Part 4
A l'époque de la mort de Peppin, la mairie de Neustrie était occupée par Erkembald, dont le père avait épousé la Karlinge Gerberte, fille de sainte Gertrude. Ses vastes domaines se trouvaient dans le Fleanderland, sur les bords de la Lys, dans le Pevelois, l'Artois et l'Oosterband. Au maire Erkembald, héritier d'une race sainte et chrétien zélé, succède Eberwin, représentant énergique de ces peuples exilés aux extrémités de la Neustrie, que le christianisme n'a pu adoucir. Il renverse les monastères, opprime les amis des Karlings, relève la Neustrie des temps anciens, et fait trembler l'Austrasie. Implacable dans ses vengeances, redoutable par son courage, terrible par la profondeur de ses desseins, il domine toute son époque par ses haines et son sombre génie. Eberwin se souvient de Fredegund.
Un complot s'était formé en Bourgogne et en Austrasie contre Eberwin, qui succomba dans la lutte et fut enfermé au monastère de Luxeuil. Liderik, fils d'Erkembald, prit alors possession de la mairie du palais du roi Hildrik II; mais sa puissance fut de peu de durée. Eberwin s'enfuit de Luxeuil dès qu'il a vu reparaître sa longue chevelure. Il réunit ses amis de Neustrie, surprend le pont Saint-Maxence, traverse l'Oise, et réduit Liderik à se retirer précipitamment au nord de la Somme, vers ses domaines d'Artois ou de Flandre; puis, lui proposant une entrevue dans le Ponthieu pour y délibérer de la paix, il l'y fait assassiner.
Liderik exerça-t-il sur les vastes contrées, couvertes de bois et de marais, qui s'étendaient jusqu'aux rivages de la mer, l'autorité de forestier? Si cette tradition ne s'appuie sur aucun témoignage ancien, rien ne la rend invraisemblable; car, à la même époque, Maurontus, neveu d'Erkembald, était forestier de Crécy.
Eberwin, victorieux en Neustrie, attaqua les chefs de la race à laquelle appartenait Liderik, les puissants Karlings du Brakband. Il défit, en Champagne, l'armée du jeune Peppin d'Héristal; puis ayant attiré Martin, neveu d'Anségisil, dans des embûches semblables à celles où avait péri le fils d'Erkembald, il l'y immola par une seconde trahison. Rien ne manquait à son triomphe, lorsqu'un Frank dévoué à Peppin lui donna la mort.
Pendant trente années, l'histoire reste obscure: chaos ténébreux d'où doit sortir un nouveau monde.
La grande lutte de la Neustrie et de l'Austrasie se réduit à des querelles domestiques dans la maison des maires du palais. Warad, successeur d'Eberwin en Neustrie, s'était allié à Peppin. Gislemar et Berther, le premier, fils de Warad, l'autre, son gendre, prirent les armes tour à tour pour usurper la mairie de Neustrie. Peppin vainquit Berther à la bataille de Textry, où combattit, dit-on, près de lui Burkhard, fils de Liderik.
Peppin appartient au siècle d'Eberwin. Quoique petit-fils de saint Peppin de Landen, il rappelle par sa féroce énergie les barbares aïeux de Karlman. Il est l'auteur du martyre de l'évêque de Liége Landbert, et conclut un traité avec Radbod, ce roi des Frisons qui préférait d'aller rejoindre dans l'enfer d'autres rois, ses ancêtres, que de partager le ciel des chrétiens avec quelques pauvres obscurs. Une fille de Radbod épouse Grimoald, fils de Peppin, que son père a élevé à la mairie de Neustrie. Cette alliance encourage la nation des Frisons, indomptable et pleine d'audace comme toutes les autres races saxonnes. Dès que Radbod apprend que Peppin, malade à Jupille, touche à sa dernière heure, il se hâte de rompre tous les liens qui le condamnaient à un honteux repos, et les sacrifiant à sa vengeance, il fait assassiner son gendre Grimoald, en même temps qu'il réveille, aux limites du pays des Franks, l'ancienne faction d'Eberwin, qui crée Ragenfred maire de Neustrie, et étend ses conquêtes jusqu'à la Meuse.
Cependant un fils de Peppin, qui porte le nom patronymique de Karl (c'est Karl le Martel), se proclame maire en Austrasie. Radbod et Ragenfred se préparent à le combattre. Radbod paraît le premier et attaque les amis du fils de Peppin, qu'il réduit à fuir; mais à peine les Frisons sont-ils rentrés dans leurs foyers, que Karl surprend à Amblève les Neustriens de Ragenfred et disperse leur armée. Karl s'illustre par une seconde victoire à la sanglante journée de Vincy et s'avance jusqu'à Paris; puis, retournant vers le Rhin, il s'empare à Cologne des trésors de Peppin d'Héristal, et court au delà du Weser semer la terreur parmi les peuplades germaniques dont ses ennemis espéraient le secours. Enfin, à la bataille de Soissons, il triomphe de nouveau de la faction de Ragenfred, qu'Eudes, duc d'Aquitaine appuie en vain et qui ne se relèvera plus. Karl consolide ces succès par une admirable activité. Vainqueur des Suèves et des Boiowares, il envahit l'Aquitaine et arrête, devant Poitiers, la cavalerie des Sarrasins, qui, maîtres de l'Espagne, menaçaient la Gaule. Les Frisons attaquaient la Neustrie septentrionale. Déjà, selon le récit de nos chroniqueurs, ils avaient occupé tous les pays situés entre la Lys et la mer. Karl les repousse, équipe une flotte pour conquérir leurs îles, et réunit au royaume des Franks la West-Frise qui touchait à la Flandre.
Karl mourant divisa, après avoir pris l'avis des chefs franks, son principat entre ses fils. L'aîné, Karlman, reçut l'Austrasie, l'Allemagne et la Thoringie; le second, Peppin, la Neustrie, la Bourgogne et la Provence; mais Karl, en réglant ce partage des provinces de l'empire frank, ne put donner à ses successeurs une part égale de génie. Peppin domina Karlman, l'entraîna avec lui partout où il fallait combattre, et se montra le véritable chef des deux principats, soit qu'il repoussât les Boiowares sur le Lech, soit qu'il accablât les Gallo-Romains sur la Loire. Enfin, lorsque sur toutes les frontières la paix eut été rétablie, les Franks apprirent que Karlman abandonnait à son frère son autorité et son fils enfant, pour aller habiter un cloître en Italie; et Peppin, ajoutent les _Annales_ d'Éginhard, ajourna toutes les expéditions de cette année, pour veiller à l'accomplissement des vœux de Karlman et préparer son départ.
Cependant plusieurs chefs Franks accompagnèrent Karlman. Un plus grand nombre de Franks le suivirent à Rome et allèrent l'honorer comme leur ancien seigneur. Peppin s'alarma et obtint que son frère se retirât d'abord sur le Soracte et ensuite au mont Cassin; mais les amis de Karlman espéraient qu'un jour viendrait où, de nouveau paré de sa longue chevelure, il reparaîtrait au milieu d'eux.
Peppin, appelé par l'élection de l'assemblée de Soissons à succéder à Hildrik III qu'il avait relégué dans le monastère de Sithiu, reçut en 754 l'onction royale du pape Étienne et renonça à l'alliance des peuples aussi cruels qu'impies de la Lombardie. Aistulf portait la couronne des monarques Lombards. Il tira Karlman du cloître et l'envoya en France pour qu'il rappelât à Peppin qu'un roi lombard l'avait jadis adopté, selon l'usage des barbares, en coupant la première mèche de sa chevelure. Aistulf, voyant cette tentative sans résultat, forma de plus profonds desseins. S'associant à tous ceux qu'écrasait le joug de Peppin, aux Aquitains comme aux Boiowares, il appela en Italie les ambassadeurs de l'empereur d'Orient, afin qu'ils prononçassent la réhabilitation de Karlman. Cependant Peppin triompha. Le roi des Franks fit enfermer son frère dans un monastère de Vienne, et se hâta de passer les Alpes pour vaincre les armées d'Aistulf. A son retour, Karlman ne vivait plus. «Ses fils furent tondus,» dit brièvement le seul chroniqueur qui ait jugé utile de rappeler les sort de ces princes, petits-fils de Karl le Martel et cousins de Karl le Grand.
Peppin, premier roi des Franks de la dynastie des Karlings, renouvelle le partage du dernier des maires du palais. L'aîné de ses fils, Karl, reçoit toutes les provinces situées entre les Vosges, les Pyrénées et la mer; l'autre Karlman, n'obtient que le domaine de l'infortuné frère de Peppin, dont il porte le nom et dont il partagera la destinée.
Karlman expire à vingt ans. Déjà des discordes de funeste présage ont éclaté entre son frère et lui. Il ne doit qu'à sa fin prématurée l'honneur de mourir roi. Sa veuve et ses enfants se réfugient en Italie; mais Karl les y suit, les assiége dans Vérone et les contraint à se livrer entre ses mains. L'histoire ne parlera plus des fils de Karlman.
Bernhard, frère de Peppin, vivait retiré au monastère de Saint-Gall. Il avait trois fils et deux filles. Ses fils plaignirent le sort des prisonniers de Vérone et furent réduits à réclamer l'asile du cloître comme leur père, comme leurs sœurs, qui furent reléguées l'une au monastère de Soissons, l'autre à Sainte-Radegunde de Poitiers.
Ainsi a disparu successivement toute la postérité de Karl le Martel. Karl résume en lui seul toutes les gloires du passé, toutes les espérances de l'avenir. En vingt ans, il dirige vingt-deux expéditions contre les Saxons, les Lombards, les Boiowares, les Huns et les Slaves, les Aquitains et les Arabes de l'Espagne. L'Herman-Saül, mystérieux palladium des tribus germaniques, a été renversé. La Bavière et la Lombardie ont cessé d'être indépendantes. L'Espagne obéit à Karl; les Anglo-Saxons le respectent; tout s'incline et se tait devant lui: les traditions du droit antique de la dynastie des Merwings comme les jalousies et les haines soulevées par une élévation récente, les dissensions intérieures comme les menaces des nations étrangères; et déjà le pape Léon l'attend à Rome pour le proclamer empereur d'Occident.
LIVRE DEUXIÈME
792-863.
Le Fleanderland.--Les Flamings. Le duc Angilbert et le forestier Liderik. Invasions des Normands.
Quoique le nom de la Flandre remonte au delà du cinquième siècle, on ne le retrouve point dans les écrits des derniers historiens romains et c'est après le règne de Hlodwig qu'il paraît pour la première fois. A cette époque reculée, il ne s'applique qu'aux rivages de la mer situés entre les frontières des Gaules et la Frise, où des colonies saxonnes étaient venues successivement s'établir. Le nom du _Fleander-land_, celui de _Flamings_ que portent ses habitants, appartiennent à la même langue et aux mêmes traditions; ils désignent la terre des bannis, le sol où la conquête a donné aux pirates un port pour leurs navires, une tente pour leurs compagnons et leurs captives.
Salvien, peignant le caractère des nations septentrionales avait dit: «Les Saxons sont cruels,» et l'histoire a confirmé ce témoignage. Mille récits flétrissent leur barbarie; mais la rudesse de leurs mœurs excluait les passions honteuses et la corruption: comme toutes les générations filles du Nord, ils avaient horreur de la servitude et aimaient la liberté plus que la vie; car si les hommes ne disposent point de leur vie, leur liberté du moins est entre leurs mains. Ils étaient chastes, fiers, intrépides, mais avides et portés aux larcins. Lorsqu'ils se réjouissaient au milieu des flots de sang, ils croyaient s'égaler aux héros et se préparer un délicieux breuvage dans les salles du Walhalla; si, dans leurs luttes intestines, ils se combattaient les uns les autres, homme contre homme, famille contre famille, c'est que la vengeance était à leurs yeux le culte de la piété filiale; s'ils recherchaient et respectaient le triomphe de la force, c'est qu'ils considéraient le courage, la plus haute vertu qu'ils connussent, comme un don des dieux et le signe de leur protection.
Les Flamings eurent-ils des chefs, des rois de mer? Retrouve-t-on parmi eux les trois classes constitutives des sociétés septentrionales, le _iarl_, le _karl_ et le _trœlle_, c'est-à-dire les _Ethelings_, les _Frilings_ et les _Lazte_? Une profonde incertitude règne à cet égard; toutefois, il est probable qu'à une époque où les flottes saxonnes menaçaient la Bretagne, la Gaule et l'Ibérie, les seekongars les plus redoutables poursuivirent sur d'autres rivages leurs aventureuses expéditions, entraînant avec eux les iarls non moins ambitieux. Si le Fleanderland ne posséda ni iarls ni seekongars, l'existence des karls saxons y a laissé des traces importantes. Le karl, tour à tour guerrier pendant la guerre et laboureur pendant la paix, associait à la fois le travail et la gloire à la liberté. Dans ces siècles où le monde romain ne connaissait que le citoyen oisif et l'esclave attaché à la glèbe, il appartenait aux peuples du Nord, appelés par une mission providentielle à renouveler la face de la société, de réhabiliter les arts utiles, et de placer à côté de l'épée qui frappe et détruit, le soc de la charrue qui ne déchire la terre que pour la féconder.
C'est avec le même sentiment d'admiration qu'en pénétrant au milieu de ces tribus, nous y découvrons une noble et touchante fraternité qui s'est fortifiée au milieu des périls et des tempêtes. Sur les côtes sablonneuses du Fleanderland comme au bord des torrents de la Scandinavie, on vit sans doute les Flamings se réunir fréquemment pour déposer dans le trésor commun le denier destiné à soulager les misères et les infortunes de chacun de leurs frères: de là le nom de _gilde_ que portaient ces associations. Leurs banquets étaient tumultueux comme ceux des Germains de Tacite: armés du scharm-sax et de la massue de Thor, ils faisaient circuler à la ronde de larges coupes auxquelles ils donnaient le nom de _minne_, parfois appliqué à leurs assemblées mêmes. On vidait la première en l'honneur d'Odin pour obtenir la victoire; puis, après les coupes de Niord et de Freya, venait celle qui était consacrée à rappeler le souvenir des héros et des braves morts en combattant. Dans ces réunions solennelles, on délibérait sur les questions les plus importantes et l'on choisissait les chefs de la gilde investis de l'autorité supérieure. Tous les convives s'engageaient par les mêmes serments les uns vis-à-vis des autres, en se promettant un mutuel appui.
Karl le Grand, héritier du principat de Karl le Martel et de la royauté de Peppin le Bref, avait fondé un empire; son autorité avait atteint les dernières limites de la puissance, et lorsqu'au milieu des assemblées du Champ de mai il dictait les capitulaires destinés à former la loi suprême de tous les pays soumis à sa domination, il ne pouvait permettre que d'autres assemblées, le plus souvent séditieuses, cherchassent à entraver ce vaste mouvement de centralisation et d'unité.
En 779, Karl fit publier une loi conçue en ces termes: «Que personne n'ait l'audace de prêter ces serments par lesquels on a coutume de s'associer dans les gildes. Quelles que soient les conventions qui aient été faites, que personne ne se lie par des serments au sujet de la contribution pécuniaire pour les cas de naufrage et d'incendie.»
Cette défense devait surtout rencontrer une résistance opiniâtre parmi les tribus de Fleanderland, où la gilde semble avoir tenu lieu de tout autre lien social. Les Flamings du huitième siècle étaient restés tels que ceux que saint Amandus et saint Eligius avaient visités tour à tour: «Vers les limites de la Gaule, au bord de la mer de Bretagne, écrit l'auteur de la _Vie de saint Folkwin_, habite un peuple peu nombreux mais redoutable. Ses mœurs sont féroces, et il préfère les armes à la raison. Rien n'est plus difficile que de soumettre sa barbarie indomptable et sa tendance continue vers le mal.» L'évêque Halitgar, qui vivait dans les premières années du neuvième siècle, s'exprime à peu près dans les mêmes termes.
Il est intéressant d'examiner comment, en présence d'une résistance aussi vive, s'exerçait l'autorité de Karl le Grand et quel était à cette époque le gouvernement de la Flandre.
L'un des hommes les plus illustres du huitième siècle, Angilbert, avait reçu de Karl, dont il avait épousé la fille, le duché de la France maritime. Les chroniques flamandes rapportent de plus que Karl le Grand créa en 792 un forestier de Flandre, afin que ses ordres fussent sévèrement exécutés. Elles le nomment _Liderik_, mais elles ne s'accordent point sur son histoire. Quelques historiens racontent qu'une princesse luisitanienne lui avait donné le jour à Lisbonne et que, fuyant la cruauté des Sarrasins, il s'était réfugié dans le camp de Karl le Martel. Une autre opinion, plus sage, plus conforme à la vérité historique, lui attribue le domaine d'Harlebeke et place parmi ses aïeux Liderik, fils d'Erkembald. Depuis longtemps l'autorité de forestier était héréditaire parmi les ancêtres de Liderik. La famille d'Erkembald, devenue la plus puissante de la Neustrie par l'émigration des chefs de la maison des Karlings dont elle était issue, avait continué à y représenter leur influence. Conquise au christianisme par l'Aquitaine sainte Riktrude, comme celle de saint Peppin de Landen l'avait été par l'Aquitaine Iduberge, elle favorise également le progrès des idées religieuses. C'est à sa générosité et à sa protection qu'on doit les monastères de Marchiennes et de Saint-Riquier, les travaux apostoliques de saint Fursæus, de saint Madelgisil, de saint Vulgan, de saint Adalgise.
Entre la forêt de Crécy, jadis gouvernée par Maurontus, qui s'étend de la Lys jusqu'à la Somme, et la vaste forêt des bords de l'Escaut confiée quelques années plus tard au forestier Theodrik, le Skeldeholt, que borne le Wasda, c'est-à-dire _le pays des vertes prairies_, se place la forêt de la Lys, le Lisgaauw, dont le centre paraît avoir été le château d'Harlebeke.
Que l'institution des forêts soit une tradition germanique ou bien une imitation romaine, c'est ce qu'il est impossible de déterminer. Les empereurs romains possédaient des forêts impériales dirigées par des fonctionnaires spéciaux, les _procuratores saltuum rei dominicæ_. Les empereurs franks emploient la même désignation: _silvæ dominicæ_, _forestes dominicæ_. La possession des _forests_ était le privilége des rois et il n'était point permis d'en établir sans leur consentement. «Nous voulons, porte un capitulaire de l'an 800, que nos forêts soient bien surveillées. Nos forestiers garderont avec soin les bêtes sauvages qui s'y trouvent, et ils entretiendront des faucons et des éperviers pour notre usage.» On lit également dans les capitulaires que les forestiers sont chargés de recueillir le cens qui se paye à l'empereur; ils nous apprennent aussi que les forestiers poursuivaient les serfs rebelles ou fugitifs, et, à ce titre, il ne serait point étonnant que leur juridiction se fût étendue sur les tribus tumultueuses des Flamings.
Les historiens de la Flandre qui n'ont tenu aucun compte de l'établissement des colonies saxonnes sur nos rivages, ont toutefois conservé un vague écho des querelles des forestiers de Karl le Grand et des peuples redoutables qu'ils étaient chargés de contenir: «J'ai lu quelque part, dit Meyer, que Liderik repoussa de la Flandre une certaine race d'hommes.»--«Liderik, ajoute Despars, ne cessa de réprimer les brigands, assassins et autres malfaiteurs, qui tenaient presque tout le pays en leur pouvoir. Leurs cruelles dévastations se ralentirent à l'arrivée de Liderik; mais, quels que fussent ses efforts, il ne put atteindre leurs chefs, car, dès qu'ils avaient terminé leurs excursions et exécuté leurs sanglantes entreprises, ils se réfugiaient dans de vastes forêts.»
Les colonies saxonnes, placées près de l'Océan aux limites de l'empire frank, vis-à-vis de l'Angleterre conquise par les seekongars, semblaient appeler d'autres invasions. Les Danes ne cessaient de parcourir les mers sur leurs légers esquifs, dévastant tour à tour tous les rivages où les jetaient les tempêtes. Eginhard raconte que, la première année du neuvième siècle, Karl quitta son palais d'Aix pour aller visiter les pays menacés par leurs débarquements, qu'il voulait désormais prévenir. Cependant dix ans plus tard, le Dane Godfried, suivi de deux cents navires, abordait de nouveau en Frise, y levait des tributs et se vantait d'entrer triomphant à Aix. Afin que ces tentatives ne se renouvelassent plus, Karl ordonna que dans tous les ports et à l'embouchure de tous les fleuves des flottes fussent sans cesse prêtes à combattre les Danes, déjà plus connus sous le nom d'_hommes du Nord_ ou _Normands_, et il se rendit lui-même l'année suivante à Boulogne, puis à Gand sur les bords de l'Escaut, pour inspecter les vaisseaux destinés à repousser les pirates.
Deux petits-fils de Karl le Martel, nés dans le domaine d'Huysse près d'Audenarde, Adhalard et Wala, ont quitté le cloître et dominent les derniers jours de la vie de Karl le Grand; ils favorisent les prétentions de Bernhard, petit-fils de l'empereur, dont le père se nommait Karlman, et obtiennent qu'il soit envoyé en Italie avec le titre de roi. On craignait même qu'ils ne tentassent quelque rébellion en son nom, lorsque Lodwig le Pieux succéda à son père le 28 janvier 814.
Lodwig était le troisième fils de Karl le Grand. Ses frères, Karl et Peppin, étaient morts avant lui. S'ils avaient vécu, il aurait sans doute été relégué dans quelque monastère, et il semble qu'ayant accepté d'avance avec une complète résignation le sort qui l'attendait, il ne soit plus parvenu, lors de son élévation imprévue à l'empire, à se dérober à l'influence des premières impressions de sa vie. «Il était, dit Thégan, d'une stature médiocre, mais fort érudit dans les langues grecque et latine. Il connaissait fort bien le sens moral, spirituel et mystique des Écritures; mais il méprisait les poésies des païens qu'il avait apprises pendant sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les entendre, ni permettre qu'on les enseignât. Tous les jours, il allait prier dans l'église et il y restait longtemps agenouillé, le front humblement incliné jusqu'à terre. Sa générosité était si grande qu'il donna à ses fidèles tous les domaines royaux de son père, de son aïeul et de son trisaïeul, pour qu'ils les convertissent en possessions perpétuelles. Il n'éleva jamais la voix pour rire. Il agissait avec prudence; mais, sans cesse occupé de ses lectures et du chant des psaumes, il se laissait trop diriger par ses conseillers.»
Le faible Lodwig se tourne du côté de la Germanie, parce que sa position est la plus menaçante. La première assemblée du peuple qu'il convoque se tient au delà du Rhin. Il protége les Saxons et les Danes de Frise. «Quelques-uns pensaient, raconte un historien, qu'il agissait imprudemment, et disaient que ces nations, accoutumées à leurs mœurs féroces, devaient être retenues sous le joug; mais l'empereur croyait qu'il se les attacherait plus étroitement en les comblant de ses bienfaits.»
En 817, dans une assemblée générale tenue à Aix, Lodwig institue son fils Lother son successeur à l'empire, malgré les vaines protestations de Lodwig et de Peppin, frères de Lother. L'ami d'Adhalard et de Wala, le roi Bernhard, se révolta le premier, soutenu par les Lombards; mais lorsqu'il vit que l'empereur réunissait une armée immense pour passer les Alpes, il vint lui-même, comme le frère de Peppin le Bref au huitième siècle, offrir la paix à Lodwig et se remettre entre ses mains. Lodwig, sans respect pour les lois de l'hospitalité jadis si sacrées pour les peuples barbares, permit qu'on crevât les yeux à Bernhard, qui mourut le troisième jour après ce douloureux supplice. Drogon, Hug, Theodrik, frères de Lodwig, qui paraissent ne pas avoir été étrangers à la rébellion du roi d'Italie, furent rasés. L'un de ces fils de Karl le Grand devint abbé du monastère de Sithiu, où leur aïeul avait relégué le dernier héritier de Hlodwig.
Lorsque Lodwig épouse Judith, fille du comte Welf, qui lui donne bientôt un fils nommé Karl, on voit éclater de nouvelles dissensions. La Carniole s'agite; les Sarrasins prennent les armes. Lodwig le Pieux croit apercevoir dans ces calamités la main de Dieu qui venge la mort cruelle de Bernhard. Il met un terme à l'exil d'Adhalard et de Wala; il demande à se réconcilier avec ses frères; puis, à l'assemblée d'Attigny, il se soumet volontairement à une pénitence publique. Lother se rend en Italie où Wala l'accompagne. Peppin va régner en Aquitaine. Lodwig, plus jeune que ses frères, obtient plus tard le royaume des Boiowares.