Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 5

Chapter 53,745 wordsPublic domain

Pendant ces années tristes et agitées, les Normands avaient reparu. Dès le commencement de son règne, Lodwig le Pieux avait fait garder les rivages de l'Océan. En 820, treize vaisseaux danes abordèrent en Flandre. Après y avoir brûlé quelques chaumières et enlevé quelques troupeaux, les Normands allèrent menacer les bords de la Seine et piller l'Aquitaine. Les markgrafs ne s'occupaient plus que des soins de la guerre. Moins opprimées sous le joug et sentant peut-être davantage la nécessité de leur propre défense, les populations d'origine saxonne profitaient de l'affaiblissement de l'autorité supérieure pour se réunir en gildes, malgré les défenses de Karl le Grand. Un capitulaire de l'empereur Lodwig rappelle cette situation; il est conçu en ces termes: «Nous voulons que les comtes choisis pour défendre le rivage de la mer, qui résident dans leurs districts, ne puissent pas s'abstenir, à cause de leur charge, de rendre la justice, mais qu'ils le fassent avec le concours des échevins. Nous voulons que nos _missi_ ordonnent à ceux qui possèdent des serfs dans la Flandre et dans le Mempiscus, de réprimer leurs associations, et qu'ils sachent qu'ils devront payer une amende de soixante sous, si leurs serfs osent former de semblables associations.»

Les monastères de l'Escaut et de la Lys avaient recouvré, au temps de la pénitence de Lodwig, leur influence et leur pouvoir. Au moment où ils donnaient saint Ansker à l'Europe chrétienne, Eginhard devenait leur hôte et leur protecteur. Ansker appartenait à la race saxonne du Fleanderland. Wala, qui, par sa mère, n'y était peut-être pas étranger, l'aimait, et vanta sa science et son zèle à l'empereur. Un roi des Danes venait de recevoir le baptême à Mayence. Ansker réclama la périlleuse mission de l'accompagner et de poursuivre, au delà des mers du Nord, l'œuvre de l'apostolat chrétien. Il prêcha avec succès en Suède, et fonda à Hambourg la métropole de l'Église septentrionale. S'il était permis d'ajouter foi à des documents anciens quoique d'une authenticité douteuse, Ansker aurait connu des pays que les glaces et les tempêtes couvraient d'un voile mystérieux: l'Islande, les îles Feroé, le Groenland et peut-être l'Amérique. Lodwig avait donné à Ansker le monastère de Thorholt, situé dans le pays où il était né. C'est là qu'il envoyait les enfants slaves ou danes qu'il parvenait à racheter de l'esclavage, afin que de cette pieuse école sortissent d'autres missionnaires. Quelquefois Ansker, retournant dans sa patrie, allait les visiter; et un jour, comme il remarquait aux portes de l'église de Thorholt un enfant dont les traits respiraient une noble gravité, il l'appela à lui. Cet enfant, qui se nommait Rembert, s'associa plus tard à tous les dangers que brava Ansker et fut son successeur à l'archevêché de Hambourg.

Après Wala, personne n'occupait auprès de Lodwig le Pieux une position plus élevée qu'Eginhard. L'illustre historien de la vie de Karl le Grand reçut en 826 les abbayes de Gand et de Blandinium, et obtint que l'empereur confirmât leurs immunités et étendît leurs priviléges. Eginhard fit reconstruire le monastère de Gand qui avait été détruit par un incendie, et s'y retira en 830 afin, comme il le dit dans une de ses lettres, d'implorer le secours du ciel lorsqu'il n'y avait plus rien à espérer de la terre.

De nouvelles discordes agitaient l'empire des Franks. Lother et Peppin avaient pris les armes contre leur père. L'influence des nations germaniques sauva l'empereur. Wala fut réduit à rentrer au cloître. Bientôt une nouvelle rébellion éclata. Lodwig le Pieux, trahi par ses leudes au Champ du Mensonge, fut déposé à Soissons, mais il recouvra bientôt son autorité. Au moment où il quittait ses vêtements de deuil pour reprendre les insignes impériaux, une violente tempête dont les ravages avaient été affreux sembla tout à coup se calmer. Les Franks, toujours superstitieux et un instant rassurés par ce phénomène d'heureux présage, s'abandonnèrent à de nouvelles terreurs lorsqu'en 837 ils virent s'élever dans les airs une comète aux lugubres clartés. «Ce signe, s'écria tristement Lodwig, annonce un changement de règne et ma mort!» Et il prépara tout pour sa fin. Il divisa l'empire entre Lother, à qui il avait pardonné, et Karl, fils de Judith. Lother reçut les contrées germaniques. Le royaume de Karl devait s'étendre du Rhin à la Seine. Parmi les pays qui en faisaient partie se trouvaient l'Ardenne, la Hesbaye, le Brakband, la Flandre, le Mempiscus, le Hainaut, l'Oosterband, ou frontière orientale de la Neustrie, Térouane, Boulogne, Quentovic, Cambray et le Vermandois.

Lodwig, fils de l'empereur Lodwig le Pieux, n'avait point cessé de combattre son père. Non moins terribles que ces discordes civiles, les invasions des Normands semaient la terreur sur toutes les frontières maritimes. On racontait qu'un saint prêtre avait eu une vision dans laquelle une voix lui disait: «Pendant trois jours et trois nuits un épais nuage couvrira la terre, et aussitôt après les païens viendront avec un nombre immense de navires et détruiront, par la flamme et le fer, les chrétiens et les contrées qu'ils habitent.» Au neuvième siècle, en annonçant des malheurs, il était facile d'être prophète. Les Normands ne tardent point en effet à dévaster la Frise, où l'Océan, s'associant à leurs fureurs, engloutit plus de deux mille habitations. En 837, une de leurs flottes brûle le château d'Anvers et ils envahissent l'île de Walcheren, où deux grafs périssent sous leurs coups. Après avoir pillé les bords de l'Escaut, ils se dirigent vers la Seine et menacent Rouen. «Malheur à moi, répétait l'empereur Lodwig, malheur à moi dont la vie s'achève au milieu de ces calamités!» Plein de ces tristes images et poursuivi par les souvenirs de l'ingratitude de ses fils, il expira en traversant le Rhin. L'île solitaire et à demi cachée par les larges eaux du fleuve qui reçut le dernier soupir de Lodwig le Pieux était située au pied de la colline où s'élevait le splendide et majestueux palais qui avait vu naître Karl le Grand. Que de grandeurs et d'infortunes resserrées dans cette vallée! Quel abîme entre ce berceau et cette tombe!

Les discordes qui avaient ensanglanté le règne de Lodwig n'étaient point des querelles personnelles. Derrière ses fils marchaient la Bavière, la Provence, l'Aquitaine. Sigebert de Gemblours remarque que Lodwig, en favorisant l'influence germanique, lui assura une prééminence qu'elle conserva longtemps. Sous le règne de Karl, fils de Lodwig, la célèbre bataille de Fontenay ne fut que la manifestation sanglante de ces luttes anciennes. «Dans ce combat, dit l'annaliste de Metz, les forces des Franks furent tellement affaiblies, leur courage si vanté fut tellement abattu, que loin d'étendre désormais leurs frontières ils ne purent même plus les défendre.»

On voit les rois franks, ne trouvant plus de peuple de leur race assez redoutable pour les protéger, recourir tour à tour aux divers éléments qui les environnent. Lodwig était soutenu par la Germanie. Karl, qui fut surnommé le Chauve parce que la nature lui avait refusé le signe extérieur de la royauté, s'appuya sur l'Eglise de Neustrie avant de se confier aux comtes des bords de la Loire.

A la fin du neuvième siècle, l'Eglise de Neustrie conserve ses puissants évêques et ses riches abbés. De son sein est sorti Hincmar, qui occupe le siége archiépiscopal de Reims, l'homme le plus illustre de ce siècle par l'austère autorité de son génie. Né près de Boulogne aux limites du Fleanderland, il est moins sévère pour la gilde que Karl le Grand et Lodwig le Pieux. S'il défend les banquets où l'ivresse et le désordre éveillent les haines et provoquent les luttes sanglantes, il autorise les eulogies où l'on prend un peu de pain et de vin en signe de fraternité; il consent même à approuver les associations qu'on nomme gildes (_geldoniæ_), pourvu que rien n'y blesse ni l'ordre, ni la raison. Karl le Chauve oublia trop tôt les conseils d'Hincmar. On le vit piller les trésors des églises et s'emparer des grandes abbayes de Saint-Denis, de Saint-Quentin, de Saint-Vaast. Il priva même le pieux archevêque de Hambourg Ansker du monastère de Thorholt, qui fut donné au graf Reginher. L'école que le saint apôtre du Nord y avait établie fut détruite, et, dans les contrées lointaines où il remplissait sa périlleuse mission, il fut réduit à une pauvreté si grande que tous ceux qui l'accompagnaient l'abandonnèrent. Enfin le fils de Lodwig et de Judith mit le comble à ces persécutions, en frappant celui qui, tant de fois, l'avait soutenu par sa sagesse. Le siége archiépiscopal de Reims perdit la primatie des Gaules, et Hincmar fut relégué au monastère de Saint-Bertin, où il devint l'historien d'une époque qu'il honorait par des vertus si rares dans ce temps.

Les monastères de la Neustrie septentrionale qui, au commencement du huitième siècle, avait reçu les Ursmar, les Foilan, les Etton, les Madelgher, conservaient seuls encore quelque éclat sous le règne de Karl le Chauve. Auprès des noms à jamais fameux d'Hincmar, d'Ansker, d'Eginhard, viennent se placer ceux des moines Milon, Hucbald et Grimbald.

Milon appartenait à l'abbaye d'Elnone, fondée par saint Amandus. Il avait suivi à l'école de Saint-Vaast d'Arras les leçons d'Haimin, qui était disciple d'Alcwin. Karl le Chauve, au temps de la puissance d'Hincmar, lui avait confié l'éducation de deux de ses fils, Peppin et Drogon, ce qui engagea un grand nombre de nobles franks à envoyer aussi leurs enfants près de lui. Peppin et Drogon moururent jeunes et furent ensevelis dans l'abbaye d'Elnone. Milon fit pour eux une touchante épitaphe: «O roi Karl! ô notre père! si vous daignez visiter notre tombe, ne gémissez point sur notre mort. Portés de la terre dans des régions heureuses, nous jouissons avec les saints d'un repos éternel. O notre père! souvenez-vous de nous et soyez heureux!» Milon n'était pas seulement poète, il se distingua aussi par sa science. On écrivit sur son tombeau: «Sous cette pierre repose Milon, poète et philosophe, qui composa en vers harmonieux un livre sur la sobriété, et écrivit avec art la vie de saint Amandus.»

Hucbald, neveu de Milon, autre moine d'Elnone, releva les lettres dans l'Eglise de Reims et créa à Paris, avec Remigius d'Auxerre, cette célèbre école publique qui devint plus tard l'université de Paris.

Grimbald était encore fort jeune lorsqu'il entra au monastère de Saint-Bertin. Le roi de Wessex, Alfred, qui l'avait vu en se rendant à Rome, voulut ranimer dans ses Etats la science qui y était éteinte. Il envoya une solennelle ambassade à Grimbald pour l'engager à venir habiter l'Angleterre, alla lui-même au-devant de lui pour le recevoir, et le pria de lui enseigner la langue latine, honneur qu'il partagea avec Asser, Plegmund et Jean l'Erigène. Vers l'époque où Hucbald établissait l'école de Paris, Grimbald fondait en Angleterre une autre école qui fut depuis l'université d'Oxford.

Vers ce temps, l'abbaye de Saint-Riquier possédait une belle bibliothèque. On y remarquait la Rhétorique de Cicéron, les Eglogues de Virgile, les œuvres de Pline le Jeune, et les poëmes d'Homère, auxquels étaient joints ceux de Darès le Phrygien et de Dictys de Crète. Celle du comte Eberhard, fondateur du monastère de Cysoing, comprenait plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels se trouvaient le recueil des lois des Franks, la Cité de Dieu de saint Augustin, les sept livres d'Orose, la vie de saint Martin et les œuvres d'Alcwin.

La science, tradition expirante de la glorieuse domination de Karl le Grand, lui avait survécu de quelques années. C'était le dernier rayon d'une lumière qui avait déjà disparu. Bientôt il s'évanouit et tout devint ténèbres.

«Hlother, dit Nithard, craignait que son peuple ne l'abandonnât, et cherchait des secours partout et de quelque manière qu'il en pût trouver. Il appela les Normands à son aide, et, soumettant à leur autorité une partie des nations chrétiennes, il leur permit de piller toutes les autres.»

Les dévastations des Normands effacèrent le souvenir de ce que leurs invasions précédentes avaient offert de plus affreux. De nombreuses troupes de loups les suivaient, attirées par l'appât du carnage: une prophétesse de Germanie annonçait la fin du monde. En 845, les Normands ravagèrent les bords de la Seine et livrèrent aux flammes le monastère de Sithiu. Dès qu'ils se furent éloignés, les moines de Gand, pleins de terreur, se hâtèrent de fuir à Laon, après avoir déposé leurs châsses et leurs reliques dans le sanctuaire de Saint-Omer, qui était entouré d'une forte muraille et défendu par des tours. Elles y restèrent quarante années.

Cinq années après, les Normands paraissent de nouveau sur les côtes de la France. Ils pillent le Mempiscus et le pays de Térouane. D'autres Normands, abordant en Frise, s'avancent vers l'Escaut, incendient les monastères de Blandinium, de Tronchiennes et de Saint-Bavon, et poursuivent leur marche vers Beauvais. L'année suivante, une de leurs flottes, composée de deux cent cinquante-deux navires, dévaste le rivage de la Frise. Un chef normand, Godfried, fils de ce roi des Danes qu'Ansker avait jadis accompagné dans le Nord, s'établit aux bords de l'Escaut. Karl réunit une armée pour le combattre; mais, arrivé près de l'Escaut, il négocie et confirme aux chefs normands Godfried et Rorik leurs conquêtes, à condition qu'ils le reconnaîtront pour roi par la vaine cérémonie de l'hommage.

Karl le Chauve multiplie les capitulaires. Son empire est divisé en douze districts que parcourent de nombreux _missi_. Le troisième, dont les _missi_ sont l'évêque Immon, l'abbé Adhalard, Waltcaud et Odelrik, comprend Noyon, le Vermandois, l'Artois, Courtray, la Flandre et le comté d'Engelram. Toutes ces tentatives restent stériles. Les Normands continuent leurs invasions. En 853, ils brûlent Saint-Martin de Tours et remontent la Loire jusqu'à Orléans. En 857, ils se montrent sur la Seine et s'emparent de Paris, qu'ils livrent aux flammes. En 859, ils saccagent les rives de l'Escaut et de la Somme, pillent Amiens et arrivent à Noyon, où l'un des _missi_, l'évêque Immon, est pris et mis à mort. En 861, ils parcourent le pays de Térouane et dévastent pour la seconde fois le monastère de Sithiu. Humfried, évêque de Térouane, voulait renoncer au périlleux honneur de l'épiscopat. Le pape Nicolas lui écrivit: «S'il n'est point permis au pilote d'abandonner son navire pendant le calme, combien ne serait-il point plus coupable de le faire pendant la tempête!»

Cependant les Normands étendaient leurs conquêtes et marchaient de victoire en victoire. Karl le Chauve, ne pouvant assurer le repos de son royaume par le fer, l'acheta avec de l'or. Les Normands promirent de ne plus piller, et leur duc Weeland reçut cinq ou six mille livres d'argent, beaucoup de blé et de nombreux troupeaux.

Parmi les chefs normands qui s'illustrèrent par leurs aventureuses expéditions, il n'y en eut point de plus intrépide que Regnar Lodbrog. Son fameux chant de mort, au milieu des serpents auxquels le livra le Northumbre Ella, retrace ses excursions en Flandre:

«J'étais encore jeune lorsque avec mes guerriers je me dirigeai à l'est du Sund. Les oiseaux de proie reçurent une abondante nourriture. La mer s'enfla du sang des morts. Nous avons frappé avec le glaive!

«J'avais 20 ans quand nous nous élançâmes au loin dans les combats. Le fer gémissait sur les cuirasses; la hache brisait les boucliers. Nous avons frappé avec le glaive!

«Devant l'île de Bornholm, nous couvrîmes le rivage de cadavres. Les nuages de la grêle déchiraient les armures; l'arc lançait le fer. Nous avons frappé avec le glaive!

«Dans le royaume des Flamings, nous ne triomphâmes qu'après avoir vu tomber le roi Freyr. L'aiguillon sanglant de la blessure perça l'armure brillante de Hœgne. Les vierges pleurèrent sur le combat du matin et les loups furent amplement rassasiés. Nous avons frappé avec le glaive!»

Où est la tombe du roi Freyr? que devinrent les armes brillantes de Hœgne, sa longue épée, sa hache de pierre et son anneau d'or? Rien ne rappelle leurs noms sur les rivages de la Flandre: les pirates du Nord avaient laissé aux ruines des cités qu'ils ravageaient le soin de raconter leur passage et leurs vengeances.

LIVRE TROISIÈME.

863-989.

Baldwin Bras de Fer, premier comte de Flandre. Baldwin le Chauve. Arnulf le Grand. Baldwin le Jeune. Arnulf le Jeune. Guerres civiles et étrangères. Désastres et discordes.

Les mêmes symptômes d'abaissement et de décadence étaient communs à l'empire frank et aux princes qui le gouvernaient: les divisions privées ne contribuaient que trop à favoriser les progrès de l'anarchie publique.

Karl le Chauve avait trois fils. L'un d'eux, qui s'appelait Karl comme lui, périt dans une querelle avec un noble frank. Le second éveilla par son ambition les soupçons de son père, qui le fit enfermer dans un monastère et priver de la vue. Mais ce cruel châtiment n'empêcha point le troisième, nommé Lodwig, de conspirer. Le joug de l'autorité paternelle ne paraissait pas moins accablant à Judith, fille de Karl le Chauve, qui avait épousé successivement Ethelwulf, roi des Anglo-Saxons de Wessex, puis son fils Ethelbald. Aussi instruite que belle, elle avait présidé à l'éducation d'un fils d'Ethelwulf, qui fut depuis Alfred le Grand, et, lorsqu'elle avait quitté l'Angleterre, elle s'était retirée à Senlis, où, sous la protection des évêques, elle vivait avec toute la dignité qu'exigeait son titre de reine.

La même année que Karl le Chauve se rendit tributaire de Weeland, deux autres Normands, Guntfried et Gozfried, l'engagèrent à recevoir parmi ses feudataires un des chefs les plus redoutables des bords de la Loire. Il se nommait Rotbert et était d'origine saxonne; quelques historiens racontent que les passions d'une vie aventureuse l'avaient éloigné de la Germanie; mais il paraît plus vraisemblable qu'il appartenait à l'une des colonies qui, vers le quatrième siècle, s'étaient fixés sur le _Littus Saxonicum_. Cependant l'influence de Rotbert, à qui le roi accordait sans cesse de nouveaux domaines, ne tarda point à exciter la jalousie et la haine de ses anciens amis. Guntfried et Gozfried trouvaient déjà en lui un rival plus puissant qu'eux-mêmes. Ils résolurent de le renverser, et soutenus par Lodwig, fils de Karl le Chauve, ils appelèrent à leur aide un chef du Fleanderland, nommé Baldwin, fils d'Odoaker.

Karl le Chauve se trouvait à Soissons, lorsqu'il apprit que Baldwin avait enlevé Judith de Senlis et que son fils Lodwig avait rejoint Guntfried et Gozfried, chez les Normands. Le roi de France réunit aussitôt les grands du royaume, et lorsqu'ils eurent prononcé leur jugement selon la loi civile et politique, il invita les évêques à frapper d'anathème le ravisseur et sa complice.

Le complot de Lodwig avait échoué; les Normands, surpris près de Meaux, déposèrent les armes. Mais Baldwin et Judith avaient cherché un refuge dans les Etats de Lother, fils et successeur de l'empereur Lother. La situation était grave. Lother, en protégeant Baldwin, semblait vouloir intervenir dans les discordes qui agitaient la France: Guntfried et Gozfried auraient pu aisément réveiller l'ardeur belliqueuse des Normands. Hincmar était rentré à Reims: il comprit le péril qui menaçait la monarchie et interposa sa médiation; son premier soin fut de charger l'évêque Hunger d'engager le duc de Frise, Rorik, déjà prêt à prendre les armes, à ne pas s'allier à Baldwin et à faire pénitence de ses mauvais desseins; bientôt après Lodwig le Germanique invita Karl le Chauve à une entrevue qui eut lieu à Toul. Lother y fit déclarer qu'il était prêt à respecter les sentences ecclésiastiques, et l'excommunication prononcée à cause de l'appui qu'il avait donné à Baldwin fut aussitôt levée.

Baldwin et la veuve d'Ethebald s'étaient rendus à Rome et y avaient réclamé la protection du pape Nicolas Ier. Elle ne leur manqua point. «Votre vassal Baldwin, écrivait-il au roi de France, a cherché un refuge au seuil sacré des bienheureux princes des apôtres, Pierre et Paul, et s'est approché avec d'ardentes prières de notre siége pontifical. Du sommet de notre puissance apostolique, nous vous demandons que pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des apôtres Pierre et Paul, dont Baldwin a préféré l'appui à celui des rois de la terre, vous vouliez bien lui accorder votre indulgence et un oubli complet de son offense, afin que, soutenu par votre bonté, il vive en paix comme vos autres fidèles; et lorsque nous prions Votre Sublimité de lui pardonner, ce n'est pas seulement en vertu du pieux amour que nous devons porter à tous ceux qui implorent la miséricorde et le secours du siége apostolique, mais c'est aussi parce que nous craignons que votre colère ne réduise Baldwin à s'allier aux Normands impies et aux ennemis de la sainte Eglise, et à préparer ainsi de nouveaux malheurs au peuple de Dieu.» Le pape écrivit de nouveau au roi de France l'année suivante: «L'apôtre a dit: Considérez les temps, car les mauvais jours arrivent. Les périls qu'il annonce vous menacent déjà. Veillez à ne pas faire naître de plus terribles désastres, et ayez assez de modération pour surmonter la douleur de votre cœur et ne pas vous montrer éternellement inexorable et inflexible vis-à-vis de Baldwin.»

Le ressentiment de Karl le Chauve ne devait céder qu'aux nécessités politiques, qu'aggravait la faiblesse de la royauté. En 862, Lodwig, en se réconciliant avec son père, se fit donner le comté de Meaux et la riche abbaye de Soissons. Karl le Chauve ne tarda point aussi à pardonner à sa fille: il la reçut, le 25 octobre 863, au palais de Verberie et permit que son mariage avec Baldwin fût solennellement célébré à Auxerre. «Le roi ne voulut point y assister, écrivit l'archevêque Hincmar au pape Nicolas; mais il y a envoyé les ministres et les officiers de l'Etat, et, selon votre demande, il a accordé les plus grands honneurs à Baldwin.»

Tandis que Rotbert, créé successivement comte d'Anjou et abbé de Saint-Martin de Tours, consolidait sa puissance sur les deux rives de la Loire, Baldwin recevait une autorité supérieure sur les marches du nord, voisines de la Lys et de l'Escaut, qui formèrent depuis le comté de Flandre. Baldwin habita sur la Reye dans un lieu qui devait au pont qui y existait son origine et son nom de Brugge ou Bruggensele. Baldwin y plaça un burg ou château entouré de fortes murailles de pierres, puis il y fit construire la maison des Echevins, un édifice destiné à recevoir les otages, captifs temporaires, les seuls que connussent les lois frankes, et une chapelle où il fit porter les reliques de saint Donat, qui lui avaient été envoyées par Ebbon, archevêque de Reims. Aux portes du burg se trouvaient, d'un côté, la montagne du Mâl (Mâl-berg) où se tenait l'assemblée des hommes libres, et, de l'autre, des hôtelleries pour les nombreux marchands qui ne pouvaient être reçus dans le château du comte.

Baldwin, que son courage avait fait surnommer Bras de Fer, repoussa les Normands qui avaient tenté un débarquement sur nos rivages. La puissance du markgraf de Flandre était grande. Il soutint Karl le Chauve contre la rébellion de son fils Karlman, et lorsque le roi de France, impatient d'aller en Italie disputer l'autorité impériale au fils de Lodwig le Germanique, quitta ses Etats, qu'il ne devait plus revoir, Baldwin fut chargé avec Reinelm, évêque de Tournai, Adalelm, comte d'Arras et dix autres illustres feudataires, de la tutelle de l'héritier du royaume, Lodwig le Bègue, qui ne régna que deux ans.