Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 8

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En 1007, une peste épouvantable désola la Flandre. Elle se déclara de nouveau vers l'an 1012. Quelques boutons se formaient sur le palais; si l'on ne prenait soin de les percer aussitôt, le mal était sans remède. Ses ravages étaient prompts et affreux. Plus de la moitié des populations succomba, et parmi ceux qui survécurent il n'y en avait point, dit un hagiographe, qui, en rendant les derniers honneurs à leurs parents et à leurs amis, ne s'attendissent à les suivre bientôt dans le tombeau.

Aux ravages de la peste succédèrent ceux des inondations. «Une chose digne de pitié et d'admiration, raconte l'annaliste de Quedlinburg, arriva le 29 septembre 1014 dans le pays de Walcheren et en Flandre. Pendant trois nuits, d'effroyables nuages, s'arrêtant dans une merveilleuse immobilité, menacèrent tous ceux dont ils frappèrent les regards; enfin le troisième jour, le tonnerre, éclatant avec un bruit épouvantable, souleva les ondes furieuses de la mer jusqu'au milieu des nuées. L'antique chaos semblait renaître. Les habitants fuyaient en faisant entendre de longs gémissements; mais l'invasion subite des flots fit périr beaucoup de milliers d'hommes, qui ne purent se dérober à la colère du Seigneur.»

«On croyait, ajoute Rodulf Glaber, que la révolution des siècles écoulés depuis le commencement des choses allait conduire l'ordre des temps et de la nature au chaos éternel et à l'anéantissement du genre humain. Cependant, au milieu de la stupeur profonde qui régnait de toutes parts, il y avait peu d'hommes qui élevassent et leurs cœurs et leurs mains vers le Seigneur. Une cruelle famine se répandit sur toute la terre et menaça les hommes d'une destruction presque complète. Les éléments semblaient se combattre les uns les autres et punir nos crimes. Les tempêtes arrêtaient les semailles; les inondations ruinaient les moissons. Pendant trois années, le sillon resta stérile.»

Si la plupart des hommes étrangers aux sublimes sentiments de la résignation, qui n'appartiennent qu'à la vertu, se livraient tour à tour aux conseils de leur désespoir, ou aux caprices de leur imagination en délire, il y en eut d'autres qui se montrèrent plus pieux et plus sages. Plusieurs seigneurs, dans l'attente de la fin du monde, affranchirent les colons de leurs domaines; dans toute la France les guerres particulières furent suspendues par la trêve de Dieu, et quelques pèlerins se dirigèrent vers Jérusalem.

La société croyait mourir: elle allait commencer à vivre.

LIVRE QUATRIÈME.

989-1119.

Baldwin le Barbu.--Baldwin ou Baudouin le Pieux. Baudouin le Bon.--Arnould le Simple. Robert le Frison.--Robert de Jérusalem.--Baudouin à la Hache. Reconstitution de la société. Développements de la civilisation.--Les croisades.

Le fils d'Arnulf le Jeune était appelé à une tâche glorieuse. Si Baldwin Bras de Fer avait élevé la puissance de la Flandre, Baldwin le Barbu, en la maintenant, lui assigna son caractère et ses véritables destinées.

«Il était illustre et courageux, célèbre par sa renommée, distingué par sa piété; ses richesses étaient immenses. Il marcha à la tête de ses armées et sema la terreur parmi ses ennemis. Aux triomphes du glaive, il ajouta ceux de l'intelligence. Il honora la justice, corrigea les lois iniques, défendit la patrie et protégea l'Eglise. Sévère pour les déprédateurs et les hommes orgueilleux, il était vis-à-vis des personnes humbles et douces également humble et doux.»

Le onzième siècle voit s'ouvrir une ère nouvelle; les hommes, éprouvés par de longs malheurs, sentent le besoin de se rapprocher; quelques-uns même racontent que la voix du ciel s'est fait entendre pour ordonner que la paix soit rétablie sur la terre. «Ne songez plus, répètent les évêques, à venger votre sang, ni celui de vos proches; mais pardonnez à vos ennemis.»

Sous cette heureuse influence, le commerce s'étendait rapidement par les relations qui existaient entre la Flandre et l'Angleterre. Un grand nombre de navires abordaient à Montreuil et à Boulogne; mais c'était dans la cité de Bruges qu'affluaient le plus grand nombre de marchands, et, dès le onzième siècle, les richesses qu'ils y apportaient de toutes parts l'avaient rendue célèbre.

A Gand, les populations qui habitaient l'enceinte des monastères fondés par saint Amandus descendaient de la colline où elles avaient trouvé un asile, pour s'établir au milieu des prairies resserrées par l'Escaut, la Lys et le fossé qu'Othon avait fait creuser pour qu'il servît de limite entre la France et l'empire. Elles y formèrent une _minne_, et le port qu'elles créèrent devint le centre d'une cité florissante. Le voisinage de deux fleuves favorisait l'extension de leur commerce.

Si les habitants de Gand et de Bruges s'associaient au mouvement de civilisation et de progrès qui se manifestait de toutes parts, leur exemple fut toutefois stérile pour la plupart des Flamings, qui préféraient une vie tumultueuse et agitée à la paix des villes. Leurs gildes restaient campées aux bords des flots, derrière les monticules de sable qui conservaient le nom gaulois de _dunes_, entre le monastère de Muenickereede, cette autre Jona, fondée par des Scots, et les étangs de Wasconingawala, dans le comté de Guines. Elles s'étendaient jusqu'à la forêt de Thor, au delà des plaines de Varsnara, et occupaient Alverinckehem, Letfingen, Aldenbourg, Liswege, Uytkerke, que les vagues de l'Océan ne baignaient déjà plus, Oostbourg dont le port allait bientôt disparaître comme celui d'Uytkerke.

Souvent, à l'occasion d'une solennité religieuse, quelques prêtres intrépides chargeaient sur leurs épaules les châsses des saints les plus vénérés et les portaient au milieu des Flamings, en appelant par leurs prières la miséricorde du ciel sur ces populations inaccessibles à la pitié. Un hagiographe rapporte, comme un fait remarquable, que la puissante intercession de saint Ursmar n'adoucit pas seulement les habitants du Mempiscus et du pays de Waes, mais les Flamings eux-mêmes. «Nous arrivâmes, dit-il, à un village situé près de Stratesele, où quelques karls étaient si hostiles les uns aux autres, que personne n'avait pu rétablir la paix parmi eux. Des discordes profondes les divisaient depuis si longtemps, qu'il n'y en avait point qui n'eussent à pleurer un père, un frère ou un fils.» Telle était la férocité de ces karls, que les prêtres chargés des reliques de saint Ursmar furent réduits à se dérober à leur colère par une fuite rapide. A Blaringhem, ils placèrent leurs châsses au milieu de deux factions prêtes à se combattre et parvinrent à les arrêter. A Bergues-Saint-Winoc, ils apaisèrent de semblables dissensions. A Oostbourg, les haines étaient si vives que les karls ne sortaient de leurs demeures qu'accompagnés de troupes nombreuses d'hommes armés. Ils cherchaient ardemment à se poursuivre les uns les autres, et en satisfaisant leurs vengeances, ils en préparaient sans cesse de nouvelles et se livraient des combats que d'autres combats devaient suivre.

A l'ouest, vers le Wasconingawala, les karls du comté de Guines conservaient également toute la belliqueuse énergie de leurs mœurs. Un Flaming de Furnes, Herred, surnommé Kraugrok, parce qu'il avait coutume de relever le sayon qu'il portait lorsqu'il dirigeait sa charrue, avait épousé Athèle de Selvesse, nièce de l'évêque de Térouane. Le château de Selvesse était situé dans une position inaccessible, au milieu d'un marais qu'entouraient des forêts épaisses. Plus loin, parmi les fleurs diaprées d'une vaste prairie, un brasseur de bière avait construit quelques maisons, où les agriculteurs de la contrée se réunissaient dans leurs jeux et dans leurs banquets. On racontait qu'autrefois quelques Italiens, envoyés par le pape en ambassade vers un roi anglo-saxon, s'y étaient arrêtés, et avaient, en souvenir de leur patrie, donné le nom d'Ardres à ces chaumières ignorées, les saluant de ces vers immortels:

Locus Ardea quondam Dictus avis: et nunc magnum manet Ardea nomen; Sed fortuna fuit.

Ce nom leur resta par un jeu bizarre de la fortune, qui relevait la cité de Turnus, minée sous le beau ciel des Rutules, chez les Morins, que Virgile appelait les plus reculés des hommes. Ardres prospéra; la fertilité de ses campagnes y appelait sans cesse de nouveaux habitants. Herred voulut aussi aller, avec Athèle de Selvesse, y fixer son séjour; mais ses parents et ses amis, hostiles à tout ce qui rappelait l'union et la paix, l'exhortèrent à ne point quitter le sombre donjon de sa forteresse.

Cependant le comte Rodulf de Guines essaya de réduire par la force ces populations d'origine saxonne. Non-seulement il soumit les karls à un impôt qui était d'un denier chaque année et de quatre deniers le jour de leur mariage ou de leur mort, mais il ordonna aussi qu'ils renonçassent à leurs couteaux pour ne garder que leurs massues. Après le scharm-sax, l'arme nationale des races saxonnes, la massue à laquelle elles donnaient le nom de _colf_ était celle qu'elles chérissaient le plus. Consacrée au dieu Thor, protecteur de leurs colonies, que l'Edda nous montre portant une massue dans ses combats contre les géants, elle était pour elles le symbole de la conquête qui élevait leur gloire et de l'association qui faisait leur force. Lambert d'Ardres attribue à la défense du comte Rodulf l'origine du nom des _colve-kerli_, ou karls armés de massues, que conservèrent les cultivateurs du pays de Guines.

En abordant le récit d'une période historique signalée par les désastres des Saxons d'Angleterre, il ne paraîtra peut-être point inutile que nous nous occupions un instant des autres colonies saxonnes, sœurs et compagnes des populations flamandes, dont elles avaient partagé les migrations et l'établissement sur le _Littus Saxonicum_. Au nord de la Flandre, elles s'étaient fixées en grand nombre dans les marais de la Frise, sur les rives de la Meuse et du Rhin. A l'exemple des bourgeois de Bruges, celles qui occupaient la ville de Thiel entretenaient un commerce important avec l'Angleterre et jouissaient de la liberté la plus étendue. Leurs gildes se réunissaient, à diverses époques de l'année, en de solennels banquets qu'égayait leur grossière ivresse, et elles conservaient l'usage de la contribution pécuniaire à laquelle elles devaient leur nom. Cependant des pirates de races diverses ne cessaient d'aborder sur le rivage de la mer, abandonné sans défense à leurs fureurs. Arnulf de Gand, fils de Wigman, avait trouvé la mort en les combattant, et sur l'instante prière de sa veuve Lietgarde de Luxembourg, dont la sœur Kunegund avait épousé l'empereur Henrik II, une flotte allemande avait été armée pour châtier leur audace. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, qui avait succédé aux possessions de son père en Frise, voulut soumettre à un impôt onéreux les marchands de Thiel et les karls dont il usurpait les terres. Ceux-ci, blessés dans leurs droits d'hommes libres, adressèrent leurs plaintes à l'empereur qui les écouta; mais Arnulf refusait de se conformer à sa décision, et on le vit, oubliant quelles mains avaient frappé son père pour n'écouter que son ambition, s'allier aux pirates de la forêt de Merweede et triompher avec eux à la sanglante journée de Vlaerdingen. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, fut l'aïeul des comtes de Hollande.

Au sud de la Flandre, vers les bords de la Seine, les vicomtes et les seigneurs normands persécutaient les hommes de race saxonne. De même que Theodrik en Frise, ils les chassaient de leurs champs et entravaient leur commerce sur les rivières. Leurs gildes, jadis opprimées par Karl le Chauve, se réunirent: «Quoi! s'écrièrent les karls de Normandie, dont les plaintes répétèrent sans doute celles de leurs frères de la Meuse, on nous charge d'impôts et de corvées! Il n'y a nulle garantie pour nous contre les seigneurs et leurs sergents; ils ne respectent aucun pacte. Et ne sommes-nous pas libres comme eux? Lions-nous par des serments; jurons de nous soutenir les uns les autres, et s'ils nous attaquent, nous avons nos glaives et nos massues.»--Ils voulaient, d'après Guillaume de Jumièges, rétablir l'autorité de leurs lois, et nommèrent des députés qui devaient former une assemblée supérieure, le wittenagemot de leur association; mais les Normands étouffèrent par la force ce mouvement qui s'étendait dans les bois et dans les plaines, et les karls se virent réduits à leurs charrues.

Le mouvement de rénovation qui caractérise le onzième siècle se fait surtout sentir au milieu des populations chrétiennes, que l'approche de l'an 1000 a remplies de terreur; dès qu'elles se croient épargnées par la clémence du ciel, elles se hâtent de relever leurs églises, et les cloîtres, longtemps profanés, redeviennent l'asile de la méditation et de la piété. Lausus, qui avait accompagné saint Poppo dans son voyage en Syrie, bâtit à son retour l'église de Saint-Jean de Gand, depuis dédiée à saint Bavon. Déjà saint Gérard, abbé de Brogne, avait réformé l'abbaye de Saint-Bertin et celle de Blandinium, où il remplaça des moines qui n'écoutaient que la violence et la haine par d'autres religieux, qui ranimèrent les études littéraires en copiant des manuscrits qu'ils envoyaient au célèbre Gerbert, archevêque de Reims: noble exemple que l'archevêque Dunstan de Canterbury, alors exilé en Flandre, imita plus tard dans les monastères anglo-saxons.

Tandis que la Flandre se relevait de ses ruines, les comtes de Toulouse, de Blois et de Chartres voyaient leur influence s'accroître; les Capétiens acceptaient la tutelle des ducs de Normandie, qui soutenaient leur royauté pourvu qu'elle restât humble et faible. Lorsqu'en 966 Hug Capet engage le roi Lother à envahir la Flandre, le duc de Normandie intervient pour qu'il ne poursuive point sa conquête. En 987, le duc de Normandie interpose de nouveau sa médiation pour l'empêcher de combattre Arnulf le Jeune, qui, comme descendant de Karl le Grand, refusait de reconnaître les droits de son heureuse et récente usurpation.

Rotbert, successeur de Hug Capet, fut un prince pacifique et timide. Il attendit et chercha à mériter par une patiente résignation qu'une époque vînt où sa dynastie serait assez forte pour se suffire à elle-même et secouer le joug. C'est ainsi qu'épousant tour à tour Berthe, veuve d'Eudes de Blois, issue des comtes de Vermandois, et Constance, fille des comtes de Toulouse et nièce des comtes d'Anjou, il s'abaissa devant ses ennemis, rechercha leur alliance et partagea avec eux l'autorité du gouvernement.

En France ...Dose pers... estoient Qui la terre en douse partoient. Chacun des douse un fié tenoit Et roi appeler se faisoit.

Parmi les pairs, il faut citer les ducs de Normandie et de Bourgogne, les comtes de Toulouse et de Champagne. Le comte Baldwin le Barbu fut, au sein de l'aréopage féodal, le représentant de la Flandre, devenue, entre tous les comtés du royaume, la première pairie de France.

Le roi Rotbert ne songeait qu'à maintenir la paix: la guerre vint de l'Allemagne. Après la mort d'Othon, fils de Karl, dernier roi de la race karlingienne, l'empereur Henrik II avait donné le duché de Lotharingie à Godfried d'Ardenne. Les comtes de Namur et de Louvain, qui avaient épousé les sœurs d'Othon, protestèrent. Le plus puissant des comtes qui appuyèrent leurs prétentions fut Baldwin le Barbu. Il saisit le prétexte de ces dissensions pour passer l'Escaut et s'empara de Valenciennes. L'empereur vint l'y assiéger; mais l'approche des armées du roi de France et du duc de Normandie, qui se disposaient à secourir les Flamands, le réduisit à se retirer. Impatient de venger sa honte, Henrik II reparut l'année suivante, et, du haut du château jadis confié par le roi Othon à Wigman, il dirigea les attaques de ses hommes de guerre contre le port de Gand défendu par Baldwin. Cependant il échoua de nouveau dans ses efforts, et ses succès se bornèrent à ravager quelques plaines et à incendier quelques villages. Enfin la paix fut conclue à Aix. L'empereur, menacé par d'autres vassaux, abandonna au comte de Flandre, à titre de fief, la cité de Valenciennes, et peu après, dans une assemblée tenue à Nimègue, il y ajouta l'île de Walcheren et d'autres domaines qui avaient fait partie de la donation de Lodwig le Germanique au comte Théodrik.

La puissance du comte de Flandre s'accroissait chaque jour. Son fils, qui se nommait aussi Baldwin, fut fiancé à Athèle, fille du roi Rotbert et de Constance de Toulouse, qui lui porta pour dot la ville de Corbie: il n'avait pas vingt ans lorsque le mariage fut célébré. L'éclat de ce royal hyménée échauffa son présomptueux orgueil. Soutenu par quelques hommes obscurs, il demanda que son père renouvelât en sa faveur l'abdication d'Arnulf le Grand; mais sa rébellion fut presqu'aussitôt comprimée, grâce à l'intervention du duc Rikhard de Normandie. Afin que le souvenir même de ces déplorables divisions fût complètement effacé, une assemblée solennelle fut tenue à Audenarde. Là, en présence de l'évêque de Noyon et de tous les nobles de Flandre, on apporta processionnellement les reliques des saints les plus vénérés. La châsse de saint Gérulf s'avançait la première, parce que saint Gérulf, né au village de Meerendré dans le Mempiscus, appartenait par sa naissance à la Flandre; puis venaient celles de saint Wandrégisil, de saint Amandus, de saint Bertewin, de saint Vedastus et d'autres saints, illustres patrons des villes ou des monastères. La paix y fut proclamée, et tous les nobles jurèrent de la respecter.

Ce fut le dernier acte de la vie de Baldwin IV; elle s'acheva le 30 mai 1036, après un règne de quarante-huit années.

Baldwin le Pieux succéda aux utiles travaux et à la gloire de son père. Il voulut consolider la paix proclamée à Audenarde et fit publier dans ses Etats la trêve du Seigneur.

«Que les moines et les clercs, les marchands et les femmes, et tous les hommes généralement, à l'exception des gens de guerre, vivent en paix pendant tous les jours de la semaine. Que tous les animaux jouissent de la même protection, sauf les chevaux qui servent à la guerre. Pendant trois jours, c'est à savoir le lundi, le mardi et le mercredi, l'attaque dirigée contre un homme de guerre ou contre celui qui n'observe point la paix ne sera point considérée comme une infraction de la paix; mais si, pendant les quatre autres jours, quelque attaque a lieu, celui qui l'aura tentée sera considéré comme violateur de la paix sainte, et puni selon le jugement qui sera prononcé.»

Baldwin le Pieux ne tarda point à intervenir dans les guerres civiles de la France. Il soutint le roi Henrik, fils de Rotbert, contre la ligue féodale, qui comptait pour chefs Theodbald et Etienne, comtes de Blois, de Chartres et de Champagne; ensuite il rétablit la paix en Normandie, où il protégea le jeune Wilhelm, petit-fils du duc Rikhard, que menaçaient les comtes des bords de la Loire.

L'appui que la Flandre donna aux Normands ne contribua pas moins à resserrer les liens qui l'unissaient à l'Angleterre. La reine Elfgive, sœur du duc Rikhard de Normandie, chassée par les intrigues du comte Godwin, fils d'Ulnoth, vint chercher un refuge à Bruges. Baldwin l'accueillit avec toute la générosité qui convenait à un grand prince. Elfgive se hâta d'envoyer des messagers en Danemark, où régnait un de ses fils nommé Hardeknuut. Celui-ci réunit dix navires, et après avoir eu, pendant sa navigation, une merveilleuse vision qui lui annonça la victoire, il arriva à Bruges, où il trouva une solennelle ambassade qui venait lui annoncer la mort du roi Harold et lui offrir son sceptre. Lorsque la reine Elfgive quitta, heureuse et triomphante, cette cité où elle était venue, proscrite et désolée, réclamer la protection du comte Baldwin, les habitants de Bruges la suivirent jusqu'au rivage de la mer en élevant leurs mains vers le ciel pour la saluer une dernière fois, et leurs naïfs regrets émurent si vivement le cœur d'Elfgive, qu'en recevant leurs adieux elle mêla ses larmes à celles qu'elle leur voyait verser, et ne voulut s'éloigner qu'après les avoir embrassés tour à tour comme des frères bien-aimés.

Une fille de la reine Elfgive, nommée Kunegund, que l'empereur Henrik le Noir avait répudiée malgré son innocence et sa beauté, n'avait pas quitté le château de Bruges: à peine âgée de vingt-trois ans, elle y trouva, le 21 août 1042, l'oubli de ses douleurs dans la paix de la tombe. Vers la même époque, une autre princesse exilée, Gunilde, veuve du roi Harold, chercha également un refuge à Bruges avec ses fils Hemmung et Turkill.

Henrik le Noir se plaignit-il de l'asile accordé à Kunegund? Une haine secrète succéda-t-elle à d'inutiles menaces? On l'ignore; mais lorsque le duc Godfried de Lotharingie combattit l'empereur en 1046, on vit le comte de Flandre prendre une part active à sa rébellion. Baldwin s'empara du château impérial de Gand et le donna à un de ses chevaliers, nommé Landbert, qui avait puissamment contribué à ce succès. De Landbert descendirent les châtelains héréditaires de Gand.

L'année suivante, l'empereur, réunissant une nombreuse armée, traversa le pays de Cambray, menaça Arras, où le comte Baldwin s'était enfermé, et se dirigea vers le bourg d'Arques qui dépendait de l'abbaye de Saint-Bertin. Il espérait y trouver un passage pour entrer en Flandre; mais il n'y réussit point. Un rempart, défendu par un fossé et garni de palissades, s'étendait depuis Wormholt jusqu'à la Bassée. Un si grand zèle animait ceux qui prirent part à ce travail de défense nationale, qu'en trois jours et en trois nuits ce retranchement, qui se prolongeait pendant neuf lieues, fut complètement achevé. Henrik le Noir, étonné de la puissance de la Flandre, se retira: Baldwin le poursuivit jusqu'au Rhin, et livra aux flammes le palais impérial de Nimègue.

Toute l'Allemagne s'émut: le pape Léon IX se rendit au synode de Mayence pour y prononcer l'excommunication solennelle de Godfried et de Baldwin, perturbateurs de la paix de l'empire. Godfried céda, mais Baldwin ne se soumit point. N'ayant plus d'alliés et réduit à ses propres forces, il paraissait encore si redoutable que l'empereur, avant de le combattre, se confédéra avec Zwan, roi de Danemark, et Edward, roi des Anglo-Saxons; les Danois et les Anglo-Saxons étaient toutefois secrètement favorables à la Flandre: Zwan n'agit point, et le roi Edward se contenta de réunir une flotte qui ne quitta point le port de Sandwich. L'empereur avait traversé l'Escaut près de Valenciennes et s'était emparé de Tournay. Là s'arrêta son expédition: des négociations s'ouvrirent à Aix. Les concessions que l'empereur Henrik III se vit réduit à faire à Baldwin le Pieux rappelèrent celles que l'empereur Henrik II avait, après des guerres également malheureuses, accordées à Baldwin le Barbu. Le traité qui fut conclu en 1043 assura à la Flandre la possession de toute la partie du Brabant comprise entre Gand et Alost, ce qu'on nomma depuis la Flandre impériale.

Tandis que la guerre éclatait entre la Flandre et l'Allemagne, l'un des fils de ce comte Godwin, dont Elfgive avait fui la haine arrivait à Bruges. Il se nommait Sweyn. Exilé par le pieux roi Edward le Confesseur, il s'arrêta peu de temps dans les Etats du comte Baldwin et se rendit en Danemark. Là, il recruta quelques pirates. Dociles à sa voix, ils pillèrent Sandwich et les côtes de l'Est-sex, et vendirent en Flandre l'or, l'argent et tout le butin qu'ils avaient réuni. Sweyn resta dans les Etats du comte Baldwin, jusqu'à ce que son père se crût assez puissant pour le rappeler près de lui.