Part 31
Cependant on avait appris en Flandre que Philippe le Bel réunissait soixante mille hommes sous les ordres de trente-deux comtes, et que Jean de Hainaut devait le rejoindre avec quinze cents hommes d'armes. Quelques chevaliers des marches d'Allemagne ou des bords de la Meuse, séduits par une vague prophétie qui promettait aux Flamands la conquête de la France, étaient venus se ranger sous les bannières de Gui; mais on ne voyait arriver ni l'armée du roi d'Angleterre, ni celle de l'empereur d'Allemagne.
Un parlement convoqué à Londres dans les derniers jours du mois de janvier avait été dissous pour avoir refusé tout subside, et Edouard Ier avait cherché à y suppléer par des tailles et des exactions arbitraires. Il éleva notamment la taxe qu'on percevait sur la vente de chaque sac de laine d'un demi-marc à quarante sous, et ordonna à tous les propriétaires de bergeries de vendre immédiatement leurs laines, sous peine de confiscation. Cet ordre fut si rigoureusement exécuté, que le 23 avril toutes les laines saisies par les sergents du roi furent portées sur des navires pour être envoyées en Flandre: Edouard Ier espérait pouvoir ainsi se concilier l'affection des communes et des corporations flamandes, dont la principale richesse était la fabrication des draps; «car la Flandre, dit un historien anglais, semblait presque privée de vie depuis que ses bourgeois ne recevaient plus les laines et les cuirs de l'Angleterre qui occupaient autrefois de nombreux ouvriers.» Cependant l'opposition des barons devenait de plus en plus vive. Ils s'étaient réunis dans la forêt de Wyre et avaient déclaré qu'ils ne quitteraient point l'Angleterre. «Nous ne devons pas service en Flandre, disaient-ils au roi Edouard Ier, car jamais nos ancêtres n'y ont servi les vôtres.» Le roi s'approchait déjà du rivage de la mer, lorsque de nouveaux obstacles ralentirent sa marche. Des députés de tous les ordres de l'Etat étaient venus le conjurer à Winchelsea de renoncer à son expédition, lui représentant combien il était imprudent d'aller, déjà menacé au nord par les Ecossais, se confier aux Flamands dont les dispositions étaient inconnues. Edouard Ier se contenta de répondre qu'il prendrait l'avis de son conseil. Or, plusieurs de ses ministres l'avaient déjà précédé en Flandre, et il attendait impatiemment le moment où il pourrait aller les y rejoindre.
Tandis que ces retards se prolongeaient en Angleterre, d'autres obstacles non moins graves s'élevaient en Allemagne; l'empereur rassemblait ses hommes d'armes pour les réunir en Flandre à ceux d'Edouard Ier, quand un complot éclata parmi les princes allemands gagnés par Philippe le Bel: Adolphe de Nassau devait payer de sa couronne et de sa vie la résurrection des projets ambitieux qui avaient conduit Othon IV à Bouvines.
Le comte de Flandre, réduit à soutenir seul le premier effort de l'armée de Philippe le Bel, se préparait à une énergique défense. Tandis que Robert de Béthune se rendait à Lille avec les sires de Cuyk et de Fauquemont, Guillaume, autre fils du comte, s'avançait jusqu'à Douay avec Henri de Nassau. Les comtes de Juliers et de Clèves, et Jean de Gavre, occupaient Bergues et Cassel. Le duc de Brabant s'était arrêté à Gand pour y surveiller les bourgeois, que d'anciens démêlés avaient à jamais éloignés de Gui de Dampierre. Le jeune comte de Hollande vint aussi l'y rejoindre; mais on raconte qu'y ayant rencontré les sires d'Amstel et de Woerden, il tint les yeux baissés tant qu'il se trouva devant eux pour ne point apercevoir les meurtriers de son père, et il retourna aussitôt qu'il le put en Hollande.
Ce fut le 23 juin 1297 que l'armée française, commandée par le roi lui-même, mit le siége devant Lille. Le comte de Valois et Robert d'Artois, qui était revenu de Gascogne, le suivaient avec des forces considérables. Lille, détruite naguère par Philippe-Auguste, se relevait à peine de ses ruines lorsque ses murailles résistèrent aux assauts de Philippe le Bel. Les assiégés se conduisirent si vaillamment que leur défense coûta aux Français la mort de plus de quatre mille hommes, parmi lesquels se trouvait le comte de Vendôme. Ils réussirent aussi dans une sortie à emmener prisonniers le roi de Majorque et trois cents chevaliers, et tout faisait espérer que leur résistance se prolongerait assez pour permettre aux Anglais de les secourir.
Toutes les campagnes qui entourent Lille avaient été livrées à la dévastation; elle s'étendit bientôt jusqu'à la Lys. Les Français, conduits par Charles de Valois et Gui de Saint-Pol, surprirent le pont de Commines, et, après un combat où le jeune comte de Salisbury tomba en leur pouvoir, ils s'avancèrent vers Courtray, qui ouvrit ses portes. A leur retour, ils brûlèrent les faubourgs et les moulins d'Ypres, et se retirèrent vers la Lys en livrant aux flammes la ville de Warneton.
Cependant une seconde expédition, dirigée par Robert d'Artois, s'avançait vers Furnes, après avoir soumis successivement Béthune, Bailleul, Saint-Omer, Bergues et Cassel. On y remarquait les comtes de Boulogne, de Dreux, de Clermont, et l'élite des chevaliers français. Le châtelain de Bergues dirigeait la marche des Français: il avait fait préparer un somptueux banquet dans le château de Bulscamp qui lui appartenait, et le comte d'Artois se trouvait encore à table lorsqu'on vint lui annoncer que l'armée flamande, commandée par le comte de Juliers et le sire de Gavre, profitant du désordre qu'avait causé le passage du pont de Bulscamp, attaquait vivement les Français. Le sire de Melun demandait des renforts. Le fils du comte d'Artois accourut le premier; mais à peine s'était-il élancé dans la mêlée, qu'il fut renversé et emmené prisonnier. A cette nouvelle, le comte d'Artois, s'élançant à cheval, se précipita lui-même avec ses chevaliers vers le pont de Bulscamp. Le combat y devenait de plus en plus acharné, lorsque le bailli de Furnes, Baudouin Reyphins, jeta à terre la bannière du comte de Juliers qui lui avait été confiée, et alla se ranger, avec d'autres chevaliers, dans les rangs français, près du châtelain de Bergues, autre transfuge qui lui avait donné l'exemple et peut-être le conseil de la trahison. Ainsi se déclara, au milieu d'une bataille, la défection d'une partie de la noblesse flamande qu'avait corrompue l'or de Philippe le Bel: à la bataille de Bulscamp commence l'histoire de la faction des _Leliaerts_ (20 août 1297).
Les Flamands, troublés par cette trahison imprévue, ne résistent plus. Le jeune comte d'Artois est délivré, couvert de blessures qui ne tarderont point à le conduire au tombeau. Guillaume de Juliers, Henri de Blanmont, Jean de Petersem, Gérard de Hornes rendent leur épée. Le comte de Spanheim et le vaillant sire de Gavre ont péri à leurs côtés. Rien ne s'opposait plus à ce que les vainqueurs poursuivissent leurs succès; vers le soir, seize mille cadavres jonchaient la route qui sépare le pont de Bulscamp des portes de Furnes. Robert d'Artois ne s'arrêta qu'un instant dans cette ville pour ordonner qu'elle fût livrée aux flammes. Impatient de venger la perte de son fils, il avait fait charger de chaînes le jeune comte de Juliers, dont la mère était fille du comte de Flandre. Sans respect pour sa naissance et son courage, il voulut qu'il fût enfermé dans un chariot sur lequel flottait une bannière fleurdelisée. On le promena ainsi dans toute la France, de ville en ville, de prison en prison, jusqu'à ce que la mort vînt mettre un terme à cet ignominieux supplice.
La nouvelle de la déroute de Bulscamp se répandit bientôt jusqu'à Lille, où elle sema la désolation parmi les assiégés. Robert de Béthune, privé de tout espoir d'être secouru, obtint que tous les habitants eussent la vie sauve, et qu'il lui fût permis de se retirer à Gand, avec ses chevaliers et ses hommes d'armes; lorsqu'il traversa le camp français, il y aperçut le comte de Hainaut qui s'était placé sur son passage, revêtu des insignes du comté de Flandre. Robert de Béthune ne répondit rien à ce défi: il laissait à l'avenir le soin d'instruire Jean de Hainaut que, si Philippe le Bel avait tiré l'épée, ce n'était point pour défendre les droits de la maison d'Avesnes.
La capitulation de Lille avait eu lieu le 29 août; peu de jours après, le roi de France se rendit à Courtray, et ce fut dans cette ville que, pour récompenser les services du duc de Bretagne et du comte d'Artois, il leur accorda, par deux chartes mémorables, le droit de siéger parmi les pairs du royaume.
C'était à Courtray que Philippe le Bel avait convoqué ses hommes d'armes, pour s'opposer aux Anglais qui venaient d'arriver en Flandre. Edouard Ier s'était embarqué, le 23 août, à Winchelsea et avait abordé, le 27, près de l'Ecluse. Les historiens anglais ont tracé un brillant tableau du nombre de ses navires, de ses chevaliers et de ses hommes d'armes; mais leurs récits sont évidemment exagérés. Guillaume de Nangis assure qu'il n'avait sous ses ordres que fort peu de monde, et cela paraît d'autant plus probable que, privé de l'appui de ses barons et de ses communes, il s'était vu contraint à n'amener avec lui que des mercenaires gallois et quelques prisonniers écossais. Une semblable armée présentait peu d'espérances de succès, encore moins de garanties de discipline. Les Anglais étaient encore dans le port de l'Ecluse, lorsque éclata une rixe de matelots dans laquelle furent brûlés vingt-cinq navires. Ils trouvèrent à Bruges le comte de Flandre, fort occupé de ses démêlés avec les bourgeois, qui s'opposaient à ce que l'on fortifiât leur ville; Edouard Ier, qui écrivait peu de jours auparavant à Gui qu'il voulait «en ceste commune besoigne, prendre avecque lui le bien et le meschief que Dieu y vodra envoier,» demandait instamment qu'au lieu de s'enfermer à Bruges l'on marchât de suite vers l'ennemi. Une éclatante victoire pouvait, en effaçant le souvenir récent de la bataille de Bulscamp et de la reddition de Lille, arrêter à la fois l'invasion étrangère et les discordes civiles; mais Gui ne voyait autour du roi d'Angleterre qu'un si petit nombre d'hommes d'armes que, loin de pouvoir repousser les grandes armées du roi de France et du comte d'Artois, ils ne lui paraissaient pas même assez redoutables pour le défendre contre les bourgeois de Bruges, qu'il avait vainement cherché à apaiser en leur restituant leurs anciens priviléges. «Sire, dit-il à Edouard Ier, vos troupes sont trop fatiguées pour combattre immédiatement. Il vaux mieux attendre le moment où toutes nos forces seront prêtes et une occasion favorable. Jusque-là, nous pourrons nous tenir à Gand. Cette ville est entourée de murailles épaisses, et sa situation est des plus sûres.» Gui de Dampierre faisait allusion aux fleuves qui baignent les remparts de Gand et qui la rendaient, selon l'expression de Villani, «l'un des endroits les plus forts qu'il y ait au monde.»
Edouard Ier approuva ce conseil, et partit précipitamment pour Gand avec le comte de Flandre, sous la protection des archers gallois. Les hommes d'armes qui étaient restés à bord des navires anglais jusqu'au port de Damme reçurent également l'ordre de l'y suivre; mais avant leur départ, ils cherchèrent querelle aux bourgeois, en massacrèrent deux cents, et pillèrent les marchandises déposées dans leurs entrepôts, comme si l'expédition d'Edouard Ier devait être marquée, à chaque pas, par des désordres d'autant plus odieux que c'étaient ses amis et ses alliés qui en étaient les victimes.
La retraite des Anglais hâta le triomphe des _Leliaerts_. Dans les premiers jours du mois d'octobre, le roi de France s'avança jusqu'à Ingelmunster où les magistrats de Bruges vinrent lui offrir les clefs de leur ville. Le comte de Valois et Raoul de Nesle en prirent possession, et peu s'en fallut qu'ils ne s'emparassent au port de Damme de la flotte anglaise qui eut à peine le temps de s'éloigner.
Edouard Ier n'avait point quitté Gand: il ne cessait d'apprendre les progrès de l'agitation qui régnait en Angleterre, et ce fut afin de la calmer qu'il confirma, le 9 novembre 1297, au milieu des communes flamandes, la grande charte de Jean sans Terre, si chère aux communes anglaises.
Si Edouard Ier rétablit la paix en Angleterre, il lui fut plus difficile de troubler celle dont jouissait la France. Prêt à s'embarquer pour la Flandre, il avait écrit de Waltham au comte de Savoie, pour l'engager à réunir toutes ses forces contre Philippe le Bel, et avait conclu en même temps de nouveaux traités d'alliance avec le comte d'Auxerre, le comte de Montbéliard et d'autres seigneurs de Bourgogne. Le comte de Bar, qui dès le mois de juin avait traversé la Flandre pour retourner dans ses Etats, leur avait donné l'exemple de l'agression en envahissant la Champagne; mais il avait été repoussé par Gauthier de Châtillon, et ce revers semblait avoir refroidi le zèle de tous ses confédérés.
Ce fut dans ces circonstances que le roi Edouard Ier chargea Hugues de Beauchamp de se rendre le 9 octobre à Vyve-Saint-Bavon pour y négocier, avec les ambassadeurs français, une trêve qui devait durer jusqu'à l'octave de la Saint-André. En vain le comte de Flandre essaya-t-il de remontrer aux conseillers anglais que le roi de France allait être contraint par les pluies de l'hiver à se retirer, et qu'on touchait au moment le plus favorable pour lui enlever toutes ses conquêtes; il ne put rien obtenir: cependant, deux jours avant que la trêve commençât, Robert de Béthune rassembla quelques hommes d'armes flamands et anglais, et se dirigea vers le port de Damme qu'il surprit: quatre cents Français y périrent, un plus grand nombre y furent faits prisonniers; et Robert de Béthune, encouragé par ce succès, espérait pouvoir, par une attaque imprévue, rentrer à Bruges, lorsqu'une querelle éclata entre les Flamands et les Anglais au sujet du butin de Damme, et le força à renoncer à son projet.
Quinze jours avant l'expiration de cette trêve, les ambassadeurs des deux rois entamèrent de nouvelles négociations. Ils se réunirent le 23 novembre près de Courtray, à l'abbaye de Groeninghe, fondée par Béatrice de Dampierre. Ces voûtes pieuses, sous lesquelles se tenaient alors les conférences pour la paix, devaient bientôt résonner du bruit des chants de guerre et des gémissements des mourants.
La nouvelle trêve qui fut conclue ne devait durer que jusqu'au mois de février. Edouard Ier avait juré de ne point traiter de la paix tant que le roi n'aurait point restitué toutes ses conquêtes à Gui de Dampierre. Il paraît qu'à cette époque ce serment était sincère, car, dès le lendemain de la convention de Groeninghe, il écrivit à Hugues de Mortimer, à Jean de Latymer et à d'autres nobles anglais, pour qu'ils s'embarquassent à Sandwich le jour de l'octave de la Saint-André. Le 14 décembre, il adressait de nouvelles lettres en Angleterre pour que d'autres seigneurs, dont il espérait l'appui, se rendissent à Londres le lendemain de la fête de la Circoncision. Cependant ses intentions se modifièrent tout à coup. L'un de ses plénipotentiaires, Guillaume de Heton, archevêque de Dublin, qui avait autrefois étudié la théologie à Paris, y avait peut-être conservé quelques relations avec le roi de France: il est vraisemblable que ce fut ce prélat qui sut persuader au roi de rentrer dans ses Etats pour s'opposer aux invasions des Ecossais; et l'on apprit avec étonnement qu'une trêve de deux ans avait été arrêtée entre les deux rois, et qu'ils avaient remis tous leurs différends à l'arbitrage du pape Boniface VIII. Le comte de Flandre était compris dans cette longue suspension d'armes qui devait commencer le jour de l'Epiphanie 1297 (v. st.).
Les archers gallois, dont l'avidité n'avait pas été satisfaite par le pillage de Damme, virent avec mécontentement se dissiper toutes les espérances qu'ils avaient fondées sur la guerre contre les Français. A défaut d'ennemis, ils résolurent de dépouiller les habitants de la Flandre, et ils formèrent un complot pour mettre le feu à la ville de Gand et la piller à la faveur du désordre. Mais dès que les Gantois remarquèrent l'incendie qui s'allumait, ils soupçonnèrent les projets qui les menaçaient et négligèrent le soin de combattre la flamme pour frapper ceux qui violaient ainsi toutes les lois de l'hospitalité. Six cents Anglais périrent, et la vie du roi lui-même fut en péril. Il fallut que le comte de Flandre intervînt et recourût aux plus humbles prières pour que l'on permît aux Anglais de sortir de Gand: ce ne fut toutefois qu'après avoir défilé à pas lents devant les portes de la ville, sous les yeux des bourgeois, qui leur enlevaient tout ce qui semblait ne point leur appartenir légitimement. Le 3 février 1297 (v. st.), ils se dirigèrent vers Ardenbourg, puis continuèrent leur marche vers l'Ecluse, où Edouard Ier, désormais hostile aux Flamands, attendit plus d'un mois les vaisseaux qui le portèrent au port de Sandwich.
Le théâtre et le caractère de la lutte se modifient: c'est au delà des Alpes qu'il faudra suivre la marche des négociations auxquelles sont attachées les dernières espérances de Gui de Dampierre. Dès que les trêves avaient été proclamées, Michel Asclokettes avait quitté la Flandre pour rejoindre Jacques Beck à Rome. Voici en quels termes il rendait compte de la première audience que lui accorda Boniface VIII: «Dès le jour de mon arrivée, j'ai été admis en la présence du pape; je lui présentai vos lettres et je lui exposai, par telles paroles que Dieu plaça dans ma bouche, l'état de vos affaires, ce qu'il écouta avec bonté. Il me répondit fort affablement pour vous, sire, en rappelant la grande affection et l'amour qu'il portait depuis longtemps à la maison de Flandre; et il ajoutait qu'avec l'aide de Dieu il chercherait à remettre vos affaires dans une bonne situation, puisque les démêlés des rois de France et d'Angleterre allaient être soumis à son arbitrage, car il ne doute pas qu'il n'en résulte une bonne paix. Nous visitâmes ensuite tous les cardinaux; nous leur présentâmes vos lettres en leur recommandant votre besogne; et chacun d'eux, nous répondant séparément, nous a assuré qu'ils conserveraient votre Etat et votre honneur, et l'honneur de la maison de Flandre. Fasse Dieu que ces affaires viennent honorablement à bonne fin, comme nous en avons grand espoir!» Les illusions des ambassadeurs flamands furent courtes. Jean de Menin, qui suivit de près Michel Asclokettes à Rome, put leur apprendre que le roi de France semblait déjà si assuré de l'amitié du roi d'Angleterre, qu'il ne respectait plus la trêve à l'égard des Flamands. Non-seulement il refusait de rendre la liberté au sire de Blanmont et aux autres prisonniers de la bataille de Bulscamp, mais les actes d'hostilité étaient nombreux. Les campagnes n'avaient pas cessé d'être livrées à la dévastation, et Philippe avait même fait saisir les biens des monastères dont les abbés avaient adhéré à l'acte d'appel du comte de Flandre.
Cependant, Robert de Béthune et son frère Jean, déjà connu sous le nom de Jean de Namur, n'avaient pas tardé à se rendre en Italie pour soutenir l'appel interjeté par le comte de Flandre. On a conservé le mémoire qu'ils remirent à Boniface VIII. «Robert, Philippe et Jean, fils du noble comte de Flandre, supplient très-humblement Votre Sainteté, autant que le leur permet le soin de l'honneur et de la dignité de leur père qu'ils remettent avec confiance entre vos mains, de vouloir bien terminer le plus tôt possible leur contestation avec le roi de France, afin qu'ils puissent vivre en paix; et si cette affaire ne peut être terminée actuellement, ils vous supplient d'ordonner que le roi rende du moins immédiatement la liberté à la fille du comte de Flandre, au sire de Blanmont et aux autres prisonniers... Ils vous supplient aussi de veiller à ce que les trêves soient exactement observées...» Le passage le plus important de ce mémoire est celui où ils s'occupent des engagements antérieurs qui ne permettaient point au fils du roi d'Angleterre de conclure un second projet de mariage. «Saint père, votre fils très-dévoué le comte de Flandre s'afflige, et il aura de plus en plus sujet de s'en attrister, de ce que l'union de sa fille avec le fils du roi d'Angleterre, qui était garantie par des serments solennels, ne s'accomplit point. Car c'était une grande chose que d'avoir pour gendre le fils du roi d'Angleterre, et de pouvoir espérer que, lorsque sa fille serait reine, des liens étroits de parenté et d'amitié l'attacheraient à un monarque puissant... C'était aussi une grande chose pour ses sujets que d'être assurés de la paix et de la concorde entre la terre d'Angleterre et celle de Flandre, dont les relations ont été si souvent interrompues, au grand dommage des personnes et de la prospérité générale; car ces terres sont voisines, elles sont accoutumées à avoir fréquemment des rapports commerciaux pour le transport des laines d'Angleterre et des draps de Flandre, et des objets innombrables que l'on trouve dans l'un ou l'autre pays.»
Quels que fussent les efforts de Robert de Béthune, il ne put rien obtenir. Boniface VIII lui avait dit expressément que la seule voie de salut qui restât au comte de Flandre était «de li mettre sa besoigne en main;» et il avait ajouté qu'on ne devait pas craindre qu'il réunît la Flandre à la France, puisque déjà le roi de France avait des possessions trop étendues. Robert de Béthune y consentit à regret et en quelque sorte par nécessité, de peur d'indisposer le pape en restant l'unique obstacle à la paix de la chrétienté. Le 25 juin, les trois fils de Gui de Dampierre se rendirent au palais de Saint-Pierre pour y demander, avec de nouvelles instances, que la Flandre fût comprise dans le traité entre la France et l'Angleterre, puisque le roi d'Angleterre s'était engagé à ne pas traiter sans Gui de Dampierre; mais Boniface VIII leur répondit sévèrement que les affaires de la Flandre ne pouvaient point retarder les négociations entre Edouard Ier et Philippe le Bel. La déclaration pontificale, dont le sens n'était plus douteux, fut publiée deux jours après. Boniface VIII y louait le zèle des deux rois pour faire cesser la guerre et leur projet de confirmer la paix par le mariage du prince de Galles avec Isabelle, fille de Philippe le Bel. «Nous ne voulons point, y disait le pape, que les conventions arrêtées autrefois entre le roi Edouard et le comte de Flandre puissent empêcher le mariage conclu entre les rois de France et d'Angleterre, et par suite le rétablissement de la paix; c'est pourquoi, en vertu de notre autorité apostolique, nous les cassons et annulons complètement.»
Robert de Béthune quitta Rome peu après: sa mission était terminée, et il rentra tristement en Flandre, après s'être arrêté d'abord à Florence pour y recourir à un emprunt onéreux chez les usuriers de la maison des Bardi, puis à Lausanne pour s'y reposer de ses fatigues et de ses inquiétudes aggravées par la fièvre qui l'avait saisi dans les gorges du mont Saint-Bernard.
Gui de Dampierre refusa longtemps de croire à la mauvaise foi d'Edouard Ier. «Cher sire, lui écrivait-il au mois d'août 1298, je suis chaque jour le témoin des grands dommages que me cause le roi de France, et c'est ce qui me porte à recourir si souvent à vous, en qui, après Dieu, je place toute ma confiance et tout mon espoir; car si quelque salut peut exister pour moi, c'est de vous qu'il me doit venir.» Edouard Ier se contentait de répondre qu'il ferait ce qu'il devait faire; mais sa conduite, comme Gui de Dampierre l'écrivait à Jean de Menin, s'accordait mal avec ses paroles.