Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 7

Chapter 73,922 wordsPublic domain

Arnulf avait déjà enlevé Mortagne à Rotger, fils de Rotger. Il voulut également s'emparer du château de Montreuil, qui appartenait à Herluin, fils du comte Hilgaud. Pour atteindre ce but, Arnulf ordonna à quelques-uns de ses espions d'aller trouver le châtelain de Montreuil, Rotbert, qu'il espérait corrompre. «Rotbert, lui dirent-ils en lui présentant deux anneaux, l'un d'or, l'autre de fer, vois-tu cet anneau de fer? il te figure les chaînes d'une prison; l'autre te représente de précieuses récompenses. Montreuil ne tardera point à être livré aux Normands. La mort ou l'exil te menacent; mais si tu embrasses le parti du comte Arnulf, tu obtiendras des dons considérables et de vastes domaines. Choisis.» Le traître accepta l'anneau d'or, et lorsque la nuit fut venue, il prit une torche allumée et la plaça près d'une porte qu'il avait laissée ouverte. A ce signal, Arnulf se précipite avec les siens dans les murs de Montreuil. A peine Herluin a-t-il le temps de fuir. Sa femme et ses fils tombent au pouvoir du comte de Flandre, qui les remet à son allié, le roi anglo-saxon Athelstan, dont la flotte le soutient contre les Normands.

Herluin se hâta d'aller raconter au duc de France, Hug, par quelle ruse perfide d'Arnulf il avait perdu son domaine; comme Hug montrait peu de zèle à prendre part à sa querelle, il se dirigea vers Rouen et se jeta aux pieds du duc de Normandie. «Pourquoi, lui dit Wilhelm, ton seigneur Hug de France ne te console-t-il point en réparant le malheur qui t'a frappé? Retourne près de lui, et cherche à apprendre si par d'instantes prières tu ne peux t'assurer son appui et s'il verrait avec colère que tu reçusses d'autres secours.» Herluin se rendit auprès du duc de France, mais il ne put rien obtenir. «Arnulf et moi, lui répondit Hug, nous sommes unis par le serment d'une étroite alliance, et nous ne voulons point à cause de toi rompre les liens de notre concorde et de notre amitié.--Ne soyez donc point irrité, répliqua Herluin, si je réclame un autre protecteur.» Hug, le voyant suppliant, crut qu'il était abandonné de tous et le congédia en lui disant avec mépris: «Quel que soit celui qui te doive défendre, il n'aura rien à redouter de moi.»

Dès que Wilhelm connut la réponse du duc de France, il réunit une nombreuse armée et se dirigea vers Montreuil. «Voulez-vous, s'écria-t-il en s'adressant aux Normands de Coutances, voulez-vous vous élever au-dessus de tous et dans ma faveur et par votre gloire? Allez arracher les palissades des remparts du château de Montreuil et amenez-moi prisonniers ceux qui l'occupent.» Les Normands obéissent. Les plus nobles et les plus riches des Flamands qui se trouvaient à Montreuil sont gardés comme des otages qui répondront des fils d'Herluin, captifs en Angleterre; les autres périssent. Puis le duc Wilhelm ordonne qu'on lui prépare un banquet sur les ruines du château pris d'assaut, et exige que le comte de Montreuil, confondu parmi ses serviteurs, le serve humblement dans cette cérémonie. Enfin, lorsque l'orgueil du fils de Roll fut satisfait, il appela Herluin et lui dit: «Je te rends le château que le duc des Flamands t'avait injustement enlevé.--Seigneur, interrompit tristement le fils d'Hilgaud, comment pourrais-je l'accepter, puisqu'il m'est impossible de le garder et de le défendre contre le duc Arnulf?» Dudon de Saint-Quentin, toujours favorable aux Normands, place dans la bouche de leur chef cette altière réponse: «Je te protégerai de mon appui, je te soutiendrai et te défendrai. Je ferai reconstruire pour toi un château inexpugnable par la force de ses tours et la solidité de son rempart, et je le remplirai de froment et de vin. Si Arnulf commence la guerre, je m'empresserai de te secourir avec mes nombreuses armées. S'il demande une trêve, nous la lui accorderons. Si, préférant l'équité et la justice, il consent à venir à notre plaid, nous nous y rendrons pour le juger de l'avis de nos leudes. Si, d'un cœur obstiné, il ravage tes domaines, nous livrerons ses Etats aux flammes.»

«Personne, ajoute le doyen de Saint-Quentin, n'osait chercher querelle au duc Wilhelm. Les princes de la nation franke et les comtes de Bourgogne étaient ses serviteurs. Les Danes et les Flamands, les Anglais et les Irlandais lui obéissaient.» Une si vaste puissance paraissait un joug trop accablant à Hug et Arnulf. Ils se réunirent pour examiner ce qu'il convenait de faire. Ils disaient que s'ils faisaient périr Wilhelm par le glaive, leur autorité serait plus grande en toutes choses, et que par la mort d'un seul homme ils pourraient obtenir plus aisément du roi tout ce qu'ils voudraient; que si, au contraire, ils respectaient sa vie, de nouvelle discordes, des luttes nombreuses, de sanglants combats résulteraient de leur faiblesse. Ils apercevaient de toutes parts de graves difficultés, puisque sa mort devait les rendre coupables d'un crime, et que sa vie les menaçait d'une prochaine oppression. Rotbert et Baldwin le Chauve avaient autrefois arrêté d'un commun accord l'assassinat de l'archevêque Foulques: leurs fils résolurent celui du duc Wilhelm.

Ils décidèrent qu'on enverrait des députés au duc de Normandie, pour l'engager à accepter aux bords de la Somme une entrevue où l'on multiplierait les protestations de confiance et d'amitié, et que dès qu'il s'éloignerait, on le rappellerait à grands cris comme si quelque affaire sérieuse avait été oubliée. Les leudes d'Arnulf devaient se munir de bons chevaux, afin de se dérober à la poursuite des Normands, et le comte de Flandre espérait qu'absent de la scène du crime, il paraîtrait y être resté étranger. Ce fut un fils du comte Rodulf de Cambray, Baldwin, surnommé Baldzo, qu'Arnulf choisit pour exécuter ses desseins contre le duc Wilhelm.

Le comte de Flandre avait chargé ses députés d'exposer au prince normand que devenu infirme, boiteux et accablé par la goutte, il désirait voir la fin des agitations de la guerre et achever ses jours dans le repos. Après un mois qui s'écoula en pourparlers, Wilhelm accepta une entrevue. Il fut convenu qu'elle aurait lieu sur la Somme, dans l'île de Pecquigny, et elle fut fixée au 20 décembre 943.

Arnulf y vint soutenu par deux de ses leudes. Il se plaignit longuement au fils de Roll du roi Lodwig, du duc Hug et d'Herbert, et le pria de le protéger contre leurs jalousies. «Je veux, ajoutait-il, être ton tributaire, et après ma mort, tu possèderas tous mes Etats.» Le jour se passa ainsi en vaines protestations, et, lorsque le soir arriva, le duc de Normandie donna au comte de Flandre le baiser de paix et de réconciliation, avant de monter dans sa barque qui ne portait qu'un pilote et deux jeunes hommes sans armes, mais qui était escortée d'un grand nombre d'autres barques normandes. A peine s'était-il retiré, que Baldzo et ses amis Eric, Rotbert et Ridulf lui crièrent du rivage de l'île: «Seigneur! seigneur! ramenez un instant, nous vous en prions, votre nacelle: notre seigneur nous a quitté gêné par la goutte, mais il vous mande une chose importante qu'il a négligé de vous dire.» Wilhelm, trompé par leur ruse, ordonne au pilote de le ramener près des Flamands. Aussitôt Balzo tire un poignard caché sous son manteau de peaux et en frappe le duc de Normandie.

Les Normands qui avaient accompagné Wilhelm sur leurs barques virent de loin tomber leur prince: ils se hâtèrent de ramer ver l'île de Pecquigny, mais lorsqu'ils y arrivèrent, Wilhelm ne vivait plus. Ses deux serviteurs avaient partagé son sort. Le pilote couvert de blessures respirait encore. Bientôt l'armée normande, qui occupait la rive méridionale du fleuve, apprit ce qui avait eu lieu. Elle voulut poursuivre le comte de Flandre, mais elle ne trouve point de gués pour traverser la Somme, et déjà les Flamands, pressant leurs chevaux, s'étaient éloignés.

Telle était la haine qu'on portait aux Normands que le meurtre du duc Wilhelm parut en Flandre aussi glorieux qu'une victoire. Il semblait légitime d'opposer la ruse à la ruse, la trahison à la perfidie, et on louait Baldzo comme le libérateur de la patrie.

Le roi Lodwig s'empressa de profiter du crime d'Arnulf. Rikhard, fils de Wilhelm, était encore enfant. Le roi Lodwig se présenta à Rouen comme le vengeur du martyr de Pecquigny. «Je veux, disait le roi de France aux habitants de cette cité, détruire les remparts des Flamands et enlever leurs biens à main armée. Quel que soit le lieu où se trouve Arnulf, j'y conduirai mes fidèles, et si jamais je puis l'atteindre je le punirai comme il le mérite.» Il obtint par ces astucieux discours qu'on lui confiât le jeune héritier du duché de Normandie. Cependant dès qu'il eut quitté les bords de la Seine, il reçut des députés du comte de Flandre qui s'exprimèrent en ces termes «On accuse notre seigneur d'avoir pris part à l'injuste mort du duc Wilhelm, mais il est prêt à soutenir le contraire par l'épreuve du feu. De plus, notre seigneur vous adresse ce conseil important: Gardez à jamais Rikhard, fils de Wilhelm, afin d'assurer dans vos mains le repos du royaume.»

Le roi de France agréa les protestations d'Arnulf et approuva son conseil; mais il le suivit avec peu d'habileté. Le jeune Rikhard s'échappa de sa prison. Lodwig trembla: il redoutait et la colère des Normands et l'ambition du duc Hug, prêt à profiter de toutes les dissensions. Dominé par ses craintes et ne sachant à quelle résolution il devait s'arrêter, il appela près de lui, à Rhétel, le comte de Flandre. «Je redoute, il est vrai, répondit Arnulf, que le duc Hug ne s'allie aux Normands. Hâtez-vous donc, seigneur, de le combler de présents et de bienfaits. Accordez-lui la haute Normandie, depuis la Seine jusqu'à la mer, afin de pouvoir conserver paisiblement les pays situés sur la rive septentrionale du fleuve. Diviser la Normandie, c'est l'affaiblir et la rendre impuissante à nous combattre.» Le roi Lodwig, docile à ces conseils, cherche à s'attacher le duc Hug par les plus brillantes promesses; il parvient même à réconcilier Arnulf et Herluin, et bientôt, accompagné d'une nombreuse armée, il envahit la Normandie. Au combat d'Arques, le comte de Flandre défait les Normands de Rikhard. Lodwig entre bientôt à Rouen; mais, égaré par l'orgueil de son triomphe, il méprise l'alliance du duc Hug et lui refuse les dépouilles qui lui avaient été promises. Aussitôt une émeute, à laquelle Hug, sans doute, n'était point étranger, éclate parmi les Normands. Herluin, qui, après avoir été la première cause de la mort du duc Wilhelm, était devenu l'allié d'Arnulf et le rival du duc de France, y périt. Lodwig lui-même, retenu quelques jours prisonnier, ne recouvre sa liberté qu'après avoir solennellement reconnu tous les droits héréditaires du jeune duc de Normandie, qui épouse la fille du duc Hug le Grand.

Les conseils du comte de Flandre ne manquèrent point au roi Lodwig dans ses revers: «Avez-vous oublié, lui dit-il de nouveau, l'usurpation du comte Robert? Son fils Hug, animé par une semblable ambition, cherche à vous enlever le sceptre de ce royaume, et s'allie au duc des Normands pour nous perdre complètement l'un et l'autre, vous, seigneur, qui êtes roi, et moi qui suis votre fidèle.--Apprends-moi donc, répliqua le roi Lodwig, à quels moyens je dois recourir pour résister à l'orgueil du duc Hug et défendre ma personne et mon royaume.» Arnulf continua en ces termes «Il faut céder la Lotharingie à votre beau-frère, le roi Othon de Germanie, s'il consent à s'avancer jusqu'à Paris pour ravager le domaine du duc Hug, et à faire ensuite la conquête de Rouen; car la terre des Normands vous est plus précieuse que la Lotharingie.--Il convient, repartit le roi, qu'un comte aussi illustre, qu'un prince aussi habile et aussi prévoyant que toi, exécute fidèlement le sage conseil qu'il a donné à son seigneur. Or, puisque tu es le plus célèbre, le plus redoutable, le plus digne de foi de tous mes vassaux, je te prie d'aller engager le roi Othon à tenter cette expédition que ta prudence me fait désirer, afin que, guidé par ta puissante intervention, il assemble toutes les vaillantes armées de son royaume, ravage la terre du duc Hug jusque sous les murs de Paris, et fasse éprouver aux Normands ce que peut le courage de ses leudes.»

A une autre époque, la Lotharingie avait été promise au roi d'Allemagne, Henrik l'Oiseleur, pour prix de sa coopération à la guerre que termina la bataille de Soissons. Le comte de Flandre l'offrit de nouveau à son fils. Le roi Othon, persuadé par ses astucieux discours, réunit ses armées, chassa Hug de son duché et se dirigea avec le roi Lodwig vers Rouen. Arnulf ne cessait de flatter l'esprit d'Othon de l'espoir d'un triomphe facile. «Où sont les clefs de Rouen?» demanda le roi de Germanie arrivé sur l'Epte. Enfin, lorsque après un sanglant combat où périrent un grand nombre des siens, le roi Othon apprit que la Seine empêchait de bloquer Rouen, il regretta son expédition et convoqua les chefs de son armée: «Voyez, leur dit-il, ce qu'il convient que nous fassions. Trompés par les prières du roi Lodwig et les ruses du comte Arnulf, nous sommes venus en ces lieux chercher la honte et les revers. Je veux, si tel est votre avis, saisir Arnulf, ce perfide séducteur, et le remettre chargé de chaînes au duc Rikhard, afin qu'il venge son père.»

Dès qu'Arnulf connut le projet du roi de Germanie, il ordonna à ses leudes de replier leurs tentes, les fit charger sur ses chariots, et s'éloigna pendant la nuit pour chercher un asile en Flandre. Le départ des Flamands répandit une extrême confusion dans le camp des Allemands: ils se retirèrent précipitamment et les Normands les poursuivirent jusqu'auprès d'Amiens. Othon, de plus en plus irrité, ne rentra dans ses Etats qu'après avoir semé la terreur dans ceux d'Arnulf. On attribue à Othon la fondation d'un château situé près de la Lys, aux limites de la France et de la Lotharingie, vis-à-vis du château que les comtes de Flandre avaient élevé sur la Lieve. Il était destiné à protéger la ville de Gand et l'abbaye de Saint-Bavon, qui se trouvaient sur les terres de l'empire. Othon y établit pour châtelain Wigman, issu de la famille des grafs frisons auxquels une charte de Lodwig le Germanique avait accordé le gouvernement de la forêt de Waes.

Il ne paraît point que le comte de Flandre se soit opposé à la construction du château de Wigman. Une infirmité cruelle l'accablait, et il avait fait appeler près de lui l'abbé de Brogne pour le supplier de guérir ses douleurs; mais le pieux cénobite se contenta de lui répondre: «Elève tes pensées vers le Seigneur, et puisque tu as réuni des richesses si considérables, prends-en quelque chose pour soulager les pauvres: c'est ainsi que tu pourras effacer l'énormité de tes crimes.»

Depuis le siége de Rouen, et malgré la déplorable issue de l'expédition dirigée contre les Normands, Arnulf restait le soutien de la royauté de Lodwig. Hug le poursuivait avec toute la haine qu'il portait au roi de France et se disposait même à envahir la Flandre, mais il se retira bientôt après avoir inutilement tenté de mettre le siége devant quelques forteresses. Arnulf profita de son absence pour conquérir Montreuil et le château d'Amiens. En 949, il s'avança avec le roi Lodwig jusqu'aux portes de Senlis.

Au milieu des ces guerres parut une invasion de Madgiars hongrois, peuples d'origine asiatique accourus des bords du Tanaïs, qui n'obéissaient qu'au fouet de leurs maîtres. Ils avaient obtenu la permission de traverser la Lotharingie en s'engageant à ne point la piller, et le 24 avril 953 ils campèrent aux bords de l'Escaut dans les prairies qui entourent la cité de Cambray. Dès leur première attaque, ils perdirent un de leurs principaux chefs. La soif de la vengeance rendit leurs assauts plus terribles. L'évêque priait prosterné devant les reliques des saints, puis parfois il montait sur les remparts et disait aux combattants: «C'est la cause de Dieu que vous soutenez contre ces barbares, c'est la cause de Dieu qui triomphera.» Les Hongrois s'éloignaient, quand un clerc, placé au clocher du monastère de Saint-Géry, qui était situé hors de l'enceinte de la ville, lança une flèche au milieu d'eux; son imprudente audace réveilla la colère des barbares; ils revinrent, s'emparèrent de l'église de Saint-Géry, et la livrèrent aux flammes après avoir immolé tous ses défenseurs. Ces hordes féroces, privées de ces recrues continuelles qui avaient fait la force des Normands, ne tardèrent point à disparaître complètement.

Arnulf le Grand gouvernait la monarchie flamande depuis près de quarante années; son influence s'affaiblissait à mesure que sa carrière penchait vers son déclin. Lorsque le roi Lodwig eut achevé, le 8 septembre 954, au milieu des revers, sa triste et courte vie, son fils Lother, instruit par son exemple, se hâta d'aller se placer sous la protection du duc Hug, et la Flandre se trouva de nouveau isolée. Cependant Arnulf avait abandonné toute l'autorité à son fils Baldwin. La puissance militaire de la Flandre sembla se relever un moment. En 957, Baldwin combat Rotger, fils d'Herluin, qui lui disputait le château d'Amiens. En 961, lorsque le duc Rikhard s'avance de Rouen vers Soissons, il conduit une armée au secours du roi Lother et défait les Normands; mais, au retour de cette expédition, il meurt au monastère de Saint-Bertin, laissant après lui un fils encore au berceau, qui portait le nom de son aïeul.

Ainsi, le comte Arnulf se vit réduit à reprendre les soins du gouvernement. Accablé par la décrépitude des ans, il cherchait le repos et ne le trouvait point: c'était en vain qu'il restituait aux monastères les biens que jadis il leur avait enlevés, qu'il fondait à Bruges le chapitre de Saint-Donat et envoyait aux basiliques de Reims de précieux reliquaires et des livres enrichis d'or et d'argent; c'était en vain qu'il croyait apaiser la justice du ciel en écrivant dans ses actes publics: «Moi, Arnulf, je me reconnais coupable et pécheur:» le remords ramenait sans cesse autour de lui le trouble et l'inquiétude. Dans sa maison, au sein de sa propre famille, un de ses neveux conspirait. Arnulf, toujours impitoyable, lui fit trancher la tête. Celui qui périt avait un frère qui voulut venger sa mort. Le comte de Flandre allait peut-être répandre de nouveau le sang des siens et ordonner un second supplice, lorsque le roi Lother intervint, fit accepter une réconciliation et força le comte Arnulf à remettre sa terre entre ses mains, en lui permettant de la posséder tant que sa vie se prolongerait. Elle ne dura que deux années, et se termina le 27 mars 964; mais Arnulf le Grand se survécut à lui-même en donnant pour tuteur à son petit-fils le confident et l'instrument de ses vengeances, le comte de Cambray, Baldwin Baldzo.

Dès que le roi Lother apprit la mort du comte Arnulf, il réunit une armée de Franks et de Bourguignons, s'empara d'Arras et s'avança jusqu'à la Lys. Par son ordre, le comte Wilhelm de Ponthieu occupa le pays de Térouane. Mais bientôt Baldwin Baldzo repoussa le roi de France, et le força à restituer Arras et à recevoir l'hommage du nouveau comte de Flandre. Wilhelm de Ponthieu ne conserva ses possessions qu'en devenant le vassal d'Arnulf le Jeune.

Lorsque Arnulf le Jeune prit dans ses mains les rênes du gouvernement de la Flandre, l'empereur Othon, sur les plaintes des habitants du Hainaut, venait de déposer leur comte Reginher, et avait placé leur pays sous la protection du compte Arnulf de Flandre et de Godfried d'Ardenne, qui obtint plus tard la main de Mathilde de Saxe, veuve de Baldwin, fils d'Arnulf le Grand. Cependant les fils de Reginher rentrèrent en Hainaut: l'un avait épousé la fille du duc Karl de Lotharingie, frère du roi Lother; l'autre, Hedwige, fille de Hug Capet, fils et successeur de Hug le Grand. Soutenus par la France, ils recouvrèrent leur patrimoine après un sanglant combat, où l'on vit, si l'on peut ajouter foi au récit du continuateur de Frodoard, Arnulf de Flandre se déshonorer par une fuite honteuse, tandis que le comte d'Ardenne, percé d'un coup de lance, restait étendu à terre, et privé de tout secours, jusqu'au coucher du soleil.

Le roi Lother mourut en 986. Son successeur Lodwig ne régna qu'un an et ne laissa point de postérité. Le duc Karl de Lotharingie, frère du roi Lother, devenait l'héritier de la couronne; mais, au lieu d'accepter la tutelle des ducs de France, il s'allia aux comtes de Vermandois et épousa la fille d'Herbert de Troyes, tandis que Hug Capet se faisait proclamer roi à Noyon. Le comte Arnulf de Flandre soutint le frère de Lother dans ses guerres, et bientôt après le roi Karl vainquit l'armée du roi Hug. Il avait conquis le château de Montaigu, occupait Reims et menaçait Soissons, lorsque la perfidie de l'évêque de Laon le livra à ses ennemis. Pendant longtemps, chez les hommes de race franke, on méprisa la royauté du duc de France, en maudissant le nom des traîtres qui avaient assuré son triomphe. «De quel droit, écrivait l'illustre Gerbert, l'héritier légitime du royaume a-t-il été déshérité et dépouillé?» Malgré ces plaintes et ces regrets qui ne s'effacèrent que lentement, la dynastie karlingienne périssait: elle disparaît à Orléans dans les ténèbres d'une prison, puis s'éteint, humble et ignorée, aux bords de la Meuse, non loin du manoir paternel d'Héristal, où Peppin et Alpaïde virent naître Karl le Martel, illustre aïeul de l'infortuné Karl de Lotharingie.

Arnulf le Jeune mourut vers le temps où le roi Karl fut conduit captif à Orléans.

Depuis la Meuse jusqu'aux Pyrénées tout est tumulte et confusion. L'Aquitaine, l'Anjou, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne, le Vermandois s'agitent et s'abandonnent à des luttes intestines: la royauté, entre les mains de Hug Capet, n'est plus qu'un domaine menacé par l'ambition germanique.

En Flandre, la même désorganisation existe. Les successeurs de Sigfried et de Wilhelm de Ponthieu se partagent les comtés de Guines, de Saint-Pol, de Boulogne. A peine le comte Arnulf a-t-il fermé les yeux que le comte Eilbode se rend indépendant à Courtray.

Ainsi s'achève la période la plus triste et la plus stérile de notre histoire. Le siècle d'Arnulf le Grand ne présente aux regards qu'une sanglante arène, où les combats et les crimes se succèdent sans relâche. La civilisation languit et refuse sa douce lumière au monde féodal qui la méprise. Dans la patrie des Hincmar, des Milon, des Hucbald, on ne trouve plus à cette époque un seul homme qui brille par sa science ou son génie. Les priviléges des cités épiscopales et des monastères ne sont plus respectés. De toutes parts, les comtes et les hommes de guerre accourent pour s'arroger les abbayes, et lorsqu'ils les abandonnent à quelque moine pauvre et obscur, il se réservent, sous le nom d'avoués, la surveillance et l'administration des biens ecclésiastiques qu'ils pillent impunément: ils dépouillent les clercs de leurs anciennes libertés pour les soumettre à leurs usages barbares. A Gand, le monastère de Saint-Pierre donne un fief de sept mesures de terre à Hug de Schoye pour qu'il défende l'abbé en duel. Otbert, abbé de Saint-Bertin, auquel un noble avait déféré le combat judiciaire, ne connaissait personne qui voulût descendre en champ clos pour soutenir sa querelle, lorsque l'apparition merveilleuse de deux colombes lui fait trouver un champion.

Si dans l'ordre politique tout est ruine et décadence, les mêmes symptômes de dissolution se reproduisent dans la vie intérieure de la société et jusqu'au sein de la famille. L'an 1000 approchait. L'accord unanime des superstitions populaires avait fixé à cette année la fin du monde; mais les uns la comptaient depuis la Nativité du Sauveur, d'autres, en plus grand nombre, du jour de la Passion. A mesure que cette époque devenait moins éloignée, les terreurs augmentaient: l'imagination du peuple se montrait de plus en plus vivement frappée, et dans les malheurs qui l'accablèrent il crut apercevoir les signes précurseurs de l'accomplissement des prophéties.