Histoire de Flandre (T. 1/4)

Part 3

Chapter 33,784 wordsPublic domain

«Personne n'ignore, écrit l'auteur anonyme de sa vie, combien d'injures et d'insultes il souffrit dans ces contrées, combien de fois il fut poursuivi par les menaces des habitants de Tournay et exposé au supplice par l'intrépidité de ses prédications. Cette nation était féroce et barbare, c'était un peuple rude et implacable qui, encore soumis aux rites des idoles, défendait avec obstination le culte de ses dieux. Le pieux pontife Médard réunit à son Eglise les féroces nations de la Flandre, et, pendant bien des années, bien qu'elles fussent éloignées de lui, il ne cessa de les instruire dans le culte de Dieu.» Nous rencontrons, pour la première fois, le nom de la Flandre dans ce récit des travaux apostoliques de l'évêque de Noyon; nous le retrouverons au septième siècle dans les écrits de l'évêque de Rouen, saint Audoène.

Après Hlother, l'empire frank se divisa de nouveau entre ses fils. Hilprik régna à Soissons qui devint le centre du royaume d'Occident, nommé _Wester-ryk_ ou Neustrie, par opposition à l'_Ooster-ryk_ ou Austrasie. La lutte entre la Neustrie et l'Austrasie n'est autre que celle des Saliens et des Ripewares, des peuples qui, sous Hlodwig, ont pris possession de la Gaule, et de ceux qui, soutenus et attaqués tour à tour par les nations transrhénanes, veulent renouveler les faits de la conquête. Sigbert, roi de Metz, combat Hilprik, roi de Soissons. Cette rivalité se dessine de plus en plus lorsque la reine d'Austrie, l'astucieuse Brunhilde, de la maison des princes west-goths d'Espagne, se trouve placée en face de Fredegund, qui ne s'est élevée en Neustrie au rang de reine que par le meurtre de Galswinthe, sœur de Brunhilde et épouse du roi Hilprik. Fredegund, entourée de devineresses, nous apparaît dans l'histoire du sixième siècle comme une de ces belles et cruelles prêtresses des mythologies druidiques, dont la faucille d'or était sans cesse rougie du sang des victimes.

A l'heure des revers, Tournay est le refuge du roi Hilprik et de Fredegund. C'est de là qu'elle envoie au camp de Sigbert deux jeunes gens nés dans les colonies saxonnes du pays de Térouane: on sait qu'excités par des potions enivrantes, ils enfoncèrent dans les flancs du roi de Metz le scharmsax, arme particulière à leur race.

Lorsque Merwig, fils d'Hilprik, suivant l'exemple donné par Chram, fils de Hlother, s'insurge contre son père, c'est également dans le pays de Térouane qu'elle prépare les embûches au milieu desquelles le jeune prince trouvera la mort.

De graves dissensions avaient éclaté dans la cité de Tournay. Deux familles, excitées par des querelles domestiques, la troublaient par leurs haines. Dans un premier combat, la lutte avait été si obstinée qu'à l'exception d'un seul homme, tous ceux qui y prirent part y avaient succombé. Fredegund voulut mettre un terme à ces discordes. Après avoir essayé vainement de les calmer par ses exhortations, elle invita à un banquet Karivald, Leudovald et Walden, que sa parole n'avait pu toucher, et les fit asseoir sur le même siége. Le banquet dura longtemps; la nuit vint. Selon l'usage des Franks, on enleva la table. Karivald, Leudovald et Walden n'avaient point quitté leur siége, tandis que leurs serviteurs appesantis par le vin sommeillaient dans les coins de la salle. Ils s'entretenaient à haute voix lorsque des hommes envoyés par Fredegund s'approchèrent par derrière, levèrent les trois haches qu'ils avaient apportées, et renversèrent les trois convives d'un même coup. Au bruit de ce cruel châtiment une sédition éclata; mais Fredegund, retenue quelques jours captive à Tournay, fut bientôt délivrée.

Les dernières années de la reine de Neustrie furent signalées par d'importants succès; car, avant d'achever sa longue et sanglante carrière, elle rétablit dans la ville des _Parisii_ et dans d'autres cités la domination barbare des Franks septentrionaux.

Brunhilde survivait à Fredegund. Tour à tour chrétienne zélée ou persécutrice impie, elle favorisa le passage de l'abbé italien Augustinus qui allait prêcher la foi aux Anglo-Saxons, et chassa le moine irlandais Columban de la retraite qu'il avait fondée à Luxeuil, au milieu des solitudes des Vosges. Tandis qu'Augustinus abordait au promontoire de Thanet, Columban se retirait dans les États du roi Hlother, qui régnait, dit l'hagiographe, sur les Franks fixés aux extrémités de la Gaule, sur les bords de la mer.

Le génie ardent de saint Columban est l'héritage qu'il laisse à ses disciples. Des cloîtres auxquels il a donné sa règle sortent des moines éclairés par une science profonde, animés d'un zèle intrépide. Tels furent Attala, abbé de Bobbio; Eustatius, abbé de Luxeuil, qui, comme son maître, vit Hlother aux limites de la Gaule, près de l'Océan; Waldebert, Chagnoald, Raganher, Odomar, qui devinrent plus tard évêques de Meaux, de Lyon, de Noyon, de Térouane; Gallus, Magnus, Theodorus, Wandregisil, Waldolen, Walerik, Bertewin, Mummolen, Eberthram, qui fondèrent d'illustres monastères.

Les temps étaient favorables à la propagation du christianisme.

Parmi les familles les plus puissantes de la Gaule septentrionale, il en était une dont les vastes domaines s'étendaient depuis le Fleanderland et le pays de Térouane jusqu'aux bords de la Meuse, aux limites de l'Austrasie et du pays des Frisons; le nom de Karlman ou Karl y était héréditaire. Le berceau de cette famille semble avoir été placé au milieu des colonies des Flamings: le nom qu'elle portait, étranger à la langue franke, lui assigne également une origine saxonne. A quelle époque avait-elle abordé sur nos rivages? Le fils de Raganher l'y avait-il laissée dans sa fuite, afin qu'un jour elle vengeât la mort du roi de Cambray sur les derniers successeurs de Hlodwig? Y était-elle venue à une époque plus reculée? Carausius (Karlos) ne serait-il point l'aïeul des Karlings?

Les Karlman, ambitieux et pleins de génie, s'étaient mêlés aux agitations de l'Austrasie, arène toujours ouverte aux invasions et aux révolutions inopinées. Grégoire de Tours les montre associés à des complots contre Brunhilde; le poëte Venantius Fortunatus trouvait dans la traduction romaine de leur nom une vague révélation de leur grandeur.

Peppin, fils de Karlman, avait épousé Iduberge, issue d'une famille aquitaine et sœur de Modoald, évêque de Trèves. Il était uni par une étroite amitié à l'évêque de Metz, Arnulf, dont le fils Anségisil eut plus tard pour femme Begge, fille de Peppin. L'an 622, Peppin et Arnulf reçurent de Hlother la tutelle de son fils Dagbert qu'il avait élevé à la royauté d'Austrasie. C'est ainsi que la Gaule méridionale trouva dans le nord de puissants protecteurs pour ses missionnaires.

L'Aquitain Amandus, disciple de saint Austrégisil, qui était le successeur d'un Apollinaire sur le siége épiscopal de Bourges, s'était rendu à Rome pour prier au tombeau des apôtres, lorsqu'il y crut entendre la voix de saint Pierre qui lui ordonnait de retourner dans la Gaule pour y prêcher la foi. Il obéit et se dirigea vers les provinces septentrionales. Il visita d'abord celle de Sens; mais bientôt il apprit «qu'il y avait au delà de l'Escaut un pays connu sous le nom de _Gand_. Les habitants de ces lieux, accablés sous le joug odieux du démon, oubliaient Dieu pour adorer des arbres et construire des temples et des idoles. La férocité de cette nation ou la situation de la contrée où elle vivait avait détourné tous les prêtres d'y aller prêcher, et personne n'osait y annoncer la parole de Dieu.»

Amandus s'adressa à Riker, évêque de Noyon, dont le diocèse comprenait le territoire de Gand, pour que le roi Dagbert, qui venait de recueillir l'héritage de la Neustrie et avait conservé Peppin pour _major domus_, accordât à ses efforts la protection de son autorité.

«Qui pourrait raconter, continue l'hagiographe, les injures qu'il souffrit pour le nom du Christ, et combien de fois il fut frappé par les habitants de Gand, repoussé avec outrage par les femmes et les cultivateurs des champs, et même précipité dans l'Escaut? Ses compagnons l'abandonnèrent et le laissèrent seul; mais, persévérant dans sa prédication, il cherchait de ses propres mains les aliments nécessaires à sa vie, et rachetait un grand nombre de captifs auxquels il donnait le baptême.»

Amandus, un moment banni par Dagbert, ne tarda point à reprendre les travaux de son apostolat. Il retourna aux bords de l'Escaut où il termina le monastère de Gand, et en fonda un autre, également en l'honneur de saint Pierre, sur le mont Blandinium. «Près de Gand s'élève une admirable montagne dont le nom est Blandinium; elle s'étend en longueur du nord au midi, en largeur de l'est à l'ouest: à l'orient le fleuve qu'on nomme l'Escaut, et celui qu'on nomme la Lys à l'occident, laissent leurs ondes fameuses s'égarer en méandres sinueux. C'est la montagne de Dieu, la montagne fertile que Dieu a choisie pour sa demeure et où il habitera éternellement.»

Amandus appela dans ces monastères quelques clercs à la tête desquels il plaça, en 636, l'abbé Florbert.

Parmi les Karlings, il en était un qui avait conservé toute la féroce énergie de sa race, de telle sorte que ceux qui écrivirent sa vie lui ont donné le surnom d'_Allowin_ et l'épithète de _Prædo impiissimus_. Il se nommait Adhilek et était fils d'Eiloph. Il ne put résister à l'éloquente parole d'Amandus, et, s'étant rendu à Gand auprès de lui, il le supplia de le recevoir au nombre de ses disciples, afin qu'à jamais lié par la règle du cloître, il pût désormais repousser avec plus de force les tentations de sa vie passée. Amandus le conduisit dans l'église de Gand, et là, après avoir fait tomber sa barbe et sa chevelure au pied de l'autel de Saint-Pierre, il l'admit dans la milice chrétienne. Le farouche Allowin, devenu le doux Bavon, s'empressa de renoncer à l'agitation du monde pour se cacher dans le creux d'un hêtre dans les bois de Beyla. Tant qu'il y habita, les larges rameaux de l'arbre séculaire restèrent constamment couverts de feuillage et de fleurs. Bientôt, troublé par la foule qu'attirait la renommée de ses vertus, Bavon chercha un autre asile au nord de Gand, dans une épaisse forêt située au milieu des marais de Medmedung. Il s'y construisit une cellule, et passa ainsi huit années vivant des fruits des bois et se désaltérant aux ondes limpides d'un ruisseau. Mais comme le peuple avait retrouvé la route de sa pieuse retraite, il rentra au monastère de Gand, s'y creusa une grotte tellement étroite, qu'il ne pouvait ni s'y coucher, ni s'y asseoir, et y expia, dans les rigueurs de la pénitence la plus austère, les crimes et les passions de ses premières années. Enfin, lorsqu'il sentit que le terme de sa vie approchait, il fit appeler le prêtre Domlinus dont l'église s'élevait dans la forêt de Thor. La route était longue et traversait de vastes solitudes. Un ange eut soin, selon le récit des légendaires, de conduire auprès de Bavon le vénérable anachorète qui lui ferma les yeux.

Tel fut l'éclat des vertus d'Adhilek que le monastère de Gand conserva le nom de Saint-Bavon.

Amandus mourut en 679 dans le monastère d'Elnone. Le souvenir de ses vertus ne devait point s'éteindre. Il laissait après lui de durables et nombreux monuments de son intrépide apostolat. A sa voix, les filles des Karlings avaient prodigué leurs trésors pour construire des monastères où elles cherchaient un refuge dans la paix du Seigneur. Iduberge, veuve de Peppin, reçut le voile de la main d'Amandus. Sa fille Gertrude fonda l'abbaye de Nivelles; Begge, sœur de Gertrude, se retira, après la mort d'Anségisil, au monastère d'Andenne; Amelberge, petite-fille de Karlman, fut mère de Reinhilde, d'Ermelinde, de Gudule, de Pharaïlde, toutes vénérées comme saintes. Bertile, autre nièce de Peppin, eut pour filles Waldetrude et Aldegunde, dont la piété ne fut pas moins célèbre. Lorsque Aldegunde entra au cloître, une colombe déposa sur son chaste front le voile sans tache des vierges consacrées au Christ. Adeltrude vit en songe les étoiles descendre du firmament pour l'inviter aux noces mystiques que le ciel lui préparait. Il faut nommer aussi Madelberte, Riktrude, Hlotsende, Gerberte, Adalsende, Eusébie, dans cette pieuse génération des Karlings, que quelques années à peine séparent de Peppin le Bref et de Karl le Grand.

Tandis que la mission de l'Aquitain Amandus s'exerçait sur les rives de l'Escaut et au nord de l'Austrasie, les disciples de saint Columban catéchisaient les féroces populations du pays de Térouane, qui, depuis la mort d'Antimund, étaient redevenues complètement idolâtres. Odomar renversa à Térouane et à Boulogne le temple des idoles, et reçut d'un noble nommé Adroald, qu'il avait admis parmi ses néophytes, le don du domaine de Sithiu, situé sur l'Aa, qui comprenait des moulins, des fermes, des forêts et des prés. Mummolen, Bertewin, Eberthram, ignorant dans quel endroit ils construiraient un monastère, se placèrent dans une nacelle et parcoururent, en chantant des psaumes, le golfe de Sithiu. Ils répétaient le verset: _Hæc requies mea in sæculum sæculi, hic habitabo quoniam elegi eam_, lorsque la barque s'arrêta tout à coup, et abordant aussitôt sur la rive, ils y fondèrent l'abbaye de Sithiu qui porta depuis le nom de Saint-Bertewin.

L'influence de la règle mystique de saint Columban s'était étendue jusqu'aux ministres de Dagbert. Son trésorier Eligius, animé d'un zèle extrême, avait établi des monastères à Limoges, à Bourges et à Paris, lorsqu'il fut appelé par l'élection du peuple à l'évêché de Noyon. Il semblait qu'un homme d'une si haute vertu fût nécessaire pour gouverner un diocèse auquel appartenaient des peuples livrés aux erreurs et aux superstitions du paganisme.

Eligius se hâta de visiter les contrées confiées à son apostolat. «Cependant les Flamings, les Anversois, les Frisons, les Suèves et tous les peuples barbares qui habitent les bords de la mer, relégués dans des contrées où personne n'avait jamais tracé le sillon de la prédication, le reçurent d'abord avec haine et mépris; mais bientôt la plus grande partie de ces nations cruelles, quittant ses idoles, se convertit au vrai Dieu et se soumit au Christ: Eligius bravait les fureurs des barbares, n'ayant d'autre bouclier que la puissance de la foi... Ses travaux furent grands dans le Fleanderland; il lutta avec un courage persévérant à Anvers; il convertit aussi un grand nombre de Suèves; enfin, il renversa plusieurs temples profanes, et partout où il rencontra le culte des idoles, il le détruisit complètement.»

Eligius cherchait sans cesse à élever par sa douce éloquence l'esprit de ces hommes violents et grossiers à l'amour de la vie céleste. Il les exhortait à se réunir dans les églises, à fonder des monastères et à servir Dieu par une vie sainte. Combien se hâtèrent de faire pénitence, de distribuer leurs richesses aux pauvres, de donner la liberté à leurs esclaves! Combien, arrachés aux erreurs des gentils par le zèle d'Eligius, suivirent son exemple et embrassèrent la vie monastique! Quelle foule nombreuse s'empressait aux solennités de Pâques, lorsque sa main répandait les ondes sacrées du baptême! A la multitude des enfants se mêlaient les vieillards aux membres tremblants, au front chargé de rides, qui venaient recevoir la robe blanche des néophytes et qui, prêts à quitter la vie bornée de l'humanité, demandaient à Dieu une vie qui ne devait point finir.

Voici quels étaient les discours qu'Eligius adressait au peuple pour le détourner de ses superstitions: «Je vous exhorte à renoncer aux coutumes sacriléges des païens, à ne plus honorer les devins, ni les sorciers, ni les enchanteurs. N'observez plus les augures, ni les diverses manières d'éternuer. Si vous voyagez, n'ayez plus égard au chant des oiseaux. Qu'aucun chrétien ne considère quel jour de la semaine il sort de sa maison, ni quel jour il y rentre, car Dieu a créé tous les jours. Que personne ne se guide sur la lune pour entreprendre un travail. Qu'aux kalendes de janvier personne ne s'habille en vieille femme ou en jeune cerf, choses criminelles et ridicules, n'apprête des repas pendant la nuit, ne cherche des étrennes ou de longs banquets. Qu'aucun chrétien ne croie aux runes, ni ne se guide par leurs caractères magiques. Qu'à la fête de saint Jean ou aux autres solennités des saints, personne n'honore le solstice, ni ne se livre à des danses, à des courses, à des jeux coupables ou à des chœurs diaboliques. Que personne n'invoque la puissance du démon, ni Neptune, ni Pluton, ni Diane, ni Minerve, ni les génies. Que personne, hors des fêtes sacrées, n'honore le jour de Jupiter en cessant tous les travaux, ni au mois de mai, ni en aucun autre temps; que personne ne célèbre la fête des Chenilles, ni celle des Souris, ni aucune autre fête, si ce n'est celle du Seigneur. Qu'aucun chrétien n'allume des lampes, ni ne prononce des vœux dans les temples, aux bords des fontaines, au pied de certains arbres, dans les forêts ou dans les carrefours; que personne ne suspende des amulettes au cou de l'homme ou des animaux; que personne ne fasse des lustrations, ni ne compose des charmes avec des herbes, ni ne fasse passer ses troupeaux par un arbre creux ou à travers une excavation dans le sol pour les consacrer aux démons. Que les femmes ne se parent point de colliers d'ambre, et qu'en tissant ou en teignant la toile elles n'invoquent ni Minerve, ni aucune divinité funeste. Ne croyez ni au destin, ni à la fortune, ni à aucune influence qui aurait présidé à votre naissance. Ne placez point de simulacres de pieds à l'embranchement des chemins. Ne poussez point de cris lorsque la lune s'obscurcit; ne craignez point de commencer quelque ouvrage au temps de la nouvelle lune. N'appelez point le soleil et la lune vos dieux, et ne jurez point par eux. N'adorez ni le ciel, ni la terre, ni les étoiles, ni aucune chose créée. Si le ciel est élevé, si la terre est vaste, si les étoiles sont brillantes, combien plus grand et plus éclatant est celui qui les a fait sortir du néant!»

Faustinus, évêque de Noyon, avait condamné les superstitions qui régnaient au nord de la Gaule. Un siècle après la prédication d'Eligius, un concile, réuni au palais de Leptines près de Cambray, s'occupa de nouveau des mêmes superstitions. En 743, les actes du concile de Leptines rappellent à peine les simulacres de pieds consacrés aux dieux lares et se taisent sur les orgies de Janus; mais ils mentionnent le culte des forêts et des fontaines, les repas qui avaient lieu sur la tombe des morts, l'antique usage d'entourer d'un sillon les habitations récemment construites, les courses auxquelles on prenait part les vêtements déchirés et pieds nus. Ils donnent le nom de _Neod-Fyr_, aux feux de la Saint-Jean qu'on allumait par le frottement de deux pièces de bois, et qui étaient destinés à faire périr les chenilles. Ils nous font connaître que les peuples qui étaient restés étrangers au christianisme n'avaient pas cessé de croire que les femmes exerçaient un pouvoir surnaturel sur les régions de la lune, et communiquaient un enthousiasme merveilleux au cœur des hommes.

Afin qu'au septième siècle rien ne manque aux splendeurs du christianisme qui, pour emprunter le langage de saint Audoène, s'élève comme un rayon lumineux au milieu des ténèbres de la barbarie, d'autres missionnaires traversent la mer pour aborder sur nos rivages. Les Scots Guthago et Gildo prêchent dans le pays où depuis fut bâtie Oostkerke. Willebrod aborde dans l'île de Walachria où l'on adorait Woden. Winnok et ses frères fondent un monastère sur le Scove-berg. Enfin en 651, avec Folian, Kilian et Elie, paraît Liebwin, le plus illustre des disciples de saint Augustinus.

Si le vol d'un aigle révéla dans une vision à la mère d'Eligius la sainteté de son fils, des signes non moins remarquables annoncèrent la grandeur de Liebwin. On racontait qu'au moment où saint Augustinus le baptisa, on vit une main éclatante sortir d'une colonne de lumière pour le bénir. Un ange le conduisit, dit-on, par la main sans qu'il eût besoin de navire, sans que le flot blanchît d'écume le bord de sa tunique; car, à mesure qu'il marchait, les abîmes de l'Océan se changeaient en de vastes prairies semées de lis et de roses.

Liebwin arriva à Witsand, traversa le pays de Térouane, visita le monastère de Saint-Bavon, puis il alla prêcher dans le Brakband. Tel était le nom que portait la contrée, couverte de bois, qui s'étendait entre l'Escaut et la Meuse. Une femme pauvre mais pieuse, nommée Kraphaïlde, lui donna l'hospitalité au village d'Houthem. Ce pays, peu éloigné de Gand, était, dit l'auteur de la vie de Liebwin, vaste, plein de délices et fécondé par les bienfaits de Dieu. Le lait et le miel, les moissons et les fruits y abondaient. Ses habitants étaient d'une taille élevée, et se distinguaient par leur courage dans les combats; mais ils s'abandonnaient au vol et au parjure, et on les voyait, avides d'homicides, s'égorger les uns les autres.

Au milieu des dangers qui l'entouraient, Liebwin se souvint de sa jeunesse que la science avait instruite, que la poésie avait bercée de ses rêves les plus doux. Les vers que de sa retraite d'Houthem il adresse à l'abbé de Saint-Bavon, Florbert, semblent un dernier et suave adieu aux riantes illusions de la vie, tracé par le confesseur intrépide qui attend la mort.

«Peuple impie du Brakband, pourquoi me poursuis-tu dans tes barbares fureurs? Je te porte la paix, pourquoi me rends-tu la guerre?.. La cruauté qui t'anime me présage un heureux triomphe et me promet la palme du martyre... Houthem, pays coupable, pourquoi, malgré ta riche agriculture, ne donnes-tu au Seigneur d'autres moissons que l'ortie et l'ivraie?... Le modeste ruisseau qui abreuve mes lèvres fatiguées s'échappe d'une faible source. Semblable à son onde humble et lente est ma muse aujourd'hui. Jadis on louait en moi un poète; on disait que, nourri aux fontaines de Castalie, je savais faire résonner le vers dictéen sur ma lyre; mais mon âme est devenue triste: le doux rhythme de la poésie ne lui sourit plus... Dieu est ma seule espérance.»

La palme du martyre ne manqua point aux généreux efforts de Liebwin. Un jour le Christ lui apparut et lui dit: «Réjouis-toi, et que ton courage ne s'ébranle point: je te recevrai aujourd'hui dans mon royaume et tu y habiteras éternellement.» Liebwin réunit aussitôt ses disciples, leur annonça qu'il allait les quitter, les bénit, les embrassa en versant des larmes; puis, voulant répandre la parole de Dieu jusqu'à la dernière heure de sa vie, il se dirigea vers le bourg d'Essche, où il périt en la prêchant.

Tandis que l'influence religieuse des Karlings protégeait le développement du christianisme, que devenait leur pouvoir dans l'ordre politique? Peppin, qui était _major domus_ sous Dagobert, conserva sous Sigbert ces fonctions importantes, peu inférieures à la royauté même. Simples officiers de la maison des rois au sixième siècle, les maires du palais, à mesure que les princes franks s'humilient, essayent de s'élever au rang de ces anciens chefs de la nation, non moins puissants par l'autorité de leur courage que les rois par les priviléges de leur naissance. On les désigne sous le nom de _subreguli_, _unter-konings_, comme autrefois Sunnon, Markomir ou Viomade. Dans le langage des historiens, diriger le palais signifie gouverner la nation. C'est le maire du palais qui proclame les résolutions adoptées au Champ de mars, et personne ne s'étonnera bientôt de voir s'asseoir sur le trône celui qui, à la guerre et dans les assemblées du peuple, est déjà le véritable chef de la nation.