Part 29
Ces démêlés n'avaient point atteint leur terme. Le comte de Flandre s'opposait à ce que les amendes fussent levées selon l'arrêt de la cour du roi, alléguant que les Trente-Neuf en profitaient pour demander aux bourgeois des sommes plus considérables. Des commissaires nommés par la cour du roi furent chargés d'examiner si cette accusation était fondée; quoi qu'il en fût, lorsque les Trente-Neuf lui présentèrent le compte annuel de leur administration, Gui refusa de l'approuver, et les Gantois eurent de nouveau recours à la cour du roi, qui le ratifia. Cependant le comte de Flandre ne cessait de représenter que la magistrature des Trente-Neuf, loin de protéger la commune, l'opprimait sous le joug d'une autorité tyrannique, et la cour du roi lui permit, en 1284, de faire ouvrir à Gand une enquête publique, où les principaux bourgeois seraient consultés sur les améliorations à introduire dans la forme de leur gouvernement municipal. Pour se rendre leur opinion plus favorable, Gui de Dampierre crut devoir semer la terreur parmi ses adversaires: la plupart des magistrats furent arrêtés et jetés dans les prisons du Vieux-Bourg; les autres ne durent leur salut qu'à une fuite rapide.
Ce fut dans ces circonstances qu'eut lieu l'enquête de 1284. Là comparurent les Borluut, les Uutenhove, les Bette, les Rym et d'autres notables bourgeois. Guillaume Uutenhove, qui avait été, en 1275, l'un des trois députés auxquels la comtesse Marguerite avait voulu un instant confier le soin de sa justification, prit le premier la parole pour demander qu'on substituât à la magistrature des Trente-Neuf un échevinage annuel de treize membres, et Gauthier Uutendale appuya son avis. La plupart des bourgeois émirent la même opinion dans les termes les plus laconiques, se référant timidement à ce qui avait déjà été dit, comme s'ils n'étaient pas libres d'exprimer leur pensée. Enfin, le vingt-neuvième bourgeois interrogé, «Jehans de Wettre, markans et bourgois hirritavles de Gand,» ose dire «ke il se accorde mieus as Trente-Neuf.» Invité à faire connaître ses motifs, il ajoute que leur autorité émane «des bone gens,» et se tait. Jean de Gruutere et d'autres bourgeois partagent l'avis de Jean de Wetteren, mais ils craignent de s'expliquer, et tous leurs témoignages se terminent par cette même formule: «Il ne dist plus.» Ils laissent toutefois échapper par moments la révélation de leur inquiétude et de l'effroi que leur inspire l'autorité menaçante du comte. C'est ainsi que Guillaume Bette maintient «ke les Trente-Neuf sont plus fort à tenir l'éritage de la ville ke trèse, pour ce ke on osteroit les trèse de an en an, et ke ils ne seroient mie si grant, ne si fort de tenir l'éritage de la ville contre le seigneur et contre autres; et il ne dist plus.» Jean de Bailleul dit aussi «ke li Trente-Neuf lui samblent plus profitables, pour ce ke li Trente-Neuf auroient plus de povoir de tenir le droict de la ville.»
Au milieu de ces débats, d'autres préoccupations vinrent assiéger le comte de Flandre: c'étaient les prétentions souvent calmées, mais sans cesse renaissantes de la maison d'Avesnes. La comtesse Marguerite était à peine descendue au tombeau, lorsque le comte de Hainaut renouvela ses réclamations relatives aux fiefs de la Flandre impériale. Le roi des Romains, Rodolphe de Hapsbourg, qui n'était pas moins favorable que Guillaume de Hollande aux descendants de Bouchard d'Avesnes, ne tarda point à confirmer la charte du 11 juillet 1252, qui leur avait attribué les pays d'Alost et de Grammont, et ceux de Waes et des Quatre-Métiers. Peu de mois après, une déclaration solennelle prononcée à Worms mit le comte de Flandre au ban de l'empire, et l'on apprit que les archevêques de Cologne et de Mayence s'étaient rendus dans le Hainaut pour donner l'investiture impériale à Jean d'Avesnes. Celui-ci venait de s'allier au sire d'Audenarde et à d'autres barons pour combattre Gui de Dampierre, et déjà le roi des Romains lui avait promis l'appui des hommes d'armes du comte de Luxembourg et du comte de Hollande.
Cependant Gui de Dampierre travaillait activement à se créer entre l'Escaut et le Rhin un boulevard qui le défendît des mauvais desseins du roi des Romains. En 1273, il avait donné une de ses filles au duc Jean de Brabant, et il avait profité de la puissance de son gendre pour soutenir les sires de Beaufort dans leur querelle contre les Liégeois. Grâce à l'influence que cette expédition lui avait assurée sur les bords de la Meuse, il parvint, en 1281, après la mort de Jean d'Enghien, à élever l'un de ses fils au siége épiscopal de Liége, quoique déjà une grande partie des clercs eussent élu un prince de Hainaut. Lorsqu'on 1284 la mort de sa fille rompit les liens qui l'attachaient au duc de Brabant, il s'allia au comte de Gueldre et obtint que celui-ci, pour prix de son union avec Marguerite de Flandre, déjà veuve d'Alexandre d'Ecosse, s'engageât à remettre aux chevaliers flamands toutes les forteresses du duché de Limbourg, et plus tard le comté même de Gueldre.
Gui de Dampierre, père de neuf fils et de huit filles, cherchait sans cesse à leur faire conclure des mariages qui servissent les intérêts de sa politique. L'aîné de ses fils, Robert, avait eu tour à tour pour femmes Blanche d'Anjou, fille du roi de Sicile, et Yolande de Nevers, veuve de Tristan de France. Un autre, nommé Philippe, qui avait quitté les bancs de l'université de Paris pour suivre Charles d'Anjou en Italie, y avait reçu la main de la comtesse de Thieti, Mathilde de Courtenay, fille de Raoul de Courtenay et d'Alice de Montfort, qui lui transmit ses droits au comté de Bigorre. J'ai déjà nommé Marguerite, reine d'Ecosse, puis comtesse de Gueldre, sa sœur, duchesse de Brabant. Parmi les filles du comte de Flandre, il en était aussi une qui était comtesse de Juliers. Enfin, en 1280, il avait été convenu que, dès qu'une autre de ses filles, nommée Philippine, aurait atteint l'âge nubile, elle épouserait l'héritier de la couronne d'Angleterre.
Des négociations semblables avaient été entamées avec les puissantes maisons de Nesle, de Clermont, de Châtillon, de Coucy, et c'était afin de rendre la dot de ses enfants plus considérable que Gui ne cessait d'acheter de nombreux domaines: il avait acquis successivement les seigneuries de Dunkerque et de Bailleul, les châtellenies de Cambray et de Saint-Omer, et le château de Peteghem.
Ainsi tout semblait tendre à l'extension de la puissance de Gui de Dampierre. Bruges et Ypres avaient payé les amendes qu'il exigeait: à Gand, la magistrature des Trente-Neuf paraissait prête à lui abandonner toute l'autorité. Au dehors, les circonstances n'étaient pas moins favorables. Le comte de Hollande, Florent V, se réconciliait avec Gui et faisait célébrer son mariage avec sa fille, qui lui était depuis si longtemps fiancée. Le comte de Hainaut, récemment créé vicaire général de l'empire en Toscane, annonçait déjà des intentions moins hostiles. Le roi de France lui avait imposé des trêves successives, et les contestations relatives à la Flandre impériale avaient été déférées à l'arbitrage des évêques de Liége et de Metz, le premier, fils du comte de Flandre, le second, fils du comte de Hainaut.
Enfin le roi de France, auquel le comte de Flandre avait fait prêter quelques sommes par les bonnes villes de ses Etats pour l'expédition d'Aragon, lui avait adressé cette déclaration mémorable: «Nous volons et otroions ke li prêt ke cil de la tière de Flandre nous ont fait et feront encore, ke ce soit sauve la droiture le comte et ses hoirs en toutes choses, et ke par ces prês faits et à faire, nule servitude, ne nul drois soit acquis à nous ne à nos hoirs, ains soit comme pure grace.»
Ce fut au retour de la conquête de l'Aragon que Philippe le Hardi mourut à Perpignan. Il eut pour successeur, dit la chronique du moine d'Egmond, «un roi de France, nommé aussi Philippe, que dévorait la fièvre de l'avarice et de la cupidité.» C'est Philippe le Bel.
Dès ce moment tout change: la fortune de Gui de Dampierre s'ébranle et s'abaisse; à la paix succèdent les discordes et les guerres.
Philippe le Bel devait représenter, au treizième siècle, les tendances les plus mauvaises de la royauté absolue. Il avait résolu que le roi gouvernerait seul le royaume, et que, dans les domaines de ses vassaux, rien ne se ferait sans son assentiment. Il alla chercher dans la lie des courtisans Pierre Flotte, les frères le Portier, qui s'intitulèrent seigneurs de Marigny, Nogaret, l'un des juges-mages de Nîmes, Plasian, petits-fils d'un hérétique albigeois, dont il fit ses ministres; et ce fut avec le concours de ces chevaliers ès lois, comme ils s'appelaient eux-mêmes, qu'il aborda l'accomplissement de son œuvre. La Flandre se présenta la première à ses regards; ses princes étaient l'appui le plus solide de l'influence des grands vassaux, et il avait compris qu'à l'ombre de leur autorité se cachait l'élément non moins redoutable de la puissance des communes. Les divisions que Gui avait excitées si imprudemment dans les principales cités semblaient lui offrir l'occasion de détruire à la fois le pouvoir des comtes et la prospérité des bourgeois, en encourageant leurs haines mutuelles: tous les efforts de Philippe le Bel tendront à atteindre ce but.
Dès les premiers jours de son règne, il exige que Gui de Dampierre jure l'observation du traité de Melun, et cela ne lui suffit point: il veut que les chevaliers et les communes de Flandre prêtent le même serment, comme si les règnes de Louis IX et de Philippe III n'avaient déjà point effacé les tristes souvenirs de la captivité de Ferdinand. Ces prétentions soulèvent une longue opposition en Flandre, enfin elles triomphent: et dans une assemblée solennelle tenue à Bergues, les députés du roi, Jacques de Boulogne et Nicolas de Molaines, reçoivent les engagements des bourgeois et des nobles: il n'est point permis à la Flandre d'oublier que sa liberté ne lui appartient plus.
Si le roi de France établit manifestement l'existence de ses droits sur la Flandre, ce n'est point afin de s'attribuer, comme son pieux aïeul, le soin d'y maintenir la paix. N'est-il pas conforme aux intérêts de sa politique que la maison d'Avesnes renouvelle ses interminables luttes avec la maison de Dampierre? L'arbitrage des évêques de Metz et de Liége n'avait produit aucun résultat; le roi des Romains ratifia à l'assemblée de Wurtzbourg la sentence qui accordait aux fils de Bouchard d'Avesnes toutes les terres situées au nord et à l'est de l'Escaut, et le 7 avril 1286 (v. st.), l'évêque de Tusculum somma le comte de Flandre d'y obéir sous peine d'excommunication. Cependant, dès le 10 mai 1287, Gui de Dampierre fit publier, au château de Male, une protestation où il rappelait que les comtes de Flandre ses aïeux avaient joui, dans tous les temps et sans opposition, des terres d'Alost, de Grammont, des Quatre-Métiers et de Waes, ainsi que des îles de Walcheren, de Beveland, de Borssele et des autres îles de la Zélande, et interjetait appel au pape.
Gui n'avait point cessé de conserver la possession des pays situés à l'est de l'Escaut. Il avait aussi exercé paisiblement ses droits sur les îles de la Zélande. La souveraineté des comtes de Flandre sur toutes les terres situées entre l'Escaut et Hedinzee, formellement reconnue par le traité du 27 février 1167 (v. st.), avait été confirmée de nouveau en 1256, lorsque Marguerite, en cédant les îles de la Zélande à Florent de Hollande, s'en réserva expressément l'hommage. Pendant longtemps, l'alliance de la Hollande et de la Flandre parut stable et sincère. Cependant, quelques années plus tard, des dissensions fondées sur des jalousies commerciales se manifestèrent. Le roi Édouard Ier, considérant les sentiments hostiles que Marguerite et Gui avaient montrés à plusieurs reprises, transporta à Dordrecht l'étape, c'est-à-dire le dépôt de toutes les marchandises anglaises, quoiqu'il avouât lui-même que «ni les portz, ni les arrivages de Hollande, ne sont mie si bons, ne si connus des mariners come ceux de Flandres.» Les bourgeois flamands virent avec indignation les priviléges accordés aux marchands zélandais, et Gui s'associa à leurs sentiments. A cette époque, la plupart des nobles de Zélande, que le comte Florent poursuivait de ses exactions et de ses violences, avaient formé un complot pour le renverser, et ils saisirent avec empressement le prétexte de recourir à l'autorité de leur chef-seigneur pour donner à leurs démarches l'apparence de la légitimité en même temps qu'ils fortifiaient leur faction. Jean de Renesse, Thierri de Brederode, Wulfart, Florent et Rasse de Borssele, Hugues de Cruninghe et d'autres chevaliers ne tardèrent point à engager le comte de Flandre à envoyer une armée dans l'île de Walcheren; peut-être Gui se souvenait-il que Florent de Hollande avait été l'un des vainqueurs de West-Capelle, et espérait-il réparer sa honte sur les rivages qui en avaient été les témoins. Middelbourg, où s'était réfugiée la comtesse de Hollande, fut assiégé par les hommes d'armes de son père, et Florent s'étant avancé jusqu'à Biervliet, où il devait avoir une entrevue avec Gui, y fut retenu prisonnier, puis conduit à Gand.
Cependant la paix fut conclue presque aussitôt, grâce à la médiation du duc de Brabant; Florent V se reconnut vassal du comte de Flandre pour les îles de la Zélande, et lui remit l'arbitrage de tous les différends qui existaient entre les nobles confédérés et lui. Gui de Dampierre allait cesser de combattre l'influence anglaise: le 6 avril 1292, il avait obtenu un sauf-conduit pour aller à Londres, et le 8 mai suivant, il signa un traité où il rappelait «qu'il s'était rendu en personne près du roi Edouard pour apaiser toutes les discordes et rétablir la paix.» Six années s'étaient à peine écoulées depuis l'avénement de Philippe le Bel, lorsque le pupille des héros de Bouvines se vit réduit à s'allier au petit-fils de Jean sans Terre.
Philippe le Bel poursuivait activement l'accomplissement de la tâche que l'impopularité de Gui de Dampierre rendait plus aisée. Il voulait réduire le comte de Flandre à être le docile instrument de ses ordres, et lorsque l'exécution de ses ordres mêmes aurait rendu son autorité plus sévère, persuader au peuple que le roi de France était son unique protecteur et renverser le comte de Flandre. Dès 1287, Philippe le Bel intervient dans les querelles des magistrats de Gand et du comte de Flandre pour soutenir les Trente-Neuf. Deux ans plus tard, il envoie le prévôt de Saint-Quentin à Gand, et, afin qu'il puisse prendre connaissance de la situation de toutes les affaires, il exige qu'elles soient traitées en langue française. Par d'autres ordonnances, il déclare que les biens des Gantois ne pourront point être saisis pour délit de désobéissance vis-à-vis du comte, sans l'assentiment du roi, et s'attribue le droit de recevoir tous les appels.
Ce n'est pas assez que Philippe le Bel ébranle l'autorité du comte de Flandre: il a recours à d'autres moyens pour l'appauvrir et le ruiner. En élevant la valeur des monnaies royales, il arrête la circulation des monnaies du comte dont l'alliage est le même; puis il s'empare en Flandre, sous je ne sais quel prétexte de croisade en Orient, de tous les legs pieux; enfin, après y avoir fait arrêter tous les marchands lombards sans que Gui ait part à leurs dépouilles, il s'allie aux argentiers d'Arras dont l'usure n'est pas moins criante que celle des Lombards. Le plus célèbre d'entre eux, Jaquemon Garet dit le Louchard, issu d'une famille de Juifs de Hongrie, n'est en 1289 que sergent du roi, mais déjà il possède des armoiries qui ne sont autres que les fleurs de lis royales; un an après, il est panetier de la cour de France. Tel est l'orgueil de cet homme qu'en 1288 il oblige les magistrats de Bruges à lui faire élever une statue dans l'église de Saint-Donat. Philippe le Bel le protége sans cesse, afin que les créances de Louchard deviennent entre ses mains un moyen d'étendre son influence sur ses débiteurs, c'est-à-dire sur le comte et sur les villes de Flandre.
Gui se trouvait en France, où il s'était rendu pour répondre à l'assignation d'un chevalier de Bourgogne, nommé Guillaume de Montaigu, lorsque l'aîné de ses fils, Robert de Béthune, dont le caractère énergique s'était déjà signalé dans les guerres d'Italie, crut pouvoir sauver la Flandre et l'autorité de son père des piéges que l'habileté de Philippe le Bel avait tendus de toutes parts. Il accourut à Gand, et là il proposa aux Trente-Neuf et aux bourgeois une réconciliation sincère et l'oubli réciproque de tous leurs différends, qui furent, à sa demande, soumis à l'arbitrage des échevins de Saint-Omer. Quelque humiliant que fût le jugement de ces longs démêlés, où toutes les exactions du comte furent successivement rappelées et condamnées, Gui le confirma à son retour et promit de l'exécuter. En même temps il permit aux bourgeois de Gand, de Bruges et d'Ypres, de fortifier leurs remparts. Il n'ignorait point que, par ces mesures, il violait les dispositions de la paix de Melun; mais peu lui importait d'être coupable, si les bourgeois étaient ses complices: le ressentiment de Philippe le Bel ne pouvait que les réunir dans une même alliance pour défendre leurs intérêts communs contre le roi de France.
Philippe le Bel était trop habile: il dissimula et feignit d'ignorer les atteintes portées au traité du 12 avril 1225. Son langage, naguère si menaçant, était devenu doux et affectueux: il semblait ne chercher qu'à convaincre Gui de Dampierre que, malgré leurs longues contestations, l'autorité du roi était toujours la protection la plus assurée de la sienne, et qu'il avait écouté de mauvais conseils en reconnaissant aux villes flamandes le droit de juger mutuellement les différends qu'elles auraient avec lui. Gui le crut trop aisément, et un arrêt de la cour du roi cassa la sentence arbitrale des magistrats de Saint-Omer.
Philippe le Bel, dont les efforts tendaient à prévenir ou à rompre tout rapprochement entre le comte et les communes, encourageait Gui de Dampierre dans ce que ses projets avaient de plus hostile aux Gantois. Lorsqu'il eut réussi à envenimer toutes ces querelles à un tel point qu'une réconciliation n'était plus possible, il abandonna tout à coup le comte de Flandre.
D'autres considérations semblent ne point avoir été étrangères à ce changement remarquable que nous apercevons dans la conduite du roi de France. Un nouvel empereur venait d'être élu: c'était Adolphe de Nassau. De même que ses prédécesseurs, il ne cachait point ses desseins ambitieux, et disait tout haut qu'il fallait redemander au roi de France les fiefs que ses aïeux avaient enlevés à l'empire, notamment la ville de Valenciennes, dont les habitants avaient chassé les hommes d'armes du comte de Hainaut pour y appeler ceux de Gui de Dampierre. Le roi de France crut ne pouvoir mieux s'assurer l'alliance du comte de Hainaut qu'en annonçant l'intention de lui remettre Valenciennes: il faisait même briller à ses yeux l'espoir de reconstituer les vastes Etats de son aïeule Marguerite de Constantinople, en réunissant la Flandre au Hainaut.
Dès ce jour, Philippe ne crut plus avoir besoin de l'appui du comte de Flandre, et il sacrifia tous ses engagements vis-à-vis de lui aux nouveaux liens qu'il venait de former: il n'ignorait point qu'il serait facile au comte de Hainaut d'entraîner dans la même confédération son neveu, Florent de Hollande. Des ennemis redoutables devaient entourer la Flandre de toutes parts, afin qu'elle fût réduite à accepter docilement un joug odieux, et c'était au moment où les discordes intérieures affaiblissaient toutes ses forces que les haines étrangères menaçaient sa liberté.
Gui de Dampierre se voyait trahi par le roi lorsqu'il croyait pouvoir se reposer sur sa protection. On l'entendit proférer d'effroyables menaces contre les bourgeois de Gand, et dès les derniers jours du mois de juin 1291, plusieurs membres de la magistrature des Trente-Neuf furent arrêtés, malgré la protection d'un sergent royal qui avait reçu de Philippe le Bel l'ordre de ne point les quitter; les autres furent réduits à se cacher. Gand n'avait plus de magistrats, et le scel de la ville avait été déposé entre les mains de l'abbé de Saint-Pierre.
Le comte de Flandre semblait se confier exclusivement dans l'appui de l'Angleterre. En 1293, le comte de Pembroke était arrivé au château de Winendale pour renouer les négociations qui avaient été entamées treize ans auparavant pour le mariage d'Edouard, fils aîné du roi d'Angleterre, avec Philippine, fille du comte. Pendant quelque temps, Philippe le Bel ne s'était pas montré contraire à ce projet; mais ses dispositions n'étaient plus les mêmes lorsqu'il fallut en régler définitivement les conditions. Des hostilités avaient éclaté en Gascogne entre les hommes d'armes anglais et français, et le roi Edouard Ier venait de révoquer tous les sauf-conduits accordés pour traiter de la paix. On jugea dès ce moment utile de rendre ces négociations plus secrètes; et, comme cela avait été arrêté d'avance, l'évêque de Durham et Roger de Ghistelles se rencontrèrent dans les Etats du duc de Brabant. On y décida, après quelques pourparlers, que Philippine recevrait en dot deux cent mille livres tournois, et que le comté de Ponthieu serait assigné pour son douaire. Le traité qui reproduisait ces conventions fut signé à Lierre le 31 août 1294.
Philippe le Bel était trop bien servi par ses espions pour ne point être aussitôt instruit du résultat des conférences de l'évêque de Durham et du sire de Ghistelles; et peu de jours seulement s'étaient écoulés depuis leur départ de Lierre, lorsque le comte de Flandre fut invité de se rendre «à Paris, à un certain jour, pour avoir conseil avecques luy et avecques les autres barons, de l'estat du royaume.» Gui hésita quelque temps; enfin il prit avec lui ses fils Jean et Gui, et se dirigea vers Paris pour assister à l'assemblée des barons. Là, s'approchant humblement de Philippe le Bel, il lui annonça l'union prochaine de sa fille et du prince anglais, déclarant qu'il ne continuerait pas moins à le servir loyalement comme son seigneur. Mais le roi, n'écoutant que son ressentiment, lui répondit aussitôt: «Au nom de Dieu, sire comte, il n'en sera pas ainsi. Vous avez fait alliance avec mon ennemi; vous ne vous éloignerez plus.» Et pour le convaincre de sa trahison, il lui montrait des lettres d'alliance adressées au roi d'Angleterre. Il est en effet assez probable que les conventions de Lierre avaient été accompagnées d'engagements politiques qui ne sont point parvenus jusqu'à nous; mais Gui de Dampierre protesta «que c'estoit une fausse letre scelée d'un faus scel.»