Part 6
Karl le Chauve, avant de traverser les Alpes, avait fait publier un capitulaire par lequel il assurait aux fils des comtes la confirmation héréditaire de leurs honneurs. Baldwin partagea ses comtés entre ses deux fils. Rodulf fut comte de Cambray. Baldwin le Chauve succéda au markgraviat de son père. Il épousa Alfryte, fille du roi des Anglo-Saxons, Alfred le Grand, et s'était donné le surnom qu'il portait, en mémoire de son aïeul. Mais en voulant rappeler la naissance illustre de Karl le Chauve, il ne parvint qu'à retracer sa honte et sa faiblesse vis-à-vis des pirates du Nord. Baldwin, fils d'Audoaker, était à peine descendu dans la tombe lorsqu'une formidable expédition de Normands, repoussée par Alfred en Angleterre, aborda en Flandre. Au mois de juillet 879, ils pillèrent Térouane, puis ils entrèrent dans la terre des Ménapiens, qui fut abandonnée aux mêmes désastres sans que personne osât leur résister. Enfin, ils passèrent l'Escaut et envahirent le Brakband. Les annales de Saint-Vaast racontent qu'au mois de novembre les Normands, avides de sang humain, de dévastations et d'incendies, s'arrêtèrent au monastère de Gand pour y passer l'hiver. Dès que le printemps fut arrivé, ils allèrent brûler Tournay et détruisirent toutes les abbayes voisines de l'Escaut, immolant ou emmenant captives à leur suite les populations de toutes les contrées qu'ils traversaient.
Cependant les fils de Lodwig le Bègue, Lodwig et Karlman, avaient réuni une armée contre les Normands de Gand. L'abbé Gozlin la commandait, mais il commit la faute de la diviser, afin d'attaquer les Normands sur les deux rives de l'Escaut, et fut vaincu. En 880, les Normands élevèrent des retranchements à Courtray, et y établirent leur résidence d'hiver. De là ils poursuivirent les Ménapiens et les Suèves, et en firent un horrible carnage. La flamme et le fer ravagèrent leurs campagnes et leurs foyers.
Le 26 décembre 881, une troupe de Normands brûla le monastère de Sithiu et ne respecta que l'église de Saint-Omer, qu'on avait fortifiée avec soin. Le même jour, une seconde troupe de Normands s'empara du monastère de Saint-Vaast d'Arras. Le 28 décembre, d'autres Normands pillaient Cambray et le monastère de Saint-Géry. Courtray reçut leur butin, et dès les premiers jours de février ils s'avancèrent vers Térouane et dévastèrent tour à tour Saint-Riquier, Amiens et Corbie. Au mois de juillet, on apprit avec effroi qu'ils avaient traversé la Somme et menaçaient Beauvais. La désolation était universelle; personne n'osait se présenter pour défendre les châteaux qu'on avait construits contre les ennemis et qui leur servaient d'abri et de refuge. Lodwig tenta un dernier effort: aidé des grafs de Neustrie, il attaqua les Normands à Saulcourt en Vimeu.
«Dieu protégeait Lodwig; il l'entoura de comtes, héros illustres: il lui donna le trône de France. Lodwig leva son étendard pour combattre les Normands. Il saisit son bouclier et sa lance et pressa les pas de son coursier. Il s'avançait plein de courage. Tous chantaient en chœur: _Kyrie Eleison!_ Ils achevèrent le cantique, et le combat commença. Chacun était impatient de se venger, personne plus que Lodwig. Lodwig était né vaillant et audacieux. Il frappa les uns de sa hache, il perça les autres de son épée. Amer fut le breuvage qu'il versa à ses ennemis et ils se retirèrent de la vie.»
Les Normands étaient rentrés dans leur camp de Gand; mais dès l'année suivante, ils s'avancèrent de nouveau jusqu'à la Somme. En 883, avant d'occuper Amiens, ils se dirigèrent vers les bords de la mer et chassèrent de leurs foyers les habitants du Fleanderland. Que faisait le comte Baldwin pendant que les Normands exterminaient ses peuples? Après avoir combattu avec quelque succès une de leurs troupes dans la forêt de Mormal, il s'était réfugié dans le château de Bruges et il y avait fait élever de nouveaux retranchements avec des pierres tirées des ruines d'Aldenbourg. Il semblait que son énergie et son audace ne dussent se ranimer qu'au milieu des discordes civiles.
En 884, trois ans après la victoire de Saulcourt, Karlman, frère de Lodwig, qui ne vivait plus, obtint la paix des Normands, en leur payant douze mille livres pesant d'argent. Cette somme énorme, qui était le prix du rachat de la France, leur fut remise vers l'automne dans leur camp d'Amiens; aussitôt après, ils se retirèrent vers le port de Boulogne où ils s'embarquèrent; mais, sans s'éloigner du rivage, ils tournèrent la proue vers le nord, et, se dirigeant vers la Lotharingie, ils se fixèrent à Louvain.
Dans les premiers jours de décembre 884, Karlman mourut. De la postérité de Lodwig le Bègue, il ne restait qu'un enfant qui s'appelait Karl comme son aïeul. Les vassaux du royaume de France méprisèrent sa jeunesse qui le rendait incapable de les défendre, et offrirent le sceptre à l'empereur Karl le Gros, fils de Lodwig le Germanique. Se souvenant que des partages multipliés avaient affaibli la monarchie karlingienne, ils espéraient lui rendre sa force en la reconstituant dans son unité. La race royale dégénérait rapidement; Karl le Gros (tel est le surnom que porte au neuvième siècle l'héritier de Karl le Martel et de Karl le Grand) accourt avec une nombreuse armée devant Paris, que menaçait une nouvelle invasion normande; mais, saisi de terreur au moment de combattre, il achète la paix des Normands, et, pour sauver Paris, il leur permet de piller la Bourgogne. Cependant tous les peuples s'indignent d'une si coupable pusillanimité, et, de leur assentiment unanime, Karl le Gros est déposé à la diète de Tribur. Un petit-fils de Lodwig le Germanique, Arnulf, règne aux bords du Rhin, tandis qu'Ode, fils de Rotbert, se fait sacrer roi à Compiègne. L'Allemagne et la France se séparent.
Baldwin soutenait Arnulf; mais Ode affermit sa puissance en la méritant. Le 24 juin 888, il vainquit une nombreuse armée de Normands dans la forêt de l'Argonne. «Cette victoire, dit l'annaliste de Saint-Vaast, le couvrit de gloire. Baldwin, abandonnant ses alliés, se rendit près du roi Ode et promit de lui être fidèle. Ode le reçut avec bonté et confirma les honneurs qu'il possédait.» Ode et Arnulf ne tardèrent point à conclure la paix à Worms, et le roi de Germanie, arrière-petit-fils de Karl le Grand, fit don d'une couronne d'or au roi de France. L'héritier des rois franks reconnaissait les droits du prince qui s'appuyait sur l'élection des populations d'origine gauloise ou romaine.
Ode combattit de nouveau une troupe de Normands qui s'était établie à Amiens; Arnulf obtint une victoire complète sur ceux qui occupaient Louvain. Dans la Neustrie, l'honneur de la résistance appartint aux populations d'origine saxonne. Entre la Seine et la Loire, depuis Evreux jusqu'à Bayeux, vers les bords de l'Orne, où le nom du pays de Séez (_Saxia_) rappelle leurs colonies, elles avaient formé une étroite association contre les Normands. Les gildes, condamnées sous Karl le Chauve, proscrites de nouveau sous Karlman et sans cesse en butte à la haine des grands feudataires du royaume de France, conservaient toute leur puissance dans le Nord de la Neustrie. Le second dimanche après les fêtes de Pâques 891, on aperçut du haut de la tour de Saint-Omer une troupe de Normands de Noyon, qui descendaient de la colline d'Helfaut, où les martyrs Victoricus et Euscianus avaient jadis fondé la plus antique église de la Morinie. Les karls de ces contrées, dont les progrès du christianisme avaient à peine adouci les mœurs cruelles, avaient cherché un refuge dans le bourg de Saint-Omer. Dès qu'ils apprirent l'approche des Normands, ils se réunirent dans l'abbaye: «Selon la coutume des habitants de ce pays, dit le livre des miracles de saint Bertewin, ils avaient leurs armes toujours prêtes et se donnèrent la main les uns aux autres en signe de liberté.»
Les Normands s'étaient dispersés dans les prairies de l'Aa pour enlever les troupeaux qui y paissaient. Les défenseurs de Sithiu firent aussitôt une sortie et immolèrent trois cent dix de leurs terribles ennemis sous les chênes de Windighem. Lorsque ceux des Normands qui s'étaient éloignés revinrent vers leur camp et aperçurent les cadavres sanglants de leurs frères, leur fureur fut extrême. Ils quittèrent leurs chevaux, se dirigèrent précipitamment vers le bourg de Saint-Omer, remplirent les fossés de paille qu'ils allumèrent, et lancèrent au-dessus des murailles des morceaux de fer fondu et des projectiles brûlants. Mais soudain une brise se leva qui éloigna la flamme de l'enceinte du monastère; les défenseurs de Sithiu y virent le gage de la protection céleste: ils plaçaient leur confiance dans l'appui des saints, illustres et vénérés fondateurs de leur église. Un jeune moine prit un arc et le tendit au hasard; la flèche frappa le chef des Normands. Sa mort répandit le découragement parmi les siens. Au son lugubre de leurs trompes retentissantes, ils se dirigèrent vers Cassel; de là ils poursuivirent leur marche vers le Brakband. Ils revenaient à Noyon lorsque le roi Ode les attaqua et les vainquit. Enfin, en 893, les Normands de la Somme, harcelés de toutes parts et pressés par une famine générale, quittèrent le nord de la France. On les vit se retirer sur leurs flottes et s'éloigner du rivage de la Flandre.
«Pourquoi nous arrêter plus longtemps, s'écrie Adroald de Fleury, à raconter les malheurs de la Neustrie? Depuis le rivage de l'Océan jusqu'à l'Auvergne, il n'est point de pays qui ait conservé sa liberté. Il n'est pas une ville, pas un village que n'aient accablé les furieuses dévastations des païens. Ces malheurs se sont prolongés pendant trente années, et ne faut-il point les attribuer à la colère de Dieu, selon la menace exprimée par le prophète Jérémie:--Parce que vous n'avez point écouté ma parole, j'appellerai tous les peuples de l'Aquilon. Je leur soumettrai cette terre avec tous ses habitants et toutes les nations qui l'entourent.»
Tel est le spectacle que présentait la Flandre à la fin du neuvième siècle. Plus que toutes les autres provinces de la France, elle avait profondément souffert des invasions des pirates septentrionaux. Les Normands n'avaient pas cessé de la dévaster. Ses rivages étaient le port vers lequel cinglaient leurs flottes; ses cités, le camp où leurs armées déposaient leur butin et préparaient leurs conquêtes. On n'y trouvait plus que des campagnes stériles où se réunissaient les Flamings fugitifs et quelques familles ménapiennes ou suèves, derniers restes de ces races exterminées par le fer et la flamme des ennemis.
Un comte nommé Rodulf, petit-fils d'Audoaker comme Baldwin le Chauve, avait pris possession des abbayes de Saint-Vaast et de Saint-Bertin. Il mourut le 5 janvier 892. Les châtelains ou chefs chargés de la garde du château d'Arras envoyèrent aussitôt le graf Ecfried vers le roi Ode pour lui en donner avis; mais trois jours s'étaient à peine écoulés depuis la mort de l'abbé Rodulf, lorsque les habitants d'Arras se laissèrent corrompre par l'argent qu'Eberhard, émissaire du comte de Flandre, avait répandu parmi eux et se livrèrent à lui. Baldwin se hâta d'annoncer au roi qu'avec son assentiment il voulait conserver les abbayes de son cousin Rodulf. «Je lui abandonnerai plutôt, répondit le roi Ode, l'autorité que je tiens de Dieu.» Baldwin ne cédait point. Un incendie avait consumé l'église et le château d'Arras: il ne fit reconstruire que le château, mais il ordonna qu'on le fortifiât avec soin pour qu'il pût résister aux attaques de ses ennemis.
L'archevêque de Reims Foulques avait convoqué un synode où siégèrent les évêques de Laon, de Noyon, de Soissons et de Térouane. Il y exposa les plaintes formées contre Baldwin, qui faisait battre les prêtres de verges, les chassait de leurs paroisses et s'attribuait les biens et les dignités de l'Eglise. Dodilon, évêque de Cambray, reçut la mission d'aller remettre au comte de Flandre ou à son archidiacre des lettres où on l'exhortait à ne point persévérer dans ses entreprises criminelles, en le menaçant d'une sentence d'excommunication. L'évêque de Cambray avait toutefois été autorisé, s'il craignait trop la colère de Baldwin, à se contenter de faire lire ces lettres à Arras. Le roi de France, prêt à le soutenir, avait réuni une armée pour reconquérir l'abbaye de Saint-Vaast; mais Baldwin accourut de la Flandre, et Ode fut réduit à se retirer.
De nouvelles dissensions favorisaient la résistance de Baldwin. Aux bords de l'Oise vivait un comte nommé Herbert, arrière-petit-fils de Karl le Grand; il possédait de nombreux châteaux, et son autorité était grande. Les hommes de race franke aimaient peu le roi Ode, qui leur était étranger par son origine. Arrêtés d'une part vers le sud par les populations nationales qui se réveillaient, pressés de l'autre vers le nord par l'ambition envahissante des peuples allemands, ils se groupaient autour de ce Karling moins illustre, mais plus puissant que les descendants de Karl le Chauve. Herbert opposa à la monarchie toute récente et encore mal affermie des fils de Rotbert le Fort, la légitimité héréditaire de la succession royale chez les Karlings. De concert avec l'archevêque de Reims, il proclama roi et fit sacrer le jeune Karl le Simple, fils de Lodwig le Bègue. Le comte de Flandre seconda cette révolution; cependant, lorsque le roi de Germanie Zwentibold, fils d'Arnulf, parut prétendre à la couronne de France, Baldwin et son frère Rodulf, comte de Cambray, quittèrent le parti de Karl le Simple pour se tourner du côté de l'Allemagne; mais bientôt abandonnés eux-mêmes par le roi de Germanie, qui avait renoncé à ses desseins, ils se trouvèrent sans appui et sans alliés. Le roi Ode, profitant d'un traité qu'il avait conclu avec le roi Karl, se hâta de mettre le siége devant l'abbaye de Saint-Vaast. Les leudes de Baldwin, peu préparés à se défendre, en ouvrirent les portes et remirent des otages; Ode, qui cherchait à s'allier à Baldwin, se contenta d'aller prier dans l'église de Saint-Vaast, puis il rendit aux châtelains du comte de Flandre les clefs du monastère, et lui en confirma la possession ainsi que celle de tous ses autres honneurs. Herbert l'apprit: sa jalousie s'accrut, et bientôt il y eut guerre ouverte entre ses leudes et ceux des comtes de Flandre et de Cambray. Rodulf enleva au comte de Vermandois les châteaux de Péronne et de Saint-Quentin, les perdit, puis essaya de les reconquérir. Enfin il périt dans un combat où Herbert, aidé d'une troupe de mercenaires normands, le frappa, dit-on, de sa propre main. La mort du comte de Cambray devait être cruellement vengée.
Ode, aux derniers jours de son règne, se reprocha son usurpation. «Le seigneur de mes ennemis, répétait-il, est fils de celui que j'honorai moi-même autrefois comme mon seigneur.» A sa mort, Karl le Simple retrouva toute la puissance de son père Lodwig le Bègue. L'archevêque de Reims, ami d'Herbert, dominait auprès de lui, et Baldwin mécontent se dispensa d'aller lui rendre hommage, en lui envoyant seulement des députés qui protestèrent de sa fidélité. Un frère du roi Ode, Rotbert, qui considérait déjà le trône de France comme son héritage, soutenait le comte de Flandre dans sa haine, et ne cessait de lui représenter qu'il serait facile de renverser la royauté de Karl le Simple, en faisant périr un seul homme, l'archevêque Foulques, qui avait protégé Karl depuis son enfance et avait plus que tout autre des grands feudataires contribué à son élévation. Ces complots ne restèrent point ignorés. Leur dénoûment n'en fut que plus soudain et plus terrible.
Le roi Karl le Simple s'était hâté d'enlever à Baldwin le château et l'abbaye d'Arras, qu'il donna à l'archevêque de Reims. Baldwin eut une entrevue avec le roi Karl, près de Cambray, et le pria humblement de lui faire rendre les honneurs dont on l'avait privé; mais Herbert s'opposa à toutes ses demandes, et Foulques fit connaître par un refus altier qu'il ne renoncerait point aux bénéfices qu'il tenait de la générosité du roi. Néanmoins Baldwin, plein de dissimulation, se réconcilia avec Herbert et chargea ses députés, Eberhard, Winnemar de Lillers et Rotger de Mortagne, d'aller assurer Foulques de son amitié en lui offrant des présents considérables. Foulques les accueillit avec mépris. Peu de jours après, le 17 juin 900, l'archevêque de Reims quittait le synode des évêques de la Neustrie, qu'on appelait déjà depuis longtemps la France, mais qui dans les documents ecclésiastiques conservait le nom romain de Belgique. Il traversait la forêt de Compiègne, suivi d'un petit nombre de serviteurs, lorsque tout à coup il se vit entouré des leudes de Baldwin, et l'un d'eux, Winnemar, le frappa de sept coups de lance. En vain quelques-uns des serviteurs de l'archevêque essayèrent-ils de le défendre: leur dévouement ne put le sauver.
Dix-sept jours après le meurtre de Foulques, Hervée fut élu archevêque de Reims. Il s'empressa de faire prononcer contre les députés du comte de Flandre une sentence solennelle d'anathème: «L'an 900 de l'Incarnation de Notre-Seigneur, la veille des nones de juillet, c'est-à-dire le jour où Hervée fut ordonné évêque, l'excommunication suivante fut lue dans l'église de Reims, en présence des évêques de Rouen, de Soissons, de Noyon, de Cambray, de Térouane, d'Amiens, de Beauvais, de Châlons, de Laon, de Senlis et de Meaux: Qu'il soit connu des fidèles de la sainte Eglise de Dieu que l'Eglise qui nous est confiée a été plongée dans une profonde douleur par un crime sans exemple depuis les persécutions des apôtres, le meurtre de notre père et pasteur Foulques, cruellement immolé par les leudes du comte Baldwin, Winnemar, Eberhard, Ratfried et leurs complices. Cependant puisqu'ils n'ont pas craint de commettre dans notre siècle un forfait tel que l'Eglise n'en vit jamais accomplir, si ce n'est peut-être par le bras des païens, au nom de Dieu et par la vertu du Saint-Esprit, grâce à l'autorité divinement accordée aux évêques par le bienheureux Pierre, prince des apôtres, nous les retranchons du sein de leur mère la sainte Eglise, nous les frappons de l'anathème d'une perpétuelle malédiction. Qu'ils soient maudits dans les cités et hors des cités: maudit soit leur grenier et maudits soient leurs ossements; maudites soient les générations qui sortiront d'eux et les moissons que leurs champs porteront, ainsi que leurs bœufs et leurs brebis! Qu'ils soient maudits en franchissant le seuil de leurs foyers pour les quitter ou y rentrer; qu'ils soient maudits dans leurs demeures! Qu'ils errent sans abri dans les campagnes; que leurs entrailles se déchirent comme celles du perfide Arius! Puissent les accabler toutes les malédictions dont le Seigneur, par la voix de Moïse, menaça son peuple infidèle à la foi divine! Qu'ils attendent dans l'anathème le jour du Seigneur où ils seront condamnés; et de même que ces flambeaux lancés par nos mains s'éteignent aujourd'hui, qu'ils s'éteignent à jamais dans les ténèbres!» A ces mots, tous les évêques jetèrent sur le pavé de la basilique leurs cierges allumés. Une terreur profonde pénétra l'esprit du peuple. Dans toutes les églises, on chantait en l'honneur de Foulques des hymnes où l'on dépeignait Winnemar habitant la terre, mais déjà effacé par Dieu du nombre des vivants. Selon d'anciens récits, Winnemar ne tarda point à succomber à une maladie affreuse, qui, telle qu'un feu dévorant, consumait tous ses membres. «Il fut, dit Rikher, arraché de cette vie, chargé d'opprobe et de crimes.»
Herbert survivait à Foulques. Baldwin lui proposa une étroite alliance, que devait confirmer le mariage de son fils Arnulf avec Adelhéide, fille d'Herbert, qui était encore au berceau. Pendant qu'on célébrait la fête des fiançailles, un meurtrier envoyé par le comte de Flandre assassina le comte de Vermandois.
Karl le Simple était trop faible pour punir les crimes de Baldwin. Il s'adressa aux Normands de la Seine, et offrit à leur chef Roll, s'il consentait à quitter Rouen, tout le territoire que le comte de Flandre occupait. Déjà Baldwin avait fait augmenter les fortifications de Saint-Omer et élever des remparts autour d'Ypres et de Bergues pour résister à l'invasion dont il se croyait menacé; mais Roll rejeta les propositions du roi, et, en 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte lui assura la possession définitive de cette partie de la Neustrie, qui, depuis cette époque, porta le nom de Normandie.
Baldwin le Chauve mourut le 2 janvier 918. Avec ce même orgueil qui l'avait engagé à porter le surnom de son aïeul l'empereur Karl le Chauve, il avait donné à l'aîné de ses fils le nom d'Arnulf, en souvenir de saint Arnulf qui avait uni au sang germanique des Karlings celui de la race romaine issue de Troie. Un autre fils de Baldwin, Adolf, reçut les comtés de Boulogne et de Saint-Pol et l'abbaye de Saint-Bertin.
Arnulf recueillit toutes les traditions de Baldwin le Chauve, son ambition et sa perfidie, ses tendances et ses haines. De même que son père, il étendit la puissance de la Flandre. Lorsque Rotbert parvint à gagner à son parti le nouveau comte de Vermandois, Herbert II, qui épousa sa sœur, Arnulf réunit son armée à celle des Allemands et des Lotharingiens qui soutenaient Karl le Simple. Une sanglante bataille se livra près de Soissons. Comme à Fontenay, l'invasion germanique fut repoussée, mais Rotbert y périt.
Herbert seul voit son pouvoir s'accroître. Le roi Rodulf le redoute, et tel est le respect que lui portent les hommes de race franke, qu'il oblige leur roi, Karl le Simple, à se livrer entre ses mains. Enfin une invasion de Normands force le comte Arnulf à rechercher son alliance. Lorsqu'en 925 Roll rompt la paix pour soutenir les Normands établis aux rives de la Loire, Herbert est le véritable chef de la guerre. A sa voix, Arnulf, Hilgaud de Montreuil et d'autres comtes des pays voisins de la mer, attaquent les limites septentrionales de la Normandie et s'emparent du château d'Eu. Vers la fin de cette année, Hug, fils du roi Rotbert, conclut une trêve avec les Normands; mais les domaines d'Arnulf de Flandre, d'Adolf de Boulogne, de Rodulf de Gouy et d'Hilgaud de Montreuil y restèrent étrangers, et, dès les premiers jours de l'année suivante, Roll conduisit une armée victorieuse jusqu'aux portes d'Arras.
Vers cette époque, un chef normand, nommé Sigfried, aborda près du promontoire de Witsand, enleva une sœur du comte Arnulf, nommée Elstrude, et se fixa à Guines. Il y fit construire un rempart élevé défendu par un double fossé, et, sans reconnaître l'autorité du comte de Flandre, il assujettit à la sienne toute la contrée qui l'entourait.
La triste vie de Karl le Simple s'éteint, en 929, à Péronne. A sa mort, la puissance d'Herbert s'ébranle; mais le comte de Flandre le soutient et il reconnaît ce secours en donnant pour époux à sa sœur Adelhéide le fils du comte Baldwin, qui avait fait assassiner son père.
Arnulf, fortifié par son alliance avec le comte de Vermandois, devient chaque jour plus redoutable. Il figure comme médiateur dans les négociations du roi Lodwig, fils de Karl le Simple, avec Herbert et la Lotharingie, et fait excommunier par les évêques de France le successeur du duc Roll, Wilhelm de Normandie, qui avait incendié quelques villages situés aux limites de ses Etats. Le roi vient lui-même aider Arnulf dans ses luttes contre Sigfried; mais les Normands conservent Guines, et peu de temps après Sigfried s'étant rendu dans le bourg de Saint-Omer avec une prince dane nommé Knuut, Arnulf reçoit son hommage et lui confirme ses possessions.