trouver à Paris vers la mi-carême. Le cardinal fit immédiatement proclamer la paix, et toute la ville retentit du son des cloches et du chant des actions de grâces.

Peu après, le 7 janvier 1319 (v. st.), dans une assemblée solennelle tenue au Louvre, le roi déclara qu'il était prêt à se conformer à l'arbitrage du pape, «quoique sa décision contînt des choses étranges et onéreuses dont il n'y avait d'exemple ni sous son règne, ni sous celui de ses prédécesseurs;» ensuite il invita les pairs qui étaient présents (c'étaient les comtes de Valois, de Clermont et de Saint-Pol, l'archevêque de Reims, les évêques de Beauvais, de Noyon et de Châlons, le duc de Bourgogne et la comtesse d'Artois) à se porter pour lui, comme le pape l'avait prescrit, garants de l'exécution du traité; mais la plupart répliquèrent qu'il était grave de s'engager ainsi dans des affaires qui leur étaient étrangères et qu'ils en délibéreraient. Par d'autres motifs, les comtes de Valois et de Clermont observaient aussi que la sentence arbitrale contenait «aucunes choses estranges et non accoustumées des rois, ne du lignage, ne des pers de France,» et demandaient que les Flamands se conformassent d'abord au traité. Ces discussions élevèrent de nouveaux obstacles au rétablissement de la paix. Robert de Béthune y trouva un prétexte qu'il saisit avec empressement pour ne pas se rendre à Paris. La timidité qu'il avait montrée vis-à-vis des rois de France dans les premières années de son gouvernement s'était changée, à mesure que ses forces s'affaiblissaient, en un sentiment plus profond de terreur: le joug qu'il avait porté si longtemps était sans cesse présent à sa mémoire, et, prêt à descendre dans la tombe, il cherchait à repousser le fantôme odieux qui troublait ses jours et ses nuits.

Robert de Béthune ne pouvait plus rien pour résister aux intrigues de Philippe le Long. Toutes les communes réclamaient la paix, et elles eussent peut-être dépouillé le comte de Flandre de son autorité pour la donner à son fils, s'il n'eût consenti à accompagner leurs députés près du roi vers les derniers jours du mois d'avril 1320. Ils s'approchait des portes de Paris lorsqu'on lui annonça que le roi de France venait au devant de lui; il s'inclina humblement, mais il ne répondit rien au discours de Philippe le Long. Louis de Nevers lui lut les paroles de l'hommage qu'il devait prononcer; il les répéta, puis on lui porta le traité du 1er septembre 1316 pour qu'il l'approuvât. Cependant, dès que l'on arriva à la clause relative à la cession des châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, il s'écria énergiquement que cette cession était nulle, parce qu'il n'y avait jamais vu que la remise d'un gage provisoire, ajoutant que, si on lui avait fait sceller un autre engagement, c'était une fraude d'Enguerrand de Marigny. Il fallut ajourner l'entrevue. Le roi se montrait fort mécontent; on l'entendit jurer, par l'âme de Philippe le Bel, que le comte de Flandre ne recouvrerait jamais les trois châtellenies, et il pria ses oncles, les comtes de Valois et de la Marche, et les autres barons qui l'entouraient, de prononcer le même serment. Sa colère s'accrut quand il apprit que le comte de Flandre avait fui de Paris pour rentrer dans ses Etats.

Louis de Nevers venait de renouveler à Philippe le Long son serment d'obéissance; il engagea vivement les députés des communes à suivre son père et à le ramener à la cour du roi. Ceux-ci le crurent et atteignirent aisément le vieux prince à trois lieues de Paris, dans un village où il s'était arrêté avec un seul serviteur pour y passer la nuit. «Seigneur, lui dirent-ils, quoique nos procurations ne semblent pas nous permettre de ratifier la paix sans votre assentiment, nous savons bien que si nous revenions en Flandre sans l'avoir conclue, nos têtes ne resteraient pas longtemps protégées par nos chaperons, et nous sommes résolus à ne point quitter la France avant d'avoir terminé toutes les négociations avec le roi.» Robert de Béthune comprit à leur langage qu'il était menacé d'une insurrection dont l'aîné de ses fils eût été le chef: il courba la tête et se tut. Quelques jours plus tard, le 5 mai 1320, on lui fit ratifier le traité de 1316, et il déclara de plus renoncer au serment des pairs qui formait la principale sûreté promise par le roi. Lorsqu'on s'occupa de la conclusion du mariage de Marguerite de France, la résistance du vieillard se ranima; il s'indignait de voir son petit-fils choisir pour compagne la petite-fille de Philippe le Bel. Cette fois il fallut l'intervention du cardinal Gosselin pour l'apaiser; et peu après, au mois de juillet, le fils aîné du comte de Nevers épousa solennellement Marguerite, qui avait à peine huit ans.

Vers la même époque, le roi pardonna aux chefs des insurgés d'Artois, qui continuaient depuis six années à représenter le parti naguère si puissant des _alliés_. Il permit même au comte de Flandre de recevoir dans ses Etats son beau-frère, Jean de Fiennes, qui avait pris la plus grande part aux deux mouvements qui avaient successivement éclaté à la fin du règne de Philippe le Bel et au commencement du règne de Philippe le Long. D'autres _alliés_ qui s'étaient réfugiés en Flandre ne furent point compris dans ces conventions: c'étaient, entre autres, Ferri de Pecquigny et le sire de Renty; ils considéraient cet oubli de la part du comte comme une violation de la confédération qu'il avait autrefois conclue avec eux, et résolurent de se venger de Louis de Nevers, à qui ils imputaient tout ce qui avait eu lieu. Le sire de Fiennes les appuyait aussi bien que Robert de Cassel. En 1319, le comte de Flandre avait fait un testament, par lequel il léguait à son second fils le comté d'Alost, Grammont, le pays de Waes et les Quatre-Métiers; ce don avait été révoqué lorsque Louis de Nevers, triomphant, conduisit son père au parlement de Paris. Robert de Cassel ne l'ignorait point: osa-t-il s'arrêter à la pensée d'un fratricide?

C'était vers la fin de l'année 1320: Robert de Béthune, rentré en Flandre, cherchait quelque repos aux longues angoisses de sa vie, quand les sires de Pecquigny et de Renty lui amenèrent un jeune homme qui répandait des larmes abondantes: il avouait qu'il avait été chargé de l'empoisonner. «Et pourquoi l'eussiez-vous fait?» demanda le vieillard. Le jeune homme reprit: «Je ne faisais que ce qui m'a été commandé, car votre fils, le comte de Nevers, voulait que j'obéisse en toute chose à frère Gauthier, de l'ordre des ermites de Saint-Guillaume.» Robert de Béthune aimait beaucoup ce moine: il fut troublé de cette révélation. On ajoute qu'il découvrit que sa mort devait être le signal d'un complot qui aurait livré toute la Flandre au roi de France. Quoi qu'il en soit, Robert de Béthune crut à la vérité de ces aveux, et chargea le second de ses fils de prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer le projet des conspirateurs.

Louis de Nevers s'était retiré à Beveren avec Rasse de Gavre, et refusait d'obéir aux ordres de son père. Une nuit qu'il revenait d'un voyage qu'il avait fait près du duc de Brabant, il se vit arrêté et renversé de son cheval, dans une forêt près de Bornhem, par des hommes d'armes placés sous les ordres de Ferri de Pecquigny, qui venait d'être créé bailli de Waes, et on le conduisit au château de Viane. Robert de Cassel en fut bientôt instruit, et, en vertu de l'autorité qui lui avait été déléguée, il fit adresser au châtelain de Viane des lettres ainsi conçues: «Nous vous mandons que, ces lettres veues, sans delay, vous faciez couper la teste à Loys, nostre fils, et si vous ne le faictes, nous nous en prendrons à vous.» Le chancelier de Flandre refusa de les sceller, mais Robert de Cassel prit lui-même le sceau et l'apposa sur la sentence de mort. Heureusement le châtelain de Viane recula devant le rôle de bourreau. «Sire, dit-il au comte de Nevers, voyez les lettres que monseigneur votre père m'envoie.»--«Au nom de Dieu, reprit le prince, ne vous hâtez pas, car je ne puis croire que monseigneur sache rien de ces lettres.»--«Eh bien, continua le châtelain, pour l'amour de vous, je me mettrai en aventure: j'irai savoir de votre père s'il a donné ces lettres, et s'il en est ainsi, je baillerai le château à quelque autre gentilhomme, et je m'en irai hors du pays.» Le châtelain de Viane se rendit donc à Male où se trouvait le vieux comte de Flandre, et lui ayant montré les lettres, il ajouta: «Sire, j'ai fait votre commandement, car je n'osais y désobéir.»--«Quoi! châtelain, s'écria tristement Robert, mon fils est-il mort?» Mais le châtelain, ému de sa douleur, s'empressa de le rassurer en lui disant: «Sire, calmez-vous: votre fils vit encore.»

Cependant, les députés des communes et un grand nombre de notables bourgeois vinrent supplier Robert de Béthune d'oublier les torts du comte de Nevers; le roi de France appuya leurs efforts. Les enfants du prisonnier mêlèrent leurs larmes à ces prières, et un historien contemporain leur attribue l'honneur d'avoir sauvé leur père. Enfin, le 6 avril 1321 (v. st.), un notaire reçut son acte de soumission. Deux jours après, il fut conduit à l'abbaye de Saint-Bernard, où il déclara, en présence du duc de Brabant, du comte de Namur, de Robert de Cassel et de Ferri de Pecquigny, qu'il demandait pardon à son père de ses offenses vis-à-vis de lui. Le jour de la solennité de Pâques, il se rendit, accompagné de la comtesse de Nevers et de ses fils, au château de Courtray pour réitérer la même promesse. On lui avait fait sceller une charte par laquelle il s'engageait à ne garder aucune rancune, ni contre Robert de Cassel, ni contre Ferri de Pecquigny et les autres chevaliers de la maison du comte qui l'avaient arrêté, et de plus à quitter la Flandre dans le délai de huit jours, pour n'y rentrer que par l'exprès commandement de son père; l'on exigea que toutes les communes de Flandre, pleines de zèle pour ses intérêts, ratifiassent cette convention. On prétendait que c'était Robert de Cassel qui avait forcé son frère à prendre cet engagement, afin qu'il lui fût plus facile, à la mort de Robert de Béthune, de s'emparer du gouvernement du comté, et cette accusation est d'autant plus vraisemblable que, bien que l'héritier du comte de Flandre, en promettant de sceller le testament de son père, eût fait des réserves pour les cas de «déshéritance greveuse,» on ne l'en contraignit pas moins à écrire de sa propre main au bas de cette déclaration: «_Quelque il soient, approbo_.»

Dès que Louis de Nevers fut sorti du château de Rupelmonde, il se retira à Paris et y mourut peu après, le 6 juillet 1322.

Le 17 septembre, Robert de Béthune, âgé de quatre-vingt-deux ans, rendait le dernier soupir à Ypres.

«Le bruit courut, dit un chroniqueur liégeois, que le père et le fils avaient tous les deux péri empoisonnés.»

LIVRE DOUZIÈME

1322-1346.

Louis de Nevers. Troubles en Flandre.--Invasion de Philippe de Valois. Jacques d'Artevelde.

Le roi de France avait précédé de quelques mois dans la tombe Robert de Béthune et Louis de Nevers; Charles le Bel succédait à Philippe le Long au moment où la succession du comté de Flandre allait être vivement disputée.

Robert de Cassel occupait la position la plus favorable pour s'emparer de l'héritage de son père. Si les bourgeois lui étaient hostiles, il s'appuyait du moins sur des amis courageux et dévoués qui avaient joui de la faveur du vieux prince et qui se trouvaient, au moment de sa mort, dépositaires de toute l'autorité. Disposant de la plupart des châteaux, il avait depuis longtems rassemblé des hommes d'armes afin de pouvoir profiter de la confusion qui accompagne toujours la transmission d'un pouvoir contesté. Sa puissance semblait même si redoutable, que, lorsque le fils du comte de Nevers, que l'histoire nomme Louis de Nevers comme son père, voulut faire acte d'hommage, le roi s'y opposa afin de laisser à la cour des pairs, et peut-être à la fortune des événements, le soin de décider quel devait être l'héritier légitime du comté de Flandre.

Cependant les communes de Gand et de Bruges, alarmées des préparatifs belliqueux de Robert de Cassel, avaient conclu, le 8 mars 1321 (v. st.), une étroite alliance.