Part 30
Cependant le comte de Flandre fut conduit avec ses fils à la tour du Louvre, où tout leur rappelait les tristes souvenirs de la captivité de Ferdinand de Portugal. Ils y passèrent six mois; pendant ce temps le roi faisait saisir les biens des Anglais attachés au service du comte de Flandre, chassait les marchands flamands des foires de Champagne, et envoyait ses sergents d'armes prendre possession de Valenciennes, en vertu d'une sentence de son conseil. Le comte devait être jugé par la cour du roi; mais Philippe le Bel, qui espérait le retenir désormais sous le joug, crut utile aux intérêts de sa politique qu'il ne fût point condamné: il feignit de se rendre aux prières de Gauthier de Nevel et de Gauthier de Hondtschoote, députés des barons flamands, qu'appuyait la médiation du pape Boniface VIII et du comte Amédée de Savoie, et le 5 février 1294 (v. st.), dans une assemblée solennelle à laquelle assistaient le duc de Bourgogne, les archevêques de Reims et de Narbonne, les évêques de Beauvais, de Laon, de Châlons, de Paris, de Tournay et de Térouane, il accepta la promesse de Robert de Béthune, fils aîné du comte, qui se porta garant que son père ne conclurait jamais aucune alliance avec les Anglais; mais il exigea en même temps que Philippine de Dampierre vînt elle-même se remettre comme otage entre ses mains. Si Philippe brisait les fers du vieux comte de Flandre, c'était pour les faire peser jusqu'à la mort sur une jeune fille, dont le seul crime était d'être la fiancée de l'héritier du trône d'Angleterre.
Gui était rentré tristement en Flandre, où l'attendaient d'autres épreuves. Une expédition en Zélande se termine par des revers désastreux. Douze cents hommes d'armes périssent à Baerland, et la ville de l'Ecluse est incendiée par les vainqueurs. En même temps, une flotte française croise devant les ports de Flandre, pour en écarter tous les navires étrangers, tandis que les sergents du roi s'emparent de toutes les marchandises qui y sont déposées, sous le prétexte qu'elles appartiennent aux Anglais. Enfin, le 1er novembre 1295, l'évêque de Tournay, Jean de Vassoigne, chancelier du roi de France, auquel il doit son élection, allègue des difficultés peu importantes, relatives à la prévôté de Saint-Donat, pour mettre la Flandre en interdit.
A cette époque, Philippe le Bel fait à la fois la guerre au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne. Ses intrigues s'étendent en Hollande, en Brabant, en Espagne, en Italie. Partout, il a des espions fidèles, des serviteurs zélés; mais ils sont avides comme leur maître. La falsification des monnaies ne suffit plus: on a recours aux lois somptuaires. En 1294 (v. st.), le roi de France mande au comte de Flandre qu'il fasse publier dans ses domaines que toute personne possédant moins de six mille livrées de terre ait à remettre, dans le délai de quinze jours, aux monnaies royales, le tiers de sa vaisselle d'or et d'argent, coupes, hanaps, dorés ou non dorés, dont la valeur sera déterminée par le roi; il est défendu, sous peine de perdre corps et biens, de transporter hors du royaume de la monnaie d'or, d'argent ou de billon. Au mois de juillet 1295, le roi fait publier de nouveau cette ordonnance; mais ses résultats ne sont point assez complets. Il se voit réduit à recourir à l'impôt général, à la maltôte, puisqu'il faut conserver le nom qui lui resta comme une énergique protestation de ceux qui le subirent. L'ambition et le soin de leur défense mutuelle contre l'Allemagne avaient rapproché le roi et le comte en 1292: en 1295, ils se réunirent pour partager les trésors que devait produire la levée de la maltôte dans le pays le plus riche et le plus prospère de l'Europe. Du moins Gui de Dampierre chercha plus tard à se justifier en cachant l'égoïsme de ses desseins sous le voile de l'intérêt de son peuple, qui réclamait depuis longtemps le terme des mesures oppressives ordonnées par Philippe le Bel. «Le roi et son conseil m'y engageaient, dit-il dans son manifeste du 9 janvier 1296 (v. st.); on me donnait à entendre que si je le faisais, de grands biens en résulteraient pour moi et ma terre; le roi et ses gens promettaient de me traiter avec douceur et amitié; le roi devait faire cesser les persécutions de ses sergents, qui causaient de grands dommages à mon peuple par des saisies faites sans raison et à tort; il devait me restituer les biens des Lombards, rétablir le cours légal de ma monnaie, et permettre l'introduction en Flandre des laines anglaises qui n'y arrivaient plus depuis trois ans, ce qui mettait le pays en grande pauvreté.»
Le 6 janvier 1295 (v. st.), le comte de Flandre déclara consentir à ce que le roi fît lever dans ses terres un cinquantième des biens meubles et immeubles. La moitié de cet impôt devait être attribuée au comte, et il était convenu que ses domaines et ceux de ses chevaliers n'y seraient point soumis.
Voici quels étaient les avantages que le roi avait accordés au comte de Flandre:
Pour indemniser les bourgeois des pertes que leur avait fait souffrir l'interruption des relations commerciales avec l'Angleterre, il leur remettait une amende de quatre-vingt-quinze mille livres qu'ils avaient encourue pour atteinte portée à l'ordonnance sur les monnaies.
Il permettait au comte de punir à son gré ceux de ses officiers dont il avait à se plaindre, lors même qu'ils seraient devenus hommes du roi.
On excluait de tout le royaume les draps et les fromages étrangers pour favoriser ceux de Flandre.
Le roi s'engageait à restituer aux marchands lombards habitant la Flandre les biens qu'il leur avait enlevés.
Les sergents du roi ne devaient plus agir en Flandre, si ce n'est munis de lettres scellées du roi, dans les cas de ressort, seigneurie ou souveraineté.
Le roi annulait toutes les plaintes que les Gantois lui avaient adressées, et autorisait Gui à modifier la magistrature des Trente-Neuf comme il le jugerait convenable.
Peu de jours après, le 20 janvier, le roi ordonne à Guillaume de Trapes, son envoyé à Gand, d'y cesser ses fonctions et de se rendre à Montargis, où il aura à répondre aux griefs que le comte de Flandre allègue contre lui et contre ses collègues. Cinq jours après, l'évêque de Tournay lève la sentence d'interdit.
Lorsque les Trente-Neuf apprirent que l'autorité de Gui de Dampierre était rétablie à Gand, la plupart s'enfuirent en Hollande: ceux qui ne s'éloignèrent pas perdirent leurs fonctions, et leurs biens furent confisqués. Gui nomma lui-même leurs successeurs en déterminant leurs attributions, «de manière, dit Pierre d'Oudegherst, qu'il devint maistre de la ville, de laquelle il povoit faire du tout à son plaisir et vouloir.»
Les exactions que motivait la levée du cinquantième accrurent l'impopularité du comte. Il avoue lui-même «qu'il fist esploitier sur sa gent pour avoir cel cinquantiesme par prison, et par prendre du leur, et en autre manière le plus songneusement qui il pot.» Pendant ce temps, les cinq villes de Flandre s'adressaient directement au roi et lui offraient, s'il consentait à renoncer au cinquantième, des sommes beaucoup plus fortes que celles qui représentaient sa part dans cet impôt. Philippe le Bel se rendit d'autant plus volontiers à leur demande, que sa politique était cette fois d'accord avec son avarice. Il allait recevoir beaucoup d'or en paraissant clément et généreux, tandis que Gui, qui n'avait encore recueilli aucun bénéfice pécuniaire, avait soulevé de toutes parts les murmures les plus violents contre son autorité qui, de jour en jour, devenait plus odieuse.
Le roi de France venait de conclure un traité avec le comte Florent de Hollande. Pour reconnaître la médiation du comte de Hainaut qui y avait contribué puissamment, il résolut de le rétablir, comme depuis longtemps il le lui avait promis, dans la possession de la ville de Valenciennes. Toutefois, comme le traité qu'il avait fait précédemment avec ses habitants l'obligeait à les prévenir deux mois d'avance pour qu'ils eussent le temps de chercher un autre protecteur, il leur annonça son intention en leur rappelant les prétentions du comte de Hainaut; mais les bourgeois de Valenciennes protestaient qu'ils ne se soumettraient jamais à la maison d'Avesnes; et le 29 mars 1296, les prévôts, jurés, échevins et consaulx de la commune, déclarèrent, au son des cloches, qu'étant hors de la main du roi de France et libres de tout lien d'obéissance, ils choisissaient le comte de Flandre pour leur droit seigneur, jurant de lui rester fidèles, lors même que le roi voudrait s'y opposer.
La colère de Philippe le Bel fut extrême: il nia qu'il eût ôté sa main de Valenciennes, et somma le comte de Flandre d'en faire sortir ses chevaliers; Gui de Dampierre se justifiait en alléguant ses droits héréditaires confirmés récemment par l'élection libre des bourgeois; mais Philippe le Bel, voyant qu'il ne se hâtait pas d'obéir, le déclara déchu du comté de Flandre et l'ajourna à comparaître à Paris. Déjà le bailli d'Amiens allait de ville en ville, suivi de deux chevaliers, pour proclamer la saisie ordonnée par le roi, promettant aux bourgeois qui voudraient écouter ses conseils que le roi prendrait leurs corps et leurs biens en sa garde, les dédommagerait de tous les torts que leur ferait le comte, et insérerait des réserves en leur faveur dans tous les traités qui pourraient être conclus.
Lorsque Gui de Dampierre quitta la Flandre pour obéir au mandement de Philippe le Bel, son autorité n'y était plus reconnue. Les échevins de Douay invoquaient les ordres du roi pour fermer leurs portes aux chevaliers qui accompagnaient son fils aîné, Robert de Béthune; et l'infortuné comte de Flandre, en se rendant à Paris, put voir de loin les flammes auxquelles le comte de Hainaut livrait la ville de Saint-Amand. Cependant le malheur avait réveillé la fierté de son âme, et dès son arrivée à Paris il osa accuser le roi d'avoir saisi ses domaines, «par violence et à force, à tort, senz cause et senz raison, encontre coustume et encontre droit, senz loy et senz jugement.» Car le roi n'était point son juge: il n'en reconnaissait point d'autres que les pairs de France. Si Philippe alléguait le droit commun et les coutumes du royaume pour établir la compétence de son conseil, il était évident toutefois que lorsqu'il s'agissait de la saisie d'une pairie à la requête du roi, les pairs seuls pouvaient en prononcer la validité; le comte de Flandre le prouvait par des arguments irréfutables et de nombreux exemples. Philippe le Bel consentit enfin à faire juger cette question de compétence, mais foulant aux pieds, par une amène ironie, toutes les garanties d'impartialité et de justice, il la porta devant les membres de son conseil, qui chargèrent le chancelier Jean de Vassoigne de déclarer en leur nom qu'en eux seuls résidaient tous les pouvoirs de la juridiction suprême. Quoique Gui protestât, les débats continuèrent. En vain offrit-il la preuve publique que le roi avait retiré sa main de Valenciennes avant qu'il en prît possession; il fut condamné à en faire sortir sans délai les hommes d'armes qu'il y avait envoyés.
Dès les premiers jours du mois d'août, les bourgeois de Bruges avaient nommé des députés pour accuser le comte en présence du roi: c'étaient Nicolas Aluwe, Jean de Courtray, Jean Schynckele, Gilles Pem, Gilles de la Motte, Matthieu Hooft, Alard Lam, Jean d'Agterd'halle et Nicolas de Biervliet. L'un d'eux, Alard Lam, venait demander compte, à Gui de Dampierre, du sang qu'il avait versé au commencement de son gouvernement. Les magistrats de Gand, que Gui avait si longtemps persécutés, portaient également leurs plaintes à Paris, et le 23 août, le comte fut condamné à leur restituer leur ancien sceau et les clefs des portes de leur ville, quoiqu'il prétendît qu'il ne le pouvait faire, à cause de la saisie de son comté par le roi.
Ce n'était point assez que le comte de Flandre eût amendé les griefs de ses sujets; la réparation qu'exigeait le roi ne devait pas être moins éclatante, comme l'attestent les registres du parlement: «Le comte remit humblement, par la tradition du gant, en la main du roi, les bonnes villes de Flandre, savoir: Bruges, Gand, Ypres, Lille et Douay, ainsi que tous les droits de juridiction qui lui avaient appartenu, promettant de l'en investir réellement aussitôt qu'il le pourrait; et alors le roi de France, voulant faire merci au comte, retira sa main de tout le comté de Flandre, à l'exception de la ville de Gand. Le roi se réserva aussi le pouvoir de placer, aussi longtemps qu'il le jugerait convenable, dans chacune des cinq bonnes villes, une personne chargée de savoir et de lui rapporter quelle était la conduite du comte.» Enfin, Gui s'engagea à ne rien entreprendre contre les bourgeois des bonnes villes qui avaient fait bon accueil aux ambassadeurs français et avaient juré de leur obéir.
Cependant Gui est à peine revenu en Flandre qu'oubliant la confédération du roi de France et du roi d'Ecosse contre l'Angleterre, il fait arrêter, à la prière du comte de Blois, les biens de quelques marchands écossais. Par une lettre du 6 septembre, le roi s'en plaint vivement et annonce au comte de Flandre que, s'il ne les restitue immédiatement, il l'y fera contraindre par le bailli d'Amiens. En effet, la saisie du comté de Flandre est de nouveau presque aussitôt prononcée.
A la fin de 1296, une crise est imminente. Il semble évident que Gui n'a plus rien à attendre de Philippe le Bel, et que la guerre ouverte contre son seigneur suzerain est sa dernière ressource. Pendant deux années, tant qu'il espérait que sa fille lui serait rendue, il a souffert tous les outrages avec résignation; mais Philippe n'encourage plus ces illusions de la douleur paternelle, et c'est au roi d'Angleterre, qui partage la honte de la captivité de Philippine de Flandre, que Gui confie le soin de la venger.
Longtemps avant que cette lutte commençât, Edouard Ier avait cherché à séparer la Hollande du parti de Philippe le Bel. Mais le comte Florent V avait repoussé toutes ces ouvertures et s'était rendu lui-même près du roi de France, à Paris, d'où il revint de plus en plus zélé pour l'alliance française. Les derniers liens qui l'attachaient à la Flandre s'étaient rompus, le 24 mars 1295 (v. st.), par la mort de sa femme Béatrice de Dampierre, pieuse princesse dont il n'avait point imité les vertus, et bientôt un complot se forma contre lui. Wulfart de Borssele et Jean de Renesse en étaient les chefs: quelques nobles moins illustres, Gérard de Velzen, Gilbert d'Amstel, Herman de Woerden, en furent les instruments. Le 23 juin 1296, Florent V est arrêté dans une partie de chasse, près d'Utrecht, et enfermé au château de Muiden, aux bords du Zuiderzee. On veut l'envoyer en Angleterre, mais les barques frisonnes qui observent le rivage ne permettent point d'exécuter ce projet. Les conjurés, qui se voient réduits à conduire leur illustre captif dans quelque château de Flandre ou de Brabant, se sont déjà éloignés de Muiden quand les bourgeois de Naerden s'opposent à leur fuite; Herman de Woerden et Gérard de Velzen n'hésitent plus, et craignant le ressentiment du comte s'il recouvre la liberté, ils l'immolent sous leurs coups. Le comte de Hainaut profita de l'indignation générale qu'avait excité ce crime pour se faire reconnaître régent de Hollande, et réussit presque aussitôt à repousser une tentative de Gui de Dampierre, dirigée contre Middelbourg. Il se trouvait à Harlem lorsqu'on apprit qu'une flotte anglaise avait porté le jeune héritier du comté, Jean de Hollande, au port de Ter Vere, qui appartenait à Wulfart de Borssele; à cette nouvelle, Jean d'Avesnes se vit abandonné de tous ses partisans, et le sire de Borssele gouverna, sans opposition, au nom du comte Jean Ier.
Tandis que Humphroi de Bohun et Richard Clavering recevaient d'Edouard Ier la mission de soutenir ses intérêts en Hollande, Hugues Spencer, soutenu par le duc de Brabant et le comte de Bar, pressait en Flandre la conclusion d'une alliance offensive. Vers le milieu du mois de novembre, le roi d'Angleterre aborda lui-même en Flandre, et se dirigea vers Grammont où devaient se réunir tous ses alliés. Là arrivèrent successivement l'empereur Adolphe de Nassau, le duc de Brabant, le comte de Bar, le comte de Flandre, le comte de Juliers. On y résolut de porter la guerre dans les Etats du roi de France. «Or, dit la chronique de Flandre, quand le roy Philippe de France entendit que le comte Guy de Flandres estoit alié avec le roy d'Angleterre son ennemy, si assembla ses pers et leur monstra l'injure que le comte de Flandres avoit faite à la couronne de France, et ils jugèrent qu'ils fust adjourné en propre personne, par main mise, pour amender l'outrage qu'il avoit fait. Tantost fut mandé le prévost de Monstreuil (qui estoit appelé Simon le Moine) et un lieutenant du roy à Beauquesne (qui fut nommé Jehan le Borgne) et leur furent livrées les commissions; et se partirent du roy, si vindrent à Winendale, où ils trouvèrent le comte Guy et ses enfants et tout plein d'autres hauts hommes. Ainsi que le comte Guy issit de sa chapelle et avoit ouy messe, les sergens meirent tantost main au comte et luy commandèrent qu'il livrast son corps en prison, dans quinze jours, en Chastelet, à Paris, sur tant qu'il pouvoit méfaire. Quand sire Robert, le fils du comte, et son frère veirent qu'ils avoient mis la main au comte, si dirent qu'autre gage ne laisseroient que le poing et qu'ils leur apprendroient à mettre la main à si haut homme que le comte de Flandres. Mais quand le comte veit ce, si dit à ses enfants: Beaux seigneurs, que demandez-vous à ces pauvres varlets, qui servent leur seigneur loyaument, en faisant son commandement? Il n'appartient pas que vous preniez la vengeance sur eux, mais quand vous viendrez aux champs et que vous verrez ceux qui ceste chose conseillèrent au roy, si vous vengerez sur eux.»
Cette nouvelle insulte hâta la conclusion du traité de Gui avec Edouard Ier. Ce fut à Ipswich, dans le comté de Suffolk, que se rendirent les ambassadeurs des princes de Flandre et de Hollande, et par deux conventions arrêtées le même jour, Edouard Ier donna sa fille Elisabeth au comte de Hollande et fiança à son fils la plus jeune sœur de l'infortunée Philippine, Isabelle de Flandre. «Nous voulons que tous sachent, dit Gui dans son traité avec Edouard, qu'il est des personnes de haut état et de grande puissance, qui ne se conduisent point comme elles le devraient, selon la raison, mais selon leur volonté, en ne s'appuyant que sur leur pouvoir. Cependant la raison doit être souveraine pour tous. Il n'est aucun homme, quelque grand qu'il soit, qui puisse empêcher de conclure des alliances, soit pour obtenir une postérité, selon la loi de la nature, soit pour s'attacher des amis avec l'aide desquels on puisse maintenir ses droits et repousser les outrages et les violences... Chacun sait, ajoute-t-il, de combien de manières le roi de France a méfait vis-à-vis de Dieu et de la justice; tel est son orgueil qu'il ne reconnaît rien au-dessus de lui, et il nous a réduit à la nécessité de chercher des alliés qui puissent nous défendre et nous protéger.» Par ce traité, Edouard Ier promettait d'envoyer une armée en Flandre, et de payer au comte, tant que durerait la guerre, une rente annuelle de soixante mille livres tournois noirs. Les priviléges les plus étendus étaient accordés aux marchands flamands sur toutes les mers qui séparent l'Adour de la Tamise, et ce fut à cette époque que s'établit à Bruges cette célèbre étape des laines qui contribua si puissamment aux progrès de l'industrie flamande.
Henri de Blanmont, Jean de Cuyk et Jacques de Deinze jurèrent, au nom de Gui, dans la chapelle de Notre-Dame de Walsingham, l'observation de ces traités, tandis que le roi Edouard, qui n'avait pas voulu s'engager lui-même par serment, chargeait l'évêque de Coventry et le comte Amédée de Savoie de les faire ratifier par les bonnes villes de Flandre.
Le comte n'avait plus qu'un dernier devoir à remplir. C'était le défi pour défaut de droit, tel que le définissaient les Etablissements de Louis IX «quand li sires vée le jugement de sa cort.» Le 9 janvier 1296 (v. st.), c'est-à-dire deux jours après le traité d'Ipswich, le comte de Flandre adressa au roi la lettre suivante: «Nous, Gui, comte de Flandre et marquis de Namur, faisons savoir à tous, et spécialement à très-haut et très-puissant homme, le roi Philippe de France, que nous avons choisi pour nos ambassadeurs les abbés de Gemblours et de Floreffe, afin qu'ils déclarent pour nous et de par nous, au roi dessus nommé, qu'à cause de ces méfaits et défauts de droit nous nous tenons pour délié de toutes alliances, obligations, conventions, sujétions, services et redevances auxquels nous avons pu être obligé envers lui.» A cette lettre était joint un long mémoire, dans lequel le comte de Flandre exposait toutes les ruses de Philippe le Bel et son refus constant de convoquer la cour des pairs, dont résultait le défaut de droit.
Le 21 janvier 1296 (v. st.), Philippe le Bel repoussa, dans une assemblée solennelle, l'appel du comte de Flandre, et sept jours après, les évêques d'Amiens et de Puy reçurent l'ordre de se rendre près de lui. Les lettres qu'ils devaient lui présenter ne portaient que cette suscription: «A Gui de Dampierre, marquis de Namur, se prétendant, dit-on, comte de Flandre;» mais on leur avait remis de nouveaux priviléges pour les bourgeois de Bruges, que le roi désirait s'attacher. Gui les reçut à Courtray, et une chronique lui prête ces paroles: «Dites au roi qu'il recevra ma réponse aux frontières de Flandre.» Cependant un procès-verbal authentique, dressé par un notaire le 18 février 1296 (v. st.), nous a conservé, dans toute son exactitude, le récit de cette conférence. Les deux évêques demandèrent d'abord au comte s'il était vrai que les lettres portées à Paris par les abbés de Gemblours et de Floreffe eussent été écrites par ses ordres, et s'il avait eu l'intention de défier le roi; puis ils lui offrirent, sur tous ses griefs, le jugement des pairs formant la cour du roi: ils rappelèrent aussi aux fils du comte l'engagement qu'ils avaient pris de garantir la fidélité de leur père; mais ceux-ci prétendaient que cet engagement ne leur avait été arraché que par violence; le comte de Flandre déclarait également qu'il maintenait tout ce que contenait le message des abbés de Floreffe et de Gemblours, et il ajouta qu'après avoir si longtemps réclamé en vain le redressement de ses plaintes, il croyait devoir d'autant moins écouter les nouvelles propositions du roi, qu'on ne lui donnait déjà plus, dans les lettres qui lui étaient adressées, le titre de comte de Flandre. «Vous-même, sire comte, interrompit l'évêque d'Amiens, vous ne donnez plus le nom de seigneur au roi de France.» Cette dernière démarche des ambassadeurs de Philippe le Bel n'avait servi qu'à marquer plus vivement combien étaient profondes les haines qui le séparaient du comte de Flandre.
Dès le 25 janvier, Gui avait fait lire, dans le chœur de l'église de Saint-Donat de Bruges et dans les autres églises de Flandre, une longue déclaration par laquelle il se plaçait sous la protection du pape. Peut-être espérait-il éviter ainsi la sentence d'interdit dont la Flandre était menacée; mais il ne tarda point à être instruit que l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis s'étaient rendus à Saint-Omer pour exécuter la bulle du pape Honorius III: il ne lui restait plus qu'à soutenir son appel au siége pontifical, en envoyant à Rome des ambassadeurs, parmi lesquels il faut citer Michel Asclokettes, chanoine de Soignies, Jacques Beck et Jean de Tronchiennes; ils étaient chargés de remettre à Boniface VIII une requête signée de tous les abbés, prévôts et doyens de Flandre, où on le suppliait de protéger le comte contre les injustes prétentions du roi de France.