Part 9
Le roi Edward s'éloignait de plus en plus des Anglo-Saxons. Il leur préférait les Normands, chez lesquels il avait passé sa jeunesse, et ils accouraient en foule en Angleterre; mais parmi ceux-ci il ne faut plus s'attendre à ne trouver que les descendants des Danes qui partagèrent les exploits d'Hasting et de Lodbrog. Lorsque la paix et le repos avaient succédé aux agitations de la conquête, on avait vu les vainqueurs s'unir par de nombreuses alliances aux nations qu'ils avaient vaincues, et leurs frères du Nord ne les désignaient plus, comme les autres nations neustriennes, que par le nom de Français, Wallons ou Romains. Tandis que la Flandre conservait, comme l'a remarqué Roderic de Tolède, un dialecte de l'idiome saxon, les langues septentrionales étaient devenues tellement inconnues aux bords de la Seine, que les ducs de Normandie envoyaient leurs fils à Bayeux, pour qu'ils y apprissent celle qu'avaient parlée leurs ancêtres. Les Normands employaient la langue française, dérivée de la langue vulgaire latine ou romane. Les Franks faisaient retentir les consonnes, mettant peu de soin à prononcer les voyelles. Dans la langue française, il n'en est plus ainsi: les noms teutoniques de Baldwin, Wilhelm, Roll, Theodbald, Rotbert, Edward, Walter, Henrik, Arnulf, se modifient et font place aux noms moins rudes de Baudouin, Guillaume, Rou, Thibaut, Robert, Edouard, Gauthier, Henri, Arnould. Lorsque l'affection que le roi Edouard portait aux Normands cessa d'être comprimée par la puissance de Godwin, la langue française devint celle des grands et des courtisans.
Déjà les Normands et leurs amis obtenaient tout ce qu'ils demandaient. Un moine de Jumièges, nommé Robert, occupa le siége primatial de Canterbury; d'autres Normands furent évêques de Londres et de Lincoln. Les populations anglo-saxonnes, dont les traditions et les coutumes n'étaient plus qu'un objet de risée, courbaient le front et gémissaient. Réunies dans leurs gildes, elles se contentaient de maudire la funeste union du roi Ethelred avec une princesse normande, et faisaient des vœux pour le retour de leurs chefs exilés. Godwin s'était retiré en Flandre avec sa femme Githa, ses fils Gurth et Tostig, et ses trésors les plus précieux. Sweyn avait accompagné son père à Bruges; mais les malheurs de ce second exil réveillèrent dans son âme d'accablants remords. Il crut avoir attiré par ses crimes la colère du ciel sur tous les siens, et voulut l'apaiser par un pèlerinage à Jérusalem. Il l'avait achevé lorsqu'à son retour, surpris par l'hiver dans les montagnes de la Lycie, il y mourut de froid et de misère.
La triste fin de Sweyn ne modéra point l'ardente ambition du comte Godwin. Il chercha à se concilier la protection du comte de Flandre, et obtint que son fils Tostig épousât Judith, fille de Baudouin. Tandis qu'un autre de ses fils, Harold, menaçait les rivages de la Savern, il quitta Bruges avec les navires qu'il y avait fait construire, et se rendit à l'embouchure de l'Yzer. Enfin, le 13 août 1052, il mit à la voile et se dirigea vers le promontoire de Romney; mais la flotte du roi Edouard, plus nombreuse que la sienne, ne tarda point à le poursuivre, et il ne dut son salut qu'à une tempête à la faveur de laquelle il regagna les côtes de la Flandre. Cependant, dès qu'il apprit que les comtes qui commandaient la flotte royale étaient rentrés à Londres, il s'embarqua de nouveau, et joignant près de l'île de Wight ses vaisseaux à ceux d'Harold, il se vit tout à coup assez fort pour arrêter les navires qui sortaient des ports de Sandwich, de Folkestone, de Hythe et de Pevensey. Bientôt on le vit paraître dans la Tamise et jeter l'ancre à Southwark. Les habitants de Londres l'accueillirent avec joie, et le roi Edouard se vit réduit à s'incliner de nouveau devant la puissance du fils du bouvier Ulnoth.
Avant que la flotte des exilés anglo-saxons eût quitté le port de l'Yzer, de graves événements s'étaient accomplis en Flandre. Le comte Herman de Saxe, époux de Richilde, fille et unique héritière des comtes de Hainaut, était mort. Le comte Baudoin convoitait la possession d'une province voisine de la Flandre, importante par le nombre et la richesse de ses cités, et il avait envoyé l'un de ses fils, qui portait également le nom de Baudouin, réclamer la main de la comtesse de Hainaut. Afin que cette démarche fût couronnée d'un succès immédiat, il se rendit lui-même à Mons avec une redoutable armée, et y fit célébrer le mariage de son fils avec Richilde, tandis que par son ordre les enfants d'Herman de Saxe étaient relégués dans un monastère.
Déjà l'empereur Henri le Noir réunissait toutes ses armées pour chasser les Flamands du Hainaut. Baudouin se hâta de conclure une nouvelle alliance avec le duc de Lorraine, Godfried ou Godefroi, suivant la prononciation française qui modifiait l'orthographe des noms d'origine franke. Tandis que Baudouin, fils du comte de Flandre, saccageait Huy et Thuin, un autre de ses fils nommé Robert envahissait les îles de la Zélande. Le comte de Flandre espérait par ces expéditions pouvoir éloigner les armées impériales de ses Etats; mais il ne put atteindre le but qu'il se proposait. Henri le Noir, guidé par le châtelain de Cambray, traversa l'Escaut près de Valenciennes, livra sous les murs de Lille un combat où périt le comte Lambert de Lens, puis il s'empara par famine de la cité de Tournay. Baudouin, d'abord réduit à une retraite précipitée, reparut au delà de l'Escaut dès que l'empereur se fut retiré, et l'année suivante les Flamands mirent le siége devant les murs d'Anvers, où s'était enfermé le comte Frédéric de Luxembourg. Pendant que la guerre se poursuivait, Henri le Noir expira en Thuringe, et la paix ne tarda point à être rétablie entre l'empire et la Flandre. Un traité solennel confirma les droits du comte de Flandre sur le Brabant occidental et l'île de Walcheren, ratifia l'union de son fils et de Richilde, et assura à leurs héritiers, outre la possession du comté de Hainaut, celle du pays de Tournay, autre fief qui tendait à se séparer de l'empire.
«A cette époque, dit Guillaume de Poitiers, vivait, aux limites du pays des Français et de celui des Teutons, le comte de Flandre, Baudouin, le premier entre tous par sa puissance et l'éclat de son antique origine; car il comptait parmi ses ancêtres non-seulement les chefs des Morins, qui portent aujourd'hui le titre de comtes de Flandre, mais aussi les rois de France et de Germanie, et il n'était point étranger à la race des empereurs byzantins. Les comtes, les marquis, les ducs, les archevêques élevés en dignité, s'inclinaient avec terreur devant lui. Ils recherchaient ses conseils dans les délibérations les plus importantes, et afin de se concilier son affection, ils le comblaient de présents et d'honneurs. Les rois eux-mêmes respectaient et redoutaient sa grandeur. Il n'est point inconnu, même aux nations les plus éloignées, par quelles longues et sanglantes guerres il fatigua l'orgueil des empereurs, jusqu'au moment où, conservant toutes ses possessions intactes, il força les empereurs, maîtres des rois, à lui abandonner une partie de leur propre territoire et à accepter une paix dont il avait dicté les conditions.»
C'est un historien normand qui nous a laissé ce brillant tableau de la situation de la Flandre au milieu du onzième siècle, avant de raconter le mariage du duc Guillaume de Normandie avec Mathilde, fille du comte de Flandre. «Mathilde, ajoute Orderic Vital, était belle, illustre, savante, distinguée par la noblesse de ses mœurs, l'éclat de ses vertus et la fermeté de sa foi et de son zèle religieux.»
Selon une tradition peu vraisemblable, Mathilde ne consentit à épouser le duc de Normandie que lorsque, pénétrant jusque dans le palais de Lille pour la battre et la traîner par les cheveux, il lui eût donné une preuve «de grand cuer et de haulte entreprise.» Il est plus certain que le mariage de Guillaume et de Mathilde fut célébré avec une grande pompe à Eu, et que de nombreuses acclamations reçurent la princesse flamande dans la cité de Rouen. Ce fut en vain que l'archevêque Mauger, prélat belliqueux, qui haïssait le duc de Normandie, invoqua les prohibitions de la consanguinité: le pape Victor II, qui avait pris une part active au rétablissement de la paix entre l'empire et la Flandre, craignit que de nouvelles guerres ne s'allumassent entre la Flandre et la Normandie, et se hâta de confirmer l'union de Guillaume et de Mathilde, en leur imposant seulement, en signe de pénitence, l'obligation de fonder deux monastères dans la ville de Caen: celui de Saint-Etienne, bâti par le duc de Normandie, eut pour premier abbé le Lombard Lanfranc; Mathilde fit construire l'abbaye de la Trinité, où, depuis, l'une de ses filles, nommée Cécile, prit le voile.
Lorsque le roi de France mourut en 1060, le comte de Flandre reçut la tutelle de son fils Philippe Ier. Dès ce jour il se donna, dans ses diplômes, le nom de _bail et procurateur du royaume_ (_regni procurator et bajulus_). Au septième siècle, les Karlings avaient porté également le titre de _custos et bajulus_. Baudouin le Pieux, par son influence auprès des Capétiens, rappelait l'autorité des Peppin dans le palais merwingien. Moins ambitieux que les Karlings, il ne profita de sa position que pour faire jouir la France des bienfaits du gouvernement paisible et sage qu'il avait donné à la Flandre. «La monarchie des Franks, écrit Guillaume de Poitiers, fut confiée à la tutelle du comte de Flandre, à sa dictature et à sa prudente administration.»--«Le jeune roi, dit un autre historien, fut placé sous la garde du comte Baudouin, qui, plein de fidélité, l'éleva noblement, et sut défendre et gouverner son royaume avec vigueur.»--«Il dompta, ajoute la chronique du moine de Fleury, aussi bien par son habileté que par la force des armes, les tyrans qui se montraient de toutes parts en France.»
Telle était la situation des choses au moment où la révolution qui devait livrer l'Angleterre aux Normands allait s'accomplir. Jamais la puissance de la Flandre n'avait été plus grande; mais on ignorait encore si Baudouin soutiendrait Guillaume, époux de Mathilde, ou Tostig, époux de Judith, les Normands bannis de la cour du roi Edouard ou la famille de Godwin qui dominait en Angleterre. Cette incertitude ne fut pas longue: des haines communes, confirmant les liens du sang qui unissaient les deux sœurs, ne tardèrent point à engager le Normand Guillaume et le Saxon Tostig à conclure une étroite alliance.
Tostig, orgueilleux et pervers comme Sweyn, commandait à York. Jaloux de l'autorité supérieure attribuée à son frère Harold, il espérait pouvoir se créer dans le nord de l'Angleterre une domination indépendante. On raconte qu'il avait envoyé sa femme Judith implorer la protection du ciel sur le tombeau de saint Cuthbert dans l'abbaye de Durham. La fille de Baudouin, agitée par une secrète terreur, chargea l'une de ses suivantes de la devancer, afin de s'assurer si quelque heureux présage devait accueillir sa prière; mais à peine cette jeune fille avait-elle pénétré dans le monastère, qu'un sombre tourbillon sembla s'élever du tombeau de saint Cuthbert et la renversa mourante sur le seuil. Tostig n'en persévéra pas moins dans ses desseins, et lorsqu'une insurrection populaire le contraignit à se retirer en Flandre dans la cité de Saint-Omer, il chercha un vengeur dans le duc de Normandie.
Environ une année après la fuite de Tostig, Harold, se trouvant à Bosham, port important du Suth-sex, forma le projet de traverser la mer avec ses chiens et ses faucons, et d'aller chasser sur les côtes marécageuses de la Flandre les oiseaux qui y abordaient en grand nombre des contrées septentrionales; mais dès qu'il se fut embarqué, une tempête furieuse souleva les flots, et le navire d'Harold, devenu le jouet des vents, fut jeté près de l'embouchure de la Somme, dans les Etats du comte de Ponthieu, qui le livra au duc de Normandie. Harold ne recouvra la liberté qu'après avoir juré sur les reliques les plus vénérées de soutenir les ennemis de sa famille dans leurs prétentions au trône d'Angleterre. Toutefois, il ne se crut point lié par une promesse arrachée par violence, et lorsque le roi Edouard mourut, il fut appelé par les vœux unanimes des Anglo-Saxons à recueillir son héritage. Guillaume apprit avec tristesse l'élévation du fils de Godwin: il avait peut-être renoncé à ses ambitieuses espérances, quand Tostig, accourant de Saint-Omer, vint lui rappeler le solennel serment d'Harold, et réussit à lui persuader qu'il fallait s'opposer à l'usurpation du parjure.
Le perfide Tostig, se plaçant à la tête d'une armée de mercenaires recrutés en Flandre, s'empara de l'île de Wight et envahit le Northumberland.
A l'exemple de Tostig, le duc de Normandie avait appelé près de lui à Saint-Valéry-sur-Somme de vaillants hommes d'armes flamands, parmi lesquels il faut citer Gilbert de Gand, Gauthier de Douay, Drogon de Beveren, Arnould d'Hesdin, Guillaume de Saint-Omer, Philippe et Humphroi de Courtray, Guillaume d'Eenham, Raoul de Lille, Gobert de Witsand, Bertrand de Melle, Richard de Bruges. Le duc de Normandie s'engagea, en considération de ce secours, à payer annuellement au comte de Flandre et à ses successeurs une somme de trois cents marcs d'argent. Baudouin ne se borna point à lui envoyer ces renforts: il l'aida de ses conseils et de son influence, et il n'est point douteux que ce fut grâce à la protection du comte de Flandre, régent du royaume, qu'un si grand nombre d'aventuriers accoururent de toutes les villes de la France pour partager les périls et la fortune du duc Guillaume.
Tostig avait péri sous les murs d'York; mais la plaine d'Hastings vit Guillaume renverser Harold au milieu de ses frères et de ses thanes, au pied de l'étendard de la nationalité anglo-saxonne.
Mathilde de Flandre n'avait point accompagné Guillaume dans sa périlleuse invasion. Retirée dans quelque château, elle se souvenait des arts de son industrieuse patrie, et pendant plusieurs siècles on exposa dans la cathédrale de Bayeux une tapisserie où la duchesse de Normandie, telle que l'héroïne d'Homère dont les fuseaux racontaient les luttes d'Hector, avait retracé les trophées du vainqueur. Lorsque Guillaume eut été couronné à Westminster, Mathilde le suivit en Angleterre et l'exhorta à gouverner avec douceur et modération. Mathilde protégeait les hommes de sa nation. Elle fit donner à Herman, ancien chapelain du roi Edouard, l'important évêché de Salisbury. L'abbaye de Saint-Pierre de Gand lui dut la confirmation des droits de propriété qu'elle semble avoir tenus de la générosité d'Alftrythe, fille d'Alfred le Grand, sur une forêt nommée Greenwich, peu éloignée de la Tamise, qui contenait trois serfs et onze moulins, et à laquelle était joint un port dont le tonlieu produisait un revenu annuel de quarante sous.
Plusieurs hommes d'armes flamands avaient reçu des fiefs considérables du duc de Normandie. Leurs nouvelles possessions furent inscrites dans le _Domesday-Book_, cet impitoyable registre des arrêts des vainqueurs. Gilbert de Gand avait obtenu le domaine de Folkingham, qu'on nomma depuis la baronnie de Gand, et d'autres domaines dans quatorze comtés. Sa fille devint la femme de Guillaume de Grantmesnil, chevalier normand, dont le frère était gendre de Robert le Wiscard. De ses petits-fils l'un fut comte de Lincoln et l'autre chancelier d'Angleterre sous le roi Etienne. Raoul de Tournay épousa Alice, nièce de Guillaume, dont le domaine de Wilchamstobe forma la dot; Drogon de Beveren rechercha la main d'une autre parente du nouveau roi et occupa l'île d'Holderness; Gherbod fut comte de Chester; Gauthier, comte de Northumberland; Robert de Commines, comte de Durham. Arnould et Geoffroi d'Ardres possédèrent les seigneuries de Stevintone, Doquesvorde, Tropintone, Ledeford, Teleshond et Hoyland. Les Flamands Ode, Raimbert, Wennemaer, Hugues, Francon, Frumond, Robert, Colegrim, Gosfried, Fulbert, Gozlin, s'établirent sur des terres confisquées dans les provinces de Somerset, Glocester, Hertford, Buckingham, Bedford, Lincoln, Nottingham, York et Northampton. Un autre chef flamand, nommé Baudouin, bâtit sur le territoire gallois la première forteresse qui appartint aux Normands.
Ce serait une étude pleine d'intérêt que de suivre dans leur rapide élévation les leudes de Baudouin devenus les comtes de Guillaume: les uns fortifiant des châteaux, à l'ombre desquels le Saxon, privé de sa liberté, languit tributaire; les autres expiant, par des désastres et des malheurs, les iniques bienfaits dont ils furent comblés. Robert de Commines avait reçu la périlleuse mission d'occuper la cité de Durham où reposait saint Cuthbert, protecteur vénéré de la race anglo-saxonne. En vain l'évêque Eghelwin l'engagea-t-il à se conduire avec prudence: «Qui oserait m'attaquer?» se contenta de répondre le nouveau comte de Northumberland. Pendant la nuit, des feux s'allumèrent sur les hauteurs voisines de la Tyne; les Saxons s'armaient de toutes parts: ils incendièrent la maison dans laquelle s'étaient retranchés les Normands. Robert de Commines y périt dans les flammes. Gilbert de Gand, surpris à York par une armée de Danois, fut emmené captif sur leur flotte vers les lointaines contrées d'où leur expédition avait mis à la voile. Le comte de Chester Gherbod, après avoir longtemps combattu les Gallois, regrettait la paisible obscurité de sa jeunesse. Plus sage que Robert de Commines et Gilbert de Gand, il renonça à ses richesses et à ses honneurs, et rentra dans sa patrie. Drogon de Beveren suivit son exemple, mais il ne quitta, dit-on, l'Angleterre, que parce que, dans un mouvement de colère, il avait tué sa femme, sans respecter le sang royal dont elle était issue.
Cependant les malheurs de la population anglo-saxonne excitaient de nombreuses sympathies au sein des gildes du Fleanderland: leur belliqueuse indépendance était si complète que, tandis que Baudouin le Pieux envoyait ses hommes d'armes au camp du duc de Normandie, elles conspiraient en faveur des fils de Godwin. N'était-ce pas en Flandre que la mère et la sœur d'Harold avaient trouvé un asile? En 1067, les karls du Boulonnais avaient tenté un débarquement près de Douvres. Quand le jeune roi Edgar Etheling assiégea Gilbert de Gand dans les murs d'York, les Flamings s'associèrent à l'invasion des Danois. Lorsque Guillaume fut de nouveau triomphant, ils accordèrent une généreuse hospitalité aux Saxons d'Angleterre, vaincus et fugitifs. Parmi ceux-ci se trouvait un homme de race illustre, Hereward, fils de Leofric.
Hereward passa plusieurs années dans le Fleanderland: il y avait épousé une femme libre nommée Torfriede; mais des exilés lui apprirent que le domaine de ses aïeux, situé près de Thorneye, avait été saccagé, et que les Normands avaient insulté sa mère. Hereward n'hésita point, il traversa les flots, réunit ses amis et chassa de l'héritage paternel ceux qui en avaient violé le seuil. Bientôt les Saxons qui s'étaient cachés dans les marais de l'île d'Ely l'élurent leur chef; mais Guillaume, redoutant son courage, traita avec lui et le fit périr. «S'il y eût eu en Angleterre trois hommes comme lui, dit une vieille chronique rimée, les Français n'y eussent jamais abordé; s'il n'avait point succombé sous leurs coups, il les aurait tous chassés de son pays.» La Flamande Torfriede avait suivi Hereward en Angleterre; à sa mort, elle se retira au monastère de Croyland.
Baudouin le Pieux était déjà accablé des infirmités de la vieillesse, lorsque Guillaume de Normandie occupa par droit de conquête le trône d'Edouard le Confesseur. Après avoir, pendant vingt-huit années, consolidé la puissance qu'il avait reçue de ses ancêtres, il était arrivé au moment où il devenait nécessaire d'en assurer le maintien pour le temps où il ne serait plus.
Baudouin le Pieux avait quatre fils: Robert qui était l'aîné, Baudouin, Henri qui fut clerc, et Eudes qui devint plus tard archevêque de Trèves. Tandis que Robert, aussi intrépide que violent, se souvenait qu'il était issu de la race de Baldwin Bras de Fer et d'Arnulf le Grand, Baudouin, second fils du comte de Flandre, retraçait les pacifiques vertus de son père et de son aïeul. «Dès les premières années de sa jeunesse, dit le moine Tomellus qui fut son conseiller et son ami, il fut élevé à la cour de l'empereur Henri. Supérieur en dignité à tous les adolescents qui l'entouraient, l'amitié qu'il avait pour eux les rapprochait de lui. Les pauvres, les orphelins et les veuves l'aimaient comme un père. Il était pour les moines un modèle de piété et pour les affligés un bouclier protecteur, de telle sorte qu'on louait également en lui la puissance du prince et l'humilité du chrétien.»
Si le moine Tomellus admirait la douceur de Baudouin, d'autres hommes, et parmi ceux-là il faut nommer tous les Flamings, lui préféraient le courage de Robert. Si leurs caractères étaient opposés, les droits de leur naissance étaient-ils du moins égaux?
«Selon un ancien usage qui s'était établi dans la famille des comtes de Flandre, celui de leurs fils qu'ils chérissaient le plus, dit Lambert d'Aschaffenbourg, recevait le nom de son père et succédait seul à son autorité sur toute la Flandre. Leurs autres fils, soumis à celui-ci et obéissant à ses volontés, se contentaient d'une vie obscure, ou bien, aimant mieux s'élever par leurs propres actions que se consoler dans un honteux repos de leur abaissement présent par le souvenir de la gloire de leurs ancêtres, ils se rendaient dans quelque pays étranger. Ceci avait lieu afin qu'en évitant des subdivisions territoriales, leur puissance conservât toujours tout son éclat.»
Tandis que Baudouin le Pieux laissait son nom et son autorité au second de ses fils, il donnait à Robert, qui l'avait offensé, des vaisseaux, de l'or et de l'argent, afin qu'il pût aller conquérir un royaume et des trésors. Robert se dirigea vers l'Espagne et pilla les côtes de la Galice; mais bientôt, entouré d'ennemis, il se vit contraint à se retirer, et reparut vaincu et fugitif au port de Bruges. Le vieux comte de Flandre s'indigna de son retour; mais Robert se hâta de réunir une autre flotte qui devait le porter sur quelque lointain rivage que lui désignerait la main de Dieu. Cependant, à peine avait-il confié sa fortune à l'inconstance des flots, qu'une horrible tempête engloutit ses navires et le rejeta presque seul, pauvre et nu, sur la terre de la patrie. Robert ne se découragea point: caché sous le costume le plus simple, il se mêla à une troupe d'obscurs pèlerins qui allaient à Jérusalem. Quelques aventuriers normands qui s'étaient fixés en Orient lui avaient promis leur appui, et voulaient fonder en sa faveur, sur les rives du Bosphore, une royauté non moins puissante que celle que Robert le Wiscard avait créée dans le sud de l'Italie; l'empereur de Constantinople l'apprit, et ordonna que dès que le prince flamand paraîtrait sur les frontières de ses Etats on le mît aussitôt à mort. Robert, de nouveau déçu dans ses ambitieuses espérances, fut plus heureux dans une dernière tentative: il débarqua en Frise, s'y établit par la force des armes, et y épousa Gertrude de Saxe, veuve du comte Florent Ier.
En 1064, Baudouin le Pieux, en attribuant à Robert le pays des Quatre-Métiers, le comté d'Alost et les îles méridionales de la Zélande pour sa part héréditaire, lui avait fait jurer solennellement que jamais il ne chercherait à usurper le comté de Flandre. Baudouin ne vécut plus que trois années: il mourut le 1er septembre 1067, dans la ville de Lille, qu'il avait fait ceindre de murailles.